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Publié par Etienne Copeaux

 (Pour le 1er mai 2011, voir le reportage sur dubretzelausimitinfos.over-blog.com et sa galerie de photos,

et pour le 1er mai 2010, voir sur le site Article11 le bon reportage de "Maxime"  http://www.article11.info/spip/Yasasin-1-Mayis-En-Turquie-que)

Dernière révision : 30 mai 2014

 

En France, on ne sait plus très bien pourquoi on commémore le Premier mai. Il s'agissait à l'origine d'honorer la mémoire d'ouvriers américains tués à Chicago en 1886 au cours d'une manifestation pour la journée de huit heures. La lutte était menée par l'American Federation of Labor (AFL). A Paris, en 1890, la IIe Internationale décidait de faire du premier mai une journée annuelle de grève, toujours pour l'obtention des « trois huit ». En France, le premier mai a été institué comme jour chômé pour tous en 1947, qualifié de « Fête du travail » en 1948.

Comme le rappelait Ali Er dans le Cumhuriyet du 29 avril 1997, en Turquie, le premier mai a été l’occasion de manifestations ouvrières pour la première fois en 1909, à Salonique. En 1921, le premier mai fut un mouvement de protestation contre les forces d’occupation de Constantinople, avec des manifestations également à Ankara, Izmir, Adapazarı. Lors du grand Congrès économique d’Izmir (Iktisat Kongresi) (février-mars 1923), le premier mai a été proclamé « Fête des ouvriers turcs », mais cette décision n’a pas été légalisée. En 1924, le pouvoir n’a autorisé aucune célébration. Et lorsqu’en 1925 survient la grande révolte kurde menée par Seyh Said, la fête a été interdite en vertu de la Takriri sükun yasası (loi sur la tranquillité publique). Pourtant, dans le milieu ouvrier, le slogan des trois huit fait son apparition ; une brochure intitulée « 1 Mayıs nedir [Qu’est-ce que le 1ermai ?] » est publiée par la Fédération des sociétés pour l’amélioration de la condition ouvrière (Amele Teali Cemiyeti Merkezi). Mais ses auteurs sont condamnés à 15 ans de prison.

La fête est à nouveau autorisée en 1927, mais assortie d’arrestations… et à nouveau interdite. Pour désamorcer ce mouvement, le gouvernement officialise le premier mai en 1935, mais en tant que fête du printemps (Bahar bayramı), chômée mais non payée. Et c’est paradoxalement le gouvernement de Menderes, réputé réactionnaire, dans les derniers jours de son existence, qui restitue la Fête des ouvriers (Isçi Bayramı) en 1960. Mais ce n’est que 48 ans après l’autorisation de 1927 qu’un meeting a pu être organisé par le Parti socialiste des travailleurs de Turquie (Türkiye Sosyalist Isçi Partisi), dans un lieu clos toutefois, à l’Istanbul Gazinosu, le 1ermai 1975. Enfin, en 1976, la fête est célébrée publiquement, et à l’appel du syndicat DISK 1, 100 000 personnes se réunissent sur la place de Taksim à Istanbul.

Le « Premier mai sanglant » de 1977

96.05.01 Taksim meydanı 1977 cum

Si le premier mai, dans le monde entier, renvoie au combat des ouvriers américains puis européens à la fin du XIXsiècle, dans la Turquie que j’ai connue, à la fin du XXsiècle, c’est l’année 1977 qui est la référence. Alors que partout, le premier mai est avant tout la fête du travail, bien que peu à peu vidée de son sens, dans la Turquie de 1997 c'était une date de forte revendication : d'abord et surtout pour les organisations syndicales, la revendication des droits élémentaires des travailleurs ; pour les organisations de la gauche radicale, un appel à la révolution, ou tout au moins au changement de régime ; pour tous, la revendication d'une reconnaissance officielle du premier mai comme fête du travail chômée, comme ailleurs dans le monde. Mais en outre, cette journée porte un caractère commémoratif très marqué : c'est l'anniversaire du « Premier mai sanglant » de 1977, événement très vivant dans les mémoires des plus de trente ans dans les années quatre-vingt-dix. En 1996, 1997, 1998… les quotidiens, à l’approche du 1ermai, ne manquent jamais de rappeler les faits de 1977, photos à l’appui.

D'ailleurs, à cette époque, ce n’est pas seulement l’événement de 1977 qui est dans les mémoires, mais toute la période qui court de 1968 (année beaucoup plus agitée qu’en France…) à 1980, année du troisième coup d'Etat militaire, une décennie extrêmement violente qui a failli tourner à la guerre civile. Vingt ans plus tard, cette période de violence formatait même la mémoire collective 2. Rasim Öz, conseiller juridique du DISK et avocat des prévenus de cette affaire, a donné plusieurs récits de l'événement, où il était présent et qu'il a filmé en super-8 3. Ce n'est évidemment pas le seul témoignage, mais j'en rends compte car il est l'un des éléments qui, en 1996-1997, transmet la mémoire de l'événement, et parce qu'il émane d'une personne qui a été directement impliquée dans les suites de cette affaire.

L’atmosphère, ce premier mai, était joyeuse ; depuis le matin, un demi-million de personnes se rassemblaient en divers points d’Istanbul pour marcher en ordre et souvent en musique vers Taksim, traversant le pont de Galata, ou montant de Tarlabası, Saraçhane, Besiktas, affluant de tous les côtés de la grande place où se trouve le monument de la république, un des lieux sacralisés du régime.

Le calme, l’ordre, la discipline des manifestants apparaissent fort bien sur les vidéos de l'époque, et l’enthousiasme était contenu et discipliné par une organisation rigoureuse, avec un service d'ordre assuré par le DISK, fort de 20 000 personnes, bien repérables par leur tenue. Après le coup d’essai de 1976, cette manifestation était une véritable reconquête de la place, longtemps interdite à la vie revendicative. La foule était tellement dense que l’accès à la place en était rendu difficile, et ce n’est qu’à 18 heures que les derniers arrivants – dont Rasim Öz – y parvinrent. Durant ces premières heures, la manifestation s'était déroulée sans incident.

Après une minute de silence (saygı durusma), Kemal Türkler, fondateur et président du DISK, commençait son allocution, lorsqu'un coup de feu se fait entendre, semblant provenir de Saraçhane. Türkler poursuit son allocution. Mais soudain « c’est comme si une bombe atomique était tombée sur Taksim ». D’autres coups de feu partent de cinq points, et notamment du bâtiment du Service des eaux (Sular idaresi), d’où tirent quatre snipers équipés de fusils à longue portée, et du 5eétage de l’hôtel Intercontinental (aujourd'hui Marmara), pourtant fermé et surveillé par la police. Les coups de feu visent directement la tribune. D’autres coups partent d’une boutique de fleuriste de la rue Kazancı, et d'autres encore d’une Renault blanche.

On saura plus tard que cinq personnes ont été tuées par balles, touchées dans le dos. Mais il y a pire : la place est pleine à craquer. Le premier réflexe est la fuite. C’est la panique, aggravée par l'arrivée d'un blindé de la police, sirènes hurlantes. Selon Rasim Öz, qui a eu accès aux bandes enregistrées des échanges de la police, quelqu'un aurait expressément demandé à l'équipe du blindé d'actionner les sirènes. A partir de cet instant, on se bouscule dans tous les sens. Sur certains documents vidéos, on ne distingue qu'un seul cri, « Ne poussez pas ! Stop ! Arrêtez ! Basmayin ! Dur ! Dur ! », repris par la sono depuis la tribune, mais rien n'y fait. Une femme, Meral Özkol, meurt écrasée par l'engin de la police. Du côté sud de la place, la foule se presse vers Kazancı, une ruelle qui descend en pente raide vers Kabatas ; mais le passage est en partie bloqué par un camion. Trente-deux personnes y périssent écrasées ou étouffées. On relève 128 blessés, et la police procède à plusieurs centaines d'interpellations.  Istanbul, la Turquie tout entière, sont sous le choc. Depuis vingt ans, conclut Rasim Öz dans son témoignage de 1997, aucun coupable n’a été désigné. Beaucoup estiment que le processus qui allait mener au coup d'Etat du 12 septembre 1980 a commencé ce jour-là.

(voir les photos publiées à l'époque dans Cumhuriyet : lien)

En 1978, dans la crainte, un nouveau meeting a eu lieu à Taksim. Mais en 1979, alors que le gouvernement est mené par le CHP, l'armée instaure un couvre-feu. A Izmir pourtant, une manifestation est autorisée, dont les participants réclament la fermeture du parti d'extrême-droite MHP (à l’origine de nombreux assassinats et peut-être de la tuerie de 1977), la sortie de l'OTAN et la suppression des articles 141 et 142 du code pénal, très répressifs.

Le 1ermai 1980, toute manifestation est interdite dans la plupart des départements du pays, et Kemal Türkler est arrêté. Toutefois, les 17 000 employés de la ville d'Istanbul font une grève du zèle (yavaslatma ve durdurma). Divers quartiers s'agitent, on brûle des pneumatiques. Mille personnes sont interpellées. Moins de trois mois plus tard, le 22 juillet 1980, Kemal Türkler est assassiné devant son domicile.

Le régime issu du coup du 12 septembre 1980 interdit totalement la célébration du 1ermai. Comme tous les syndicats et partis, le DISK est interdit. Aucune commémoration n'est possible pendant six ans, et dans les années suivantes, des meetings ont lieu en lieu clos, comme au cinéma Emek, lieu mythique d'Istanbul. En 1988, huit députés du CHP sont autorisés à déposer une gerbe au monument de Taksim, à condition d'y aller en voiture... La répression a continué de la même manière : chaque premier mai, la place de Taksim était devenue un lieu interdit. En 1989, les manifestants ont tenté de forcer les barrages, mais la réaction de la police a fait un mort, quarante blessés dont huit journalistes, et 500 personnes ont été interpellées. L’interdiction de manifester à Taksim, sous prétexte de sécurité, valait encore vingt ans plus tard. En 1996, seul un dépôt de gerbe par les responsables syndicaux a été autorisé ; encore cette gerbe, faite d’œillets rouges, ne comportait-elle aucune mention, aucun sigle : seulement « 1 Mayıs ».

Le premier mai 1996, dans l'ombre de 1977

Cette année-là pourtant, un défilé officiel des organisations syndicales avait été autorisé à Kadıköy, sur la rive asiatique d'Istanbul. Une nouvelle fois, ce fut une journée tragique. On craignait toujours, à cette époque, une réédition du drame de 1977.

Et malheureusement, le 1ermai 1996 a tourné au drame. Comme la date coïncidait avec le dernier jour du Kurban bayrami, la fête du sacrifice, c'était jour de congé. Kadiköy, proche du centre d'Istanbul, plus paisible que la rive européenne, est un lieu de promenade très fréquenté par les familles. Le temps était splendide. En de telles occasions, les rivages d'Istanbul sont pris d'assaut par d'étranges touristes, des familles et des groupes de jeunes venant des varos, les lointaines banlieues très pauvres ; ce sont des Stambouliotes qui ne voient pratiquement jamais la mer, ni les quartiers historiques, ni le centre scintillant de Beyoglu et Taksim. On les reconnaît : souvent, leurs souliers sont crottés car leur univers n'est pas asphalté.

C'est donc dans un lieu de promenade familial, en une date de congé et des conditions météorologiques qui rendent la fréquentation maximale qu'a lieu le défilé du premier mai, pris en charge par les deux grandes fédérations syndicales, le Türk-Is et le DISK. Les responsables ont rejoint la place de Kadiköy après le dépôt de gerbe à Taksim. Le cortège doit démarrer depuis plusieurs points de rassemblement situés près du stade de Fenerbahçe. C'est une période tendue, sur fond de guerre au Kurdistan, l'atmosphère sociale est très revendicative, et une série d’événements violents se sont succédé depuis le début de l’année (notamment une révolte à la prison d’Ümraniye, et la mort violente dans un commissariat du journaliste Metin Göktepe), ravivés par des anniversaires de violences antérieures (la révolte du quartier de Gazi, en mars 1995). Aussi, il n’est pas étonnant que ce premier mai ait dérapé. Les organisations de gauche étaient organisées de façon para-militaire.

 

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Les militants du DHKP-C sont en uniforme : bérets à la Che Guevara, foulard rouge, tenue noire et blanche, drapeaux frappés de l’étoile rouge ; d’autres manifestants ont le visage masqué par des foulards aux couleurs kurdes. Ils défilent au pas, arborant drapeaux et bannières, en chantant, en clamant : « Ce bruit de pas, c'est celui de la révolution en marche ». Certains portent un bâton ou un gourdin, ou un drapeau dont la hampe pourra servir à cet effet. Les témoins n'en reviennent pas : alors que ces groupes, d'habitude, rassemblent péniblement quelques centaines de personnes, ils sont là par milliers, peut-être 5 000. Ces jeunes savent défiler depuis toujours : ils ont appris à l'école, tout simplement.

« On a beaucoup insisté sur les organisations politiques », écrivent Zafer Yörük et Jan Pacal dans le Turkish Daily News du 4 mai. Mais on n'a pas parlé du visage humain de la manifestation : des visages en colère, des visages souffrants mais des visages heureux aussi ». Car la violence n'a pas effacé l'atmosphère festive, au moins au début ; des groupes de jeunes chantent Bella Ciao ou Ey Özgürlük en s'accompagnant à la guitare, dansent le halay, on danse en famille, et ceux-là n'ont pas compris l'agressivité de la police.

Car la police est en force elle aussi, « un fort contingent » selon Turkish Daily News, disposé aux points névralgiques, sur les flancs de la manifestation, sur les ponts et viaducs, pour dominer la situation. Toutes les précautions sont prises : même la vente d'oeillets rouges est interdite ! Mais très vite, la manifestation n’est plus contrôlée.

Dès 9 heures 45, selon Yeni Yüzyil, à proximité de Sögütlüçesme, des accrochages ont lieu entre les militants du DHKP et la police. Alors, un homme en civil tire sur les manifestants, en tir horizontal : il ne s'agit pas d'un « tir instinctif » de défense, ni d'une simple sommation : deux manifestants, Hasan Albayrak (19 ans) et Dursun Odabasi (35 ans) meurent d'une seule balle. Selon Yeni Yüzyil, un groupe de femmes de la Ligue des droits de l'homme (IHD) se précipite en tête de cortège, appellent à ne pas répliquer. Il n'y a pas de mouvement de panique, mais la colère est libérée : sur le parcours qui descend vers les quais de Kadiköy, un local de Nizam-i Alem est attaqué ; le local du MHP, parti d'extrême-droite est "caillassé" par des membres du DHKP-C, et des cocktails Molotov partent des rangs du TIKP ; la gare de Sogütlüçesme est endommagée.

Pendant ce temps, le meeting officiel a commencé. Yeni Yüzyil du 2 mai livre un récit détaillé de ces moments. Les dirigeants des grandes centrales syndicales doivent prendre la parole sur un tribune installée place de Kadiköy. En les attendant, les 50 000 participants chantent des chants de combat et l'hymne national, puis respectent un instant de silence. Ridvan Budak, président du DISK, est le premier orateur. Il est aussitôt hué et, sous une pluie de petites pièces de monnaie, il doit renoncer à s'exprimer. Puis Semsi Denizer, secrétaire général de Türk-Is, est hué à son tour et doit quitter la tribune, en maudissant les « provocateurs » ; une partie de la foule crie : « A bas les caciques du syndicalisme! Kahrolsun sendika agalari! ». Le président du syndicat Hak-Is, Hüseyin Tanriverdi, est bombardé de bouteilles de plastique. Alors, un groupe de femmes investit la tribune et y déploie une banderole portant les portraits des personnes disparues en garde à vue 4.

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Un autre groupe, dont les membres ont le visage masqué par des foulards portant faucille et marteau, monte sur la tribune que quittent tous les officiels. On crie en turc et en kurde: « Vive le premier mai ! ». La tribune s'écroule en partie. Sur la place, les véhicules de sonorisation du meeting sont eux aussi investis et couverts d'emblèmes d' organisations « hors-la-loi ».

Pour la suite, il est difficile de se faire une idée claire des événements, les récits des quotidiens ne concordent pas vraiment. Selon Turkish Daily News, c'est au moment où les groupes radicaux sont arrivés sur la place qu'on a entendu un coup de feu, un seul, qui a tué un troisième manifestant. La police est devenue agressive : selon TDN, les groupes qui couraient vers les quais pour échapper à ce qui commençait à ressembler à 1977 ont été accueillis par des unités de police qui ont matraqué sans faire de distinction entre manifestants et simples promeneurs. De nombreuses personnes paniquées sont montées sur un vapur qui a failli chavirer.

C'est le dernier coup de feu qui a véritablement déchainé la violence des radicaux. « Pour venger le mort, dit Turkish Daily News, mais aussi pour tout ce qui manque aux enfants des bidonvilles (gecekondu), pour l'absence de réseau d'eau ou d'électricité dans les quartiers, vengeance contre tout ce qui est dans les vitrines de Kadiköy, perçu comme du luxe et inaccessible à ces jeunes ».

 

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Des combats de rue se produisent entre Kadiköy et Haydarpasa. La violence est telle que des groupes de policiers, pourtant lourdement équipés, doivent prendre la fuite devant les manifestants… moment immortalisé par Ahmet Sik.

 

Des banques, une poste, de nombreux commerces soint saccagés, des cabines téléphoniques, des bankamatik, des feux de circulation sont détruits. Des cocktails Molotov sont lancés, des voitures brûlent, un fourgon blindé de convoyage de fonds est renversé. A la suite des coups de feu, un policier en civil est battu par des manifestants et sévèrement blessé : Sabah couvre une page entière des photos de cette scène. Y a-t-il eu des provocations ?  C'est fort probable, comme dans tout événement de ce genre. Sur les photos de Cumhuriyet, bien des hommes armés de bâtons n'ont pas du tout l'allure de militants de gauche. et la violence policière est indéniable : toujours sur une photo de Cumhuriyet, la police casquée regarde faire des civils qui frappent des manifestants à terre.

Les manchettes des journaux du 2 mai sont éloquentes : « Ils ont empoisonné le premier mai » (Yeni Yüzyil) ; « La joie du premier mai est mêlée de sang » (Cumhuriyet) ; « Terreur et panique » (Sabah) ; « Organisation sanglante » (Türkiye) ; « La fête des provocateurs » (Zaman). Les nombreuses photographies, par pages entières dans Sabah notamment, étalent la violence sous toutes ses formes (incendies de voitures, vitrines brisées, passage à tabac du policier) et par contraste les défilés ordonnés des radicaux, en uniforme, visage masqué. Une expression revient plusieurs fois : « C'était Beyrouth ».

 

Une scène fait fortune, qui se déroule par hasard sous les yeux de plusieurs photographes de presse : une jeune fille appartenant à un groupe de radicaux, avec son bâton, s'en prend à une plate-bande et détruit les plantations de tulipes.

 

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La scène est publiée d'abord par Zaman le 2 mai, puis par Yeni Yüzyil le 4 (photo Sinan Gül) : elle devient l'icône de la violence car, plus que le sang qui coule et les dégâts matériels, la rage qui s'en prend même « aux fleurs du système » est emblématique. L'icône réapparaît l'année suivante dans la presse, pour remémorer la violence de 1996.

Les analyses ne sont pas très nombreuses encore. Yeni Yüzyil propose un titre intéressant: « Les banlieues sont descendues en ville (Varoslar sehre indi) ». « Ils ont vu ce qu'ils ne voient jamais, ce qu'ils n'auront jamais ». Le même quotidien note aussi la forte présence des radicaux, qui ont mobilisé « même des enfants » (mais il n'y en a nulle photographie), celle de l'ÖDP (Özgürlük ve Dayanisma partisi, Parti de la liberté et de la solidarité, fondé quelques mois plus tôt), celle du HADEP pro-kurde arborant au premier rang des banderoles pro-PKK, et des slogans qu'on n'entendait pas souvent en pleine ville : « Frappe, combattant, et fonde le Kurdistan ! », « Œil pour œil, dent pour dent, on est avec toi Öcalan ! », « Le PKK c'est le peuple, le peuple est là ! ».

Ufuk Uras, président de l'ÖDP, interviewé par Turkish Daily News le 3 mai, présente une analyse semblable à celle de Yeni Yüzyil : « Cette révolte ne peut s'expliquer que par la sociologie. C'est la révolte des gecekondu, qui n'ont aucun canal politique pour exprimer leur colère, leur mal-être. Ils ne disposent que d'un seul moyen pour dénoncer leurs conditions de vie, le vandalisme, la destruction ». Güngör Mengi, dans Sabah, exprime une opinion assez proche : le gouvernement est fautif d'avoir joué au chat et à la souris avec les « organisations terroristes », mais l'Etat n'a pas pris en compte la situation sociale ; les migrations se sont intensifiées, et avec elles, le désespoir, la colère, la haine. Toutefois, Mengi n'ose pas pousser son analyse jusqu'au bout : les migrations qu'il évoque sont le fruit de la guerre au Kurdistan ; beaucoup de ceux qui peuplent les gecekondu ont été expulsés de leur village par l'armée, ou leur village a été détruit ; ou encore, on les a sommés de choisir entre l'armée et le PKK, ce qu'ils ont refusé.

Clairement, ce premier mai sanglant est le résultat de la guerre.

Pour les responsables syndicaux en revanche, les groupes illégaux sont seuls responsables. Quant au premier ministre, Mesut Yilmaz, il n'y voit que « des manœuvres préparatoires d'une révolte de brigands » (Eskiyanin ayaklanma provasi » : « Notre Etat ne livrera ni les campagnes ni les villes aux bandits ». Au plus haut niveau, l'affaire secoue l'Etat : le président Demirel a convoqué le chef d'état-major et le premier ministre le jeudi 2 mai.

Pendant ce temps, la place de Taksim a été « protégée » efficacement par les forces de l'ordre. Le matin, on a seulement autorisé un dépôt de gerbe. Plus tard, des représentants de partis de gauche se rassemblent devant le consulat de France et tentent de se rendre à l'entrée de la rue Kazanci, pour commémorer 1977. La police les en empêche, ils veulent passer outre. Coups de matraques, pourparlers, et finalement, ils sont autorisés à aller sur les lieux du drame, mais en silence.

Les obsèques de Hasan Albayrak

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Le 2 mai se déroulent les obsèques de Hasan Albayrak, l'un des manifestants tués la veille. C'était un jeune homme de 19 ans, qui habitait à Tuzla. La cérémonie et ses préparatifs sont révélateurs des tensions qui prévalent pendant ces quelques jours, et des peurs qui traversent la société. Sur une photographie publiée par Yeni Yüzyil (Canan Asik), le cercueil, au premier plan, est entouré de l'imam et d'un groupe restreint de proches du défunt. Et tout autour, des cordons de gendarmes en tenue de combat, tournés vers l'extérieur du cimetière. L'imam est sunnite, et pourtant le jeune homme était alevi.

Le jour des obsèques, la famille, les proches du défunt et les gens de son quartier se rendent en cortège vers le cimetière. Les jeunes clament des slogans, et les proches de Hasan, à plusieurs reprises, doivent leur demander de se taire. Le quartier est sous haute surveillance, encerclé par les forces d'intervention rapide (çevik kuvvet) et leurs véhicules blindés. Le cimetière lui-même est sous contrôle de la gendarmerie. Environ mille personnes du quartier arrivent en clamant : « Vive la fraternité des hommes ! », « La dignité humaine vaincra la torture ! », « Les martyrs de la révolution sont immortels ! », « Le premier mai est rouge, il le restera ! », « L'assassin de Hasan, c'est l'Etat fasciste ! ». La foule se tait en approchant des gendarmes, et entre dans le cimetière en silence pour la brève cérémonie de rite sunnite, qui augmente la colère des jeunes, qui d'ailleurs sont tenus à l'écart.

En fait, c'est le dede de la cemevi du quartier qui a renoncé à procéder à des obsèques selon le rite alevi 5. Ayant subi des pressions, il a préféré confier la cérémonie à l'imam sunnite, craignant « un nouveau Gazi », c'est-à-dire une réédition des événements survenus dans le quartier de Gaziosmanpasa, à Istanbul, en mars 1995 (17 morts) 6. Ainsi, pour les jeunes du quartier, à la colère de l'assassinat de Hasan s'ajoutait cette humiliation, ce déni d'identité : l'impossibilité de s'affirmer en tant qu'alevi.

On est frappé par la force des souvenirs qui hantent la mémoire des Turcs à l'occasion de ce premier mai 1996 : les drames de 1977, et du 15 mars 1995. Les mémoires des événements violents s'empilent dans la société, interagissent entre eux, le passé agit fortement sur le présent. On ne peut gommer les journées sanglantes du passé proche, dont le souvenir est transmis aux plus jeunes, et l'on a vu en 2009, lors de la première manifestation autorisée à Taksim, que la commémoration de 1977 était l'un des moments de grande émotion de cette journée.

Le premier mai 1996, qui a mal tourné, aurait pu évoluer rapidement vers un drame comparable à 1977. Il y a eu des mouvements de foule, notamment vers les quais, une fuite vers l'extérieur et les vapur – issue qui a été bloquée assez vite, le trafic des vapur ayant été interrompu. Mais fort heureusement on a échappé ce jour-là à la panique générale. Cette journée, qui aurait dû être une fête magnifique, reste une des nombreuses taches noires dans le calendrier turc, avec trois morts, 92 blessés, 327 arrestations, et un quartier saccagé. Ce fut une sorte de réplique de 1977, à tel point que, lors des vingtième et trentième anniversaires de l'événement, on était très inquiet.

Quant aux obsèques sous tension de Hasan Albayrak, elles illustrent une autre crainte qui se superposait à la première. Les événements de Gaziosmanpasa avaient secoué la Turquie un an plus tôt, et l'on comprend à la fois la colère des jeunes de Tuzla, et la crainte des plus anciens. Mais la manière dont la cérémonie s'est déroulée ne pouvait que renforcer la colère des alevi de Turquie.

 

Par la suite, et dans les toutes dernières années, les choses ont évolué dans le bon sens. En 2007 encore, le 30e anniversaire de 1977 a donné lieu à de violents affrontements. Mais en avril 2009, le premier mai a enfin été déclaré fête officielle fériée. Ainsi, pour la première fois depuis plus de trente ans, un immense défilé a pu converger vers la place de Taksim le 1er mai 2009 ; une partie seulement a été autorisée à pénétrer sur la place, mais un important rassemblement a pu se faire en haut de la rue Kazanci. Ce fut un moment de grande émotion.

Enfin, le premier mai 2010 fut un jour historique, puisque, cette fois, la place de Taksim est redevenue le lieu de célébration de la fête des travailleurs ; 200 000 personnes se sont retrouvées, légalement et sans drame, au cœur d'Istanbul. L'opiniâtreté des syndicalistes et démocrates turcs a payé, et la mémoire des victimes de 1977 a été prise en mains par une nouvelle génération.

 

Article suivant : Mai 1968, mai 1998

 

[note du 2 mai 2013]: En 2013, à Istanbul, ce furent à nouveau les canons à eau, les gaz lacrymogènes, les tirs tendus et les violences policières. Voir sur yollar.blog: 

http://yollar.blog.lemonde.fr/2013/05/02/premier-mai-2013-a-taksim-cest-reparti-avec-les-vieilles-habitudes/#comment-1161

Sur le mouvement de mai-juin 2013, voir la rubrique Les arbres de Taksim

Sur les enjeux politiques autour de la place de Taksim en 1996-1996, avec notamment le projet de mosquée, voir Esquisse n°41 - Islamiser l'espace : Taksim et Bodrum, deux essais avortés (1996-1997)

 

Notes : 

1Devrimci İşçi Sendikalari Konfederasyonu – Confédération révolutionnaire des syndicats de travailleurs.

2Zaman avait rappelé cette époque sur une page entière intitulée « Sisli yillar: 1970-1980 », le 3 mai 1996 (série sur les mouvements ouvriers de Turquie et du monde due à Hakan Ince).

3Cumhuriyet, 1 mai 1997; Gazete Pazar, 26 avril 1998 ; ainsi que la série de Cem Ulutas dans Cumhuriyet, 28-30 avril 1997, : « Dünyada bayram, bizde katliam ».

4Depuis 1995, les mères de disparus manifestaient chaque samedi devant le lycée de Galatasaray.

5Le dede est un « ancien » dans une société alevi, dépositaire de la culture et du savoir religieux. La cemevi est à la fois lieu cultuel et culturel dans un quartier alevi. Cf. Elise Massicard, L'autre Turquie. Le mouvement aléviste et ses territoires, Paris, PUF, 2005.

6 Sur le quartier Gazi, lire l'article de Hakan Yücel, « Les jeunes alévis du quartier de Gazi (Istanbul) et les associations de hemsehri: identifications croisées », European Journal of Turkish Studies, 2/2005, mis en ligne en 2009: http://ejts.revues.org/index406.html.

 

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Nat 03/05/2011


Votre article est particulièrement intéressant et complet et je découvre au passage votre site dont d'autres sujets me "parlent". Merci pour cette découverte.


Bayram 11/05/2011


Je suis né en 1967. Le mois et le jour je ne le connais pas. Avec mes parents, nous vivions à Askale, dans l'est de la Turquie près Erzurum. Pas loin d'Askale, sur la route d'Erzican il y avait une
mine. Mes deux oncles y travaillaient en plus de leur travail dans les champs. Il y a eu une grève, je crois que c'était en 1976. Et les grevistes avaient découvert un nouveau syndicat, c'était le
DISK.La grève a durée jusqu'au coup d'état militaire. (Je suis parti pour la France en 1978). L'autre syndicat était le TURK-IS. Je me souviens que une petite partie des mineurs croyaient que
TURK-IS c'était TURKES (Alpaslan TURKES, le chef des loups gris). Ils ont lutté pendant trois ans sans rien obtenir. A l'époque, le CHP soutenait ardemment ces grévistes. Quand il y a eu le coup
d'Etat, ils ont été viré.Et c'est pendant cette période que j'ai entendu parler pour la première fois de Kemal Turkler, le dirigeant du DISK. Avec le coup d'Etat presque tous les dirigeants ont été
arrêté et torturé.
Le 1er mai 1977 a marqué tous les esprits même des enfants.

Une chose qui me marque aujourd'hui, avec le recul,c'est les journaux que l'extrême gauche turque distribuait à cette époque. Il y avait des photos de Staline et de Mao dessus avec des commentaires
élogieux.


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