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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Les prédécesseurs médiévaux d'Atatürk : Bilge Kaghan et le sultan Alparslan (2000)

Ce texte a été publié en 2000 sous la référence (à rappeler en cas de citation) :

Copeaux, Etienne : « Les prédécesseurs médiévaux d’Atatürk. Bilge kaghan et le sultan Alp Arslan », Revue d’Etude de la Méditerranée et du Monde Musulman, n° 89-90, 2000, pp. 217-243.

Résumé : Le kémalisme, idéologie officielle de la république de Turquie, a pris pour modèle la société et les institutions européennes. Cependant, pour légitimer les importantes réformes des années trente aux yeux de l’opinion, le pouvoir culturel a choisi de les faire passer pour un retour aux anciennes traditions turques du Moyen Age pré-musulman et musulman. C’est pourquoi, dans les discours historiques scolaire et académique, l’accent a été vigoureusement porté sur le versant asiatique et médiéval du passé des Turcs.

De la sorte, Atatürk lui-même a été présenté, non pas comme un légataire des valeurs occidentales qu’il avait contribué à importer en Turquie, mais comme l’héritier de certains héros de l’histoire turque médiévale. Le kaghan Bilge, qui a dirigé au VIIIesiècle les Turcs dits Célestes en Haute-Asie, est censé représenter les pures valeurs de la turcité, non influencée encore par l’islam. Quant au sultan seldjoukide Alparslan, qui a vaincu les Byzantins en Anatolie orientale et a ouvert ce pays aux Turcs, il est considéré comme le créateur de l’actuelle Turquie musulmane.

Dans le récit historique, ces deux héros sont explicitement présentés comme les prédécesseurs d’Atatürk. Des procédés rhétoriques et discursifs permettent à la fois de projeter les préoccupations du présent sur ce passé médiéval et de légitimer le présent par le passé. Chacun des deux héros porte des valeurs différentes - la turcité “pure” et la turcité musulmane - qui ont leur propre fonction dans l’idéologie kémaliste et dans la mémoire collective.

Summary : Kemalist ideology, which is the official thought of contemporary Turkey, has been strongly inspired by existing European models. But in order to legitimize the radical reforms of the thirties, it seemed necessary to present them as a return to old Turkish traditions. Thus, the historical discourse strongly emphasized Asian and medieval chapters of Turkish past.

Consequently, Atatürk himself is not presented as a heir of European values he contributed to bring to Turkey, but as a successor of some medieval heroes. Bilge, khan of the Göktürk tribe in Central Asia (viiithcentury), is presented as an embodiment of « pure » Turkish values, i.e. without any islamic influence. Alparslan, sultan of the Seljuks (xithcentury), who defeated the Byzantines in eastern Anatolia and made the Turkish settlement possible in this region, is seen as the very founder of present muslim Turkey.

In the historical narrative, both heroes are explicitly presented as heralds of Atatürk. By the mean of rhetoric and discursive processes, political concerns of present times are projected onto this medieval past, and the present is legitimized by the past. Each heroe embodies a different virtue (the « pure » Turkish spirit and the « muslim » Turkish spirit) which have their own function in State ideology and in collective memory.

Lorsqu’on veut utiliser l’histoire pour justifier ou légitimer un phénomène présent, ce qui est le cas dans la plupart des discours idéologiques, l’un des procédés consiste à construire un récit dans lequel des caractères du présent sont projetés sur le passé. Dans un travail de plus longue haleine, j'ai tenté de montrer comment et à quel degré, en Turquie, l'enseignement de l'histoire est imprégné d'idéologie (Copeaux, 1994 b), et comment le récit historique scolaire répond à la fonction de légitimation du présent, en mettant à la disposition de l'idéologie officielle des éléments transformables en mythes politiques.

Le concept actuel pris comme outil d’interprétation du passé

Dans ses grandes lignes, le récit historique scolaire en usage en Turquie a subi peu de variations depuis 1931, date de parution des premiers manuels d’histoire d’inspiration kémaliste 1. En raison même de son époque de formation, cette nouvelle historiographie fut conçue comme un vigoureux plaidoyer qui visait à réhabiliter le peuple turc, en réaction au sentiment anti-turc généralisé en Occident, suscité par la décadence de l’empire ottoman, les massacres massifs d’Arméniens et les graves défaites militaires survenues de 1912 à 1919. Au stéréotype du barbare turc, il fallait opposer un discours proclamant sans cesse « Nous existons, nous sommes au moins aussi cultivés que les Grecs que vous admirez tant, et notre culture est plus ancienne et s’est plus largement diffusée que la leur. » Conçu dans l’ensemble comme une récusation du miracle Grec (expression qui a la propriété d’irriter les nationalistes turcs), le récit historique devait introduire l’idée d’une ancienneté de la culture et de la civilisation turques ; il devait aussi éviter de présenter la révolution kémaliste comme le produit d’une influence de cet Occident qui avait vaincu les Turcs et soutenu, depuis un siècle, les nationalismes balkaniques, arménien et arabe. Aussi, les concepts kémalistes de république, de laïcité, d’égalité des sexes, de parlementarisme devaient, eux aussi, être présentés comme des notions typiquement et anciennement turques. C’est pourquoi le récit scolaire - mais aussi l’ensemble de ce qu’on peut appeler l’“histoire officielle” - est émaillé de ces concepts anachroniques dans les chapitres concernant l’histoire ancienne et médiévale. Les sociétés turques du passé, notamment les Turcs dits “Célestes” des VIIe-VIIIe siècles, et les Seldjoukides des XIe-XIIIe siècles, sont présentées comme ayant les mêmes caractéristiques que la République kémaliste, elle-même idéalisée ; le concept d’Etat, en particulier, est vu comme une invention des Turcs anciens.

Comme le récit fait état de vertus turques éternelles, certains moments historiques sont entièrement réinterprétés comme des événements annonciateurs dont la république kémaliste ne serait qu’un nouvel avatar, plus achevé et définitif. Ainsi, l’histoire des Turcs est conçue selon le paradigme de l’histoire des religions révélées, avec leurs temps prophétiques ; la république kémaliste, accomplissement de temps anciens, clôt l’histoire des Turcs, tandis que son créateur Mustafa Kemal Atatürk clôt la geste des héros comme le prophète Mohammed clôt l’histoire de la Révélation. Les conséquences d’une telle conception de l’histoire ne se font pas seulement sentir sur le récit et sur la mythologie politique : l’idée d’un kémalisme dont la juste interprétation serait garante d’une république parfaite entrave la réflexion politique et la recherche de solutions mieux adaptées aux graves problèmes de la Turquie actuelle. En cas de crise, on n’a rien trouvé de mieux, en 1996 encore, que de se tourner vers les icônes du kémalisme et de la république car, aux yeux de beaucoup, l’histoire s’est arrêtée le 10 novembre 1938, date de la mort d’Atatürk.

Le passé, réservoir de faits choisis pour enraciner une idée présente

Le processus évoqué ci-dessus consiste à plaquer des notions contemporaines sur le passé pour le réinterpréter. Le courant inverse, inséparable du premier, consiste à trouver dans les événements du passé des éléments qui seront considérés comme les racines du présent. Aussi, la construction d’un récit historique destiné à un usage social, politique ou mythologique nécessite de nombreux choix. Ceux-ci, évidemment, ne sont pas le résultat d’une opération consciente dans l’esprit d’un Grand Historiographe ; ils sont, petit à petit, dictés par les nécessités du moment et se nourrissent éventuellement des publications historiographiques sérieuses de l’époque ; résultante de courants parfois contraires, le récit historique communément admis - entendons par là l’histoire scolaire, vulgarisée - évolue constamment, et il faut un pouvoir politique fort et stable pour le figer durablement. Malgré cette relative labilité, chaque grande époque politique a son historiographie, et la république de Turquie, qui a soixante-treize ans d’existence, n’échappe pas à la règle.

Le premier choix auquel une historiographie doit se soumettre correspond à peu près à la définition de la citoyenneté, en fonction de laquelle on établira quelle histoire sera l’histoire officielle : l’histoire du territoire national actuel, ou l’histoire du peuple qu’on tient pour ancêtre de la nation actuelle ? Cette question, qui recouvre grosso modo les définitions française et allemande de la citoyenneté, est particulièrement délicate dans le cas de la Turquie, puisqu’aucun Etat n’a porté ce nom avant 1923, que la turquification de l’Anatolie à partir du XIe siècle n’est le fait que d’une partie des Turcs seulement, et qu’aujourd’hui on a tendance à dénommer Turcs des peuples dispersés dans toute l’Eurasie. Néanmoins, lorsque l’idée turque de nation s’est formée à la fin du XIXe siècle, c’est le choix ethnique qui a prévalu, choix repris ensuite par l’idéologie kémaliste à partir de 1931 (Ersanlı-Behar, 1992 ; Copeaux, 1994 a). Cette option, toutefois, n’a jamais exclu la composante musulmane de l’histoire, le récit de la Révélation coranique, celui des premiers temps de l’islam et celui de la conquête ; aussi, à partir de 1970 surtout, l’historiographie officielle s’est formée à partir du concept de “culture nationale” définie à partir de l’ethnicité turque et de la religion musulmane : c’est la caractéristique essentielle d’une idéologie de plus en plus influente depuis 1970, la “synthèse turco-islamique”, qui reprend à son compte le nationalisme kémaliste en intégrant l’islam dans les valeurs nationales turques.

Une fois établies ces grandes options, il reste aux auteurs à puiser dans la grande réserve des événements historiques ceux qu’ils jugent utiles pour enraciner, légitimer et grandir le présent. La fonction de légitimation du présent confère un caractère linéaire au récit historique : il doit présenter une évolution, aussi longue que possible, qui conduise directement au présent, une évolution dont les temps forts puissent servir à annoncer le présent.

Les insertions kémalistes

Pour déterminer quels sont ces événements fondateurs, plusieurs solutions étaient possibles. La recherche des passages du récit marqués par la subjectivité de l’auteur permet de dégager des moments historiques particuliers. J’ai tenté également l’analyse de certains mots qui sont en eux-mêmes des modalités appréciatives, comme les mots concernant la mort (Copeaux, 1996). Une analyse linguistique plus serrée (étude des sujets dans le récit, distribution de l'emploi du possessif) peut aboutir à des résultats intéressants. Mais les manuels scolaires publiés entre 1985 et 1993 offrent un moyen encore plus commode pour l’analyse ; par volonté politique, certains chapitres sont parsemés de citations d’Atatürk, ou d’allusions directes à la vie ou aux actes de celui-ci. Ces intrusions anachroniques d’Atatürk dans le récit, que j'ai choisi d'utiliser comme outil d'analyse, se présentent sous deux formes : d’une part, de façon très visible, certains chapitres portant sur le Moyen Age se terminent par des textes extraits de discours d’Atatürk ; la relation au passé, quoique voyante, est implicite, car aucun élément du discours ne vient justifier un tel “collage”. D’autre part, au sein même de certaines leçons, il arrive que le récit historique proprement dit s’interrompe par une mention explicite à Atatürk, présenté, grâce à quelques artifices discursifs, comme l’aboutissement du processus historique décrit. Ces anachronismes, que j’appelle les insertions kémalistes, ont, dans le récit, la même fonction qu’une relique dans un lieu de culte : elles sacralisent et authentifient le lieu. Elles s'ajoutent à un appareil de symboles de la république qui figure obligatoirement dans tous les manuels scolaires depuis 1985, en début et en fin d’ouvrage 2 ; par ces insertions kémalistes, le récit historique se voit conférer le rôle d’une vaste introduction à la pensée d’Atatürk ; un déroulement linéaire présente la République comme une conséquence et un accomplissement de tout ce qui s’est passé, dans l’histoire des Turcs, depuis le haut Moyen Age. De même qu’Atatürk est l’aboutissement d’un processus historique, de même, le cours d’”atatürkisme” 3 est l’aboutissement du cours d’histoire, remplaçant, dans l'enseignement turc, la notion même d’histoire contemporaine.

Les moments historiques concernés par les insertions kémalistes, présentes dans la plupart des manuels scolaires depuis une dizaine d’années, sont en nombre très limité. Il s’agit des migrations qui ont conduit les proto-Turcs de la Haute-Asie à la périphérie du continent ; de la culture des Turcs dits Célestes ou culture de l’Orkhon (début du VIIIe siècle) ; de la formation des premiers khanats turco-musulmans (IXe-Xe siècles) ; enfin, de la victoire, à Malazgirt (ou Mantzikert), sur les Byzantins (26 août 1071), qui a ouvert l’Asie mineure aux Turcs seldjoukides. Tels sont les temps historiques dans lesquels l’Etat turc cherche à enraciner le kémalisme.

Les citations-reliques, les mentions d’Atatürk, les anachronismes en général, jouent un rôle de marqueurs et signalent les événements jugés importants dans la pensée officielle. Les héros qui correspondent à ces choix annoncent Atatürk ; ce sont des chefs Huns (Mete et Attila) 4, Turcs Célestes de l’Orkhon (Bilge), Seldjoukides (Alparslan). Voici la charpente de la mémoire collective officielle révélée par les rapprochements avec la geste kémalienne, qui est placée dans la continuité directe de l’héritage turc asiatique. Observons que les héros ottomans, y compris Mehmet II (Mehmet Fatih), le conquérant de Constantinople, n’ont pas l’honneur d’une comparaison avec Atatürk : la période ottomane est une culture politique dans laquelle le kémalisme ne se reconnaît pas et dont, jusqu’à présent, il refuse l’héritage.

Parmi les héros mentionnés, Bilge, kaghan des Turcs Célestes, et Alparslan, sultan des Turcs seldjoukides, vont retenir notre attention 5.

Bilge kaghan ou la turcité “pure”

Les inscriptions lapidaires des stèles qui se dressent depuis le début du VIIIe siècle sur les bords de la rivière Orkhon, dans l'actuelle Mongolie, ont été déchiffrées à la fin du XIXe siècle, au moment même où se formait le nationalisme turc (Thomsen, 1896). Dans la steppe mongole, en un lieu où l’on ne parle plus turc depuis mille ans, elles proclament la grandeur des Turcs, mais mettent aussi en garde contre les dangers sous lesquels ils ont finalement succombé. Les textes, écrits en une belle langue scandée, ne peuvent laisser indifférent, et leur lecture, à elle seule, permet de comprendre le choc intellectuel et émotionnel que cette découverte archéologique a pu produire dans les cercles “turquistes” du tournant du siècle.

Sur l’un des deux sites de l’Orkhon, Kocho-tsaïdam, deux monuments sont dédiés au kaghan Bilge (« le sage ») et à son frère Kül-tegin, mais tous deux concernent le règne de Bilge (716-734) ; les deux textes sont empreints d’un ton de légende épique. Ils exposent l’origine divine du pouvoir des kaghans turcs, la gloire des grands ancêtres, et la puissance des Turcs à la fin du VIIe siècle. Cette période succédait à un épisode de sinisation qui avait provoqué, semble-t-il, une tension entre le peuple et ses dirigeants, et quelque chose qui ressemblait à une précoce crise d’identité. Le règne de Bilge correspondait à un sursaut qui a été qualifié de « révolution nationale » (Roux, 1984, 104). Pourtant, à sa mort, l’empire des Turcs Célestes disparut.

Le cœur de cet empire des steppes était limité par le lac Baïkal, l’Onon (sous-affluent de l’Amour), le désert de Gobi et les monts Altaï ; il comportait un lieu sacré, la forêt d’Ötüken, dans le bassin supérieur de l’Orkhon. À sa périphérie s’étendait une immense zone d’intervention militaire, comprenant le nord de la Chine, le sud de la Sibérie, le bassin de la mer d’Aral (Tokharistan et Sogdiane) où les Turcs sont entrés en contact avec les Arabes dès 706-707.

Les inscriptions lapidaires proclament clairement que le plus grave danger n’est pas la défaite militaire, mais la déculturation, la sinisation, l’oubli des vertus turques, de la culture des steppes. Le danger était réel, et bien des peuples nomades du passé, après une conquête réussie de la Chine du nord, se sont finalement fondus, en se sédentarisant, dans la culture chinoise, attirés par la vie urbaine ou agricole. Le kaghan Bilge, bien que très attiré lui-même par la Chine, critique à plusieurs reprises ses princes de s’être laissés séduire. Aussi, outre leur intérêt linguistique et historique, les textes épigraphiques de l’Orkhon sont parfaitement actuels, car ils évoquent des problèmes qui se posent, aujourd’hui, à la société turque et à la communauté turque d’Europe occidentale, confrontées au choc de l’occidentalisation et de la mondialisation. Ils peuvent être puissamment utiles dans un discours identitaire, auquel leur ancienneté et leur style épique peuvent conférer un supplément d’efficacité.

Les auteurs de manuels scolaires mentionnent les stèles de l’Orkhon depuis qu’il existe une historiographie kémaliste (1931), mais ils ont tardé à inclure dans les leçons des extraits des textes eux-mêmes. Du reste, l’évocation des stèles, vers 1930, avait surtout pour fonction de légitimer la réforme de l’alphabet, arguant du fait que les Turcs, dans le passé, avaient utilisé un autre alphabet que l’arabe (celui-ci avait été remplacé par l’alphabet latin en 1928) (Ana Hatları, 1930, 432 ; TTTC, 1931, vol. 1, 46).

Un discours parallèle : les introductions des manuels

Ce n’est que récemment que les citations des textes épigraphiques se sont généralisées dans les manuels. Ce phénomène doit être mis en parallèle avec l’apparition, après le coup d’Etat de 1980, de chapitres introductifs présentant l’histoire et ses sciences auxiliaires, mais dont le contenu, fortement chargé d’idéologie, est tendu par un esprit de mobilisation, de vigilance, de dénonciation d’un ennemi jamais nommé mais toujours menaçant. La rébellion kurde dans le sud-est de la Turquie avait commencé en 1984, et les textes introductifs, durant les années suivantes, ont appelé à la vigilance face au danger, et incité les futurs citoyens à rester fidèles à l’esprit kémaliste. Les introductions encouragent les jeunes lecteurs dans leur fierté d'être Turcs, en raison de l’ancienneté et l’authenticité de la culture turque : « Les Turcs sont un des peuples de l’histoire dont les racines sont les plus anciennes... » ; « ...une histoire de quatre mille ans » ; « ...une des plus anciennes nations du monde... » (Mumcu, 1990, vol. 2, 13 ; Yıldız et al., 1989, vol. 1, 11 ; Deliorman, 1992, vol. 1, 11).

La notion d’étendue géographique, autre objet de fierté, est évoquée en notations brèves, en formules qu’on retrouve aussi, en abondance, dans la presse et le discours nationaliste : « [La nation turque], qui s’étend sur les continents asiatique, européen, africain, d’au-delà du Danube aux côtes de l’océan pacifique, des pâturages de l’Iran et du Tibet à l’océan glacial arctique... » (Ufiurlu-Balcı, 1990, 12)

Enfin, le thème de la vigilance face au danger intérieur a pris de la force quelques années après le début de la rébellion kurde. Sous forme métaphorique, le passé vient éclairer la situation présente :

« C’est une vérité bien amère que beaucoup d’Etats fondés par les Turcs au cours de l’histoire ont été affaiblis et abattus par des dissensions internes suscitées par des entreprises menées de l’extérieur. Notre histoire nationale, qui compte beaucoup de pages pleines d’amertume et de tristesse, en témoigne. Nous devons bien connaître nos amis et nos ennemis. » (Merçil, 1990, vol. 1, 18).

« Nos ennemis savent bien qu’ils ne peuvent pas assaillir la république de Turquie par des moyens militaires; ils tentent de le faire de l’intérieur, pour briser notre unité. (...) Chaque Turc doit bien connaître les intrigues qui se jouent contre notre nation (millet) et notre pays (ülke). » (Yıldız, 1989, 12)

« La condition première de la survie de toute nation et de tout Etat est l’unité et la concorde. Ceci est de première importance pour nous. Il est un fait que les Etats turcs fondés au cours de l’Histoire se sont plus souvent effondrés à la suite d’un affaiblissement interne que de dangers extérieurs. Beaucoup d’Etats turcs sont devenus impuissants par les dissensions internes suscitées de l’extérieur, et ont été abattus traîtreusement. C’est cela qui a été le plus amer pour les Turcs. » (Sümer-Turhal, 1986, 13)

Cette revue de quelques thèmes des chapitres introductifs aux manuels d’histoire va nous servir à établir un parallèle avec les leçons sur les textes de l’Orkhon.

Les textes de l’Orkhon dans la perspective du kémalisme

C’est précisément depuis 1985 que les extraits des textes de l’Orkhon sont venus illustrer les leçons sur les Turcs Célestes, et le contenu des morceaux choisis répond comme un écho aux textes introductifs des manuels, qui en sont, à certains égards, une paraphrase. Les thèmes évoqués ci-dessus se retrouvent tous dans les extraits proposés par les manuels : la nation, l’authenticité de la vieille culture turque (dont les stèles et les textes eux-mêmes sont un témoignage), l’immensité de l’aire géographique concernée. À la simple condition d'interpréter un peu librement certains mots, de faire du nom d'une tribu celui d'un peuple, de traduire des termes à la signification vague ou incertaine par des concepts anachroniques comme « empire », « Etat », « nation », « institutions », on a pu rendre un texte du VIIIe siècle opératoire pour le nationalisme turc actuel. Aussi, dans les traductions françaises proposées ci-dessous, j'ai tenté d'être fidèle aux interprétations des auteurs de manuels eux-mêmes plutôt qu’aux éditions savantes. Pourrait-on trouver, à l'usage du sentiment patriotique, un meilleur texte que cette invocation de Bilge kaghan ?

« [22] 6 Princes turcs et oghouz, nation turque, écoutez : tant que le ciel qui nous recouvre ne tombe pas, tant que la terre ne se dérobe pas sous nos pieds, qui pourrait détruire la nation turque, l’empire turc, la vertu turque 7 ? Nation turque, renonce [23] et repens-toi 8 ! » (Kül-tegin face est. Ergin, 1977, 493).

Le thème de l’immensité géographique du domaine turc, prisé par le discours nationaliste et présent dans les introductions, apparaît de façon très imagée dans les textes de l’Orkhon :

« [2], Vers l’est, jusqu’à l’endroit où le soleil se lève, vers le sud, jusqu’au midi du jour, vers l’ouest, jusqu’au couchant, et vers le nord, jusqu’aux ténèbres de la nuit, toutes les nations qu’on y trouve me sont dépendantes. Je les ai toutes [3] organisées. (...) Tant que le kaghan des Turcs réside dans la région de la forêt d’Ötüken, l’empire [il9 n’est pas menacé. À l’est, j’ai envoyé l’armée jusqu’à la plaine du Shantung, il s’en est fallu de peu qu’elle n’atteigne la mer. Au sud, j’ai envoyé l’armée vers les Neuf Ersin, elle a presque atteint le Tibet. À l’ouest, elle a passé le fleuve [4] |nci [le Syr Daria] et atteint les Portes de Fer [la Sogdiane]. Au nord, j’ai envoyé l’armée jusqu’au Yir Bayırku 10. » (Kül-tegin face sud. Ergin, 1977, 491-492)

L’appel à la vigilance contre l’ennemi est le thème principal des textes. Dans une Turquie où l'occidentalisation et la déculturation provoquent des inquiétudes et nourrissent le retour au religieux, les invocations de Kül-tegin et de Bilge pour ne pas céder à la séduction des valeurs étrangères, pour rester soi-même et pour retrouver les valeurs authentiques peuvent prendre une force particulière :

« [5] La Chine nous a fait entendre d’agréables paroles, ses soieries étaient d’une grande douceur. C’est ainsi qu’ils attirent les peuples lointains, trompés par ces douces paroles et ces fines soieries. Une fois familiarisés, habitués, le malheur est arrivé. [6] (...) Nation turque, beaucoup des tiens sont morts trompés par de belles paroles et des habits de soie ; nation turque, tu vas mourir ! Si tu prétends aller t’établir au sud, vers les forêts de Çogay ou la plaine de Tögültün, [7] nation turque, tu mourras ! (...) [8] (...) Si tu restes à Ötüken pour envoyer des caravanes et des convois, il ne t’arrivera rien. Si tu t’établis dans la forêt d’Ötüken, tu maintiendras ton empire. (...)  » (Kül-tegin, face sud).

« Les fils de nobles devinrent esclaves des Chinois, leurs filles devinrent des servantes. Les princes turcs abandonnèrent leurs titres turcs. En devenant des princes chinois, ils prirent des titres chinois, et obéirent au kaghan chinois. Durant cinquante ans, [8] ils leur donnèrent leur travail et leur force. (...) L’ensemble du peuple turc dit : j’étais une nation dotée d’un empire, où est mon empire ? Pour qui vais-je conquérir un empire ? [9] J’étais une nation dirigée par un kaghan, où est mon kaghan ? À quel kaghan vais-je donner mon travail et ma force ? » (Bilge, face est).

En outre, les extraits choisis par certains auteurs de manuels décrivent les malheurs qui résultent du manque d’unité :

« [6] Parce que les nobles et la nation elle-même étaient en désaccord, parce que la nation chinoise était rusée et trompeuse, parce que le frère aîné et le frère cadet s’affaiblissaient l’un l’autre, parce qu’entre les nobles et la nation régnait [7] la discorde, la nation turque perdit l’empire qu’elle s’était créé, elle laissa mourir le kaghan qu’elle s’était donné 11. » (Bilge, face est. Ergin, 1977, 495).

Pour résumer, les textes de l’Orkhon se présentent comme le récit d’un redressement rendu possible par un retour aux sources, aux valeurs de la steppe, à la vie rude et aussi, géographiquement, un retour au centre stratégique et sacré des Turcs Célestes qu’était la forêt d’Ötüken. Or, la geste kémalienne peut être mise en parallèle avec l'ancienne histoire turque. Elle est une renaissance faisant suite à une période de long déclin (l’empire ottoman), sauvant la nation turque d’une déculturation (le mouvement d’occidentalisation depuis l’ère des Tanzimat, ainsi que l’influence arabo-musulmane dans la culture) et d’un danger mortel (la défaite de 1918 et le traité de Sèvres), au prix d’un lourd sacrifice (la bataille des Dardanelles et la guerre de Libération), assorti d’un repli sur un centre géographique sacralisé (l’Anatolie). Les textes de l’Orkhon peuvent donc prendre un sens entièrement métaphorique. L’ennemi chinois, le danger de déculturation représentent l’Occident ; Bilge kaghan est Atatürk ; la forêt d’Ötüken, l’Anatolie. Il est toutefois dangereux de filer la métaphore jusqu’au bout, puisqu’après Bilge, le khanat des Turcs Célestes a disparu.

Le processus de métaphorisation des textes est très postérieur à la naissance du kémalisme. Certes, l’utilisation du groupe de symboles liés aux Turcs de Haute-Asie a commencé avec les débuts de la république, qui s’est référée au mythe d’Ergenekon selon lequel l’ancêtre des Turcs, un enfant, aurait été recueilli et nourri par une louve. C’est pourquoi la louve a été un symbole qui a contribué à enraciner la république dans un passé pur-turc (öztürk12. Maisl’image du loup a tôt cessé d’être un symbole officiel pour être confisquée par l’extrême-droite, et utilisée par des revues extrémistes. Elle figure, dès 1931, en couverture de revues panturquistes 13. Aujourd’hui, l’effigie de l’animal est l’emblême du Parti du mouvement nationaliste (MHP, extrême-droite) tout en étant un symbole quasi officiel de la “ République turque de Chypre du Nord ” 14.

Tandis que ces symboles et éponymes restent connotés par l’extrême-droite, le message des textes de l’Orkhon est de plus en plus utilisé par des milieux conservateurs plus modérés. On peut en donner pour exemple un article de Mehmet Aydın, universitaire renommé, qui estime qu’il faut « retrouver le message de l’Orkhon pour orienter l’homme turc et l’homme d’Etat turc d’aujourd’hui » : il rappelle qu’une société qui oublie ses valeurs court au désastre, et il renvoie aux idées d’unité nationale, de bien-être du peuple, de l’esprit de responsabilité des dirigeants imprègnant les textes des stèles (Aydın, 1990).

Ainsi, il existe une osmose entre plusieurs discours. D’une part, au sein même du discours historique scolaire, les thèmes évoqués par les stèles trouvent leur écho dans les introductions des manuels ; en retour, celles-ci donnent aux extraits des textes lapidaires un sens idéologique. D’autre part, entre le discours historique vulgarisateur et le discours politique, le lien est assuré par les toponymes et éponymes renvoyant au monde culturel de l’Orkhon, qui ont souvent perdu leur rôle d’index géographiques pour devenir des index idéologiques. À eux seuls, ces éléments suffiraient à faire de la culture de l’Orkhon un temps historique fondateur, et d’un personnage comme Bilge kaghan un précurseur du nationalisme kémaliste.

Mais le procédé des insertions kémalistes renforce la simple parenté entre les deux discours ; en rapprochant explicitement, visuellement, les textes du VIIIe siècle avec la geste de Mustafa Kemal, une relation organique est établie entre eux. Le chapitre sur la culture de l’Orkhon est l’objet d’insertions kémalistes peu nombreuses, il est vrai, mais d’autant plus intéressantes qu’elles concernent un public plus jeune, plus malléable et beaucoup plus nombreux que le public des lycées. Le cas le plus remarquable se trouve dans un manuel pour collèges très diffusé (AkÒit, 1985, 40-41 ; 1995, 26-27) et nous offre un exemple parfait de comparaison implicite entre le passé ancien et la république kémaliste ; la leçon sur les Turcs anciens est en effet suivie du texte du Discours du Xeanniversaire de la république d’Atatürk, prononcé le 29 octobre 1933 ; le rapprochement de ce texte avec un tel co-texte fait d’Atatürk l’égal et l’héritier direct des grands kaghans des Turcs Célestes. Le discours du Xe anniversaire, qui est un des éléments de la liturgie kémaliste, devient ainsi l’équivalent moderne des textes de l’Orkhon :

« Nation turque !

Quinze années ont passé depuis que nous avons commencé la Guerre de libération. Ce jour, dixième anniversaire de la république, est une très grande fête.

Réjouissons-nous !

En ce moment, en tant que citoyen de la grande nation turque, j’éprouve la plus profonde émotion d’avoir atteint ce jour heureux.

Compatriotes !

Nous avons fait en peu de temps beaucoup de grandes choses. La plus grande, fondamentale, qui procède de l’héroïsme turc, de la haute culture turque, est la république de Turquie. C’est à la marche résolue de la nation turque, unie à sa valeureuse armée, que nous devons ce succès.

Mais ce que nous avons fait n’est pas suffisant. Nous avons à faire beaucoup de choses plus grandes encore. Nous hisserons notre patrie au niveau des pays les plus prospères et les plus civilisés. Nous donnerons à notre nation les plus larges sources de bien-être. Nous porterons notre culture nationale au-delà du niveau de la civilisation contemporaine.

Pour cela, notre œuvre ne doit pas être jugée à l’aune de la mentalité relâchée des siècles passés, mais d’après les concepts de notre siècle mouvementé. Nous travaillerons beaucoup plus vite que par le passé. Nous réussirons de plus grandes choses en moins de temps. Aussi notre succès ne fait-il aucun doute. Parce que le caractère de la nation turque est élevé. La nation turque est travailleuse. La nation turque est intelligente. Parce que la nation turque a su alimenter ses forces par l’union et la solidarité. Et parce que, dans sa marche vers le progrès et la civilisation, la nation turque a éclairé sa route et son esprit avec le flambeau de la science positive. (...)

Quel bonheur pour celui qui dit : « Je suis turc » ! »

Ainsi, les deux âges historiques s’éclairent mutuellement ; l’époque contemporaine, symbolisée par le discours d’Atatürk, est un redressement entrepris grâce aux vertus anciennes des Turcs. La juxtaposition des deux âges historiques est la représentation métaphorique d’un succès, celui de la conservation des valeurs turques, malgré le temps passé, les pérégrinations géographiques et les multiples contacts avec d’autres cultures. Inversement, la juxtaposition des deux époques confère un caractère moderne, avancé, aux sociétés turques du passé, qui sont vues comme des sociétés laïques, tolérantes, démocratiques, où hommes et femmes sont égaux, des sociétés organisées, conscientes d’elles-mêmes, où l’on décèlerait un sentiment national (Sümer-Turhal, 1986, 129).

Les stèles et leur message jouent le même rôle dans certains discours parascolaires. Deux albums pour jeunes publiés en 1991 par le ministère de la Culture retracent en images l’épopée de Bilge kaghan et la légende d’Ergenekon ; dans les dernières pages du premier (Oktay, 1991, 42-43), l’auteur, imitant le procédé des insertions kémalistes des manuels, retrace rapidement l’histoire des Turcs depuis le haut Moyen Age jusqu’à la République, et conclut :

« Aujourd’hui, nous vivons dans l’Etat républicain de Turquie. Nous sommes libres et heureux. Des siècles avant Bilge kaghan, et durant des siècles depuis Bilge kaghan, on n’a pu effacer notre nom ni notre renom. Notre nation a vécu des jours très difficiles. Nous en vivrons peut-être encore, mais si nous retenons les leçons du passé, nous pouvons regarder l’avenir avec espoir, nous pouvons envisager de très heureuses années ! »

Ce texte est illustré par des dessins mêlant le portrait d'Atatürk, des avions civils et militaires, un barrage, une ligne à haute tension, une centrale thermique, et le pont du Bosphore. Ainsi associé, sur une même image, aux symboles d’une société moderne et industrielle, Atatürk est placé dans la continuité du héros Bilge Kaghan.

La dernière page du second album, qui retrace la légende d’Ergenekon, est composée autour d’un grand portrait d’Atatürk en uniforme de la première guerre mondiale (DemirtaÒ, 1991, 43). Le haut de la page est occupé par le drapeau turc et par un fanion à tête de loup. Le texte d’accompagnement rend explicite la liaison entre passé mythique et réalité historique du XXe siècle, en s’achevant sur une strophe de l’hymne national :

« Les Turcs se sont établis dans un nouveau pays, ont vaincu leurs ennemis et fondé l’Etat des Turcs Célestes. Dans leur nouvelle patrie, les Turcs ont travaillé et fait couler leur sueur... Leur force s’est développée considérablement... Leurs paroles courent de tous côtés, leurs souvenirs sont innombrables...

Les tentes et les troupeaux, les terres et les eaux, les kaghans et leur peuple, la nation turque et la patrie turque sont comme un serment de vivre éternellement...

L’esprit de nos ancêtres, qui est caché dans le serment de cette époque, a survécu de génération en génération jusqu’à nos jours... Aujourd’hui encore, le même esprit survit dans notre |stiklâl MarÒı [l’hymne national]...

Depuis toujours j’ai vécu libre, je vis libre.

Je me demande quel fou voudrait m’enchaîner

Je suis comme un torrent rugissant, qui franchis le barrage en le détruisant

Je marche, je traverse, je perce les montagnes, je ne puis résister au large, je m’exalte. »

En publiant ce type d’album, le ministère de la Culture confirme la volonté du pouvoir de continuer le processus d’enracinement du kémalisme dans les valeurs proto-turques exprimées par les stèles. Il pourrait s’agir d’un début de dépolitisation de certains symboles, dont l’extrême-droite serait, au bout du compte, dépossédée et que la nation entière se réapproprierait par le biais de l’éducation. La publication de bandes dessinées sur ces thèmes, par le ministère de la Culture, paraît aller dans ce sens. On reviendrait alors, à terme, à la situation des années vingt, où ces symboles, y compris celui du loup, étaient ceux de l’Etat.

D’autres signes révèlent combien l’Etat turc actuel a besoin des représentations asiatiques, et cherche à s’en réapproprier les symboles. La gravité du problème kurde pousse en effet certaines institutions, principalement l’Institut de recherches sur la culture turque (Türk Kültürünü AraÒtırma Enstitüsü, TKAE) à chercher à démontrer la turcité du peuple kurde. Comme la fête du nouvel an kurde, le nevruz (newroz), a donné lieu à plusieurs reprises à des événements dramatiques, on cherche à lui enlever son aspect spécifiquement kurde pour la désamorcer. Pour ce faire, on a utilisé des travaux préexistant, affirmant que le nevruz a son origine dans la légende d’Ergenekon (Çay, 1985). L’idée d’officialiser le nevruz a été exprimée par Süleyman Demirel, alors premier ministre, lors d’un sommet officieux des peuples turcs, organisé en 1993 à Antalya par des personnalités conservatrices et nationalistes, en présence du président Özal 15. Un an plus tard, elle avait pénétré le discours scolaire (Kopraman, 1994, 60-61), et, au printemps 1996, on a observé une première célébration officielle.

Tout cela contribue à donner l’impression que le regard turc est tourné vers des origines « vierges encore de tout souffle du monde mahométan » (Thomsen, 1896), ce qui explique à la fois le succès et les limites d’une telle représentation : il s’agit d’une histoire et d’un héros auxquel l’islam ne peut se référer, porteurs, prétendument, d’une authenticité purement turque et convenant parfaitement à l’idéologie kémaliste, laïque et nationaliste. Toutefois, l’histoire de Bilge ne peut convenir à l’idéologie officieuse d’aujourd’hui, la “ synthèse turco-islamique ”, qu’à condition de faire des Turcs Célestes un peuple prédestiné à l’islam ; ce processus passe par une idéalisation des religions anciennes des Turcs, présentées comme une foi monothéiste unique, sorte de proto-islam ; il débute lui aussi vers 1980 (Kafesofilu, 1979) et fait de l’histoire des Turcs Célestes un prologue à la conversion. Le kaghan Bilge est certes un précurseur d’Atatürk, mais, de l’un à l’autre, il faut encore la médiation du sultan seldjoukide Alparslan, dont la figure convient mieux à la mythologie politique de la Turquie musulmane.

C’est pourquoi le regard sur la Haute-Asie est un regard intérieur, porté non sur une région du monde, mais sur une idée qu’on se fait de soi-même. La région sacrée, celle où l’on garde sa personnalité, le lieu où l’on ne peut connaître de problème grave est, de toute évidence, un autre Ötüken : c’est l’Anatolie, ouverte aux Turcs par le sultan Alparslan.

Alparslan et la Turquie musulmane

Les insertions kémalistes sont presque systématiques dans le récit scolaire de la bataille de Malazgirt (1071), où se rencontrent l’histoire de l’Anatolie et l’histoire des Turcs. Le hasard qui fit se dérouler la bataille un 26 août, jour du début de la Grande offensive de 1922 contre les Grecs, est providentiel, car il facilite, dans le texte des leçons, l’allusion à l’histoire récente :

« Le hasard a fait que la Grande offensive, qui a conclu notre Guerre de libération, a été lancée par Atatürk à la même date que la victoire de Malazgirt. La Grande offensive, commencée le 26 août 1922, a de nouveau délivré notre patrie de l’ennemi, qui en avait arraché une partie de nos mains, par la force et la ruse. » (AkÒit, 1985, 93).

Le lien entre le passé et le présent, facilité par la coïncidence de date, est sémantiquement assuré par un mot-outil, « aussi » (de, da), ou « même » (aynı). Voici un exemple de ces phrases qui visent à démontrer que les qualités des Turcs sont intrinsèques, inaltérables et ne varient pas selon les époques  :

« [de même qu’Alparslan] au cours de la guerre d’indépendance, Atatürk aussi s’est comporté avec bonté lorsqu’il a fait prisonnier le commandant ennemi Tricoupis. Cela montre le bon comportement des Turcs envers leurs prisonniers. » (Merçil, 1990, 97).

Un troisième exemple donne à la comparaison Alparslan/Atatürk une autre dimension qui n’est qu’implicitement suggérée dans les extraits précédents, et par laquelle Atatürk donne son sens à l’histoire turque :

« La victoire remportée par Atatürk lors de la Grande offensive et de la bataille menée par le Haut Commandement a mis un point final à la série de victoires qui ont signifié au monde que l’Anatolie était irrévocablement la patrie des Turcs. Par un hasard extraordinaire, cette bataille aussi a commencé un 26 août, 851 ans plus tard. C’est ainsi que le succès de Malazgirt a été le premier maillon de cette chaîne de victoires. » (∑ahin, 1992, 206).

Il ressort de ces quelques exemples de mentions anachroniques que Mustafa Kemal est un personnage prédestiné à sauver la Turquie ; tel un messie, il a été annoncé par des événements ou des personnages quasi prophétiques comme Alparslan. On ne peut dire s’il y a là quelque chose d’intentionnel, mais Mohammed, sceau des prophètes, qui clôt l’histoire de la Révélation, s’impose à l’esprit.

La bataille de Malazgirt , à l’issue de laquelle l’armée byzantine fut vaincue, au nord du lac de Van, par les troupes du sultan seldjoukide Alparslan, a, elle aussi, une signification très actuelle : pour les uns, c’est le début d’une « éternelle patrie turque », c’est « depuis cette date que le drapeau à l’étoile et au croissant flotte sur cette terre » (Kapan, 1996) ; pour les autres, Grecs et Arméniens, c’est le début d’une « occupation » qui fut, à la suite de la défaite ottomane de 1918, contestée par les Grecs et leurs alliés. Depuis la guerre gréco-turque de 1919-1922, la justification de leur établissement en Anatolie apparaît aux Turcs comme une nécessité politique ; les leçons qui concernent la bataille de Malazgirt y pourvoient.

Comme dans le cas des stèles de l’Orkhon, on discerne une nette évolution dans le récit scolaire de la bataille de Malazgirt. Du vivant d’Atatürk, l’événement n’était pas grandi outre mesure. La valeur des Turcs était simplement soulignée par un trait qui forme une constante du récit historique dans les manuels postérieurs, à propos de Malazgirt ou d’autres combats : les Turcs sont inférieurs en nombre. Un autre caractère déjà présent dans les manuels des années trente est la mansuétude du sultan Alparslan, qui reçoit son vaincu en hôte et non en prisonnier, avant de le libérer. Nous avons dans ces traits la manifestation de deux qualités turques : la valeur militaire d’une part, la grandeur d’âme de l’autre. Ces deux éléments sont l’état minimal de la modalité appréciative dans la relation de la bataille.

A partir de 1945, le discours sur Malazgirt se modifie dans le sens d’une interprétation turco-islamique de la bataille, mais il faut attendre le milieu des années quatre-vingt pour qu’apparaissent tous les éléments qui font de la victoire turque un événement musulman et kémaliste. C’est alors qu’on commence d’insister sur la coïncidence de dates (26 août) entre Malazgirt et le début de la Grande offensive de 1922.

L’islam et la nation turque confondues dans un même combat

L’interprétation de la victoire de Malazgirt est toute entière dominée par des considérations sur la nature et le mode de consécration du pouvoir du sultan seldjoukide. À partir de l’époque de Tufirul Bey (1025-1063) qui s’empara de Bagdad, capitale abbasside, en 1055, le sultan seldjoukide apparaît comme le bras séculier du calife, qui lui octroya, en août 1061, le titre de « Grand Shahinshah, souverain du monde en Orient et en Occident, qui a redonné vie à l’islam » (Turan, 1969, vol. 1, 190).

Dans cette perspective, la victoire d’Alparslan, neveu de Tufirul, à Malazgirt, est celle de l’islam sur le christianisme ; interprétation confortée par la décision du calife de faire prier, dans l’ensemble du monde musulman, pour la victoire d’Alparslan chaque vendredi durant sa campagne. C’est, selon les sources classiques (Cahen, 1934), ce qui décida Alparslan à lancer ses troupes dans la bataille un vendredi, le 26 août, après la prière de midi, pour se trouver en communion avec le monde musulman. C’est pourquoi la geste de Malazgirt insiste volontiers sur les heures précédant le combat, empreintes de ferveur religieuse. Le vendredi 26 août 1071 à midi, Alparslan et son armée communient dans la prière, qui galvanise les combattants :

« Dans l’armée [byzantine] composée de gens qui ne se comprenaient pas, de religions différentes, aux mœurs et coutumes diverses, l’indiscipline régnait. (...) Les Oghouz et Petchénègues de l’armée byzantine rejoignirent les Seldjoukides vers le matin, ce qui diminua encore le moral des Byzantins. (...) Les Turcs, qui partageaient tous la même foi, avaient un excellent moral ; ils étaient totalement supérieurs par leur instruction [militaire], leur discipline, leur expérience ; c’étaient des guerriers de très haut niveau. » (Turhal, 1989, 80).

La brève description des deux armées est faite d’un amalgame entre quatre couples de notions ou de termes qui s’opposent :

- Byzantins / Seldjoukides ;

- chrétiens / musulmans ;

- désunis (différentes confessions chrétiennes) / unis dans la foi musulmane ;

- hétérogénéité ethnique / homogénéité ethnique.

L’amalgame unit chaque fois une composante politique, une composante religieuse, une composante morale (une armée de mercenaires démotivés s’opposant à un groupe moins nombreux mais soudé par un idéal), et un élément “racial” défini implicitement par l’évocation de l’hétérogénéité byzantine, et par l’expression « frères de race » (ırkdas, soydas) souvent utilisée pour désigner l’identité turque commune entre les Oghouz-Petchénègues, mercenaires de l’armée byzantine, et les Seldjoukides. Les Turcs sont plus forts, parce qu’ils sont fervents, unis dans la foi mais aussi unis par le sang. Aussi, les contingents Oghouz et Petchénègues, selon le récit, trahissent les Byzantins au cours de la bataille pour « ne pas verser le sang de leurs frères » bien qu’ils ne soient pas musulmans (Orkun, 1946, 97-98). L’épisode illustre la solidarité ethnique inter-turque, plus forte que la faible solidarité religieuse chrétienne, insuffisante pour retenir les contingents Arméniens aux côtés des Byzantins : « Même les Arméniens et les Grecs étaient ennemis mortels, bien que de même religion. » (Köymen, 1990, 83). Dans son étude des sources, Claude Cahen ne juge pas sérieuse l'allégation de trahison des Oghouz-Petchénègues, qui n'est même pas mentionnée par les chroniqueurs arabes. Comme, en outre, il ne fait pas du tout état d'une défection arménienne, on peut établir que les auteurs de manuels, tout en étant globalement fidèles aux chroniques arabes, ont gauchi certains éléments du récit, pour l’interpréter dans un sens plus conforme à l’esprit nationaliste : à l’élément religieux fortement présent dans les sources, on a adjoint une dimension ethnique et nationale en partie imaginée à partir de bases vraisemblables. Un troisième élément s’y rajoute, constitué des vertus turques (la cohésion, l’unité, la discipline, la conscience nationale et historique) nécessaires pour vaincre l’armée byzantine, trois à dix fois plus nombreuse selon les récits. L’armée turque ainsi présentée n’est pas sans évoquer celle des soldats de l’an II et la bataille de Valmy.

La dimension humaine du héros

A tout mythe, il faut un héros. Alparslan a, par rapport à son oncle Tufirul, la chance d’accomplir la mission historique qui donnera naissance à la Turquie. De plus, il est un héros accessible : il tient à faire la prière avec ses hommes ; avant le combat, il délaisse l’arc et la flèche, symboles du commandement, et se munit de l’épée et de la massue, armes des simples soldats ; puis, au cours d’une proclamation, il libère ses hommes de toute obligation envers lui et abandonne son titre de sultan :

« Ou bien nous serons victorieux, ou bien nous serons martyrs et nous irons au Paradis. Que ceux qui le veulent s’en aillent. Aujourd’hui, ici, il n’y a plus de sultan ; même moi, je ne suis que l’un d’entre vous. » (Turhal, 1989, 81).

A ces proclamations s’ajoute un cérémonial décrit dans tous les manuels : Alparslan s’habille en blanc de pied en cap, et noue lui-même la queue de son cheval ; prêt à mourir, il désigne son fils Melikshah pour lui succéder et déclare vouloir être enterré là où il tombera. Enfin, il part à l’assaut devant ses troupes. La force émotionnelle du récit tient au développement donné à ces anecdotes ; en bons scénaristes, les auteurs, fidèles aux sources classiques, suspendent le temps avant la bataille.

Les vertus turques rendent la victoire prévisible ; en conséquence, la véritable issue n’est pas tant la conquête que la manifestation de la supériorité de cœur des Turcs, illustrée par le comportement d’Alparslan qui, après la bataille, reçoit son prisonnier, l’empereur Romain Diogène, comme un hôte, avant de le libérer : « Alparslan a fait preuve d’une grande magnanimité envers l’Empereur. » « Un Turc ne se comporte jamais mal envers un prisonnier ou envers un faible. Car ce n’est pas viril d’écraser un plus faible que soi. » « Un exemple incomparable de l’humanité des Turcs ». (TTTC, 1931, vol. 2, 260 ; Orkun, 1946, 98 ; Köymen, 1990, vol. 2, 85).

Cet épisode de l’entrevue entre les deux souverains est un second exemple de gauchissement de la réalité au profit de la réputation des Turcs. Il fallait en effet que Romain Diogène reste en vie et sur le trône pour que le traité passé avec Alparslan fût accompli. Ainsi, les auteurs turcs du XXe siècle sont prompts à attribuer à une vertu turque éternelle un comportement dicté au moins en partie par le calcul politique, car, comme le souligne Claude Cahen, le sultan n’avait pas d’idée de conquête et voulait un équilibre entre les deux puissances, pour se consacrer à la lutte contre le chiisme des Fatimides d’Egypte.

La suite de la leçon, enfin, abandonne les sources et laisse la place à une interprétation proprement turque. L’assaut turc de 1922 contre l’armée d’occupation grecque, réplique de l’événement de 1071 selon le récit, illustrerait la pérennité des vertus turques puisqu'Atatürk, lui aussi, fit preuve de magnanimité en libérant le général grec Tricoupis ; surtout, la victoire de 1922 aurait parachevé un processus commencé au XIe siècle.

La portée de l’événement

Pour bien comprendre la portée de la geste de Malazgirt, il faut se souvenir que, depuis 1931, l’historiographie kémaliste voulait conférer aux “Turcs” du néolithique l’origine de la civilisation universelle, et faire des Hittites les premiers ancêtres, pour légitimer la présence turque en Anatolie (Ersanlı-Behar, 1992 ; Copeaux, 1994 a et b). Ces interprétations de l’histoire turque sont désormais fortement entamées par le poids donné à Malazgirt : les Turcs ne sont pas arrivés avant 1071, et ce qui fait la valeur de leur victoire est le caractère musulman des vainqueurs. L’événement a, du point de vue de l’histoire turque et de l’histoire de l’islam, une portée incalculable que les auteurs de manuels soulignent en évoquant le futur turc de la péninsule anatolienne et l’expansion des Turcs à partir de celle-ci :

« Après cette expédition, les Turcs, qui ne furent plus jamais expulsés d’Anatolie, la conquirent peu à peu, la turquifièrent et y fondèrent un Etat organisé. Plus tard, débordant les limites de ce pays, ils prirent l’ensemble de la péninsule des Balkans, l’Europe centrale, la Syrie, l’Egypte, l’Irak, l’Afrique du nord et les côtes de la mer Noire, et fondèrent un des plus grands empires du monde. C’est pourquoi la bataille de Malazgirt est l’un des événements qui ont le plus transformé l’histoire turque et l’histoire mondiale. » (AkÒit, s.d.,141).

Le mode de perception du territoire anatolien, dans les pages sur l’établissement des Turcs, témoigne d’une représentation complexe : c’est l’idée que les auteurs des manuels se font de la représentation de l’Anatolie par les ancêtres des Turcs. Elle est évidemment déterminée par leur propre représentation de la Turquie, elle-même tendue par le souci de justification. La représentation de l’Anatolie, dans ce processus, est mise dans la perspective de l’origine asiatique ; l’Anatolie, dont les pâturages rappellent ceux d’Asie centrale, est perçue comme un nouveau paradis évoquant le pays des origines ; l’établissement des Turcs répondrait à un sentiment de nostalgie de l’Asie altaïque ; elle serait un retour au pays, un retour aux sources, bien qu’il s’agisse aussi d’un ailleurs. C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre l’expression “ nouvelle patrie ” souvent employée, au cours de ces leçons, pour désigner l'Anatolie. En même temps, la similitude des milieux naturels et des possibilités de vie existant entre les deux patries vaut, elle aussi, comme justification implicite de l’établissement : il s’agirait d’un pays fait pour les Turcs. Ce destin anatolien vient rejoindre, à travers la bataille de Malazgirt, la prédestination proclamée des Turcs à l’islam, et l’Anatolie est présentée comme le lieu où les Turcs pouvaient accomplir au mieux leur mission historico-religieuse, la défense du monde musulman. De plus, en capturant un empereur byzantin, en prenant l’Anatolie, les Turcs ont surpassé les Arabes qui avaient échoué dans cette tâche, « même au plus fort de leur puissance. » (Turhal, 1989, 82). Il s’agit du début d’une entreprise de surclassement, qui s’accomplira en 1453 avec la prise de Constantinople. Désormais, la chrétienté se rend compte de l’existence des Turcs, et sa réaction militaire, agressive, sous la forme des Croisades n’est pas autre chose qu’un aveu de la part des Chrétiens : les Turcs existent.

Au début des années 1990, comme pour répondre encore à des accusations implicites, la fin des chapitres sur la bataille de Malazgirt a été l’occasion de plaidoyers pour justifier la présence turque. L’argumentation s’appuie sur l’idée d’une relative vacuité de l’Anatolie, d’une mauvaise mise en valeur, ou d’une domination injuste :

« La population locale de l’Anatolie était très faible. À cette époque, ce grand pays était assez désertique. (...) Peu après, les Turcs devinrent nettement majoritaires. (...) Une partie de la population chrétienne migra vers les Balkans. La population autochtone diminua. » (Deliorman, 1992, vol. 1, 216-217).

Le thème de la décadence de l’Anatolie est de plus en plus important dans les manuels récents. Ces propos sont désormais codés, et leur place fixée en un paragraphe dont le titre est identique dans tous les manuels de 1992-1993 : « La transformation de l’Anatolie en une patrie turque » ou « La turquification de l’Anatolie ». Ainsi, à l’interprétation universaliste de l’événement vient s’ajouter un message adressé aux Grecs : vous étiez peu nombreux, et vous avez abandonné le pays. Voici l’exemple le plus développé du corpus analysé :

« La turquification de l’Anatolie, et sa transformation en un pays désormais appelé Turquie, sont devenus une évidence que l’Europe n’a jamais voulu admettre. La civilisation anatolienne, qui a servi d’exemple à l’Occident, a été oubliée et mal interprétée, et cette grande culture a été imputée, un peu pour des raisons affectives, aux Grecs. Alors qu’en Anatolie la culture et la science en étaient à leur plus haut niveau, les sociétés établies en Grèce vivaient de façon primitive. Alors que l’Anatolie vivait dans la connaissance et la liberté, dans la péninsule du Péloponnèse les femmes étaient méprisées et n’étaient même pas admises à table. Au contraire, chez les Turcs, existait l’égalité entre les sexes, la tolérance et la liberté dans les relations sociales. L’Anatolie, avant l’arrivée des Turcs, était dans l’insécurité, car sans cesse soumise à des incursions persanes, puis arabes. De plus, les seigneurs byzantins prenaient leur terre au peuple anatolien, et, en faisant travailler les paysans comme des esclaves sur leurs domaines, ne leur laissaient même pas le temps de cultiver leur propre terre ; les paysans, opposés au gouvernement en raison de leur situation malheureuse, ne prenaient aucun intérêt à la défense du pays. C’est là l’origine des très bonnes relations qui s’établirent entre la population locale et les groupes de Turkmènes qui venaient s’établir en Anatolie. Un des résultats est que, des deux côtés, leur héroïsme a été exprimé par des épopées.

(...) C’est ainsi que naquit une nouvelle culture turque anatolienne. C’est pour cela que les racines de la civilisation turque anatolienne comprennent des éléments turco-islamiques et autochtones. »

« C’est en cela que réside la véritable importance de la victoire de Malazgirt. Cette victoire annonçait la naissance d’une nouvelle civilisation et un avenir faste. C’est ainsi que l’Anatolie, si belle par sa situation, son climat, sa nature, devint la patrie des Turcs, où devaient naître tour à tour l’Etat seldjoukide d’Anatolie, l’Empire ottoman, qui fut le plus grand Etat de son temps, et la moderne république de Turquie. » (Mumcu, 1990, vol. 2, 56).

Si le raisonnement diffère de celui des autres auteurs (ce n’est pas la vacuité du pays qui est invoquée, mais le bon accueil des autochtones), on retrouve le souci de justifier la présence turque en arguant de leur supériorité dans le domaine de la civilisation, par des arguments récurrents comme l’égalité des sexes, référence implicite au kémalisme : l’histoire de la bataille de Malazgirt entraîne les auteurs bien loin du champ de bataille proprement dit. Malazgirt, point central du discours historique, est la consécration de la supériorité turque sur les Byzantins, sur les Grecs, les Européens en général, et, dans le monde de l’islam, sur les Arabes. En démontrant qu’Alparslan et Atatürk sont deux héros de la même veine, on enracine le kémalisme non plus seulement dans l’Asie centrale, mais dans un événement plus proche dans le temps et dans l’espace, plus musulman aussi : Malazgirt est le symbole tout trouvé de l’idéologie de la synthèse turco-islamique.

Le « mois des victoires » dans la presse turque en 1996

Le caractère à la fois kémaliste et musulman de la victoire, ainsi que la coïncidence de dates, ont conféré à l’anniversaire de Malazgirt, depuis quelques années, un caractère de célébration semi-officielle. Il est commun de parler du mois d’août comme « mois des victoires », ou de la « semaine des victoires » pour la période qui va du 26 au 30 août. Le thème est apparu d’abord dans les ouvrages nationalistes comme ceux d’Ibrahim Kafesofilu, théoricien de la ”synthèse turco-islamique” (Kafesofilu, 1966, 243-244) et les publications d’extrême-droite pour grand public (Türkiye Gazetesi Çocuk, 1982), puis repris, après 1980, dans des publications officielles comme Gençlifiin Sesi (La Voix de la Jeunesse), une revue émanant du Ministère de la Culture (Sarıcay, 1991). La presse conservatrice ne manque pas d’évoquer Malazgirt le 26 août, puis à nouveau le 30 août, jour anniversaire de la victoire de 1922 ; les célébrations locales s’enchaînent ensuite jusqu’au 9 septembre, anniversaire du jour où, à Izmir, « les espoirs du traître Occident de nous prendre l’Anatolie sont tombés » et où l’Anatolie cessa d’être « souillée par les sales pieds des Grecs. » (Songar, 1996).

Le double anniversaire est désormais célébré dans le discours officiel, comme le montre la proclamation de Süleyman Demirel, président de la République :

« La sainte patrie qui nous a été offerte, un mois d’août, par la victoire de Malazgirt (...) a été sauvée de l’ennemi, lors d’un autre mois d’août, par la victoire du Haut Commandement [l’armée kémaliste], pour acquérir une éternelle indépendance. L’armée turque, au cours de l’histoire et au cours de notre siècle, s’est persuadée de sa noblesse et de son honneur. Aujourd’hui, elle est la garante d’une vie paisible et confiante au sein de notre nation. Nos forces armées ont une puissance qui leur permet de repousser toutes les menaces dirigées contre la nation et de disperser tous les assauts. » (Message du président de la République, 25 août 1996).

Mais les contradictions internes existant, en été 1996, au sein de l’Etat turc, se reflètent jusque dans la célébration des victoires. Necmettin Erbakan, Premier ministre islamiste, s’exprimant sur le site même de Malazgirt le 26 août, a donné une coloration nettement religieuse à l’événement :

« Cette armée emplie de foi a remporté la plus grande victoire de l’histoire. L’événement montre qu’aucune force ne peut surpasser celle de l’homme croyant. Ce jour-là, lorsque le soleil s’est couché, l’Anatolie était devenue la patrie des Turcs. Cette victoire s’est poursuivie durant des siècles. En 1453, les enfants d’Alparslan ont pris Istanbul. Cent ans plus tard, ils étaient aux portes de Vienne. Ils ont répandu la puissance sublime et la civilisation supérieure de l’islam. (...) En 1922, dans un bruit de tonnerre se répandant depuis Kocatepe, nous avons remporté la victoire de Dumlupınar, nous avons bouté l’occupant hors de la patrie et nous avons fait de ce pays, pour l’éternité, la patrie des Turcs musulmans. » (Déclaration du Premier ministre à Malazgirt, 26 août 1996).

Pourtant, ce n’est pas tant le caractère musulman de cette déclaration qui a choqué ; il y manquait surtout l’élément qui aurait dû le consacrer, la référence à Atatürk. Le quotidien Cumhuriyet, qui diffuse volontiers la langue de bois kémaliste, n’a pas manqué de fustiger cette lacune, probablement volontaire, prouvant a contrario que, dans le discours officiel, le nom d’Atatürk doit désormais être prononcé lors de la célébration d’un événement survenu au XIe siècle. Nous retrouvons là une autre forme d’insertion kémaliste.

L’examen de la presse, lors d’une telle célébration, fait apparaître de façon frappante l’osmose existant entre le discours scolaire et le discours nationaliste, celui-ci n’étant d’ailleurs pas limité à la presse d’extrême-droite 16. Les thèmes rencontrés plus haut, lors de l’examen du récit scolaire, reviennent en leitmotiv pour illustrer la grandeur de l’armée turque, l’esprit pacifiste qui animait Alparslan, la naissance d’une éternelle patrie turque, et le caractère linéaire du déroulement de l’histoire à travers les siècles (YalçıntaÒ, 1996).

***

Il n’existe pas, à présent, de célébration officielle ou officieuse concernant l’époque des stèles de l’Orkhon. Le personnage de Bilge kaghan reste confiné dans le discours historico-patriotique et n’apparaît qu’exceptionnellement dans les propos d’un dirigeant. Cela ne réduit pas la force de son évocation. Simplement, depuis vingt ans, la Turquie traverse une phase de son histoire culturelle où l’on cherche à reconstruire une identité basée sur la religion musulmane, en réaction au laïcisme radical d’Atatürk. Dans cette perspective, Alparslan et son exploit militaire conviennent merveilleusement aux célébrations d’un Etat qui n’a nullement renoncé au kémalisme, mais qui fait des concessions au discours musulman. Comme on l’aura remarqué, le discours sur Malazgirt est fortement tendu vers l’altérité grecque, en raison même de la gémellité avec la guerre de 1922, qui lui est attribuée par le discours. Si l’évocation de Bilge kaghan a pour fonction de rappeler la nécessité de retrouver la “ vraie ” personnalité turque, l’ennemi auquel les Turcs Célestes avaient affaire, les Chinois, n’a qu’une valeur métaphorique ; l’évocation d’Alparslan et de Malazgirt, jointe à celle de la Grande Offensive de 1922, a l’avantage de pouvoir souder la nation contre un ennemi tangible, proche dans le temps et l’espace ; la force de cette évocation est alimentée en permanence par les crises turco-grecques en mer Egée et à Chypre, et par les constantes allusions à un soutien de la rébellion kurde par la Grèce. Les journalistes de la plupart des grands quotidiens n’ont aucun scrupule à jeter de l’huile sur le feu, et tant que cette situation durera, la commémoration des victoires de 1071 et 1922 restera mobilisatrice.

Les insertions kémalistes des manuels d’histoire définissent la chronographie du discours, c’est-à-dire les temps historiques considérés par le pouvoir culturel d’aujourd’hui comme les racines du kémalisme. Ce n’est pas forcément ainsi que l’entendait Atatürk lui-même, ni d’autres courants actuels du kémalisme. Les événements et les faits culturels auxquels on associe aujourd’hui, dans les manuels scolaires, la personnalité d’Atatürk ou les principes kémalistes ne définissent pas autre chose qu’une représentation subjective du kémalisme, celle que les auteurs de manuels, et, derrière eux, le pouvoir culturel, veulent faire prévaloir, et qui compose beaucoup avec l’islam. Comme toute représentation, elle peut évoluer ; le kémalisme sera peut-être rapproché, dans les manuels scolaires, avec d’autres événements.

Aussi, l’étape suivante, dans cette évolution, sera peut-être la commémoration officielle de la prise de Constantinople, en 1453, par Mehmet Fatih (Mehmet le Conquérant). L’événement, pour l’instant, est célébré avec force et éclat par les milieux de la synthèse turco-islamique et surtout les milieux islamistes. À Istanbul, à la fin de mai 1996, l’anniversaire a donné lieu à de multiples shows historiques et à un grandiose rassemblement du parti Refah, en présence de Necmettin Erbakan qui allait devenir, un mois plus tard, le premier dirigeant islamiste du pays. Dans les manuels scolaires, la prise de Constantinople est déjà devenue un événement identitaire, dont le récit est parsemé de multiples modalités appréciatives (Copeaux, 1994 b). Récemment, des insertions kémalistes ont été placées au sein de chapitres sur l’histoire ottomane (Merçil, 1990, 245 ; Deliorman, 1993, vol. 2, 29-30 ; Kara, 1993, 27, 34, 71). Il n’est pas encore possible de dire s’il s’agit là d’une tendance durable, qui pourrait être le signe d’un changement de perception de l’histoire ottomane par le pouvoir culturel. Ces insertions ne concernent aucunement la prise de Constantinople, mais l’évolution actuelle est telle, cependant, qu’un jour prochain Mehmet le Conquérant pourrait bien être “béni” par une référence à Atatürk.

Sources

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Kara K., 1993, Millî Tarih Ders Kitabı, Orta Okul, II [Manuel d’histoire nationale, Ecole moyenne, II], Istanbul, Serhat, 216 p.

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Köymen M.A.(dir.), Tarih. Lise II [Histoire. Lycée II], Istanbul, Ülke, 1990, 236 p.

Merçil E. (dir.), 1990, Lise için Tarih I-II [Histoire pour les Lycées II], Istanbul, Altın Kitaplar Yayınevi, 256 et 255 p.

Mumcu A. (dir.), 1990, Liseler için Tarih 1-2 [Histoire pour les Lycées 2], Istanbul, Inkılâp Kitabevi, 191 et 159 p.

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2 - Autres sources

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YalçıntaÒ N., 1996, «∑ehidlerimiz [Nos martyrs] », Türkiye, 30 août.

3 - Références bibliographiques

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Copeaux E., 1994 a, « L’invention de l’Histoire », in Stéphane Yerasimos(dir.), Les Turcs. Orient et Occident, islam et laïcité, Paris, Autrement, pp. 160-176.

Copeaux E., 1994 b, « De l’Adriatique à la mer de Chine » : les représentations turques du monde turc à travers les manuels d’histoire, 1931-1993, thèse de doctorat (nouveau régime), université de Paris-VIII, 720-63 f°, 123 pl. h.t.

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Georgeon F., 1980, Aux origines du nationalisme turc. Yusuf Akçura (1876-1935), Paris, Editions ADPF, 154 p.

Giraud R., 1960, L’empire des Turcs Célestes. Les règnes d’Elterich, Qapghan et Bilgä (680-734). Contribution à l’histoire des Turcs d’Asie centrale, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien-Maisonneuve, 219 p.

Roux J.P., 1984, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 389 p.

Thomsen V., 1896, Inscriptions de l’Orkhon déchiffrées, Helsingfors, Imprimerie de la Société de Littérature Finnoise, 224 p.

Notes :

1 Le kémalisme est l’idéologie de la république laïque fondée en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk. Elle est officiellement définie par six principes : le républicanisme (cumhuriyetçilik), le nationalisme (milliyetçilik), le populisme (halkçılık), l’étatisme (devletçilik), la laïcité (laiklik), l’esprit révolutionnaire (inkılâpçılıK).

2 Le portrait d’Atatürk, l’hymne national, le discours à la jeunesse, le drapeau, la carte de la République, la Marche des instituteurs et, depuis, 1993, la carte du “monde turc”.

3 Atatürkçülük, cours regroupant la biographie de Mustafa Kemal, l’histoire de la révolution kémaliste et l’exposé de la pensée d’Atatürk.

4 Grâce à un présupposé solidement établi, les Huns sont constamment assimilés aux Turcs. Dans la Turquie d'aujourd'hui, Mete et Attila sont des prénoms assez courants.

5 Comme il n'est pas si fréquent de disposer de traductions françaises de textes turcs, j'ai adjoint dans ces pages des citations un peu longues, mais dont la lecture me semble indispensable à une bonne compréhension du discours historique turc contemporain.

6 Les chiffres entre crochets correspondent aux sauts de lignes des textes lapidaires, et correspondent à ceux des éditions scientifiques.

7 Pour törün : turc moderne töre, mot désignant la morale traditionnelle, repris et expliqué par les manuels scolaires. Giraud (1960, 71) traduit par « institutions ».

8 Texte cité par quatre manuels. La dernière phrase (türük bodun ertin ökün) est devenue un slogan de l’ultra-nationalisme par la traduction abusive de Türk titre ve kendine dön ! (« Turc, tremble et reviens à toi-même »).

9 La traduction du mot il est très problématique et peut osciller de “peuple” à “empire” en passant par “pays” ou “Etat”. Les auteurs de manuels ont choisi “empire”.

10 Ce texte est, de loin, le plus fréquemment cité par les manuels scolaires. Un autre texte mettant lui aussi l'accent sur l'étendue (Bilge, face est, 22-23 ; Ergin, 1977, 496), est reproduit par trois manuels.

11 Extrait cité par Deliorman, 1992, vol. 1, 124.

12 Comme il n'y a pas de genre en turc, il est devenu habituel, dans les traductions en français, de dire “le” loup gris. Le loup figure sur un timbre dès 1922, puis sur un nouveau modèle, de l’époque républicaine (1925), et, la même année, sur le billet de cinq livres. La revue du très officiel Institut de turcologie, fondée en 1924, portait sur sa couverture le symbole du loup.

13 Atsız, Ergenekon, Bozkurt, Gök-Boru, Orkun, Türkeli, Ötüken, Kurultay.

14 L’animal, représenté dans une attitude désormais stéréotypée qui ne laisse aucun doute sur sa connotation extrémiste, figure sur un monument, surmonté du drapeau de la “ République turque de Chypre du nord ” se trouvant au chevet de la mosquée Selimiye (l’ancienne cathédrale de Nicosie). On l’observe également à l’entrée du musée de la libération et à l’entrée du cimetière des martyrs, dans la même ville.

15 A. Çay participait à l’assemblée. L’idée a été encore formulée par le leader d’extrême-droite Alparslan TürkeÒ, qui était présent également au somment d’Antalya, lors d’un meeting de la Türk Federasyon à Hanovre ; cf Türkiye, 23 et 29 mars 1993.

16 Le nationalisme est l’un des six principes de base du kémalisme, tel qu’il est enseigné dans les manuels d’Atatürkçülük.   

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