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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


La droite nationaliste dans les milieux turcs immigrés (1992) (1)

Publié par François Antakyali sur 10 Février 2021, 10:23am

Catégories : #La Turquie des années 1990, #La Turquie d'aujourd'hui, #Génocide, #Nationalisme turc

Cet article a été publié en 1992 sous cette référence :

« La droite nationaliste dans les milieux turcs immigrés », in L’immigration turque en France et en Allemagne, Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien (CEMOTI), n° 13, 1992, pp. 45-68.

Fin octobre 2002, la façade du Centre national de la mémoire arménienne de Décines, près de Lyon, a été "tagué" de slogans à la gloire des Loups gris, ce mouvement ultra-nationaliste turc, évidemment négationniste. Le 28 au soir, un groupe compact, bruyant et agressif a même défilé dans les rues de Décines, proférant des slogans anti-arméniens et des "Allahouekber".

Il semble qu'un pas a été franchi dans la visibilité de ces mouvements turcs dans l'immigration. Le phénomène est d'autant plus étonnant que beaucoup de ces "Turcs" sont en réalité français puisqu'ils font partie de la deuxième génération au moins. Mais ils restent les affidés des mouvements ultras de la "mère-patrie", ils restent "Turcs" et agissent, même hors de Turquie, en conformité avec le nationalisme et le négationnisme turcs.

Ce défilé a provoqué l'étonnement dans les médias - et dans l'opinion. Qui sont donc ces Loups gris? En réalité, ils sont parmi nous depuis longtemps, même s'ils étaient auparavant beaucoup plus discrets.

Il n'est peut-être pas inutile, pour s'en rendre compte, de publier à nouveau cet article de François Antakyali paru en 1992 dans une revue peu diffusée et aujourd'hui disparue, les cahiers "CEMOTI".

A l'époque, François Antakyali avait été chargé par le CERI d'une mission dans les milieux associatifs turcs, à Berlin et dans le nord-est de la France.

L'article a été laissé en l'état, sauf pour le contenu des notes de bas de page, qui a été intégré dans le texte dans la mesure du possible. Certaines précisions sont données entre crochets.

  La diaspora turque en Europe est fortement structurée par des associations souvent puissantes et très politisées. C'est un constat que font beaucoup de travailleurs sociaux, souvent pour s'en plaindre, car les rivalités entre les diverses factions turques compliquent leur travail et nuisent à leur efficacité. Cette forte politisation est apparente dans les quartiers des grandes villes européennes où vivent de nombreux Turcs.

Enquêter sur le terrain sur les mouvements politiques de droite est une chose malaisée. Il faut bien constater qu'il est beaucoup plus facile de rencontrer des Turcs de gauche que des membres de mouvements nationalistes tels que l'Organisation de la Vision Nationale (Millî Görüs Teskilatı), la Fédération des sociétés de l'Idéal-Turc (Ülkücü Türk Dernekleri Federasyonu, dite plus couramment Türk Federasyon), l'Union turque-islamique (Türk-Islam Birligi) ou la Coordination des sociétés turques d'Allemagne (Almanya Türk Dernekleri Koordinasyonu).

Les murs parlent plutôt à gauche. A Berlin-Kreuzberg, ou dans le quartier Strasbourg-Saint-Denis à Paris, les murs sont couverts de graffitis et d'affiches de mouvements autonomistes kurdes (PKK) ou de mouvements d'extrême gauche turcs (TKP/ML) ; les slogans voient l'avenir du Kurdistan en rouge ou soutiennent le Sentier lumineux péruvien. Les affiches sont en relation avec les événements récents de la guerre du Golfe ou du Kurdistan, ou de la répression en Turquie ; d'autres annoncent des soirées musicales. Mais en juillet 1991, à Kreuzberg, un seul modèle d'affiche de droite était visible sur les murs, annonçant la venue à Berlin de Necmettin Erbakan, président du Refah Partisi (RP, Parti du bien-être, islamiste).

Cela n'est pas révélateur d'un rapport de forces (il suffit de quelques personnes pour couvrir un quartier de slogans ou d'affiches), mais du choix d'un mode d'expression : la droite ne s'affiche guère. Au contraire, les revendications, les thèmes de lutte de la gauche s'offrent immédiatement au passant.

Dans les meetings, c'est l'ambiance qui est toute différente ; dans les meetings de gauche règne le plus souvent une atmosphère conviviale - on vient le plus souvent en famille, les femmes papotent entre elles, les hommes ont à coeur de discuter avec le visiteur « étranger » ; des liens peuvent se tisser facilement surtout avec les jeunes, qui parlent mieux la langue du pays d'accueil. Il arrive que des responsables municipaux, ou même des députés, soient invités. Il arrive aussi que la réunion se termine par des danses. Bref le meeting de gauche est aussi bien une fête, rassemblant des gens venus souvent d'assez loin.

Il en est tout autrement des meetings des « idéalistes », les Ülkücü, par exemple. L'atmosphère est sévère, très disciplinée ; les assistants sont encadrés par une « claque » qui obéit elle-même à un responsable produisant sur commande des applaudissements ou des slogans scandés frénétiquement. Nul ne vient parler à « l’étranger » égaré. Les rares femmes ont la tête couverte, elles sont parquées dans un coin de la salle, à l'arrière, et protégées des regards par une tenture. A l'égard du visiteur, c'est la méfiance et le silence qui prévalent ; nulle chaleur humaine, nul contact.

Dès lors comment connaître l'impact de la droite ? Pour être introduit dans ces milieux il faudrait établir des rapports de confiance, ce qui serait long et poserait des problèmes délicats pour un enquêteur en désaccord avec leurs vues. Il n'est pas possible d'interroger d'emblée sur des questions politiques.

Les intervenants sociaux (maisons de jeunes, missions pour l'emploi, services sociaux des mairies… ) ont souvent une sensibilité de gauche ; leurs relations avec les Turcs se font plutôt par affinités politiques. Beaucoup d'autres ne voient pas ou feignent de ne pas voir les clivages politiques. En outre, lorsqu'il y a localement deux associations turques, il arrive que les intervenants sociaux privilégient les relations avec celle de droite, lorsqu'elle est plus « représentative » (par ce mot, il faut parfois comprendre qu'il s'agit de l'association dont fait partie l'imam… Dès lors, les Turcs de l'extrême-droite prennent soin en général de dissimuler leurs opinions ou leur appartenance politique à leurs interlocuteurs français ou allemands. Il leur est facile de brouiller les cartes dans les localités où les responsables sont peu ou pas au courant des divisions politiques des immigrés. Ils présentent leurs associations comme culturelles ou d'entraide, comme des « amicales », ou encore, pour leurs réunions politiques, louent des salles pour des « réunions familiales ».

Il n'est pas non plus facile de pénétrer dans un local, une permanence d'association, même si elle se présente comme un simple salon de thé. Non pas que ces lieux soient fermés au public. Mais ils ne ressemblent pas à de simples cafés ou salons de thé français ou allemands ; ils reproduisent le modèle du kiraathane turc. L'étranger qui y pénètre doit d'abord supporter les regards… et il ne peut prétendre arriver là par hasard, ou pour le plaisir de boire un thé. S'il n'est pas introduit par une connaissance personnelle, il ne tirera pas grand chose des conversations, si elles s'établissent. Avouer dans ces cas-là faire une enquête sur la droite turque, c'est encore s'exposer à la méfiance, générale à Berlin par exemple, ce qui est fort compréhensible de la part d'une population largement surveillée. Alors qu'en Turquie les gens se confient volontiers à l'étranger, même sur des sujets politiques, la confidence est rare en Europe. La raison est simple : le touriste étranger en Turquie ne peut pas être un indicateur… alors que l'Européen qui interroge un Turc en Allemagne ou en France peut, même involontairement, mettre en cause une situation administrative parfois précaire.

   

Comment se manifeste la droite nationaliste ?


 

En 1981, la tentative d'assassinat de Jean-Paul Il par Mehmet Ali Agca a fait découvrir à l'opinion européenne l'existence des Loups Gris. Ceux-ci se cachent sous l'appellation officielle d'Ülkücü, « les idéalistes ». La puissante Türk Federasyon allemande leur sert de soutien logistique. Le quotidien Türkiye informe régulièrement ses lecteurs sur les meetings en France, en Allemagne et au Benelux. Ces meetings sont présentés dans ce journal comme une Sanat Kervanı, une « caravane musicale » qui fait tourner cinq chanteurs dont le célèbre Ozan Arif. En saison, d'octobre à mai, ont lieu régulièrement deux à quatre « concerts » par semaine, dans toutes les régions d'Europe où les Turcs sont nombreux (Allemagne, Belgique, Hollande surtout).

Ces concerts sont l'alibi officiel. Pour plus de prudence, les salles sont parfois louées au nom d'un particulier, et non d'une association, en vue d'organiser une réunion privée familiale. Il s'agit de se dissimuler des autorités préfectorales ou municipales, car les polices connaissent évidemment les Loups gris. Mais le rapport des forces entre droite et gauche turque est parfois favorable à cette dernière. Il faut donc parfois réussir à organiser ces « concerts » sans que les organisations rivales le sachent.

Par exemple, en décembre 1990, est annoncé pour le ler janvier 1991 un « concert » d'Ozan Arif dans la bourgade de Boulay, en Moselle, non loin de la frontière allemande. A la mairie, personne n'entend parler de concert ni de meeting politique : c'est un particulier qui a loué une salle municipale pour une fête de famille. L'Association des travailleurs turcs (ATT) de Metz, qui regroupe les Turcs de gauche, l'apprend, renseigne la mairie de Boulay, menace de troubler le « concert » par une contre-manifestation, et prévient la préfecture. Celle-ci alerte les Renseignements généraux qui conseillent au maire de Boulay de ne pas accorder de salle. Partie gagnée pour l'ATT ? En fait les Ülkücü ont trouvé in extremis une salle dans le village voisin de Roupeldange et la réunion a eu lieu, sans que les associations de gauche le sachent. La gendarmerie patrouillait autour de la localité et il n'y a pas eu d'incident.

La leçon est que les autorités françaises semblent surtout soucieuses qu'il n'y ait pas de trouble de l'ordre public. Ainsi les meetings d'extrême droite peuvent avoir lieu, à condition qu'il n'y ait pas de risque d'affrontement avec la gauche. Ces mouvements, sans être clandestins, doivent et savent dissimuler leur vraie nature. Aucune effigie de loup gris n'apparaît extérieurement. Par contre le loup gris figure sur les fanions et des calicots dans la salle, parmi des slogans tels que : « Notre guide : le Coran ! Notre but : la Touranie ! Notre chef : Türkes ! ».

Ainsi sous couvert de réunions d'amicales ou de fêtes de famille, dans des salles municipales ou paroissiales, les Ülkücü du Parti Nationaliste du Travail (MCP – devenu ensuite MHP) d'Alparslan Türkes réunissent tranquillement, plusieurs fois par semaine, des centaines de personnes, le plus souvent sans incident, surtout lorsque le rapport de forces est défavorable à la gauche turque. Tout ceci ne peut fonctionner que dans la discrétion. La publicité se fait probablement par le bouche-à-oreille, et plus efficacement encore par les réseaux de type clientéliste ; certains Ülkücü ont en effet de bonnes relations avec les mairies et peuvent ainsi faciliter les démarches administratives ou l'accès au logement de compatriotes qui deviennent, politiquement, leurs obligés.

D'après nos interlocuteurs turcs, cette « clientèle » serait plutôt d'origine rurale, assez fraîchement arrivée, se trouvant dans une situation précaire, ce qui réunit les conditions de sa malléabilité.

Telle est la situation en France. En Allemagne, le rapport de force entre les mouvements turcs semble plus favorable aux associations d'extrême droite.

Le siège de la Türk Federasion à Bruxelles, en 2018. Source: Birgün, 25 novembre 2018

Le siège de la Türk Federasion à Bruxelles, en 2018. Source: Birgün, 25 novembre 2018

En Allemagne, une puissance plus visible


 

L'ancienneté de la présence turque en Allemagne, l'importance de la deuxième génération et l'émergence d'une troisième, donc le risque de la déculturation, ont provoqué chez beaucoup une réaction, un repli sur soi, un refus d'assimilation qui favorise l'implantation et le développement de l'islamisme d'une part, du nationalisme d'autre part, et aussi de cette idée de « synthèse turco-islamique » qui devient l'idéologie dominante de la Turquie.

Le signe le plus voyant de ce refus de déculturation est évidemment le foulard islamique porté par les femmes, qui, dans le paysage urbain de Berlin, peut servir très précisément à baliser les quartiers où vivent et où travaillent les Turcs. Il est à la fois un signe culturel et topographique. Ce signe ne peut pas ne pas être assimilé à un implicite discours turc-islamique depuis que le roman d'Üstün Inanç, Yalnız Degilsiniz (« Vous n'êtes pas seules ») a été porté à l'écran par Mesut Uçakan. Ce film relate les déboires d'une jeune étudiante voilée dans une université turque. Sorti en automne 1990, il a connu un grand succès et a été largement diffusé en cassettes vidéo grâce à une vaste campagne publicitaire. Ce film-emblème est lui aussi comme un signe de reconnaissance idéologique. Il figure en bonne place dans la vitrine du local de la Millî Görüs Teskilatı, dans Oranienstrasse, à Berlin-Kreuzberg.

A Berlin et en Allemagne, la droite se cache un peu moins qu'à Paris ; l'OVN a pignon sur rue dans Oranienstrasse, alors que dans le même quartier de Kreuzberg, les mosquées sont discrètes. La Grande mosquée, Wienerstrasse, est centrale mais dans une arrière-cour ; si la mosquée Mevlana est plus voyante, la mosquée du Conquérant (Fatih) est à l'écart dans un loft partagé avec un garage turc et un salon de mariage. Le terme cami (mosquée) n'est pas traduit en allemand, contrairement à l'enseigne de la Millî Görüs Teskilatı d'Oranienstrasse. Faut-il croire que le terme « mosquée » effraie plus les Européens que le signe « Organisation pour la Vision Nationale » ?

Surtout, les différents partis de droite, les associations nationalistes organisent des réunions extrêmement fréquentes ; nous l'avons déjà vu pour les « concerts » organisés autour d'Ozan Arif. Mais lorsque viennent en Allemagne Alparslan Türkes ou Necmettin Erbakan, ou lorsque Ayhan Özer, le président de la Türk Federasyon, se déplace, c'est par milliers que se comptent les auditeurs. Dès lors la dissimulation n'est plus possible ! Ainsi lorsque la quatorzième assemblée de la Türk Federasyon s'est réunie en mai 1991 dans la vaste Sporthalle de Wiehl (près de Cologne), près de trois mille personnes sont venues écouter Alparslan Türkes. Presque au même moment, Musa Serdar Çelebi a présidé à Bad-Godesberg la quatrième assemblée de la Türk-Islam Birligi dans une immense salle remplie de milliers de militants. De semblables assemblées se sont tenues en mars 1991 à Leopoldsburg (Belgique) (cf. Türkiye, 12 mars, 14 mai, 22 mai 1991). La palme revient peut-être à la cinquième « Conférence sur les problèmes des musulmans d'Europe » (Avrupa Müslümanları Meseleleri Konferansı), organisée à Coblence les 27 et 28 avril par l'Avrupa Milli Görüs Teskilatı, à laquelle ont assisté plus de dix mille personnes, majoritairement turques (Millî Gazete, 4 mai 1991).

Le plus étonnant, si ce n'est le plus voyant, est l'apparente facilité avec laquelle des responsables bien connus de la droite et de l'extrême droite turque font le voyage d'Europe. Certains meetings s'honorent de la présence de personnalités telles que Alparslan Türkes (président du MÇP), Necmettin Erbakan (président du RP), Sevket Kazan (vice-président du RP), et de députés et responsables du RP, des partis de droite ANAP (Parti de la mère-patrie) et DYP (Parti de la juste voie). Rien ne semble plus facile pour une personnalité de la droite nationaliste que de se rendre en Allemagne ou en Belgique pour parler devant des milliers de personnes.

Aperçu des institutions nationalistes qui structurent l'émigration


 

Il existe rien qu'en Allemagne des centaines d'organisations, peut-être près d'un millier, regroupant les Turcs de la diaspora. Il est difficile de connaître d'emblée leur situation sur l'échiquier politique. Dans telle ville, « l’Association des travailleurs Turcs » rassemble la gauche, dans telle autre une association du même nom peut être de droite. Les noms des associations sont le plus souvent anodins : « Association culturelle turque », « Foyer culturel », « Amicale des Turcs », « Société turque-islamique », « Union turque islamique », etc. Seule une observation attentive de leurs activités, de leurs relations et de leurs affiliations permet de se faire une opinion.

La presse turque en général s'intéresse aux émigrés, et les éditions francfortoises des quotidiens nationaux consacrent chaque jour jusqu'à une page entière à la vie des Turcs d'Europe. Ce genre d'informations est particulièrement abondant dans Türkiye, ainsi que dans l'hebdomadaire d'extrême-droite Yeni Düsünce (« La nouvelle pensée »), tous deux proches du parti d'Alparslan Türkes. La Millî Gazete, plus proche de la droite religieuse (Refah de Necmetin Erbakan), informe elle aussi sur les activités des Turcs d'Europe. Les informations les plus intéressantes ne sont pas les articles de fond, au demeurant assez rares, mais les petites nouvelles concernant justement les associations locales, leurs activités, les conférences prononcées par leurs invités, les déplacements des hommes politiques de Turquie parmi la diaspora.

Si l'on entend par « droite nationaliste » tout mouvement alliant le conservatisme social à la glorification de la nation turque, la palette des mouvements qui nous intéressent ne se limite pas à la droite d'opposition (MÇP de Türkes, RP de Erbakan, DYP de Süleyman Demirel). Le discours officiel de l'ANAP, au pouvoir au moment de l'enquête, étant évidemment nationaliste (ne serait-ce que dans les écoles), on peut le considérer comme faisant partie du champ de cette étude.

Nous allons essayer, à l'aide surtout du quotidien de droite Türkiye, d'y voir clair dans la vaste constellation des associations nationalistes de Turcs émigrés. Il y a évidemment d'importantes limites dans les informations que peut apporter un journal nationaliste ; mais si l'on peut douter de la véracité des faits rapportés, ou de l'exactitude du compte rendu, l'effet de feed-back sur le lectorat, lui, est réel. Le rôle de Türkiye dans la formation (ou l'intoxication) de l'opinion publique est de toute manière intéressant à étudier.

  1. La Coordination des sociétés turques d'Allemagne (Almanya Türk Dernekleri Koordinasyon Kurulları, CSTA) supervise près de six cents sociétés en Allemagne, regroupées en treize Kurul ou branches régionales (cf. Türkiye, 20-25 avril 1991). Elle est une importante courroie de transmission avec le gouvernement turc. Elle se présente comme un organisme « apolitique » qui cherche à coordonner les revendications des Turcs d'Allemagne, et à les représenter en Turquie. Une délégation de 26 personnes s'est rendue en Turquie au début de 1991 et y a rencontré le président Özal, le premier ministre Akbulut et cinq membres du gouvernement. Le long reportage évoquant ce voyage est intéressant car il expose les rapports soumis par la CSTA aux différents ministres, et les directives et conseils prodigués, grâce à cette courroie de transmission, par le gouvernement aux émigrés.

  2. 2) L'Union des Sociétés Turques islamiques, (Türk-Islam Birligi ou Türk-Islam Dernekleri Birligi, USTI) (En Belgique : Türk-Islam Federasyonu ou Belçika Türk-Islam Kültür Dernekleri Federasyonu) existe depuis de nombreuses années. Son président actuel, Musa Serdar Çelebi, est un personnage important, dont le nom est largement connu en Europe. Elle est capable de réunir un nombreux public lors de ses assemblées en Allemagne, en Hollande, en Belgique. Musa Serdar Çelebi était l’un des dirigeants des Loups gris en Allemagne avant 1980. D'après Ugur Mumcu, il avait des relations excellentes avec A. Türkes et aurait plus ou moins trempé dans la tentative d'assassinat de Jean-Paul Il. Cependant, il se défend d'avoir, par son organisation, des liens organiques avec des partis politiques de Turquie. Il définit lui-même ainsi ses buts : « Enseigner l'islam, apprendre de l'islam, l'appliquer à notre vie, protéger notre langue turque sont nos premiers devoirs dans ce pays » (Türkiye, 23 janvier 1991). Cette proclamation, ainsi que le nom même de l'organisation, ne doivent pas faire croire qu'il s'agit d'un mouvement islamiste. L'islam apparaît plutôt comme une simple composante du sentiment national. L'absence de liens « organiques » avec les partis turcs n'empêche pas qu'il y ait des affinités.

On observe, d'après les comptes-rendus de Türkiye, que cette association peut à l'occasion recevoir l'agrément du gouvernement turc : lors de sa quatrième assemblée à Godesberg en mai 1991, le ministre d'Etat Cemil Çiçek et l'ambassadeur de Turquie à Bonn Onur Oymen étaient présents. On observe aussi, à différentes assemblées de l'organisation (notamment à Bottrop en mars 1991), la présence de délégués de l'ANAP (son vice-président, Metin Gürdere), du DYP (Mahmut Öztürk, député d'Aksaray). Le mouvement de M.S. Çelebi se place donc plutôt dans la mouvance des forces au pouvoir à Ankara. Autour de cette mouvance, il y a des sympathies avec le Foyer des Intellectuels (Aydınlar Ocagı), ce club influent prônant la « synthèse turco- islamique ». Nevzat Yalçıntas, l'un de ses dirigeants, a participé à plusieurs meetings en 1991. Il y a aussi dans ce mouvement un fort intérêt pour les Turcs d'Union soviétique, comme nous le verrons plus loin.

  1. La Türk-Islam Birligi apparaît extérieurement comme un mouvement quasi gouvernemental, même s'il revendique auprès d'Ankara un soutien plus actif aux immigrés. Il s'agit d'une droite nationaliste, mais qui semble se démarquer de l'extrême-droite, qu'elle soit nationaliste (le parti d'Alparslan Türkes) ou islamiste (le parti de Necmettin Erbakan). Son discours est rarement agressif envers la société occidentale ou chrétienne. Ceci étonne, vu la personnalité et le passé de M.S. Çelebi. S'est-il réellement démarqué des Loups gris, ou a-t-il voulu, par l'UTI, donner un visage plus modéré à la droite nationaliste ?

Quoi qu'il en soit, ces deux premières associations ne semblent pas être contre l'intégration. Elles sont en effet proches d'un gouvernement qui veut l'entrée de la Turquie dans la CEE !

  1. La Türk Federasyon est l'appellation familière et abrégée de l'Avrupa Ülkücü Türk Dernekleri Federasyonu (Fédération des Sociétés de l'Idéal-Turc en Europe). Le mot ülkü veut dire idéal, un ülkücü est un membre ou un sympathisant des mouvements dits Türk-Islam Ülküsü (l'Idéal Turc islamique), eux-mêmes supervisés par la Türk Federasyon. Son président est Ayhan Özer, un personnage familier des lecteurs de Türkiye.

C'est cette Fédération qui réunit, plusieurs fois par semaine en Allemagne, ses sympathisants par de très fréquents « concerts » qui sont en fait des meetings des Loups gris. Ces concerts sont annoncés dans la presse turque sous l'appellation Türk Federasyon Kültür ve Sanat Kervanı, « Caravane culturelle et artistique de la TF ».

Un relevé attentif des personnes intervenant dans les meetings fait apparaître des liens ou des affinités qu'on peut ainsi résumer.

Le lien le plus voyant est celui qui lie la Federasyon au MÇP d'Alparslan Türkes. Il est incontestablement organique puisque Türkes lui-même se proclame, dans un entretien accordé à Türkiye le 17 avril 1991, dirigeant des « nationalistes » et des « idéalistes » turco-islamiques. Des responsables du MÇP font quelquefois le voyage depuis la Turquie pour s'exprimer à la tribune de la TF : ainsi, le responsable du parti pour la région de Kayseri, et son collègue de Kahramanmaras en décembre 1990. Mais le plus spectaculaire est l'organisation de meetings en l'honneur d'A. Türkes lui-même : le dirigeant du parti est apparu au moins six fois en 1991 en Europe, devant un public très fourni : à Hamburg et à Minden en février ; à Mayence en avril ; à Wiehl et à Copenhague en mai ; à Philippsburg en septembre 1991.

La Federasyon a, d'autre part, des liens épisodiques avec certains universitaires turcs et, notamment, l'un des dirigeants du Foyer des Intellectuels est venu parler dans un meeting à Minden, aux côtés d'Alparslan Türkes (Türkiye, 13 février 1991).

Enfin les personnalités religieuses sont aussi mises à contribution : la Federasyon dispose d'un conseiller en matière religieuse (Zübeyir Koç, ancien mufti de Samsun), qui prononce fréquemment des conférences (Türkiye, 1er avril 1991). Par ailleurs les relations entre la Federasyon, l'islam et le gouvernement d'Ankara sont assurées par l'inspecteur général du ministère des Affaires religieuses en poste en Allemagne (Türkiye, 1er avril 1991).

D'après son président Ayhan Özer, la Federasyon, qui existe depuis 1977, se subdivise en sept sections (Türk Dernekleri Federasyonları) réparties entre l'Allemagne, l'Autriche, l'Australie, l'Amérique du Nord, l'Arabie Saoudite (ce qui lui fait dire : « Le soleil ne se couche jamais sur notre organisation » !). Elles regroupent plus de trois cents associations qui ont pour siège les Türk Ocagi ou les Türk-Islam Dernegi des villes allemandes principalement.

  1. La Milli Görüs Teskilatı, « Organisation de la vision nationale », est dans la mouvance du Refah Partisi de Necmettin Erbakan. Elle fait moins parler d'elle dans les journaux. On signale de temps à autre des conférences ou des célébrations (anniversaire de la prise de Constantinople à Amsterdam, en présence d'ailleurs du vice-président du RP et ancien ministre Sevket Kazan, Türkiye, 4 juin 1991). La manifestation la plus importante de la Milli Görüs Teskilatı aura été en 1990-1991 l'organisation à Coblence (27-28 avril 1991) de la cinquième conférence sur les problèmes des musulmans d'Europe, qui a réuni vingt intervenants dont Necmettin Erbakan et probablement plus de dix mille auditeurs (Millî Gazete, 4 mai 1991). Cet organisme a pignon sur rue à Berlin-Kreuzberg et peut-être dans d'autres villes allemandes.

Toutes ces organisations semblent avoir atteint une certaine puissance, en Allemagne au moins. Même si le nombre de leurs adhérents nous est inconnu, même si la presse exagère leur importance, il n'est pas contestable qu'elles disposent d'une forte influence, auprès des autorités locales allemandes et auprès des autorités turques. Deux dirigeants au moins, Musa Serdar Çelebi et Ayhan Özer, sont des hommes politiques d'une certaine envergure, visiblement courtisés, ou peut-être manipulés, par les dirigeants des mouvements nationalistes de Turquie.

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