Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 36 - « Nous sommes les petits-enfants des Ottomans »

Publié par Etienne Copeaux sur 16 Mars 2013, 12:41pm

Catégories : #La Turquie des années 1990

Un événement sans importance, plutôt amusant. Il ne s'agit pas d'un drame, il n'y a pas de victimes, même pas d'altercation, seulement quelques insultes. La minuscule affaire qui arrive fortuitement à la surface, au début de 1996, parmi nombre d'événements vraiment importants, n'est intéressante que par ce qu'elle révèle d'une tendance de fond de la société turque : une hyper-réactivité à l'évocation du passé.

Cet article fait suite à "Mémoire ottomane, retour du refoulé"

Le portrait géant d'Abdülhamid II maculé de peinture rouge.  Photo Mustafa Yıldız, Türkiye - 25 février 1996

Le portrait géant d'Abdülhamid II maculé de peinture rouge. Photo Mustafa Yıldız, Türkiye - 25 février 1996

Il arrive que des événement inattendus, parfois anodins, provoquent de longues et violentes controverses dans la presse, qui, en fin de compte, font avancer le débat et évoluer les mentalités. J'en propose deux exemples concernant la mémoire ottomane. Le premier se situe au début de 1996, le second en 1998, soit avant et après la période d'exercice du pouvoir par le Refah (juin 1996-juin 1997).

Le 14 janvier 1996, la Darülaceze, un établissement stambouliote d’accueil pour nécessiteux, situé dans le quartier d'Okmeydanı à Istanbul, commémorait le centenaire de sa fondation. Ce petit événement était couvert par l'ensemble de la presse, qui reprenait sans grandes modifications le communiqué fourni par l'établissement. Fondé par le sultan Abdülhamid II, d'une capacité de mille lits, « il accueillait les nécessiteux sans distinction de religion, de langue, de race ou de genre, et était pourvu d'une mosquée, d'une église et d'une synagogue ». Une vision plutôt positive du padichah était lancée dans la presse quotidienne, qui en quelques mots contredisait celle, négative, propagée par la version kémaliste de l'histoire. Le quotidien Sabah, pourtant très kémaliste, reprenait cette vision de tolérance, peut-être par inadvertance de la rédaction, et, sans le dire explicitement, propageait l'idée d'un souverain bienveillant à la tête d'une société plurielle 1. Pendant un mois, tout cela est resté discret, car la Turquie avait à faire avec d'autres sujets bien plus graves, et notamment le scandale provoqué par la mort du jeune journaliste Metin Göktepe, le 9 janvier, dans un commissariat d'Istanbul (cf. mon « esquisse » n° 22).

Mais les choses ont changé à partir du 10 février, date à laquelle la direction de l'établissement avait fait suspendre sur la façade un grand portrait de son fondateur, Abdülhamid II, sous lequel était inscrit : « En fêtant son centenaire, notre établissement rend hommage à la mémoire de son sultan fondateur le khan Abdülhamid II ». Il a fallu encore dix jours pour que ce petit fait, survenu dans un quartier alors excentré, soit signalé par la grande presse. Le 20 février, le quotidien islamiste modéré Zaman publiait un article reprenant le stéréotype lancé en janvier et qualifiant la Darülaceze de « monument dédié à la tolérance, bâti par celui que les manuels scolaires appellent le 'Sultan rouge' », illustré d'une photographie de la façade ornée du portrait géant 2.

A partir de ce portrait, une image complexe allait rapidement se former et s'imposer dans toute la presse : non pas le simple portrait du sultan, bien connu de tous les Turcs, mais sa matérialité, sa dimension, son insertion dans une topographie, et surtout le traitement qu'il allait subir.

Il a fallu encore quelques jours pour qu'entre en scène le Parti des travailleurs (Isçi Partisi), étrange parti d’extrême-gauche qui, sous couvert d'anti-impérialisme, véhicule une pensée très nationaliste (voir son programme en 2002 et l'article sur "la gauche nationale"). Le 24 février, ses militants, considérant la commémoration comme une « insulte aux révolutions introduites par la république », se sont rendus sur les lieux et ont bombardé le portrait avec des sacs emplis de peinture rouge, en scandant « Les Ottomans sont morts, vive la république ! », « Les Ottomans ne passeront pas ! », « À bas l’oppression ! » ; leurs pancartes accusaient : « Un bienfaiteur, ce despote qui a régné 33 ans ? », « Il n’y a pas de place pour un padichah dans la Turquie républicaine ! ».

La manifestation du Parti des travailleurs (Isçi Partisi).  Photo Hatice Tuncer, Cumhuriyet, 25 février 1996

La manifestation du Parti des travailleurs (Isçi Partisi). Photo Hatice Tuncer, Cumhuriyet, 25 février 1996

S'adressant à la presse, le président de la section locale du parti dénonçait la mairie d'Istanbul - alors détenue par R.T. Erdogan - qui tentait de faire passer Abdülhamid II pour un héros : « Au cœur d'Istanbul, on a mis en place un portrait géant d’Abdülhamid. On veut faire revivre le régime aboli alors que la république n’a même pas 75 ans. Certains veulent défier Atatürk et la république avec ce poster. Abdülhamid ne s'est pas seulement illustré par la création de la Darülaceze ; c'est un tyran aux mains sanglantes qui a fondé un régime despotique, c'est un collaborateur des impérialistes. Voyez dans quelle situation la Turquie est maintenant tombée ! Voici qu'on tresse des couronnes de laurier aux tyrans et aux collaborateurs, et qu'on nous les présente comme des modernistes qui nous auraient sortis de l'obscurantisme médiéval ! 3. »

Une petite guerre avait commencé. Immédiatement, un communiqué de la mairie d'Istanbul fustigeait « une insulte aux valeurs qui nous ont été transmises ». Zaman et Türkiye dénonçaient « une répugnante agression » contre la Darülaceze tandis que les quotidiens laïques se contentaient de titres tels que « Des jets de peinture sur le portrait d'Abdülhamid ! » (Yeni Yüzyıl) ou « Une manifestation contre Abdülhamid ! » (Milliyet). Zaman présentait, en deux photos face à face, le portrait du sultan avant et après l'incident, et Türkiye, en première page et en couleurs, le portrait maculé de rouge : le portrait souillé devenait une icône, celle de la controverse sur le passé ottoman, mais aussi l'icône du rejet du Refah par l'establishment kémaliste. Car Abdülhamid, sultan et calife, devenait l'image métaphorique du courant politique incarné par le Refah, au moment même où ce parti cherchait à former une coalition de gouvernement.

La manifestation de Nizamı Alem.  Photo Milliyet, 26 février 1996 - sans mention d'auteur

La manifestation de Nizamı Alem. Photo Milliyet, 26 février 1996 - sans mention d'auteur

Très vite, le portrait souillé est remplacé.

Le 25 février, lendemain de la manifestation du Parti des travailleurs, environ 150 militants du mouvement islamiste radical Nizamı Alem, outrés par l'insulte au padichah, se rendaient à leur tour à la Darülaceze. Les manifestants, cette fois, commençaient par prononcer la fatiha, puis chantaient l'hymne national en brandissant des drapeaux turcs, associant ainsi nation et religion, proclamant leur foi dans les deux ordres de valeurs ; un calicot portant le slogan « L'avenir est à l'islam » était disposé au pied du portrait du sultan. Le président de la section stambouliote de Nizamı Alem s'indignait face à la presse : « Ceux qui ont commis cette agression sont des imbéciles ou des traîtres. Si ce sont des imbéciles, nous voulons que le système d’enseignement qui produit de tels imbéciles soit modifié. Si ce sont des traîtres, nous attendons des institutions compétentes de l’Etat qu’elles prennent les dispositions nécessaires envers ces impertinents qui insultent nos ancêtres, notre histoire, notre passé » 4.

Le 28 février, le quotidien kémaliste Cumhuriyet rendait la parole au président de la section locale de l'Isçi Partisi, Turan Özlü, qui dénonçait à son tour le « collaborateur des impérialistes » : « Les néolibéraux et les forces rétrogrades et moyenâgeuses, en essayant d'accoutumer le peuple turc à la vue du portrait d’Abdülhamid, servent la cause d’un nouveau traité de Sèvres et préparent un régime fondé sur la violence. [...] Abdülhamid sert de bannière à un mouvement qui prône la vengeance et dont les cibles sont notre guerre de Libération, la laïcité, Atatürk, l’ensemble du peuple turc et bien sûr le Parti des travailleurs qui défend ces valeurs 5. »

Le propos est truffé d'amalgames, dont ceux que j'évoquais plus haut qui assimilent la référence ottomane à l'islamisme, parce que le souverain était, formellement, calife. Les « forces rétrogrades » et « moyenâgeuses », le « mouvement qui prône la vengeance », c'est évidemment le Refah. Mais l'establishment kémaliste voit en ces souverains ottomans bien pire que l'islamisme : un régime de trahison qui aurait permis le dépècement de l'Anatolie par le traité de Sèvres (1920). Le seul nom de « Sèvres », ce traité mort-né, a une fonction magique dans le discours républicain ; il suffit de le prononcer, sans autre précision, pour désigner l'adversaire comme traître. Les Ottomans, en bloc, seraient donc vendus à l'ennemi. Ils représentent l'adversaire noir du kémalisme, qui est le versant lumineux de l’histoire turque du XXe siècle, un adversaire sans patrie et sanglant – comme si Mustafa Kemal n'avait pas de sang sur les mains. Par l'évocation de « Sèvres », la porte des associations d'idées est ouverte vers l'anti-impérialisme et les nouveaux « traîtres » fustigés par le Parti des travailleurs : les capitalistes néo-libéraux eux aussi sans patrie et vendus aux impérialistes, et les « forces rétrogrades » du Refah. « Lausanne », le nom du traité (1923) qui a consacré la victoire des kémalistes, reconnu les frontières de la nouvelle Turquie et son régime républicain, cet antonyme absolu de « Sèvres » n'est pas prononcé mais il est bien là, en filigrane du discours.

Ainsi, la guerre des communiqués se doublait d’une guerre des symboles avec mobilisation d’emblèmes sacrés. Dans la presse, c'est le début d'une floraison de commentaires sur l'héritage ottoman. Zaman, constamment, prend la défense du sultan : l'un de ses rédacteurs critique les tenants de « l'histoire officielle », qui seraient encore sous l'influence des Jeunes Turcs... courant dont le Parti des travailleurs serait le dernier avatar. Ainsi la ligne de clivage politique qui avait opposé Abdülhamid à ceux qui l'ont déposé en 1908, est translatée à la fin du XXe siècle, et les kémalistes sont ouvertement désignés comme les continuateurs de la politique jeune-turque.

Dans un contexte où l'histoire est sous surveillance et dans lequel les comptes ne sont pas réglés avec le passé, engager une querelle sur une personnalité comme le dernier grand sultan invite implicitement à remettre en cause le kémalisme et aboutit forcément aux confrontations du présent. Souligner, comme le fait un autre article de Zaman, la « clairvoyance » et le modernisme du sultan, sans qui les progrès et la modernité de la république n'auraient pas été possibles, c'est inférer que Mustafa Kemal n'est pas le novateur absolu du discours officiel, et que, somme toute, la Turquie aurait pu se passer du Guide. C'est rejeter l'assertion énoncée chaque jour dans les écoles : « Sans Atatürk, la Turquie n'existerait pas ». Et lorsque l’accent est mis sur la tolérance religieuse du sultan, l'accusation d'intolérance à l'égard du kémalisme n'est pas loin.

Durant plusieurs mois, l’affaire a été alimentée par d'autres petits événements montés en épingle, comme l'anniversaire de l'abolition du califat le 3 mars (1924), et surtout la sortie d'un film controversé, Istanbul sous mes ailes 6, qui met en scène la cour du sultan Murad IV (XVIIe siècle). Aussi, des dizaines de reportages sur Abdülhamid II et la fin de l'empire ont été publiés dans les premiers mois de 1996, des interviewes d’historiens, des enquêtes sur la modernisation, la politique étrangère, l’éducation, Zaman et Türkiye étant en première ligne dans cette entreprise de réhabilitation du « Sultan rouge » 7.

L’un des aspects les plus intéressants de la controverse est la critique, virulente, de l’enseignement de l’histoire, à droite comme à gauche du kémalisme. Nous avons vu les accusations des islamistes pour qui ce système produit des « imbéciles ». L’historien Ismet Bozdag renchérit dans Zaman : « On nous a présenté nos sultans comme des souverains qui auraient fait sombrer leur propre pays, qui auraient détruit un immense empire et qui auraient eu leur propre plaisir pour seul souci. [Les Ottomans] se sont établis dans une bourgade, Sögüt, et de là ils ont fondé un empire qui s’est étendu sur trois continents... Brusquement, on proclame que tout cela aurait été funeste. Ce n’est pas concevable. Aucune autre nation n'a un passé si controversé, aucune autre nation n'a des vues si opposées sur sa propre histoire. Et nous, enfants de la république, nous avons été éduqués dans cet esprit 8. »

Hyper-réactivité aux questions historiques

Voici donc un événement sans importance, plutôt amusant. Il ne s'agit pas d'un drame, il n'y a pas de victimes, même pas d'altercation, seulement quelques insultes entre militants habitués à ce type de confrontation. La minuscule « affaire Abdülhamid » qui arrive fortuitement à la surface, au début de 1996, parmi nombre d'événements vraiment importants, n'est intéressante que par ce qu'elle révèle d'une tendance de fond de la société turque : une hyper-réactivité à l'évocation du passé.

La réactivité provient avant tout d'une projection du présent sur le passé. Ce n'est qu'en apparence que les manifestants s'insultent à propos du souverain ottoman. En réalité, ils sont les acteurs d'un conflit politique du présent : les insultes proviennent d'abord de ceux qui refusent l'arrivée au pouvoir du Refah, pourtant vainqueur des élections de décembre 1995 ; puis, de ceux qui ne supportent plus la mise à l'écart, durant six mois, de ce parti. « Les Ottomans ne passeront pas ! »: ce slogan, qui vise Abdülhamid comme s'il était encore vivant, paraît moins étrange si l'on pense que nous sommes dans un pays où l'on parle souvent d'Atatürk comme s'il était vivant.

Mais il n'y a pas que la projection du présent sur le passé : l'inverse est vrai aussi, le passé s'impose au présent, car il n'est justement pas passé. La décadence de l'Empire ottoman, la perte progressive des territoires balkaniques qui formaient en fait le cœur historique de l'empire, la défaite catastrophique scellée par le traité de Sèvres, tout cela forme dans la mémoire une énorme plaie, aggravée par le regard goguenard de l'Occident et son image d' « homme malade ». La sensibilité qui apparait à l'occasion de la petite affaire de 1996 démontre que la blessure n'est pas cicatrisée.

La plaie se fermerait peut-être si les protagonistes n'avaient pas une vision binaire de l'histoire : une période du passé représentant le mal, précédée ou suivie d'une autre représentant le bien ; pour les kémalistes, un rejet de tout ce qui a eu lieu avant 1919, et l'inverse pour leurs adversaires. Nous sommes pourtant à une époque où les recherches historiques et les publications sur la période ottomane sont vivantes, vigoureuses, de plus en plus dégagées, à la fois, du souci apologétique kémaliste et de la nostalgie ottomaniste. Je pense aux travaux d'Ilber Ortaylı ou de Selim Deringil, par exemple ; ou aux publications, colloques, expositions du Tarih Vakfı.

Contre ceux "qui cherchent la vérité dans les manuels scolaires d'école primaire"

C'est à cette époque qu'on assiste à la naissance d'un courant dans la société civile, qui en a assez des hagiographies et ressent un besoin de vérité, qui ressent la nécessité de la vérité historique pour l'établissement de la paix, et, même inexprimée, la question du génocide des Arméniens est toujours présente dans ce débat, sous forme de non-dit. Le quotidien Yeni Yüzyıl, né en décembre 1994, est l'un des porte-parole de cette société civile nouvelle, suivi en septembre 1996 par Radikal. Ces deux quotidiens ont offert une alternative au très classique Cumhuriyet, qui reflète des opinions de gauche mais participait activement au culte kémaliste et à l'entretien du dogme. Dans le monde du livre, des maisons d'édition comme Iletisim ou Metis, et les courageuses éditions Belge avec Ragıp et Aysenur Zarakolu, ont contribué à faire peu à peu apparaître une vision de l’histoire toute en nuances.

Mais, au Parti des travailleurs comme au Nizamı Alem, les militants restent des militants ; pour eux, tout doit concourir à prouver la justesse de la cause, pour eux la nuance est impossible. Ils sont dans un ancien monde. Deux rédacteurs de Yeni Yüzyıl, Ali Bayramoglu et Gülay Göktürk, l'ont parfaitement exprimé ; les temps sont à la peur de l'islamisme et du Refah, mais c'est avant tout à la rigidité kémaliste qu'ils s'en prennent. L'article de Bayramoglu, publié le 27 février 1996, mérite qu'on s'y arrête :

« Si dans votre histoire vous cherchez les ruptures plutôt que les processus de continuité... Si vous exaltez systématiquement la culture politique et une vision de l'histoire qui est en fait un rejet officiel de ce qui s'était passé avant la rupture... Si vous tentez de fabriquer un nouveau type de citoyen à partir de cette conception de l'histoire... Et si, d'autre part, vous voulez fonder une nouvelle mentalité et une culture basée sur un rejet total de l'ancien régime… Alors, votre vision de l'histoire va consister en un combat aveugle entre deux mentalités. Vous serez un élément d'une société qui ne réfléchit pas, ne recherche pas, n'enquête pas, ne se remet pas en question. En bref, vous ferez partie d'une société qui ne voit les pensées, les problèmes, les hommes et les âges de l'histoire qu'en noir et blanc. En fonction de vos choix et vos préférences, vous allez considérer l'islam, les Ottomans, Mustafa Kemal, ou Abdülhamid, soit comme des ennemis, soit comme des membres de votre bande. »

C'est la vision kémaliste de l'histoire que désigne Ali Bayramoglu, une vision de rupture absolue avec le passé, une vision téléologique selon laquelle Atatürk serait l'accomplissement indépassable de l'histoire ; il ironise sur les défenseurs d'un « laïcisme alaturca », rigide, intolérant et sans nuance. Mais pour autant, il n'aime évidemment pas ceux qui ont répliqué : « La réponse [aux manifestants de l'Isçi Partisi] est venue du côté islamiste, elle est venue de groupes qui ne doutent pas détenir la vérité sur le passé et l'identité de ce pays. » La vérité, poursuit Bayramoglu, c'est que les diverses facettes du souverain ottoman font partie de la réalité : «  C'est en pétrissant cette réalité que nous créerons le ferment de la société […]. Enquêter, comprendre, rechercher, apprendre, et accepter ce qui s'est passé... Voilà la porte de sortie de ce conflit... une porte qui ouvre sur la démocratie » 9.

Deux jours plus tard, Gülay Göktürk abondait dans le même sens, en s'en prenant surtout aux kémalistes rigides : « Nous devons débattre de ce personnage qui a porté son empreinte sur notre histoire durant 33 ans, et le débat doit dépasser les simples slogans. Nous devrions, tous ensemble, regarder la réalité non pas en noir ou en blanc, mais débarrassés des œillères idéologiques, dans la richesse de toutes les couleurs. [...] Nous n’avons nul besoin de rejeter l’histoire ottomane pour célébrer la guerre de libération ou les acquis de la république. On ne peut pas célébrer le présent en niant le passé, on ne peut pas reprendre à zéro en rejetant l’histoire. [...] Le climat [intellectuel] doit absolument changer. [...] Malheureusementune petite minorité continue de chercher la vérité dans les manuels scolaires pour écoles primaires, en s’imaginant qu’ils sont les seuls propriétaires de la république, les seuls ennemis du despotisme, les seuls défenseurs de ce pays 10. »

De tels appels à la mesure et à une prise en compte dépassionnée du passé ont été peu suivis dans l'immédiat, en raison de l’affrontement entre islamistes et laïcistes. En mai 1996 et mai 1997, la vision idéalisée de l'Empire a connu un sommet avec les célébrations de la prise de Constantinople par le parti Refah, qui s'est présenté comme le continuateur du sultan.

Après la chute du Refah, en été 1997, le kémalisme a tenté d'allumer des contre-feux pour capter au moins une partie de cet héritage ottoman. C'était le sens d'une autre commémoration sur laquelle je reviendrai.

Mais, en miroir à l'affaire Abdülhamid, je préfère opposer un autre événement sans importance qui révèle combien le regard sur le passé ottoman pouvait changer au cours de ces années.

De l'empire à la république : la continuité de l'Etat ?

Deux ans après l’ « affaire Abdülhamid », le 26 mars 1998, la princesse Hanzade, petite-fille du dernier sultan Vahdettin, décède à Paris. Entre-temps, les islamistes ont perdu le pouvoir (juin 1997), l’armée a repris le contrôle du pays et la Turquie s’apprête à commémorer avec faste le 75anniversaire de la république. Le pouvoir autorise toutefois l’inhumation de la princesse à Istanbul, fin mars. Les obsèques sont traitées dans la presse comme une curiosité. Un détail important dans le déroulement des obsèques échappe à la vigilance des journalistes...

La princesse hanzade. Photo d'archive publiée par Hürriyet, 12 avril 1998

La princesse hanzade. Photo d'archive publiée par Hürriyet, 12 avril 1998

Cet événement mondain est vite couvert par un autre, de même ordre. Par coïncidence, une semaine plus tard, à l'Hôtel Drouot à Paris, une arrière-petite-fille d'Abdülhamid II, Ayse Nami Osmanoglu 11, disperse aux enchères 41 pièces de collection, dont trois sceaux officiels, ayant appartenu au « sultan rouge ». La presse, même laïque, donne alors à cet épisode une tout autre tournure que l’affaire précédente. La récupération des sceaux par la Turquie devient une cause nationale ; il n'est pas question d'y voir des vieilleries ottomanes. Le ministère turc de la culture est au courant mais donne de faibles moyens financiers au consul de Turquie à Paris, alors qu'il y a là de riches hommes d'affaire turcs.

La correspondante de Milliyet à Paris, Mine Kırıkkanat, crie au scandale 12 : le consul général de Turquie en France n'a pas les moyens de racheter la collection, ni même simplement les sceaux. En revanche, un personnage assez trouble du parti Refah, Hasan Mezarcı, emporte le coran ayant appartenu au sultan. « C'est un scandale ! L'Etat s'est contenté de rester spectateur de la vente ! » commente Mine Kırıkkanat. Les sceaux échappent à l'Etat turc. Le scandale est en une du quotidien.

Etonnamment, on a pris conscience qu'après tout Abdülhamid était un homme d'Etat turc, et que les sceaux en question sont des pièces officielles de l'Etat. Brusquement, la fameuse coupure établie par les kémalistes est effacée. Le scandale dénoncé par Milliyet révèle rien moins que la conscience d'une continuité de l'Etat durant les cent dernières années, et, implicitement, l'Etat républicain est perçu comme une continuation de l'Empire...

Pourtant, le lendemain, coup de théâtre : deux des sceaux ont été achetés par l'homme d'affaire Nezih Erdem, qui les a immédiatement offerts au musée de Topkapı. Le ministre de la culture, Istemihan Talay (centre gauche), le remercie publiquement le 9 avril.

L'épisode aura attiré l'attention et l'intérêt de la presse sur le ministre, qui est un homme sans préjugés. Et le 12, la presse révèle alors que Talay, ès-fonctions, avait fait envoyer une couronne mortuaire aux obsèques de la princesse.

Au centre, la couronne mortuaire offerte par le ministre de la culture aux obsèques de la princesse.  Photo Hürriyet, 12 avril 1998 - sans mention d'auteur

Au centre, la couronne mortuaire offerte par le ministre de la culture aux obsèques de la princesse. Photo Hürriyet, 12 avril 1998 - sans mention d'auteur

C'est un symbole important, et contre toute attente, il n'est pas perçu comme scandaleux par la presse kémaliste. Milliyet avait abandonné le sujet, et c'est Hürriyet qui prend le relais, et titre en en une énorme manchette de première page : « Nous sommes en paix avec les Ottomans ! (Osmanlı ile barıs !) » ; « Pour la première fois depuis 74 ans, la république de Turquie donne un signal de paix envers les Ottomans ». La une est ornée d'un grand portrait de Hanzade, « la plus belle des sultanes », et d'une photographie de la couronne mortuaire déposée au nom de « Istemihan Talay, ministre de la culture ». Toujours en une, des propos novateurs de Talay sont cités, joignant ensemble les deux événements « importants et signifiants, car ils ont permis de montrer que la république a acquis une force qui lui donne confiance en elle-même et de porter sur l'histoire un regard exempt de préjugés » 13.

Toutefois, le geste du ministre n'est pas compris par les kémalistes rigides : Fikri Saglar, son prédécesseur à la culture jusqu'en mars 1996, l'attaque vigoureusement dans Milliyet du 14 avril ; Abdülhamid était un « collaborateur des impérialistes » rappelle-t-il, avant de reprocher à Istemihan Talay un geste qui, croit-il, « s'insère dans une nouvelle stratégie d'attaques contre les principes de la république. [...] C'est grâce à une coupure radicale [avec le passé] et grâce à l'abolition du pouvoir ottoman que la république de Turquie a été fondée. Les comptes ont été réglés. Se détourner de cette réalité historique, ou qualifier la république de survivance ottomane, c’est refuser de comprendre la Guerre de libération, la république et ses acquis, c’est de la stupidité, et cela dénote un manque de respect impardonnable » 14.

Mais Istemihan Talay ne tient pas compte de cette attaque, et poursuit la politique de « pacification » avec le passé ottoman. Au cours d'un cocktail organisé par la revue Yeni Türkiye à l'automne 1998, en pleine période de ferveur républicaine du 75anniversaire, il aurait affirmé, selon le quotidien islamiste Akit :« Nous sommes les petits-enfants des Ottomans. Nous devons faire en sorte que la culture ottomane et la culture actuelle puissent s'amalgamer 15. »

La Turquie est-elle alors rassurée sur la solidité de la république laïque ? Toujours est-il que le débat s’arrête là ; aucune controverse ne prend naissance, la paix avec le passé semble bien en voie d’être établie. Une porte est ouverte, non pas forcément celle de la réconciliation, mais celle d'une possibilité entrevue par l'Etat républicain de récupérer à son profit l'héritage ottoman, de manière à désamorcer au moins en partie le discours de l'islamisme modéré : l'étape suivante en a été la préparation d'une commémoration officielle et grandiose du 700anniversaire de la dynastie ottomane, en septembre 1999. Elle a été annulée en raison du grand tremblement de terre du 17 août 1999. Mais c'était peine perdue, puisqu'en 2002 l'islam politique est revenu au pouvoir, et cette fois pour longtemps.

Articles connexes :

Sur ce blog :

Extrait de ma thèse (1994) sur la prise de Constantinople vue par les manuels scolaires turcs.

« Mémoire ottomane, retour du refoulé », 1ermars 2013.

Jean Marcou, « Davutoglu l'Ottoman ! », 12 mars 2013.

Anne Guézengar, « Ouf ! Le Soliman de la série culte Muhteşem Yüzyıl (le Siècle Magnifique) restera en liberté ! », 13 mars 2013

 

Ouvrages :

Selim Deringil, The Well-Protected Domains. Ideology and the Legitimation of Power in the Ottoman Empire 1876-1909, Londres, I.B. Tauris, 1998, xi-260 p.

François Georgeon, Abdulhamid II, le sultan calife, Paris, Fayard, 2003, 528 p.

Notes :

1« Darülaceze 100 yasında », Sabah, 14 janvier 1996

2« Darülaceze'den kurucuya vefa », Zaman, 20 février 1996.

3 Dans la presse du 25 février 1996 : « 2. Abdülhamit vakası » et « Abdülhamit’e protesto »(Milliyet) ; « Abdülhamit posterine boyalı yumurta » (Yeni Yüzyıl) ; « Abdülhamit protestosu » (Cumhuriyet) ; « Çirkin saldırı » (Türkiye) ; « Darülaceze’ye çirkin saldırı » (Zaman).

4« Çirkin saldırı kınandı », Türkiye, 26 février 1996 ; « Abdülhamit'te bir eylem daha », Milliyet, même date.

5« IP, Abdülhamit'ten vazgeçmiyor », Cumhuriyet, 28 février 1996.

6Istanbul Kanatlarım Altında, de Mustafa Altıoklar. La sortie a été annoncée pour le 15 mars 1996 dans Cumhuriyet du 12 mars ; critique dans le même quotidien, 22 mars 1996.

7Voici la liste très incomplète des articles publiés : Adem Yılmaz et Ferhat Gezer, « Abdülhamit Han basireti », Zaman, 28 février 1996 ; Süleyman Kocabas, « II. Abdülhamid'e yapılan haksızlık », Zaman, 29 février 1996 ; Huseyin Güney, « Fotograflar yalan söylemez », Zaman, 2 mars 1996 ; Gürbüz Azak, « 'Kızıl Sultan' Altın Sultan demektir », Türkiye, 4 mars 1996 ; Mustafa Arkan, « II. Abdülhamid ve Jön Türkler », Zaman, 17 mars 1996, Ismail Erden, « II. Abdülhamid, Kızıl Sultan mı, Cennet mekan mı ? », Zaman, 17 mars 1996 ; Ali Ihsan Gülcü, « 100. yılında Darülaceze. Asırlık sevkat Yuvası », Türkiye, 23 mars 1996 ; Ismet Miroglu, « Osmanlı'da Egitim », Türkiye, 25 mars 1996 ; Toktamıs Ates, « Son Yetmis Yıl », Cumhuriyet, 28 mars 1996.

8 Interview de l’historien Ismet Bozdag, Zaman, 3 mars 1996 ; plus tard, l'historien Selim Deringil intervient dans le débat : « Sultan Abdülhamit büyüleyici bir sahsiyet », Yeni Yüzyıl, 8 juin 1998.

9Ali Bayramoglu, « Sultan Abdülhamid », Yeni Yüzyıl, 27 février 1996.

10 Gülay Göktürk, « Yine Abdülhamit... », Yeni Yüzyıl, 29 février 1996.

11Le site de la princesse Ayşe Adile Nami Osmanoğlu Tars, citoyenne helvétique et qui vit alors à Genève, donne une version quelque peu différente de l'histoire.

12Mine Kırıkkanat, « Osmanlı, haraç mezat (Les Ottomans aux enchères) », Milliyet, 7 avril 1998.

13Murat Bardakçı, « Sonunda Osmanlı’nın mirasıyla barısıyoruz », Hürriyet, 12 avril 1998.

14« Osmanlı tartısması », Milliyet, 14 avril 1998.

15« Osmanlı ile gurur duyuyorum », Akit, 3 novembre 1998.

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents