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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 46 - Erdogan, Erbakan et la prise de Constantinople

Publié par Etienne Copeaux sur 8 Janvier 2014, 10:01am

Catégories : #La Turquie des années 1990, #Istanbul

Comme je l'ai montré dans l'article précédent, la célébration de l'anniversaire de la Fetih se complique au cours des années 1970, en se doublant d'une dimension revendicative de la part de la mouvance islamiste. Avec la victoire du Refah – notamment à Istanbul - aux élections municipales de 1994, puis sa courte victoire aux élections générales de décembre 1995, ce dernier aspect se renforce : la fin du mois de mai devient très vite une fête islamiste. Mais parallèlement, passé le prétexte du cinquième centenaire de 1953, la fête, tout en gardant son caractère « historique », a été prise en charge par l'Etat et l'armée, dans un but nationaliste. Ainsi, de 1994 à 1998, il y a trois fêtes de la Fetih : municipale 1 et historique, étatique et militaire, enfin islamiste et revendicative.

 

Les fêtes de 1996 et 1997 sont très significatives car, en 1996, le Refah est sur le point d'accéder au pouvoir, et en 1997, il est sur le point de le perdre, sous la pression de l'armée. Les deux célébrations, doublées par une grande fête du Refah, ont lieu dans un contexte de grande tension politique. Les ingrédients n'ont pas changé ; les cliques de musique militaire ottomane (mehter) sont partout, et les lieux de commémoration demeurent les mêmes, principalement les murs de la Ville et le trajet de Dolmabahçe à Kasımpasa. Les acteurs également : le maire, le vali, le général, l'imam ; mais s'y ajoute, de façon triomphale, le parti Refah et son président Necmettin Erbakan. Les costumes, les maquettes, les défilés et les feux d'artifice en font une aubaine pour les touristes et les photographes de presse ; mais les discours reflètent des ambitions de pouvoir et des revendications.

A partir de 1994 et surtout grâce à la victoire du Refah aux élections générales de décembre 1995, la commémoration a pris de l'ampleur, et en 1996 et 1997, les célébrations s'étalent sur une semaine.

 

La place de Taksim outragée par le Refah

 

Sous la magistrature de Recep Tayyip Erdogan, la ville a sérieusement pris les choses en mains, et particulièrement la municipalité de Beyoglu, dirigée par Nusret Bayraktar. La semaine commence avec des concerts de mehter qui décidément sont devenus l'image cérémonielle de l'islamisme nationaliste. La cérémonie municipale a lieu le dernier dimanche de mai, de manière à rassembler un public nombreux : le 26 en 1996, le 25 en 1997. Son départ est donné au petit stade d'Okmeydanı (Kasımpasa Kulaksız Stadı), désigné comme le lieu où le Conquérant aurait installé son camp et où il aurait fait la prière avant l'assaut. Il y aurait eu là une chaire (minber), qui a été reconstruite par la suite. Le dimanche matin vers 11 heures, arrivent, à cheval, des comédiens costumés figurant le Conquérant, l'imam Aksemsettin 2 et le janissaire Ulubatlı Hasan.

L'arrivée du "Sultan" à Okmeydanı. Photo Selahattin Sevi, Zaman, 30 mai 1998

L'arrivée du "Sultan" à Okmeydanı. Photo Selahattin Sevi, Zaman, 30 mai 1998

Une cérémonie religieuse se déroule avec double appel à la prière (çifte ezan) suivi d'un défilé de levent et d'un concert de mehter. Le stade est également le rendez-vous de nombreux marchands de casse-croûtes et boissons, eux aussi en costumes « authentiques » ; tout cela forme un spectacle « intéressant », comme l'écrit ironiquement Radikal (26 mai 1997).

Le clou de la journée, depuis 1953, est évidemment le halage des maquettes de vaisseaux de guerre ottomans, les kadırga, de la rive du Bosphore à la Corne d'Or. La reconstitution est le sujet de nombreuses photographies de presse, prises le plus souvent dans la montée de Gümüssuyu, alors que les figurants, en plein effort, sont arqués sous les cordes de halage. Presque toujours, une de ces images au moins figure en première page, et la teneur de la manchette reflète la position du journal par rapport au gouvernement Refahyol 3.

Photo Türkiye, 27 mai 1996

Photo Türkiye, 27 mai 1996

En 1996, Türkiye est triomphal (« Nous avons vécu à nouveau la Fetih ! ») et précise que la foule criait « Allahüekber ! » et chantait la « Marche de la Fetih » 4. En revanche, Hürriyet est inquiet, voyant dans cette reconstitution historique un coup d'essai (prova) d'une marche vers le pouvoir, et titre ironiquement en page intérieure : « Les partisans du Refah ont conquis Istanbul ! » ; mais l'ironie est mal placée, car c'est en fait exactement ce que pensent, sérieusement, les gens du Refah.

En 1997, le même cérémonial est respecté, tant à Okmeydanı que sur le parcours des kadırga. La presse laïciste est inquiète en 1996, car le Refah est sur le point d'accéder au pouvoir, et ironique en 1997, car il est sur le point d'en être chassé. Visiblement, l'élément le plus réprouvé de la reconstitution historique est le passage par la place de Taksim, où se trouve le monument de la République, lieu sacré des commémorations kémalistes. Il est fréquent que la presse laïciste dénonce de telles proximités jugées inconvenantes (cf. le cas de Sincan en février 1997) et la presse de droite elle-même, comme Türkiye, souligne l'événement : « Un vent ottoman a soufflé sur Taksim ». Le 27 mai 1996, Hürriyet construit sa une en soulignant une indécence : un groupe de membres de la secte des Nakchibendi place de Taksim ! En ce lieu, cela semble une erreur. La photographie choisie pour illustrer la page, due à Hüsnü Savas, est composée pour souligner le sacrilège : les Nakchibendi sont au premier plan, occupant presque la moitié du champ de l'image. Ils semblent en effet vêtus de djellabas et portent une calotte ou un turban (sarık) de couleur verte ; ainsi la tonalité dominante de l'image est le vert, renforcée par les arbres de l'arrière-plan et la lumière glauque reflétée par la façade du centre culturel Atatürk (AKM), qui figure en arrière-plan et authentifie le lieu de prise de vue. La légende souligne la parenté des costumes portés par les Nakchibendi et les figurants du défilés : pour les uns, c'est une reconstitution, pour les autres, c'est le présent, une réalité anachronique et inquiétante.

Les Nakchibendi place de Taksim. Photo Hüsnü Savas, Hürriyet, 27 mai 1996

Les Nakchibendi place de Taksim. Photo Hüsnü Savas, Hürriyet, 27 mai 1996

L'année suivante, le même paradoxe est souligné par Radikal, dénonçant le laxisme des autorités au profit du parti Refah. La place de Taksim est en effet interdite aux manifestations depuis le premier mai sanglant de 1977 ; or, le jour du défilé, la fête de la Fetih a tourné en meeting du Refah, estime Radikal. Juché sur un véhicule, le maire Erdogan prononce un discours résolument partisan,  dans lequel le « nous » désigne clairement le parti Refah : « Nous sommes les enfants d'une génération de progrès ! Personne n'a le droit de nous qualifier de réactionnaires ! (...) La réaction est dans la tête de ceux qui nous dénoncent. Nous ne sommes pas des bigots ! La bigoterie, on peut la trouver dans toutes les formes de pensée 5 ; quant à nous, nous n’accepterons jamais la bigoterie dans nos esprits ! » Revenant à l'histoire et à l'événement commémoré, il réfute une accusation commune dans les récits historiques, le sac de la Ville en 1453 : « Si c'est une conquête de destruction, qu'on m'explique pourquoi les jeunes filles grecques accueillaient le Sultan avec des fleurs ! » 6 . Sur le parcours des kadırga, la foule reprend le slogan : « Nous sommes la génération du Conquérant » en faisant de la main le signe de l'islam politique. Peu de drapeaux du Refah, pourtant, selon la presse, mais une grande densité de drapeaux nationaux : la tendance, qui s'affirme en 1998 a débuté au cours de ce mois de mai : les islamistes se drapent dans les couleurs nationales, pour affirmer leur légitimité.

La préoccupation des orateurs est typique de la négation polémique si souvent présente dans le discours historique turc : il s'agit de répondre à une accusation formulée ailleurs, dans le discours de l'adversaire supposé. Dans ce cas, il faut réaffirmer sans cesse que les Ottomans étaient tolérants, et que la prise de Constantinople a ouvert une époque de progrès, y compris scientifique.

C'est pourquoi, à partir de 1996, la célébration prend également la forme d'un symposium international consacré à la Fetih et à la tolérance ottomane, organisé par la municipalité du Grand Istanbul. Il est très important d'obtenir la caution de personnalités étrangères « impartiales » comme, en 1996, celle d'un converti polonais, Ataullah Bogdan Boltanski, professeur à l'université islamique de Malaisie ; trois turcologues français de grand renom s'y sont également fourvoyés. En 1998, c'est un universitaire belge, Yahya Michot, qui a expliqué que la Fetih de Constantinople est aussi importante dans l'histoire de l'islam que la prise de La Mecque par Mahomet 7.

 

Le 29 mai : La célébration protocolaire

 

La seconde célébration, à laquelle prennent part l'Etat, l'armée et la municipalité, a lieu précisément le jour anniversaire, le 29 mai. Elle a gardé la forme adoptée à la fin des années cinquante et se déroule entièrement dans la presqu'île historique. Le point de départ des cérémonies, la « Maison de l'armée » (Orduevi) située sur Vatan caddesi 8, détermine le caractère militaire et patriotique de la journée. Là se déroule la première cérémonie protocolaire. Les officiels se retrouvent ensuite devant la statue de Mehmet le Conquérant, à Saraçhane (près de la mairie), y déposent leurs gerbes, écoutent l'hymne national et respectent une minute de silence ; ils se rendent ensuite au türbe du Conquérant, dans la cour de Fatih Camii, la mosquée qui lui est dédiée, pour une prière.

Le maire, le vali et le général au tombeau du Sultan. Photo Hürriyet, 30 mai 1996

Le maire, le vali et le général au tombeau du Sultan. Photo Hürriyet, 30 mai 1996

Elle est suivie par une autre reconstitution historique, qui remonte à 1953, la simulation de l'attaque des murs à la porte de Belgrade. Erdogan, en tant que maire d'Istanbul, prononce alors un discours, qui commence par la lecture du hadith de Mahomet : « Quel grand commandant, celui qui prendra Constantinople ! » ; ses propos sont centrés sur les stéréotypes du discours historique, avec en 1996, moment faste pour le Refah, une adresse aux pays de l'aire post-ottomane 9 : « La Fetih est un des plus beaux événements de l'histoire de l'humanité. (…) C'est pourquoi, depuis la dernière capitale de l’Empire ottoman, qui a vécu six siècles, j'appelle chacun, dans les Balkans, le Caucase, la mer Noire et le Proche-Orient à moissonner les richesses des cultures, des langues, des religions et des coutumes pour vivre dans la tolérance et la paix. » En 1997, le maire revenait encore sur l' « âge des lumières » ottoman, s'appuyant, comme le font les récits scolaires, sur le stéréotype offert par l'historiographie occidentale qui a choisi la date de 1453 pour marquer  la fin du Moyen-Age : « Le Conquérant a utilisé les techniques les plus avancées de son temps, il faut prendre les leçons de nos ancêtres. Il est faux de voir en la Fetih une occupation militaire ou une opération de pillage. La Fetih, c'est la fin d'un âge d'obscurité. La Fetih, c'est la découverte, pour la population, de la liberté de croyance, de langage, la liberté des peuples et des races. » Les janissaires sont équipés d'un grand bélier qui est la vedette des photographes ; depuis les fossés, ils pointent leurs fusils sur les murailles, feignent de défoncer une porte, montent à l'assaut et hissent la bannière ottomane. On tire 21 coups de canon et un défilé militaire s'ensuit sur Vatan caddesi, avec des janissaires, des mehter mais aussi l'armée moderne.

Le président de la république n'est pas présent, signe d'un certain retrait qui confère à la célébration un caractère un peu municipal ; mais il communique par un message lui aussi empreint des stéréotypes du discours historique scolaire : « L'histoire nous a confié la garde de cette ville qui est un chef d'oeuvre ; le Grand commandant et chef d'Etat Fatih Sultan Mehmet nous a laissé la ville en héritage. Les Ulubatlı Hasan et les soldats [de l'époque] sont des modèles d’héroïsme et de discipline. » Mesut Yılmaz, chef du gouvernement en 1996, personnage manoeuvrier de la droite conservatrice, ne manque pas cette occasion de chercher à récupérer une partie de l'électorat islamiste ; son message est centré sur le Prophète et l'héritage de l'islam 10.

Le défilé des janissaires sur la Vatan caddesi. Photo Selahattin Sevi, Zaman, 30 mai 1997

Le défilé des janissaires sur la Vatan caddesi. Photo Selahattin Sevi, Zaman, 30 mai 1997

La permanence de cette seconde forme de commémoration, sa fixité à travers les décennies, signale la volonté de l'Etat de contrôler une célébration non kémaliste mais très prisée par une grande partie de l'opinion.

Dans les quotidiens conservateurs, durant chaque « semaine de la Fetih », les commentateurs insistent sur la tolérance, dans la ligne des proclamations d'Erdogan, et en toute conformité avec le contenu des manuels scolaires de l'époque : « La Fetih est une bonne nouvelle (müjde) pour la civilisation » ; « Le Conquérant a prouvé sa tolérance en enjoignant au patriarche orthodoxe, prosterné devant lui, de se relever » 11. D'autres éditorialistes sont plus directs dans l'expression de la vision islamiste de l'histoire, ainsi Hekimoglu Ismail qui nie même la pertinence de la notion de tolérance : « Allah n'a pas créé ce monde pour les infidèles. […] Ceux qui prétendent que Constantinople est le bien des Grecs oublient que le patrimoine (mülk) est à Allah 12 » (autrement dit, en l'occurrence, aux Turcs !). Türkiye, toujours le plus nationaliste, évoque l'idée d' « Empire mondial » (cihan devleti) pour en faire rejaillir la grandeur sur l'actuelle Turquie.

De tous ces discours, articles et commentaires, Atatürk est presque absent, et c'est justement ce qui donne son caractère aux journées de mai. Le nom du Conquérant, au contraire, est prononcé de la même manière qu'on invoque Atatürk dans les cérémonies patriotiques : « Soyons dignes du Conquérant », clame Türkiye. Autant qu'on puisse en juger par la presse quotidienne, le nom d'Atatürk n'est prononcé au cours du protocole que par les militaires, dans le message adressé par l'armée au maire et au vali : ainsi, le 29 mai 1997, à la proclamation d'Erdogan qui a loué la tolérance et l'esprit laïque du Sultan, le colonel s'exprimant au nom des forces armées répond avec morgue, certain de la chute prochaine du Refah : « Le grand Atatürk nous a confié une république laïque et démocratique et nous clamons face au monde entier notre volonté de la protéger même au prix de notre vie 13 ».

C'est un exercice difficile que d'invoquer Atatürk à propos d'un tel événement, mais l'éditorialiste de Cumhuriyet, Ilhan Selçuk, le 23 mai 1997, relève le défi. Le début de son article pose une bonne question sur laquelle je reviendrai plus loin (cf. Esquisse n° 47). Il fait également une critique de la conception étatique des Ottomans, « une classe dirigeante qui ne connaît pas la notion de patrie mais ne connaît que le patrimoine, le mülk. L'ensemble du mülk conquis forme un tout qui n'a pas de frontière, qui évolue sans cesse. C'est tout le contraire, poursuit I. Selçuk, de la conception de l'Etat selon Atatürk, qui a recentré la patrie sur un territoire précis, limité, et géré selon le principe « Paix au pays, paix au monde ». Ilhan Selçuk regrette que la mentalité ottomane ait survécu à 75 ans de république et se demande, alors que commence la « semaine de la Fetih » de 1997 : « Est-ce que le nom de Mustafa Kemal va être prononcé au cours de ces cérémonies ? » avant de se lancer dans l'uchronie préférée des kémalistes : « Si Mustafa Kemal n'avait pas sauvé Istanbul des occupants [en 1923] 14, est-ce qu'il y aurait une fête de la Fetih aujourd'hui ? Si Atatürk n'avait pas été là, on ne parlerait pas de construire une nouvelle mosquée à Istanbul. La plupart des mosquées auraient été converties en églises, on entendrait le son des cloches partout. Ceux qui veulent une mosquée à Taksim s'en souviennent-ils 15 ? »

 

Au stade Inönü : Le triomphe du Refah

 

La troisième forme de commémoration est la fête du Refah, triomphale puisque ce parti est au pouvoir, municipal en 1996, gouvernemental en 1997, une fête au cours de laquelle le mot fetih est détourné de son sens historique pour reprendre un sens politique connoté de religieux. Elle se passe non plus, comme en 1994, au stade Ali Sami Yem, un peu excentré, mais au stade Inönü, en plein cœur d'Istanbul, à proximité immédiate de la place de Taksim. Le moment est proche de l'accession au pouvoir en 1996, proche de la chute en 1997 ; mais la volonté de défier la volonté de l'armée rend l'atmosphère électrique et apothéotique. Confiant en lui-même, le mouvement islamiste réclame à nouveau l'ouverture au culte de Sainte-Sophie. D'ailleurs, la tradition des manifestations islamistes devant Sainte-Sophie se poursuit comme dans les années 1970, avec le Nizam-ı Alem, mouvement islamiste ultranationaliste, qui se regroupe à la basilique le 29 mai 1996.

Le 30 mai 1996 a donc lieu le grand meeting du Refah au stade Inönü, en présence de « dizaines de milliers de petits-enfants du Conquérant », comme l'écrit Türkiye le lendemain. Il commence par une prière collective, sur la pelouse du stade, par les membres du mouvement de jeunesse du Refah, le Millî Gençlik Vakfı. Puis retentit l'hymne national, qui provoque çà et là des huées. On note qu'une partie du public des tribunes reste assis, tandis que fusent les slogans « Ya Allah bismillah, Allahüekber ! », « Nous sommes les soldats du Conquérant ! ». Des ministres et responsables de pays d'Afrique, d'Asie centrale, de pays musulmans, de responsables tchétchènes et bosniaques sont là, aux côtés du maire Erdogan et d'Erbakan, président du parti qui n'est pas encore au pouvoir ; ce dernier reçoit une immense ovation de la foule qui le réclame comme premier ministre. Ils prononcent chacun un discours en hommage au Conquérant, louent sa tolérance, s'identifiant visiblement à lui et annonçant de nouvelles fetih. Erbakan, une nouvelle fois, réclame l'ouverture de Sainte-Sophie : « Ayasofya est au Conquérant, il l'a prise par l'épée. Ce pays ne sera vraiment indépendant que lorsqu'Ayasofya sera ouverte [au culte musulman] ».

Toute la cérémonie est pimentée par les costumes et les figurants, qui rejouent la prise de la Ville au son des marches militaires ottomanes. Comme les années précédentes, les marchands de köfte, de boissons, de foulards aux couleurs du Refah ou ornés de versets du coran, sont travestis en « Ottomans ».

Au stade Inönü. Erbakan et Erdogan descendent de l'hélicoptère. Photo Yalçın Çınar, Milliyet, 30 mai 1997

Au stade Inönü. Erbakan et Erdogan descendent de l'hélicoptère. Photo Yalçın Çınar, Milliyet, 30 mai 1997

En 1997, le gouvernement islamiste étant fortement menacé, il faut se montrer plus triomphal encore. J'ai assisté, de l'extérieur, à ce meeting qui se déroulait à nouveau au stade Inönü. La foule était vociférante, sûre de ses valeurs, de sa force. C'était impressionnant. Cette fois, Erdogan et Erbakan arrivent en hélicoptère sur la pelouse du stade, sous une immense ovation, avant de prendre place dans une voiture découverte qui leur fait faire le tour du stade. L'atmosphère est au délire. La foule clame sans cesse « Voilà notre commandant, nous sommes son armée ! ». Après quelques allocutions de personnages secondaires, Erdogan monte à la tribune et compare Erbakan au Conquérant. Puis, le premier ministre prend la parole : « Pour accomplir de nouvelles fetih, nous avons besoin de commandants et de soldats ; nous devons réaliser des fetih technologiques, de nouvelles fetih pour faire de la Turquie le pays le plus avancé du monde ; nous n'y parviendrons qu'en nous inspirant du Conquérant, grâce à un commandant fervent et à des hommes qui croient en leur but. Après la Fetih, le Sultan est allé à Sainte-Sophie pour accomplir deux fois la prière complète. Il a voulu que ce lieu demeure une mosquée pour l'éternité. La fetih que nous revivons aujourd'hui doit inclure Sainte-Sophie. Les fondations pieuses [vakıf] de notre pays nous aideront à faire en sorte que Sainte-Sophie soit utilisée conformément au vœu du Sultan. Que cent mille imams deviennent les nouveaux Aksemseddin ! »

 

1998 : un essai de récupération politique

 

La chute du Refah (18 juin 1997) est suivie par l'interdiction du parti (16 janvier 1998), et le triomphe kémaliste qui culmine lors du 75eanniversaire de la république, le 29 octobre 1998. Erdogan est un maire d'Istanbul en sursis. Pourtant, en 1998, la Fetih est commémorée exactement comme les années précédentes, sur les mêmes lieux, avec la même scénographie et les mêmes rituels d'Etat, militaires, municipaux et religieux, les mêmes concerts de mehter et défilés militaires sur Vatan caddesi, en présence du vali, du commandant de garnison et du maire, conjointement. Un spectacle son et lumière « à couper le souffle », selon Sabah, a lieu place de Sultanahmet. Cette fois, on n'a pas attendu le dimanche pour organiser le défilé des kadırga, qui a lieu le 29, jour ordinaire, ce qui a provoqué des encombrements du côté de Taksim et la mauvaise humeur du quotidien kémaliste Cumhuriyet. La cérémonie d'Okmeydanı a lieu de la même manière que les années précédentes, avec l'arrivée à cheval des mêmes figurants, pour la cérémonie religieuse.

En 1998, le pouvoir est aux mains d'une coalition de centre gauche, menée par Mesut Yılmaz et Bülent Ecevit, mais il n'est pas question de procéder à une réaction anti-religieuse. Au contraire, de nombreux signes montrent bien que c'est la récupération des voix des islamistes qui est visée. Les dirigeants, les militaires, ne rechignent plus du tout à accomplir les gestes de la prière musulmane en présence des journalistes, même le très laïc Ecevit (cf. esquisses n° 20 et 21). Pour cette même raison, la Fetih est commémorée – y compris avec participation des lycéens sur Vatan caddesi - et les nouveaux dirigeants reprennent maintenant les stéréotypes du camp adverse et son point de vue sur l’histoire, en emboîtant le pas au président Demirel qui continue de louer « l'âge de tolérance entre les cultures survenu grâce à la Fetih ». Le premier ministre Yılmaz assure que « Nous devons respecter ce que le Fatih nous a confié en sa sainte garde » et même le colonel s'exprimant au nom des forces armées rappelle que « la prédiction de notre prophète s'est réalisée et a ouvert un âge de lumière 16. » Quant à Erdogan, menacé dans sa carrière (esquisse n° 19), il semble défier le pouvoir militaire en retournant à son profit l'idée de tolérance : « Nous devons apprendre à vivre ensemble même si nos pensées, nos idées sont différentes » 17. Le toujours conformiste Sabah loue l'organisation magnifique de cette journée qui a fait « revivre l'histoire ».

Il semble se dégager un consensus, avec toutefois quelques mouvements de mauvaise humeur : j'ai déjà signalé celle de Cumhuriyet, mais surtout, la Chambre professionnelle des architectes, acteur important de la société civile turque, proteste : « Les commémorations de la Fetih sont devenues une campagne réactionnaire (gericilik) qui met en avant les milieux anachroniques du pays ; ce sont des cérémonies racistes et chauvines qui incitent à l'affrontement entre les communautés 18 ».

 

Dans un prochain article, je m'interrogerai sur une possible signification profonde de cette commémoration.

Autre étude sur le même sujet :

 

Alev Çınar, « National History as a Contested Site : The Conquest of Istanbul and Islamist Negotiations of the Nation », in Comparative Studies in Society and History, vol. 43, 2, avril 2001, pp. 364-391.

 

 

 

 

Notes :

 

1 Le caractère municipal n'existe qu'à partir de 1958, alors que la municipalité et la fonction de maire d'Istanbul sont créées.

2 Aksemseddin est l'imam et ami du Conquérant, qui a accompli la première prière à Sainte-Sophie. Le courant de l'islam politique le considère aussi comme le premier « maire » d'Istanbul.

3 De juin 1996 à juin 1997, le gouvernement est une coalition formée par le parti islamiste Refah et le parti conservateur Dogru Yol (DYP, Parti de la juste voie) : N. Erbakan (Refah) est premier ministre, Tansu Çiller (DYP) vice-première ministre et ministre des affaires étrangères.

4 Célèbre poème d'Arif Nihat Asya, auteur nationaliste du milieu du XXe siècle.

5 A l'évidence Erdogan fait allusion à une forme de « bigoterie » kémaliste, très prononcée à cette époque. Cf. mon article « La transcendance d'Atatürk » .

6 Zaman, Türkiye, Radikal du 26 mai 1997.

7 Zaman, 25 mai 1996 ; et 24 mai 1998. En 1997, le symposium s'est déroulé du 30 mai au 1er juin.

8 Cette « Avenue de la Patrie » à quatre voies, rectiligne de la Porte d'Edirne au carrefour d'Aksaray, ouverte en 1957, dans le cadre des grands travaux urbains opérés par le gouvernement de Menderes, est une concentration de lieux de pouvoir au sein de la péninsule historique, comme la Maison de l'armée et la Direction de la sûreté. Elle est le lieu par excellence des défilés militaires. Son nom officiel est « avenue Adnan Menderes » mais on continue d'user de l'appellation ancienne « Vatan caddesi »..

9 Comme il l'a fait, en tant que premier ministre, dans le discours prononcé à l'aéroport d'Istanbul au cours des événements de Gezi en juin 2013 .

10 « Bu Fetih, binlerce yillik Türk tarih ve kültürünün Islam inançlarının erisilmez terbiyesiyle butunlestigi yeni ve soylu bir hayat tarzı olusmustur. » (Türkiye, 30 mai 1996).

11 Dursun Gürlek, « Fetih medeniyetin müjdesiydi » et « Ayasofya'da kılınan ilk cuma », Zaman, 31 mai 1996.

12 Hekimoglu Ismail, Zaman, 29 mai 1996.

13 Milliyet, 29 mai 1997.

14 L'occupation alliée consécutive à la défaite ottomane a duré cinq ans, du 13 novembre 1918 au 6 octobre 1923.

15 Ilhan Selçuk, « Fetih bayramı baslarken », Cumhuriyet, 23 mai 1997.

16 Zaman, 30 mai 1998.

17 Türkiye, 30 mai 1998.

18 La Chambre a organisé un forum à Akatlar Kültür Merkezi : « Fetih söleni ve çagdaslık ». Cumhuriyet, 29 mai 1998.

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