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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 68 - Sivas, 2 juillet 1993 - L'athée Aziz Nesin

Publié par Etienne Copeaux sur 20 Juin 2017, 21:29pm

Catégories : #La Turquie des années 1990

[Cet article fait suite à l'"esquisse" n° 67, "La fabrication de l'ennemi"

Dernière modification : 27 juin 2017]

 

 

 

Le ministère de la culture avait tout récemment fait ériger, devant le Centre culturel, un monument représentant un troubadour (ozan) tenant son luth (baglama ou saz) et flanqué d'un chien Kangal, autre symbole de la ville. Le préfet de Sivas, Ahmet Karabilgin, un kémaliste nouvellement nommé, avait autorisé la venue d'Aziz Nesin dans la ville. Tout allait bien.

Le festival attirait un public nombreux, principalement d'Alévis, venus de tout le pays. Beaucoup de jeunes, membres des associations alévies culturelles locales « Pir Sultan Abdal Dernekleri » (PSAD), étaient venus en groupe pour rencontrer des écrivains, des chanteurs renommés, assister à des spectacles, participer aux rondes rituelles semah, extrêmement critiquées par l'islam sunnite car mixtes. Bref, ces jeunes et moins jeunes voulaient se retrouver, connaître eux aussi la joie de faire masse et de célébrer ensemble leur culture, comme on le fait également chaque 18 août à Hacıbektas-ı Veli.

Le Festival commence, le jeudi 1er juillet vers 16 heures, par les traditionnels dépôts de gerbe au monument d'Atatürk, et l'inauguration du nouveau monument. Le programme se déroule ensuite sans trouble apparent. Toutefois, selon le témoignage de l'écrivaine Lütfiye Aydın, « les filles se faisaient embêter, surtout celles qui étaient en short». Avec le recul des années, des témoins rapportent de petits incidents auxquelq on n'avait pas prêté attention sur le moment : des questions aggressives à Aziz Nesin, des reproches à ceux qui tiennent des stands de livres ou de cassettes d'auteurs «scandaleux» (serefsiz) comme le chanteur Ruhi Su...

 

Une des très rares photos de ce monument qui n'a existé que 24 heures, extraite d'un article de Murtaza Demir, "Pir Sultan’ı, Aşık Veysel, Uğur Mumcu, Hrant, Aziz Nesin, Ape Musa’yı da, bizi de istemiyorlar!" habersol.org, 19 mars 2012

Une des très rares photos de ce monument qui n'a existé que 24 heures, extraite d'un article de Murtaza Demir, "Pir Sultan’ı, Aşık Veysel, Uğur Mumcu, Hrant, Aziz Nesin, Ape Musa’yı da, bizi de istemiyorlar!" habersol.org, 19 mars 2012

Un tract distribué les jours précédents, en ville et dans les mosquées, s'en prend à l' « l'athée Aziz Nesin », traducteur des Versets sataniques, et à « ces gens amis du démon ». « C'est le moment, est-il écrit, de remettre l'islam à sa place ». Les milieux islamistes radicaux, appuyés par les ultra-nationalistes, en appellent à l'accomplissement de la charia, « qui mettra fin à l'oppression » : « Sivas sera le tombeau d'Aziz ! ». Le préfet est désigné lui aussi, car « il a autorisé Aziz Nesin à se promener dans Sivas en insultant les musulmans ». Cela n'inquiète pas vraiment les organisateurs, ni les invités, du moins le premier jour. Quant aux autorités municipales, préfectorales, sécuritaires, elles font preuve d'une irresponsabilité inquiétante.

Car, quinze ans plus tôt, le 3 septembre 1978, un pogrom anti-Alévi avait déjà provoqué la mort de cinq personnes, et fait plus de cinquante blessés.

 

La première page du quotidien de gauche Aydınlık, 26 mai 1993, annonçant le début de la publication des Versets sataniques de Slaman Rushdie

La première page du quotidien de gauche Aydınlık, 26 mai 1993, annonçant le début de la publication des Versets sataniques de Slaman Rushdie

Le 1er juillet, la conférence d'Aziz Nesin

 

Le moment décisif de la première journée du festival est une conférence d'Aziz Nesin, donnée au Centre culturel, devant une salle bondée et, au premier rang, le maire (Refah) Temel Karamollaoglu, le préfet et les officiels. Dans son intervention pleine d'humour, fréquemment applaudie, Aziz Nesin commence par jouer avec les mots. D'une part le mot « Abdal », dont l'étymologie est incertaine selon l'écrivain ; c'est un titre accordé aux derviches gyrovagues et entre autres à Pir Sultan ; d'autre part le mot « aptal », qui, en turc, signifie « ignorant ». L'écrivain glisse alors une plaisanterie sur les Turcs ignorants qui seraient « 60  % » de la population. C'est un dérapage inutile par rapport au fil de sa conférence. Que veut-il signifier par cette remarque qui lui vaut beaucoup d'applaudissements ? Fait-il allusion aux résultats des dernières élections générales, en octobre 1991, qui ont donné plus de 60  % des suffrages à trois partis conservateurs ou réactionnaires, le DYP (27  %, 178 députés), l'ANAP (24  %, 115 députés) et l'islamiste Refah surtout (16  %, 62 députés), qui connaît là son premier grand succès ?

Après cette saillie, l'écrivain consacre son intervention à l'alévisme, en s'en tenant à distance, jusqu'à qualifier de semi-légendaire l'existence de Pir Sultan, et de « propagande » alévie les poèmes transmis par les ozan. Distance qui ne l'empêche pas de dénoncer la mise à l'écart systématique de l'alévisme dans tout le discours d'Etat, notamment dans l'enseignement, et la présentation systématique de l'islam sunnite comme seule vérité. Aziz Nesin conclut : « Nous avons pu voir à Kahramanmaras qu'un tel enseignement peut être mortel ». Là en effet 111 Alévis ont été massacrés chez eux en décembre 1978.

En théorie, depuis 1928, il n'y a pas de religion officielle en Turquie. Mais il serait risqué pour un citoyen turc de se dire athée en public ou à la télévision. D'ailleurs, durant les années 1990, les dirigeants, même de gauche modérée, ainsi que les généraux de cet Etat prétendument laïque se faisaient volontiers représenter dans les médias en attitude de prière, pour amadouer l'opinion publique et démontrer aux « musulmans » que laïcité n'est pas athéisme (voir mes "esquisses" n° 20 et 21).

Aziz Nesin durant sa conférence (capture d'écran)

Aziz Nesin durant sa conférence (capture d'écran)

Aziz Nesin est l'un des rares personnages de premier plan qui proclame son athéisme. « Je n'ai pas de religion et je suis contre les croyances religieuses », affirme-t-il au cours de sa conférence : « … je respecte tous les croyants, mais j'ai un peu plus de respect pour l'alévisme et je vais vous expliquer pourquoi. (…) Les Turcs ont turquifié l'islam, les Alévis ont adapté le chiisme à la Turquie. Je ne dis pas qu'ils l'ont turquifié, car il y a des Alévis qui ne sont pas turcs, il y a des alévis kurdes. Je crois que leur humanité vient de là, cette adaptation à la Turquie ». Par « Turquie », Aziz Nesin entend « Anatolie », mais chacun le comprend. Il précise alors la raison de son « respect » pour les Alévis par une phrase qui n'est pas flatteuse pour les sunnites, car elle remet en question la conception nationale de l'islam turc : « Vous savez bien que je n'accorde aucune importance aux questions de race, mais les Turcs les plus authentiques, ce sont [les Alévis], car leurs coutumes font vivre les vraies coutumes turques, ce sont eux qui les maintiennent en vie ». C'est un propos dangereux dans cette Turquie provinciale, nationaliste et bigote où l'on considère que c'est l'islam sunnite qui donne toute sa force à la nation turque. Déclarer que les plus authentiquement turcs sont des hétérodoxes honnis par les pouvoirs pendant des siècles est un blasphème à la fois religieux et politique.

Avant de conclure, l'écrivain réitère l'affirmation de son incroyance assortie de propos qui certes ont plu à son public, mais ne pouvaient être admis par la majorité des citoyens de Sivas : « Je ne suis pas musulman, bien qu'il y ait de belles paroles dans le coran ; mais le coran a vieilli ». A nouveau, ensuite, il revient à sa critique des Alévis dont la culture ne conviendrait plus au pays, une critique qu'il étend en fin de compte à toute la Turquie. Car le caractère conventionnel, répétitif, de la pratique du saz, en particulier par les jeunes Alévis, lui fait penser à l'architecture contemporaine des mosquées : on copie l'époque ottomane. « Dans un futur lointain, si des archéologues découvrent les ruines de Kocatepe [la grande mosquée d'Ankara inaugurée en 1987], ils diront : 'Mon Dieu ! Ils ont fait de mauvaises copies de la Süleymaniye, est-ce que ces Turcs étaient capables de progrès ?' ». L'écrivain appelle donc à « moderniser, adapter, avancer dans la création poétique et musicale ; c'est un travail difficile, mais la Turquie se doit de réaliser des choses difficiles... ce qu'elle n'a pas fait jusqu'à présent ».

En résumé, Aziz Nesin termine : « Pir Sultan Abdal n'est pas seulement une personne, c'est le symbole de la majorité du peuple turc (…) mais nous sommes dans l'obligation de renouveler son enseignement philosophique. Sinon il se pourrait qu'au lieu de 60  %, nous soyons bientôt 90  % d'ignorants ».

Ainsi, Aziz Nesin se rend coupable de plusieurs « crimes » : se proclamer « sans religion » ; considérer les Alévis comme les plus authentiquement turcs ; et exprimer ce qu'on pourrait interpréter comme un mépris pour la majorité silencieuse de la Turquie.

La suite de la première journée se déroule normalement : un panel sur la poésie des troubadours, de Pir Sultan à nos jours, avec la participation d'Asım Bezirci, Aydın Çabukçu, Öner Yagcı; une exposition des caricatures d'Asaf Koçak à l'ancienne médersa Buruciye, et le soir un concert très suivi.

 

 

Le 2 juillet, l'interview

 

Le lendemain vendredi est jour de signature pour les écrivains invités, dans la cour de la médersa historique. Aziz Nesin, Metin Altıok, Asım Bezirci, Ugur Kaynar, Behçet Aysan sont là. Les visiteurs sont nombreux, surtout alévis, beaucoup de jeunes. Parmi eux, une étudiante hollandaise pose aux côtés du chanteur Muhlis Akarsu et du caricaturiste Asaf Koçak, qui dresse son portrait.

Le quotidien local Hakikat n'a pas apprécié la conférence d'Aziz Nesin. Ce vendredi, sa manchette de première page profère : « Ils ont vendu des escargots dans le quartier musulman (Müslüman Mahallesinde Salyangoz sattılar) ». C'est un proverbe qui exprime la maladresse et la balourdise dont peut faire preuve un étranger qui ne connaît pas les us du pays qu'il visite : Aziz Nesin et ses compagnons se comportent comme des étrangers, de façon inconvenante voire insultante pour la population locale.

La première page du quotidien local Hakikat, 2 juillet 1993: "Ils ont vendu des escargots dans le quartier musulman"

La première page du quotidien local Hakikat, 2 juillet 1993: "Ils ont vendu des escargots dans le quartier musulman"

A midi, un reporter et un caméraman de l'agence Ihlas (groupe propriétaire du quotidien réactionnaire Türkiye et de la chaîne TGRT) se rendent sur les stands de librairie et interrogent Aziz Nesin. L'écrivain est en train de signer ses livres, assis à une table, entouré d'un public serré, debout. Il est en position d'infériorité. Le reporter, la caméra le regardent de haut. Le reporter va l'obliger, en présence d'un public cette fois en partie hostile, à se justifier de ses propos de la veille.

Le journaliste – Vous êtes venu participer au Festival Pir Sultan Abdal, vous avez prononcé une conférence au Centre culturel. Vous avez dit des choses intéressantes comme « Je suis sans religion ». Evidemment, pas mal d'entre nous, dans la communauté musulmane surtout, ressentent un malaise.
Aziz Nesin – Eh, pourquoi ? Les musulmans... est-ce que je suis obligé...
Le journaliste – Non, bien sûr ce n'est pas cela...
Aziz Nesin – Qu'est-ce qui peut bien provoquer un malaise ? Moi je ne me sens pas mal à l'aise à cause des musulmans ; en quoi est-ce que je les dérange ?
Le journaliste - Ils vous reprochent surtout d'avoir traduit les Versets sataniques de Rushdie.
Aziz Nesin - Il faut que les musulmans s'y habituent... qu'ils ne soient pas troublés par ce que je fais. On n'est pas obligé d'être musulman, mais je suis respectueux, très respectueux d'ailleurs, car je viens d'une famille musulmane. C'est leur problème. Moi, je ne suis pas du côté de l'islam ou des mouvements islamistes. Ça me regarde.
Le journaliste lui montre un tract anonyme distribué le matin, « au nom des musulmans », et qui attaque Aziz Nesin.
Le journaliste - « Ils disent que vous les avez provoqués.
AN - Et alors ? On n'attaque pas les gens parce qu'ils vous provoquent. Une provocation entraîne une réaction. Un homme civilisé le fait par écrit, en paroles, il s'explique. Mais sans agresser, sans frapper, sans tuer.
Le journaliste - Si vous voulez on peut en discuter...
AN - Bien sûr ! D'ailleurs, Aydınlık [quotidien de gauche à l'époque] a ouvert le débat et des musulmans, des intellectuels musulmans ont participé, ils ont répondu (…) mais aucun livre ne doit être interdit. Dans la Turquie laïque ce n'est pas possible, les musulmans qui se sentent offensés peuvent répliquer...
Le journaliste - Oui mais tout le monde ne lit pas Aydınlık qui ne tire qu'à 13-15000 exemplaires...
Aziz Nesin - Ce n'est pas un petit tirage !
Aziz Nesin critique alors la presse musulmane, « mensongère » et montre le gros titre de Hakikat :
AN - En réalité ce sont eux qui font de la provocation. Ils vont frapper, ils vont frapper, au nom de l'islam, et ensuite ils lèveront les yeux au ciel !
Le journaliste - Oui, Sivas est devenue cosmopolite et donc c'est un endroit sensible. On se souvient de 1978 [le pogrom du 3 septembre], des souvenirs inquiétants...
AN - On ne peut pas dire 'cosmopolite'. Istanbul, oui, c'est une mosaïque. D'ailleurs on doit respecter toute mosaïque.
Le journaliste - Mais Rushdie a insulté notre Prophète, est-ce que cela peut être une base de débat ?
AN – Oui, c'est possible. Je ne le proposerais pas mais je suis contre les interdictions.
Le journaliste - Il y a des versets [du coran] à ce propos, Monsieur.
AN - Bien sûr ; chaque camp a ses versets. Moi je ne suis pas pour m'attaquer une famille de prophète ni à n'importe quelle famille humaine. Ça ne se fait pas. Je ne suis pas partisan d'attaquer quelqu'un qui s'est prétendument insurgé [contre une idée], encore moins de tuer pour cette raison.
 
[Aziz Nesin précise à nouveau qu'il n'est pas croyant]
 
Le journaliste - On peut ne pas être croyant, mais bien sûr cela peut incommoder les musulmans.
AN – Etre incommodé, ça ne veut pas dire qu'il faut appeler à tuer, mon ami.
Le journaliste - Evidemment, l'idée de tuer n'est pas défendable.
AN – En revanche on a le droit de manifester, eh bien, qu'ils manifestent !
(…)
AN - Si on tue Aziz Nesin, un autre Aziz Nesin viendra, un autre Ahmet, un autre Mehmet viendront. L'homme a un cerveau, il réfléchit, on ne peut pas être contre la pensée. On peut penser contre, on peut s'opposer. (...) Il faut être tolérant. Si on se met à égorger, la Turquie ne s'en sortira pas : aucune pensée n'en sortira, aucun progrès.
Aziz Nesin lors de son interview par la TGRT, le 2 juillet 1993

Aziz Nesin lors de son interview par la TGRT, le 2 juillet 1993

L'écrivain défend alors la tolérance et dit que l'alévisme en est le meilleur exemple. Le journaliste lui reproche ses propos sur la relation entre alévisme et turcité.
 
Aziz Nesin - Oui l'alévisme c'est le chiisme turquifié, c'est-à-dire civilisé. Dans le chiisme il n'y a aucune tolérance, alors que l'alévisme est tolérant.
Le journaliste - Est ce que vous avez lu leur interprétation du coran ?
AN - Laquelle ? Il y a combien d'interprétations du coran !?
 
Le journaliste lui cite des interprétations :
 
AN - Je n'ai pas lu, j'en ai lu d'autres. (…) J'ai lu beaucoup d'interprétations du coran, et le coran lui-même, tant de fois. Mais j'ai trouvé ma propre voie.
Le journaliste - Vous avez dit, au Centre culturel, que le coran avait vieilli.
AN - Il n'existe aucune parole, quelle qu'elle soit, qui puisse conserver sa vérité au bout de mille ans...
Le journaliste - Mais c'est la parole de Dieu !
AN - Dieu, c'est votre dieu, ce n'est pas mon dieu ! (…) Je le répète, il n'y a pas de parole, de philosophie nulle part dans le monde qui ne perde sa valeur [avec le temps]. La plus belle parole, la plus grande parole, c'est celle de Mustafa Kemal... (…) Je ne crois pas à cette parole de Dieu. Parce que pour y croire il faudrait que je perde mon intelligence.
Une personne dans l'assistance - Pourquoi ? Pourquoi ne respectez-vous pas les idées des humains ?
AN - Je les respecte ; mais je veux qu'on me respecte aussi ! Notre ami, là, ne me respecte pas, moi je le respecte. Je vous exprime mes pensées ; elles sont justes, elles sont fausses, tu ne les admets pas, eh bien, exprime tes idées, je ne vais pas m'y opposer...
Le journaliste – Merci...

Aziz Nesin s'exprimait la veille en un milieu qui lui était acquis, dans une salle fermée, au sein d'une petite sphère temporairement laïque, le Centre culturel, isolée dans une ville hostile, où les Alévis sont minoritaires. Il était accueilli par une longue salve d'applaudissement, parlait d'une tribune à un public favorable voire admiratif. L'orateur et son public étaient en phase, en état de connivence.

Sorti de cette petite sphère, Aziz Nesin et les autres invités sont replongés dans un milieu non laïque, sunnite et réactionnaire, anti-kémaliste, et qui le considère comme la figure de l'ennemi. Les conditions de l'interview sont dures pour l'écrivain ; visiblement l'entretien n'a pas été prévu. Aziz Nesin, homme âgé, de petite taille, est assis entouré par l'assistance debout qui l'entoure ; l'exemplaire de Hakikat est sur sa table, il a vu les réactions hostiles de la presse locale.

Comme un boxeur poussé dans les cordes, il ne peut choisir à cet instant une attitude conciliatrice et réaffirme ses convictions à plusieurs reprises. Harcelé par le journaliste qui le ramène sans cesse sur son propre terrain, la religion, le prophète, les versets du coran, Aziz Nesin s'enferre et son ton devient de plus en plus agacé et impatient. Il cherche à reprendre pied en opposant la parole de Mustafa Kemal à celle du coran, qui est celle de Dieu pour son interlocuteur. Maladresse supplémentaire. Mais pouvait-il réagir autrement ? Il n'aurait simplement pas dû accepter l'interview, ou imposer ses conditions.

En prévision d'une réaction violente, la préfecture avait accordé deux gardes du corps à l'écrivain. C'est sous leur protection qu'il se rend en son hôtel, le Madımak, où sont également hébergés la plupart des invités. Ni Aziz Nesin, ni les autres festivaliers, ni les autorités ne pouvaient imaginer l'émeute qui allait suivre et provoquer la mort de 37 personnes.

 

Avant de détailler le déroulement de la journée du 2 juillet, il est utile de rapprocher les propos d'Aziz Nesin avec les réactions de la presse conformiste et de la classe politique après le drame.

Les réactions de Milliyet sont caractéristiques. C'est un quotidien qui accomplit tous ses devoirs envers le kémalisme, et qui, comme Hürriyet ou Sabah, consacre toute sa une à la gloire d'Atatürk lors de chacune des cinq célébrations nationales annuelles, multipliant les portraits, les citations du Guide, les comptes rendus des cérémonies officielles, la participation fervente de la population.

« Des milliers de personnes en révolte », « Révolte sanglante » sont les manchettes de Milliyet le 3 juillet. En première page figurent également le texte de la conférence d'Aziz Nesin, les réactions du ministre de l'intérieur, Rahmet Gazioglu, et de la première ministre Tansu Çiller, qui estiment que l'écrivain s'est rendu coupable de provocation. Toute la première page fournit au lecteur des éléments d'accusation contre Aziz Nesin. Le journal garde la même posture le lendemain en titrant : « Grosse provocation, pas de mesures de précaution » tout en précisant tout de même le rôle d' « agitateurs sectaires » (mezhep kıskırtçılar). Dans Hürriyet, c'est encore plus explicite : « A Sivas, révolte contre Aziz Nesin ».

Ainsi il y aurait d'un côté « la provocation » et de l'autre « la révolte ». Ces mots ne sont pas neutres. Le premier est connoté négativement, le second positivement. On se révolte contre une oppression, une injustice, un régime illégitime. Les titres pourraient être ceux d'un journal islamiste. Même si le contenu des articles est moins ambigu, les manchettes expriment le climat qui prévaut en Turquie : celui qui traduit un ouvrage considéré comme anti-musulman, celui qui se proclame publiquement athée n'est pas dans son bon droit, et s'il a des ennuis, il l'a peut-être bien cherché.

Dès le lendemain de l'émeute et son issue dramatique, c'est donc Aziz Nesin qui est déclaré fautif. Les grands médias se mettent au diapason de la droite modérée. Le 5 juillet, par exemple, Milliyet cite sans critique ni analyse le député ANAP de Denizli, Muzaffer Arıcı, qui déclare que « le principal responsable est Aziz Nesin », car « il est honteux de se proclamer athée dans un pays à 99  % musulman ». A l'extrême-droite, Muhsin Yazıcıoglu, président du BBP, va plus loin, et demande l'inculpation d'Aziz Nesin pour provocation, en vertu de l'article 149/2 de la constitution (Milliyet, 5 juillet).

Quelques propos de commentateurs, dans la presse conformiste du 4 juillet, sont révélatrices de ce climat. Pour Altan Öymen (Milliyet), « Il est certain que les propos d'Aziz Nesin, depuis longtemps, ne pouvaient être bien accueillis par une grande majorité d'entre nous », reconnaissant ainsi l'étendue du malaise. Yalçın Dogan, dans le même numéro, estime qu' « avant toute chose, il fallait dire 'stop' à Aziz Nesin ». Pour Cengiz Çandar (Sabah), tout en reconnaissant que les événements sont dus aussi à des agitateurs et à l'incapacité de l'Etat, « c'est Aziz Nesin qui avec ses provocations a appuyé sur le détonateur ». Pour Fehmi Koru (Zaman), « Aziz Nesin, qui a signé de nombreux ouvrages comiques, est cette fois le héros d'une tragédie. Si trente-cinq personnes sont mortes dans l'incendie et de nombreuses autres blessées, c'est essentiellement à cause de ses provocations au Centre culturel ».

Le verdict est clair : les médias reconnaissent la responsabilité de ceux qui appelaient au meurtre, mais le premier responsable serait Aziz Nesin. Pour Ertugrul Özkök, rédacteur en chef de Hürriyet, connu pour son conformisme, « Nous sommes dans l'obligation de réfléchir à cela : ce qui est arrivé à Sivas provient de ce que, sous couvert de 'liberté d'expression', des personnes se permettent des provocations, et un comportement qui serait réprouvé même dans les démocraties les plus développées ».

Provoquer, c'est « Exciter quelqu'un, le pousser, par un défi lancé ou par des outrances d'attitude ou de langage, à une action souvent violente et appelant elle-même une riposte » (Trésor de la langue française). La personne ou le groupe provoqué peut s'estimer victime, et considérer sa réaction comme justifiée, la provocation étant une excuse. Le niveau de la provocation est généralement calculé pour mettre l'adversaire hors de ses gonds, lui faire perdre sa maîtrise de lui-même de sorte qu'il réagisse immédiatement. La perte de sang-froid et l'immédiateté de la réponse sont essentielles dans cette notion. Mais si le laps de temps écoulé entre la provocation et la réaction peut être évalué précisément, qu'en est-il du sang-froid, du contrôle de soi, qui varient en fonction des personnes et des circonstances ? Ces éléments subjectifs non mesurables ont exclu du droit, dans certains pays comme la France, « l'excuse de provocation », même si elle peut être plaidée comme circonstance atténuante. L'idéal serait que chacun reste maître de lui-même et, face à une provocation, se contente d'un haussement d'épaule...

Pour le droit turc (art. 51 de l'ancien code pénal, art. 29 du code de 2004), la « provocation injustifiée » (haksız tahrik) atténue le délit ou le crime perpétré par une personne qui s'est sentie offensée. Si l'excuse de provocation est retenue, la peine peut être allégée d'un tiers. Dans une affaire de « blasphème » que j'ai étudiée précédemment (voir l'"esquisse" n°32) le tribunal a reconnu le coupable d'un meurtre victime d'une « provocation légère » (un prétendu blasphème), l'avocat ayant invoqué la foi religieuse de son client et son éducation morale rigoureuse pour rendre plus crédible la « provocation ».

Entre « la provocation » (les propos d'Aziz Nesin, tenus au plus tard le 2 juillet à midi à la chaîne TGRT) et l'acte meurtrier (la mise à feu de l'hôtel, vers 20 heures) s'écoulent huit heures. Entre ces deux moments, à plusieurs reprises, l'autorité municipale elle-même a appelé au calme et à la dispersion, la police et la gendarmerie n'ont fait montre d'aucune violence qui aurait pu être qualifiée de « provocation policière », bien au contraire. Depuis midi, plus aucune parole n'a été proférée, plus aucun acte commis, qui aurait pu être considéré comme une nouvelle « provocation » par les émeutiers. Quels que soient les propos d'Aziz Nesin, quelle que soit la manière dont ils aient été reçus par des personnes à la fois croyantes et susceptibles, la provocation ne peut être invoquée pour excuser même partiellement ce qui s'est passé.

Le 2 juillet, il n'y a pas eu réaction à une provocation, mais bien régression de la conscience des participants, « soumis à la force magique des mots ». A plusieurs reprises, ils étaient sur le point de se disperser mais ils ont été manipulés par des agitateurs connaissant parfaitement les ressorts de l'émotion en politique, et les éléments de discours sur lesquels on crée la « phase » entre un orateur et son auditoire.

Pourtant, les médias conformistes ont stigmatisé Aziz Nesin : il n'aurait pas dû. En poussant un peu plus loin, il l'aurait bien cherché. Plus loin encore : il est responsable de la mort de 37 personnes.

Le climat politico-culturel en Turquie, en 1993 comme aujourd'hui, fait que ni la laïcité ni la liberté de croyance ne vont de soi. Certes, elles sont garanties (jusqu'à présent) par la constitution et par la loi, mais à force de réduire la richesse culturelle et religieuse du pays par des violences non suivies de désaveu et de proclamer fièrement que la Turquie est « à 99  % musulmane », on en produit le corollaire : celui qui ne se dit pas musulman n'est pas dans la normalité, il ne fait pas partie de la collectivité du « nous », c'est un étranger. Il doit se taire et s'il parle, il provoque, il heurte la sensibilité du collectif et, à la limite, il doit mourir.

C'est un climat d'intimidation qui pousse à l'auto-censure toute personne ne se trouvant pas en sûreté dans un milieu laïque, de gauche, intellectuel ou kémaliste. C'est une chape de plomb sur la Turquie profonde.

 

Portrait d'Aziz Nesin par Bedri Koraman, publié par Milliyet le lendemain de son décès, le 7 juillet 1995

Portrait d'Aziz Nesin par Bedri Koraman, publié par Milliyet le lendemain de son décès, le 7 juillet 1995

Aziz Nesin est sorti vivant de l'hôtel incendié, sous les huées, les menaces de mort, les coups. Deux ans plus tard, le 6 juillet 1995, à l'âge de 80 ans, il meurt d'une crise cardiaque. La presse, alors, est unanime. Il n'est plus question de stigmatiser un provocateur : c'est un grand écrivain qui s'éteint. Ercüment Isleyen, dans un commentaire du 7 juillet 1995 dans Milliyet, emploie enfin le mot idoine pour désigner ce qui survint deux ans plus tôt en écrivant : « Son discours a servi de prétexte aux provocateurs ». Prétexte et non provocation : justice est rendue. Un an après la mort de l'écrivain, Nilgün Cerrahoglu interviewait son fils Ali (Milliyet, 7 juillet 1996). « Mon père, dit-il, a durement vécu les critiques. Le pire est qu'on l'ait traité de provocateur, que des intellectuels même lui aient dit qu'il n'aurait pas dû y aller. C'est Sivas qui a tué mon père. On n'a pas compris ce qu'il voulait dire par '60% des Turcs sont des gogos' [enayi]. Finalement on l'a compris. Les réactions ont changé avec le temps. Trop tard. Les commentateurs des journaux l'ont blessé. »

Interrogé sur les événements eux-mêmes, Ali Nesin estime qu'ils étaient organisés. « C'était un coup d'essai pour livrer la Turquie aux partisans de la charia. Maintenant [1996] le Refah est puissant. Ces jours-ci Erbakan va devenir premier ministre. Un jour il sera président de la république. Notre devoir n'est pas de maudire les émeutiers de Sivas mais de les éduquer, de leur ouvrir les yeux ». Evoquant des documentaires réalisés sur le drame, présentés au cours d'un festival, il estime : « Il faut montrer ces documentaires aux gens de Sivas. Ce sera plus efficace que punir ».

 

(L'article suivant fait le récit des événements du 2 juillet jusqu'à sa fin tragique. Cliquer sur ce lien.)

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