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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 45 - Notes sur les commémorations de la Fetih avant 1996

Publié par Etienne Copeaux sur 15 Décembre 2013, 22:06pm

Catégories : #La Turquie des années 1990

 

Comme toute commémoration, celle de la prise de Constantinople par le sultan Mehmet II le Conquérant (1453) est révélatrice de l'atmosphère politique du moment : la commémoration est un langage, par les discours prononcés mais aussi par le cérémonial, la scénographie et la sémiologie mises en place.

Fêter ou non l'anniversaire de la prise de la Ville comporte un enjeu majeur, à la hauteur de la conception même de l'histoire en Turquie, car la vision kémaliste de l'histoire minimise les mérites de la période ottomane et refuse d'en faire une période valeureuse. Jusqu'à une période récente, les seuls héros admis dans le récit comme ayant une valeur de « prédécesseurs » ou de « hérauts » d'Atatürk, étaient le kaghan Bilge (VIIIe siècle), souverain des Turcs célestes en Mongolie, et le sultan seldjoukide Alparslan, qui a vaincu l'armée byzantine et capturé l'empereur de Constantinople à Malazgirt (Mantzikert) en 1071. Le roman national kémalien est donc exempt de héros ottomans, qui pourtant ne manquent pas, comme Mehmet le Conquérant (Mehmet Fatih), vainqueur final de Byzance, ou Soliman le Magnifique (Kanunî Sultan Süleyman). L'histoire vue par le kémalisme met l'accent sur l'Asie et non sur le côté européen et donc ottoman de l'histoire turque.

Mais cet état de fait est sans doute en train de changer, justement à travers la célébration de la prise de la Ville. Cet événement a une double signification. C'est un exploit militaire, propre à glorifier l'armée turque tout entière, ottomane ou républicaine. Mais c'est aussi un fait religieux, qui « ouvre » le monde de l'islam, d'où le terme de Fetih (qui signifie "ouverture" d'un territoire à l'islam) pour le désigner, et celui de Fatih pour désigner Mehmet II, celui qui a permis l'ouverture. En outre la Fetih donne la primauté aux Turcs au sein de l'islam, une supériorité sur les Arabes : en effet, l'exploit du Conquérant est la réalisation d'un hadith de Mahomet, et c'est un dessein dans lequel les Arabes ont échoué.

Commémorer la Fetih porte donc une ambiguïté, car c'est un événement à la fois national et musulman. Comme c'est un événement dont les manuels scolaires  soulignent la portée européenne, sinon mondiale, il n'est guère possible de le passer sous silence au moment de son anniversaire, le 29 mai. Mais commémorer la Fetih porte peut-être une autre signification, plus générale et plus profonde, que je formulerai dans la conclusion de cette étude (esquisse n° 47), à titre d'hypothèse.

Je vais tenter de montrer, en m'appuyant, pour ce qui est des années 1953 à 1994, sur les archives en ligne du quotidien Milliyet, comment cette célébration est plus ou moins passée dans les mœurs politiques, comment l'Etat a tenté de la canaliser par un rituel militaire bien établi, et comment l'islam politique tente de le récupérer à son profit.

La réussite de Mehmet le Conquérant tient à plusieurs éléments : la fortification très rapide du Bosphore, avec notamment la construction de la forteresse de Rumelihisar, au nord de la Ville ; le halage de bateaux de guerre (kadırga) par voie terrestre, entre les parages de Dolmabahçe sur le Bosphore, et Kasımpasa sur la Corne d'Or, qui ont pris à revers les défenses de Byzance, manœuvre qui a permis à l'armée ottomane d'attaquer la Ville par le côté nord-ouest, à la porte d'Edirne (Edirnekapı).

 

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Le siège de Constantinople en 1453. Carte extraite de Wikimedia.org. Cliquez pour agrandir

 

Ces lieux sont tous devenus lieux de mémoire et de célébrations lors des journées anniversaires, en particulier le trajet du halage des bateaux, qui passe par l'emplacement de l'actuelle place de Taksim, haut-lieu du culte républicain, qui aux yeux d'une partie de l'opinion est violé par la célébration de l'histoire ottomane, et la porte d'Edirne, lieu du premier assaut victorieux ; ces deux lieux sont devenus dès 1953 des scènes de reconstitutions historiques hautes en couleurs avec maquettes et figurants costumés. D'autres sites s'y ajoutent, qui prennent place parmi les lieux réguliers de commémoration : le palais de Topkapı, ainsi que des lieux qui ont depuis longtemps le caractère de lieux de mémoire : le tombeau (türbe) du Fatih, dans la cour de la mosquée qui porte son nom.

Sainte-Sophie tient une place à part parmi ces lieux : l'un des premiers gestes du Fatih après la conquête est sa visite à la basilique pour y faire la prière ; ipso facto, l'église est devenue mosquée, tout en conservant son nom chrétien et grec de Hagia Sophia (Ayasofya). Le geste est fondateur de l' « ouverture » de la Ville à l'islam. Or en 1934 la « mosquée Ayasofya » est devenue « musée Ayasofya » par la volonté d'Atatürk : elle n'est plus un lieu de culte, ni chrétien, ni musulman, et cette décision a toujours été considérée comme une trahison par l'opinion musulmane-conservatrice. A partir de 1950, la restitution de Sainte-Sophie au culte musulman est devenue une revendication symbolique extrêmement importante de la mouvance islamiste, et le jour anniversaire de la Fetih, on va le voir, est le moment idéal pour l'exprimer.

De nos jours, l'opposition entre la conception kémaliste de l'histoire et celle du courant islamiste a tendance à s'estomper. Premièrement, en raison de la succession de trois épisodes de gouvernements relativement anti-kémalistes (1950-1960, 1996-1997, et depuis 2002) qui ont peu à peu infléchi la ritualisation kémaliste du passé. Ensuite et inversement, parce que l'establishment kémaliste (en particulier l'armée) a cherché à désamorcer l'islam politique en détournant certains de ses héros et symboles à son profit : c'est en ce sens que l'armée participe à la commémoration de la Fetih, c'est en ce sens que généraux et hommes politiques, durant les années 1990, font ostensiblement la prière devant les objectifs des photographes. Enfin, après 1980, le pouvoir d'Etat, malgré son discours plus kémaliste que jamais, s'est vu fortement imprégner de l'idéologie de la « synthèse turco-islamique », et il est à parier qu'un jour Mehmet le Conquérant soit présenté dans les manuels scolaires comme un prédécesseur d'Atatürk à l'égal de du kaghan Bilge ou du sultan Alparslan.

 

***

 

C'est à partir de 1953, à l'occasion du 500e anniversaire de la Fetih, que la commémoration devient une bataille politique, qui se conclut aujourd'hui (provisoirement?) par des cérémonies grandioses, inimaginables voici encore vingt ans. Hasard de l'histoire, ce cinquième centenaire tombait en une période exceptionnelle de l'histoire de la république, le gouvernement du Parti démocrate (1950-1960), dirigé par Adnan Menderes, un temps de réaction par rapport au kémalisme, et de référence ouverte à l'islam dans la définition de la nation. Les conditions politiques étaient favorables à une célébration grandiose du 500e anniversaire.

Au cours des années cinquante, la place est libre pour une grande commémoration en mai. En effet, la célébration du premier-mai n'a été autorisée sous forme de meeting que plus tard, en 1976 et 1977. Le 19-mai, anniversaire du débarquement de Mustafa Kemal à Samsun en 1919 et du début de sa rébellion contre le pouvoir du Sultan, n'est devenu fête chômée qu'à partir de 1981. Aussi, la fête du cinquième centenaire de la Fetih, en 1953, prend plus de poids dans la vie publique.

Quelques jours avant la date anniversaire de 1953 apparaît dans la presse l'imagerie qui préexistait dans les manuels scolaires, et qui est restée à travers les décennies comme appareil iconographique et symbolique de l'événement, avec ses héros, ses lieux et ses éléments discursifs. Parmi ces lieux – et les images de lieux – les murs de Constantinople, surtout la porte d'Edirne, où fut tué Ulubatlı Hasan, le premier soldat ottoman, selon la légende, à pénétrer dans la Ville. Ainsi dès la première célébration de 1953, ce janissaire apparaît comme une figure essentielle, autant que le sultan Mehmet. Alors que ce dernier représente la souveraineté et la grandeur, Ulubatlı Hasan est l'icône du simple soldat héroïque et représente l'armée – non point seulement l'armée ottomane, mais l'armée turque éternelle, l'héroïsme turc éternel.

Le 29 mai 1953, jour anniversaire, Milliyet consacre sa une tout entière à l'événement ; l'un des titres paraît étrangement provincial aujourd’hui : « Le premier ministre se rend dans notre ville » ; la venue des têtes de l'Etat est un événement dans l'événement, qui garde un caractère municipal, bien qu'un autre article explique sa portée mondiale. Les pages intérieures traitent de divers sujets de l'histoire et de la société ottomanes. Dès 1953, la célébration se déroule sous les auspices du représentant de l'Etat (le vali ou préfet d'Istanbul), de l'armée (le commandant de garnison) et des autorités religieuses. Le maire est également présent à partir de 1958, date de création de la municipalité d'Istanbul. La cérémonie n'est pas laïque, elle ne l'a jamais été puisque la journée comporte une prière des autorités au tombeau du Conquérant.

Pour les célébrations du 29 mai 1953, les autorités ont adopté le mode de la reconstitution historique, qui s'est maintenu ensuite à travers les décennies, et ont choisi de représenter l'épisode le plus spectaculaire de la prise de Constantinople, le halage par voie terrestre des kadırga. La commémoration est faite de maquettes et de figurants costumés en janissaires (yeniçeri), en matelots (levent) et en musiciens de la clique militaire (mehter) : ces trois figures, dans leurs tenues « d'époque », deviennent par la suite emblématiques. En particulier, la participation d'une clique de mehteran à une cérémonie publique, une manifestation, une assemblée de parti, est devenue un marqueur idéologique renvoyant à une nostalgie ottomane, mais aussi à l'islam politique, et plus encore à l'ultra-nationalisme par le biais de la « synthèse turco-islamique ».

 

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Imagerie nationaliste. Türkiye, 29 mai 1998

 

Les années suivantes sont exemptes de commémorations. Elles reprennent en 1958. Le prétexte d'un anniversaire à chiffre rond n’existe plus alors, et l'on peut considérer que la célébration prend un tour ordinaire et que les pouvoirs cherchent à l'installer dans la durée. Le langage commémoratif et la scénographie se mettent en place de façon très durable pour certains de ses éléments, passager pour d'autres. Les cérémonies débutent par une reconstitution de l'assaut ottoman sur les murs, à la porte d'Edirne, et une cérémonie en hommage à Ulubatlı Hasan, avec clique historique de mehter et musique militaire contemporaine, ce qui insère l'armée républicaine dans le cérémonial et augmente la portée de la célébration en lui donnant un sens trans-historique. On tire une salve de 21 coups de canon, les sirènes des bateaux hurlent et les passants se figent dans les rues, comme lors de l'anniversaire de la mort d'Atatürk.

Un défilé militaire se rend alors de la muraille au palais de Topkapı par Vatan Caddesi (Avenue de la Patrie), large axe de circulation ouvert en 1957. Enfin, les autorités rendent visite au tombeau du sultan. La particularité de 1958 est une cérémonie, le soir, à la forteresse de Rumelihisar, qui vient d'être restaurée, en présence du président de la république Celal Bayar, du premier ministre Adnan Menderes et de plusieurs ministres, ainsi que du maire, et des autorités militaires. Dans l'ensemble, le cérémonial est identique en 1959.

En 1960, le coup d'Etat qui renverse le gouvernement de Menderes a lieu deux jours avant l'anniversaire de la Fetih, qui, évidemment, n'est pas commémorée cette année-là, ni les suivantes, la Fetih laissant la place à l'anniversaire de la « révolution » de 1960, qualifiée de « Fête de la liberté et de la constitution », célébrée désormais chaque 27 mai jusqu'en 1977.

 

***

 

A partir de 1964, les troubles intercommunautaires de Chypre, qui depuis 1955 cristallisent les tensions nationalistes turco-grecques, vont inscrire la Fetih dans le contexte de l’affrontement pluriséculaire entre Turcs et Grecs. 1964 est l'année la plus dure de la crise chypriote. Le jour de Noël 1963, l'ensemble de la population musulmane de l’île avait subi des attaques coordonnées des milices gréco-chypriotes et, durant tout le premier semestre 1964, les organisations nationalistes turques de l'île ont organisé le retrait des musulmans dans des enclaves plus ou moins fortifiées, où la population est restée confinée jusqu'à l'intervention de l'armée turque en 1974. En Turquie, le nationalisme et le sentiment anti-grec ont connu un fort regain ; les manifestations d'étudiants, à certains moments, sont quotidiennes. En mai, la crise a connu un pic, avec un grave affrontement à Famagouste suivi de l'enlèvement de 32 Chypriotes turcs. Le gouvernement turc prépare une intervention armée, qui a lieu effectivement en août.

Cette tension turco-grecque modifie la perception de la Fetih. Le 30 mai 1964, elle se ressent dans la mise en page de la une de Milliyet. Dans le compte rendu des cérémonies, aucune allusion à la situation à Chypre. Mais l'article, illustré par la photo désormais classique des janissaires sur la muraille, est surmonté par le gros titre concernant la nouvelle de l'exécution des otages turcs de Famagouste, comme si en fait les deux sujets n'en faisaient qu'un.

A partir de cette année, non seulement les commémorations de la Fetih sont régulières, mais elles sont de plus en plus empreintes de cette tension politique anti-grecque et anti-orthodoxe, qui désormais va prendre pour point nodal la basilique Sainte-Sophie. Après 1960, un mouvement étudiant a joué un rôle important dans ces tensions, l'Union des étudiants nationalistes turcs (Millî Türk Talebe Birligi, MTTB 1). Mouvement de gauche à l'origine, il a glissé en 1964-1965 vers la tendance « nationaliste-religieuse » (milliyetçi-mukaddesatçı), conservatrice, anticommuniste et militariste. Dans les années soixante,  il constitue un appui tacite au gouvernement de Demirel et à la police. Ainsi, en 1965, la MTTB entre par effraction dans le cours de la journée anniversaire de la Fetih, en organisant, pendant les cérémonies, un meeting place de Sultanahmet, face à Sainte-Sophie : un étudiant en droit prend la parole et réclame la restitution de la basilique byzantine aux musulmans, et rend hommage à Abdülhamit II, le très controversé « sultan rouge ». L'avocat Ahmet Kabaklı 2, chroniqueur du quotidien nationaliste Tercüman, exprime lui aussi son souhait « d'entendre à nouveau l'appel à la prière depuis les minarets de Sainte-Sophie ».

La revendication nationale-islamiste sur Sainte-Sophie se renouvelle en 1966 : la MTTB collecte des fonds pour la construction d'un monument au Conquérant, tout en appelant à aller faire la prière à Sainte-Sophie, de sorte que le 29 mai, la basilique-musée est bouclée par un cordon de police.

La tension s’accroît fortement à partir de 1970. Le 29 mai de cette année, une « marche de la Conquête » (Fetih yürüyüsü) est organisée place de Sultanahmet, de manière officielle, sans doute pour désamorcer une nouvelle manifestation de la MTTB. Mais les étudiants nationalistes et les organisations d'extrême-droite se replient à Saraçhane, près de la mairie d'Istanbul, avant d'aller faire une prière à la Darülaceze, hospice créé par le sultan Abdülhamit à la fin du XIXesiècle. Le « musée » de Sainte-Sophie est fermé à tout public, officiellement pour travaux.

Ainsi en quelques années la célébration de l'anniversaire de 1453 est devenue une manifestation politique dont les signifiants sont multiples et se recoupent : en exaltant la mémoire du Conquérant, les opposants au kémalisme, qui ont été au pouvoir de 1950 à 1960, cherchent à relativiser la grandeur d'Atatürk, tout en se réclamant de la mémoire du dernier grand sultan, Abdülhamit II, devenu icône de l'anti-kémalisme ; en réclamant la réouverture de Sainte-Sophie au culte musulman, en s'appuyant sur l'un des premiers gestes du Conquérant, ils plaident pour une nation turque musulmane, et leur revendication fait écho aux pogroms anti-orthodoxes de 1955 ; en évoquant la mémoire d'Abdülhamit II, ils rejettent la coupure avec la période ottomane, revendiquée par les kémalistes ; dans une perspective de temps court, ils manifestent leur rejet du régime instauré par les militaires en mai 1960 et rendent un hommage implicite à celui qui a été renversé puis exécuté, Adnan Menderes. En même temps, les autorités militaires, en encadrant les cérémonies, en exaltant la mémoire du « martyr » Ulubatlı Hasan, exaltent l'armée turque et ses prouesses, et non des héros proprement ottomans. Enfin, tous expriment au moyen de symboles et d'énoncés stéréotypés le rôle structurant de l'affrontement turco-grec 3 et/ou islamo-chrétien dans la définition de la nation turque.

Le caractère très tendu de la décennie 1964-1974, marqué par l'affaire chypriote et un renouveau de l'agitation kurde 4, est renforcé par celui des années 1970 et les violents affrontements physiques et symboliques entre les factions politiques. Ainsi les tensions à propos de l'ensemble des signifiés qui se nouent autour de l'éminent et prestigieux symbole qu'est Sainte-Sophie se renforcent.

Au début de la décennie – marqué d'ailleurs par le second coup d'Etat de mars 1971 - l'actualité est surtout celle des arrestations en masse de militants de gauche. Et le calendrier des commémorations du mois de mai se complique. L'anniversaire du coup de 1960, « Fête de la liberté et de la constitution », porte ombrage à celui de la Fetih, célébré désormais de façon uniforme d'année en année ; mais en plus, les commémorations kémalistes du 19 mai, quoique toujours indécises, se renforcent, car les troubles politiques entraînent un raidissement sur les valeurs kémalistes.

Les célébrations de mai 1975 sont empreintes d'une tension caractéristique : les cérémonies du 19 mai ont été reportées « pour des raisons météorologiques » au 31 mai. Mais entre-temps, la tension monte ; le 27 a lieu la « Fête de la liberté et de la constitution », au cours de laquelle le général Semih Sancar, chef d'état-major, menace : « Nous briserons les mains de ceux qui s'en prennent aux principes d'Atatürk » ; sont visés, bien sûr, l'islam politique et l'extrême-gauche. Le 28, le Parti du salut national (MSP, islamiste) dirigé par Necmettin Erbakan, alors vice-premier ministre – et futur premier ministre en 1996-1997 - tente une provocation en annonçant une « grande marche de la jeunesse » le 29 à Ankara, qui est aussitôt interdite. Erbakan est accusé d'avoir affirmé que « la vraie fête de la jeunesse » n'est pas la fête kémaliste du 19, mais l'anniversaire de la Fetih, le 29. Et ce jour-là, il proclame : « Cette victoire (Fetih), c'est la victoire (zafer) de ceux qui sont sur la bonne voie, sur ceux qui se trompent ». Bülent Ecevit, premier ministre, annonce alors que « les vrais nationalistes » (gerçek milliyetçiler) sont ceux qui participeront à la fête du 19 mai reportée au 31... Dans ce contexte on ne peut plus confus, la célébration de la Fetih a lieu de manière coutumière, avec ses figurants, janissaires, matelots et mehter, sur les murailles d'Istanbul et le long de Vatan Caddesi.

On constate à cette occasion que les affrontements portant sur les symboles et les commémorations divisent jusqu'à la tête bicéphale du gouvernement. Ce caractère se maintient en 1976, où un ministre d'Etat affilié au MSP, Hasan Aksayda, annonce qu'il proposera en conseil des ministres un débat sur la prière à Sainte-Sophie, tandis que le président de la république, le général Fahri Korutürk, lance un avertissement aux panturquistes et aux islamistes 5. Durant les années qui précèdent le coup d'Etat de 1980, d'ailleurs, la date du 27 mai est vouée aux « avertissements » des autorités militaires. Le 29 mai 1976, par précaution, Sainte-Sophie est fermée au public. La MTTB, qui prétendait organiser un grand meeting place de Beyazıt, en est empêchée par la police. Mais les cérémonies commémoratives se déroulent selon l'ordonnancement classique, avec le défilé des bateaux de Dolmabahçe à Kasımpasa, loin de Sainte-Sophie où la police parvient à contenir les manifestants de la MTTB. La une de Milliyet, le 30, reflète le double caractère de cette journée, avec une photo des figurants costumés sur les murs, et une autre de la police devant Sainte-Sophie.

L 'année 1977 est particulièrement troublée : ce 1er-mai est celui du massacre de la place Taksim  ; les arrestations de « terroristes » se succèdent ; Alparslan Türkes, leader de l'extrême-droite, échappe à un attentat ; le 29, des explosions à Yesilköy et Sirkeci provoquent la mort de cinq personnes. L'affrontement se radicalise autour des deux anniversaires, le 27 mai et le 29 mai. Le président-général Korutürk « avertit » une nouvelle fois ses concitoyens : « Ceux qui versent dans l'extrémisme vont le regretter ». Mais Necmettin Erbakan, président du MSP et toujours vice-premier ministre, annonce lui-même qu'il fera la prière à Sainte-Sophie, « comme l'a fait Mehmet le Conquérant ». Aussi, durant ces journées, les policiers sont en faction devant Sainte-Sophie et, le 28, repoussent un groupe de jeunes de la MTTB. Le 29, la basilique est fermée au public, « car les musées ferment le dimanche » selon le ministre de l'Intérieur.

Cette année-là, la signification de la journée du 29 mai a basculé : le caractère de victoire militaire porté par la Fetih s'efface devant celui de victoire de l'islam. Le 30, Milliyet consacre peu de place à la célébration officielle, et beaucoup plus aux tentatives de faire la prière à Sainte-Sophie. En effet, cent cinquante autobus ont amené des manifestants, qui se rassemblent d'abord à la mosquée d'Eyüp, au fond de la Corne-d'Or : c'est là que se trouve le tombeau d'Aksemseddin, compagnon du Conquérant et premier imam de Constantinople. Dans la matinée, au nombre d'environ 8000 selon Milliyet, ils se dirigent vers la place de Sultanahmet en proférant des tekbir (« Allahüekber »). Les manifestants de la MTTB sont parés de toute une sémiologie qui sera celle des manifestations islamistes ou islamo-nationalistes ultérieures, et qui fournissent autant de « sujets » aux photographes de presse : une clique de mehter en costumes d'époque – cette musique et ces musiciens prennent désormais valeur de signe politique -, des calicots « en arabe », comme dit toujours la presse laïciste, feignant d'ignorer qu'il s'agit de versets du coran - aussi l'écriture elle-même est-elle plus signifiante que ce qu'elle dit ; des hommes vêtus de blanc et coiffés de turbans qui font de l'index le signe de l'islam politique, fustigeant l' « impérialisme et ses valets », responsable du désordre actuel dans le pays, mais criant aussi des slogans non ambigus : « La voie de la libération, c'est la voie d'Allah », « Coupez les chaînes, ouvrez Sainte-Sophie » et, plus inquiétant encore, « Expulsez le Patriarcat [orthodoxe], ce foyer de traîtres » 6.

 

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Photomontage publié sur le site islamiste Fatihhaber.com. Le texte promet la malédiction divine sur celui qui oserait revenir sur la décision de Mehmet le Conquérant de convertir Sainte-Sophie en mosquée. Atatürk, qui est visé, n'est pas nommé.

 

L'année suivante (1978), l'Etat se montre vigilant ; il n'est même plus question de l’anniversaire du 27 mai, et celui du 29 reste dans les cadres officiels. En 1979, le chef d'état-major, Kenan Evren, se fait menaçant dans son message du 27 mai, adressé aux forces armées : « Ceux qui veulent diviser le pays trouveront en face d'eux les forces armées. » La commémoration du 29 est réduite à presque rien. Le premier juin, à l'instigation de Süleyman Demirel, une proposition de loi est présentée visant à la suppression des fêtes du 1er et du 27 mai « dans l'intérêt de l'unité nationale ».

Survient la nuit de 1980. L'année qui suit le coup du 12 septembre, la commémoration de la Fetih reprend, mais strictement encadrée sur le plan idéologique, et toujours dans les mêmes formes rituelles, avec la sempiternelle reconstitution de l'assaut final et la photo des janissaires hissant le drapeau sur les murs. La fête devient routine, marquée seulement en 1982 par l'inauguration d'une statue géante du Fatih à Bayrampasa. Puis, le rituel semble s'éteindre au début des années 1990.

 

***

 

Tout change évidemment en 1994, avec, le 27 mars, l'accession du parti islamiste Refah au pouvoir municipal dans de nombreuses villes. Recep Tayyip Erdogan devient maire d'Istanbul. Pour les islamistes, cet événement est une seconde Fetih et Necmettin Erbakan, le président du Refah, promet : « Quand nous arriverons au pouvoir, nous ouvrirons Ayasofya à la prière. Ayasofya est affligée [depuis 1934], Ayasofya appartient au Fatih ».

Cette fois, l'anniversaire de la Fetih est fêté de façon grandiose, non par des reconstitutions historiques mais par un meeting organisé au stade Ali Sami Yem à Istanbul, le dimanche 29 mai, par la municipalité et le Millî Gençlik Vakfı, le mouvement de jeunesse du Refah. Visiblement, Necmettin Erbakan veut réitérer son intention formulée en 1975, faire du 29 mai « la vraie fête de la jeunesse ».

Une partie des Stambouliotes, en réalité, est atterrée. On craint l'islamisme, et certains exemples contemporains (Algérie, Iran) ne sont pas rassurants : on sait de quoi l'islamisme est capable. Le meeting d'Istanbul, triomphal, est fait pour impressionner, il célèbre la victoire municipale comme la suite, l'accomplissement de la victoire du XVsiècle et aussi comme l'annonce d'une victoire à venir, et qui est venue deux ans plus tard, avec la formation du gouvernement Erbakan en juin 1996.

Dès le matin, des milliers de personnes se rassemblent, venant des quartiers populaires d'Istanbul, mais aussi de Konya, Marache, Erzurum et de toute la Turquie. Erbakan, triomphal, arrive sur la pelouse dans une voiture découverte, la foule scande : « Voici le courageux leader du monde musulman, voici son armée, voici son commandant ». On sent dans le reportage de Milliyet l'effroi provoqué par le rassemblement de gens en chalvar coiffés de turbans, de nombreuses femmes voilées qui sont parquées dans une tribune séparée. Un célèbre prédicateur, Adnan Hoca, arrive en Jaguar blanche et se fait acclamer par la foule : ce jour-là, l'islam politique n'a pas peur de se montrer avec insolence.

Il faut rappeler que l'actualité de l'époque est ressentie par l'islam politique et une grande partie des musulmans comme une agression généralisée du monde chrétien, comme une nouvelle croisade : c'est un des pires moments de la guerre de Bosnie, de l'agression russe en Tchétchénie, de la répression en Palestine ; l'armée algérienne même, qui réprime la terrible vague de terrorisme islamiste, est présentée par certains quotidiens comme complice des « croisés ». Les slogans scandés au stade Ali Sami Yem sont porteurs de cet esprit, et les manifestants pensent que cette croisade est maintenant terminée, et qu'avec la victoire du Refah, l'islam reprend l'offensive comme au temps du Conquérant : « Nous sommes la génération de la Fetih », « Bosnie, Palestine, Azerbaïdjan, patience, nous arrivons ! », « Même au prix de torrents de sang, nous protégerons Al-Aqsa ! », « La Bosnie sera le tombeau des Serbes ! ».

 

Certes, 1994 est un nouveau commencement pour l'islam politique en Turquie. Comme lors des décennies précédentes, l'anniversaire de la Fetih a été un miroir, un révélateur des conflits politiques du moment. En 1994, les islamistes relèvent la tête. En 1996 et 1997, ils triomphent à nouveau, et la célébration de la Fetih s'est faite, ces années-là, sous la forme d'une victorieuse et provocante reconstitution historique.

 

Lire la suite, sur les commémorations de 1996 et 1997, leurs mises en scène et leurs discours:

Esquisse n° 46 - Erdogan, Erbakan et la prise de Constantinople,

 

***

 

 

Lectures :

 

ÖZEKMEKÇI Inanç, « Türk Sagında Ayasofya Imgesi » [L'image de Sainte-Sophie dans la droite turque], in KERESTECIOGLU Inci Özkan, ÖZTAN Güven Gürkan, Türk Sagı. Mitler, Fetisler, Düsman Imgeleri, Istanbul, Iletisim, 2012, pp. 283-306. Très intéressant article qui s'appuie sur une riche documentation, notamment des articles de revues conservatrices comme SebilürresadYeni Istiklal, Altınoluk, des années soixante surtout.

 

Et bien sûr :

YERASIMOS Stéphane, La Fondation de Constantinople et de Sainte-Sophie dans les traditions turques, Istanbul, Institut Français d’Etudes Anatoliennes, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient, 1990, 280 p.

 

 

Note sur la MTTB, d'après un article d'Oral Çalıslar dans Cumhuriyet, 17 février 1998, « 30 yıl sonra ‘kanlı pazar’ ». « 29 ans ont passé après le "dimanche sanglant (kanlı pazar), nous entrons dans la 30e année ». Il s’agissait d’une quasi coutume dans les milieux étudiants de gauche, une manifestation chaque fois qu’apparaissait la 6e flotte américaine.  Ce 16 février 1969 une "marche de Mustafa Kemal contre l'impérialisme" est organisée, qui provoque la réaction de la Milli  Türk Talebe birligi (MTTB). Selon Oral, ces étudiants ont l’appui au moins tacite du gouvernement de Demirel  et de sa police. La décision de la MTTB d’attaquer les étudiants anti-américains avait été prise lors d’un meeting à Beyazıt le 14.  Le 16 [c’est un dimanche], ces contre-manifestants organisent des prières à Unkapanı, Dolmabahçe et Beyazıt et convergent vers Taksim. Ils appellent au djihad sans que la police ne s’en inquiète. Ils s’installent à Taksim sans aucune présence policière, et attaquent les deux branches de la manifestation à coups de couteaux, matraques etc. Le lendemain les photos des assassins des deux manifestants sont dans la presse. Ils sont connus. Il n’y a eu aucune répression, aucune enquête contre les assaillants. « La Turquie maintenant a connu Susurluk comme conséquence de ce genre d’événement. Demirel était premier ministre, maintenant il est président, qu’est-ce qui a changé ? » Les mosquées étaient les centres de ces organisations. Ce qui se vit en Turquie aujourd’hui résulte d’un processus qui commence à l’époque. O. Çalıslar conclut : Qu’est ce qui a changé depuis le Kanlı pazar ? »

 

 

Articles connexes :

 

Laïcité et tolérance, deux mythes turcs contemporains (article publié en 2013)

La prise de Constantinople dans les manuels scolaires d'histoire turcs (extrait de ma thèse, 1994)

« La nation turque est musulmane » (sur la synthèse turco-islamique, article paru en 1999)

Esquisse n° 34 - Mémoire ottomane, retour du refoulé

Esquisse n° 36 - « Nous sommes les petits-enfants des Ottomans »

 

Esquisse n° 46 - Erdogan, Erbakan et la prise de Constantinople

Esquisse n° 47- La Fetih commémorée et la fetih inavouable. Une hypothèse

 

 

Notes :

 

1Voir la chronique de Turan Feyzioglu, années 1962 et 1963, dans Türkiye'de Devrimci Gençlik Hareketleri Tarihi [Histoire des mouvements de jeunesse révolutionnaires en Turquie], vol. 1, 1960-1968, Istanbul, Belge Yayınları, 1993. Selon Vikipedi, Abdullah Gül, Recep Tayyip Erdogan, Bülent Arınç et une bonne partie du gouvernement AKP ont été membres de cette organisation (http://tr.wikipedia.org/wiki/Mill%C3%AE_T%C3%BCrk_Talebe_Birli%C4%9Fi_%281946%29).

2Ahmet Kabaklı (1924-2001) fut l'un des fondateurs, en 1970, du Foyer des Intellectuels (Aydınlar Ocagı), un club de réflexion nationaliste et conservateur, à l'origine de l'idéologie de la « synthèse turco-islamique ». Il fut aussi l'un des chroniqueurs les plus influents du quotidien ultranationaliste Türkiye.

3Deux exemples d'événements significatifs : le 28 août 1964 l'ambassade de Grèce est assaillie par des manifestants étudiants ; le 1er octobre, lors de la cérémonie d'ouverture de l'année universitaire à l'Université technique du Moyen-Orient (ODTÜ, Ankara), les drapeaux de tous les pays du monde sont hissés... sauf le drapeau grec.

4Marqué par l'arrestation et la condamnation à mort de Musa Anter et 22 autres accusés kurdes (17 décembre 1963). Certains départements kurdes étaient en régime d'état d'urgence depuis 1925 !

5« Panturkism, panislamizm gorüntüsü getirmeye kimsenin hakkı yok ».

6 « Kurtulus Allah'a giden yoldadır », « Zincirler kırılsın Ayasofya açılsın », « Ihanet yuvası Patrikhane dısarı ».

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