Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 54-2 - La caricature d'islamistes, et ses limites

Publié par Etienne Copeaux sur 24 Mars 2015, 09:51am

Catégories : #La Turquie des années 1990

Dans l'article précédent, je voulais simplement rappeler la mémoire d'un caricaturiste turc assassiné avec 36 autres artistes et intellectuels en 1993. Mais il y a, dans plusieurs dessins des artistes qui lui ont rendu hommage, un procédé graphique que je dois souligner pour avancer dans l'analyse. Lorsque les incendiaires de l'hôtel Madımak sont représentés, ils le sont invariablement dans des tenues « islamistes » : vêtus de djellabas, coiffés de turbans, de calottes, ou du couvre-chef propre aux imams (sarık), chaussés des socques qu'on met pour les ablutions, parfois affublés d'un chapelet (tesbih). Voici des détails de ces caricatures :

Esquisse n° 54-2 - La caricature d'islamistes, et ses limitesEsquisse n° 54-2 - La caricature d'islamistes, et ses limitesEsquisse n° 54-2 - La caricature d'islamistes, et ses limites

 

Or, sur les nombreuses photos de la foule des émeutiers visibles sur Internet, on ne peut distinguer que quelques personnes répondant partiellement à ce signalement. L'immense majorité des émeutiers, tous des hommes, sont jeunes, imberbes, et sans caractère particulier sauf lorsqu'ils font de la main le signe du Loup gris (index et auriculaire dressé, majeur et annulaire joints au pouce). Apparemment, la foule est composée tant d'activistes d'extrême-droite  que d'islamistes (index seul dressé, symbole de l'unicité de Dieu).

L'émeute du 3 juillet 1993 à Sivas. Photos extraites du site http://www.ensuperhaber.com/album-p6-aid,434.html#galeri
L'émeute du 3 juillet 1993 à Sivas. Photos extraites du site http://www.ensuperhaber.com/album-p6-aid,434.html#galeri
L'émeute du 3 juillet 1993 à Sivas. Photos extraites du site http://www.ensuperhaber.com/album-p6-aid,434.html#galeri

L'émeute du 3 juillet 1993 à Sivas. Photos extraites du site http://www.ensuperhaber.com/album-p6-aid,434.html#galeri

Les caricaturistes présentés précédemment se sont conformés à un modèle qui préexistait dans la société, et qui s'est encore développé durant l'année d'exercice du pouvoir par la coalition Refahyol. En dehors de cette période, il n'était guère visible dans la réalité, mais chaque apparition, à Istanbul ou Ankara, d'un tel « déguisé » dans un lieu public éloigné des quartiers les plus réactionnaires était une aubaine pour les photographes de presse, et le porteur de djellaba apparaissait presque immanquablement en une des journaux laïcistes. L'image se répandait et les dessinateurs avaient justement besoin d'une cible graphique visible et reconnaissable, identifiable immédiatement par la tenue dite « islamique ». En dotant, en outre, ces barbus de visages aux expressions haineuses, en plaçant dans leurs mains des bidons d'essence ou des torches brûlantes, on obtient la caricature-type de l'islamiste.

On ne peut parler de mensonge graphique, car c'est bien l'islam politique, secondé par l'extrême-droite, qui a tué à Sivas en 1993. La tenue imaginée des émeutiers permet aux dessinateurs un raccourci commode, une lisibilité immédiate, une dénonciation plus efficace par extrapolation d'un modèle plutôt marginal. En France, Plantu, dans Le Monde, a fait le même raccourci chaque fois qu'il plaçait une kalachnikov à l'épaule d'un barbu en djellaba. Le stéréotype est désormais ancré dans les cerveaux, il est un code dont la construction obéit à la règle de la visibilité.

L'importance donnée par les musulmans radicaux à une tenue vestimentaire clivante renforce la tendance. A ce stéréotype du barbu répond celui de la femme habillée en tesettür (convenable, couverte) ; peu importe si la plupart du temps la tenue « islamique » est un simple foulard qui enveloppe la tête. La caricature sera plus efficace si son auteur choisit l'extrême, le drapé noir de la tête aux pieds.

 

Ces choix graphiques ont guidé la caricature turque au cours de la décennie 1990. Les bigots (yobaz), leurs manières, leurs tenues vestimentaires et leurs aspirations politiques, réelles, ou celles qu'on leur prêtait, ont été un thème important du dessin de presse.

De manière générale, l'impertinence était de mise durant ces années à l'encontre du pouvoir politique, et de façon assez dure. La Turquie disposait d'une réserve de caricaturistes et de graphistes de grand talent, qui s'exerçait également par voie d'affiches, comme le rappelle le bel ouvrage de Yılmaz Aysan publié en 2013 par Iletisim sur l'affiche politique de gauche.

Dans la presse quotidienne, la caricature est alors dominée par de grands noms : Turhan Selçuk (décédé en 2010), au style anguleux privilégiant les surfaces en à-plat noires et blanches ; Nuri Kurtcebe qui s'exprimait souvent dans Cumhuriyet en courtes bandes dessinées de quelques cases ; le grand Ali Ulvi Ersoy (décédé en 1998) tout en traits esquissés, qui n'avait pas son pareil pour croquer les célébrités ; Tan Oral au style un peu semblable ; ou encore Sevket Yalaz, au graphisme sculptural, dont j'ai présenté un dessin dans l'article précédent.

Je veux proposer quelques exemples de ces attaques contre l'islam politique, d'autant plus fréquentes et déterminées que la Turquie avait subi des massacres comme celui de Sivas en 1993, et celui de Marache en décembre 1978 (plus de cent morts), ainsi que de nombreux assassinats.

Voici vingt ans, les gouvernements se succédaient rapidement, leur durée de vie excédant rarement une année. Mais la répression, quelle que soit la majorité gouvernementale, était constante et portait surtout sur les éléments du « consensus » requis : l'armée, le kémalisme et Atatürk, la question kurde, le génocide des Arméniens et la question chypriote. Les cibles des caricaturistes peuvent bien être le PKK et son chef, des organisations arméniennes (rarement), les Grecs et la Grèce (mais à ma connaissance pas les Rum vivant en Turquie). Mais aucun des éléments du dogme - c’est-à-dire les options politiques à l'égard des Kurdes, des Arméniens, de Chypre) ne pouvait être remis en cause. Il n'était pas question non plus de caricaturer l'armée, réelle détentrice du pouvoir. Et par-dessus tout, il existait, existe encore, une sacralité absolument intangible, la personne de Mustafa Kemal Atatürk. A ce sacré correspond d'ailleurs une notion de blasphème : en paroles, en actes, en dessin, on n'écrit pas et on ne dessine pas n'importe quoi, on ne fait pas n'importe quoi à proximité d'une image, d'un buste, d'une statue d'Atatürk.

Telles sont les limites fixées par des règles écrites (la constitution, le code pénal) et non écrites. En principe, la censure n'existait pas... mais la liberté d'expression était sévèrement limitée par les bornes évoquées ci-dessus ; on pouvait très bien censurer au nom d'Atatürk, surtout à l'époque qui a précédé le régime de l'AKP, où l'armée et les kémalistes étaient tout-puissants. Ainsi tout ce qui est censé faire de l'ombre à l'héritage d'Atatürk, les « révolutions » kémalistes, et en particulier la laïcité, étaient de facto sujets à la censure. Et lorsque le Refah accédait au pouvoir en juin 1996, Nuri Kurtcebe exprimait en dessin ce que ressentaient tous les partisans de la laïcité et les adversaires du parti Refah : la Turquie, symbolisée par sa forme cartographique, se débarrasse du nouveau premier ministre Necmettin Erbakan accusé de s'interposer entre le pays et Atatürk, figuré comme un soleil sur l'image : Erbakan fait de l'ombre à la Turquie. D'une de ses poches sort une petite femme à l'air benêt : c'est Tansu Çiller, vice-première ministre.

 

Dessin de Nuri Kurtcebe, Cumhuriyet, 28 juillet 1996

Dessin de Nuri Kurtcebe, Cumhuriyet, 28 juillet 1996

Constamment à cette époque, l'image d'Erbakan répond aux stéréotypes invoqués plus haut : comme c'est un islamo-conservateur, il est sans cesse affublé d'au moins un des éléments du stéréotype : calotte, socques, chapelet ; il est vrai que le personnage prêtait le flanc à la caricature car il se faisait volontiers photographier en attitude de prière, coiffé de la calotte. Sur ce dessin, comme la Turquie est représentée par une carte, Erbakan est poussé vers son Orient, vers l'Iran, leur place légitime selon le dessinateur.

Une seconde image due à Ali Ulvi n'est pas flatteuse pour Erbakan. Assis à son bureau, il nous fait face, satisfait du pouvoir. La religion au pouvoir, même dans ce pays musulman, étant vue par les opposants comme un facteur de recul, est symbolisée ici par la bougie qui éclaire le bureau du Premier ministre. Derrière lui, une carte murale illustre la vision du monde que le dessinateur prête au dirigeant islamiste : la Turquie est arrimée au sud-et de la péninsule arabique.

Ali Ulvi, Cumhuriyet, 2 octobre 1996

Ali Ulvi, Cumhuriyet, 2 octobre 1996

L'impertinence envers Erbakan va jusqu'à l'accusation de mégalomanie. Pourtant, on est encore loin du style d'Erdogan. Mais dans le dessin suivant, Ali Ulvi lui prête à Erbakan le dessein de remplacer Atatürk. L'image est subtile, car elle illustre le caractère intouchable du Guide. Erbakan – ici encore coiffé de sa calotte - a laissé le portrait au-dessus de lui. Mais, derrière Atatürk figure à son tour le portrait d'Erbakan : l'image dénonce une intention sacrilège, se placer au-dessus d'Atatürk. Atatürk surveille Erbakan qui à son tour surveille Atatürk : rira bien qui rira le dernier. Ali Ulvi tourne en dérision aussi ce que j'appelle le « portrait connoté », le portrait d'un personnage avec celui d'Atatürk en fond, comme pour le légitimer. Mais la critique d'un versant de l'iconographie médiatique turque est-elle intentionnelle, ou ce dessin résulte-t-il d'un habitus fortement ancré ?

Ali Ulvi, Cumhuriyet, 16 octobre 1996

Ali Ulvi, Cumhuriyet, 16 octobre 1996

Un dessin de Nuri Kurtcebe de février 1996 est plus impertinent encore. Il est vrai qu'Erbakan n'est pas encore premier ministre au moment de sa parution. Est-ce lui, d'ailleurs, qui est représenté ? Ce personnage est en train de conchier la Turquie, et ses excréments sont des têtes d'islamistes barbus vociférants – encore une apparition du stéréotype. L'homme qui se soulage est en costume-cravate, c'est donc au minimum un notable, sinon un homme de pouvoir. Il n'est pas douteux que Nuri Kurtcebe ait voulu représenter un membre du parti Refah car l'homme est chaussé, ici encore, des socques pour ablutions rituelles. Si ce n'est pas Erbakan, ce serait un de ses adjoints, accusé ainsi de « semer » la haine islamiste à travers tout le pays.

Nuri Kurtcebe, Cumhuriyet, 29 février 1996

Nuri Kurtcebe, Cumhuriyet, 29 février 1996

La caricature s'en prend également aux suppôts du Refah, à ses électeurs, du moins ceux qui offrent prise par leur tenue vestimentaire. Car l'électorat du parti islamo-conservateur ne consiste pas seulement, loin s'en faut, en barbus patibulaires et femmes drapées de noir.

A mesure que le temps passe, l'opinion laïciste voit avec horreur ses fêtes nationales, implicitement vouées à la laïcité d'Atatürk, se dérouler sous régime islamiste. Je propose deux exemples correspondant aux deux premières célébrations nationales sous la période Refahyol : la fête de la Victoire (30 août),  et la fête de la République (29 octobre).

Le 31 août, lendemain du 74e anniversaire de la Victoire, Turhan Selçuk croque une vision cauchemardesque de la place de Taksim, lieu du monument de la République (représenté en arrière-plan) emblématique de la laïcité, et haut-lieu des célébrations officielles. Ici, tous les passants sont en tenue « islamique » : femmes en longs drapés noirs ou en fichu de tête, hommes coiffés de turbans, en djellaba, chalvar et babouches. La légende, « 74. yılsız seriat (!) », signifie à peu près « La charia n'en est pas à son 74e anniversaire (!) ». Le point d'exclamation entre parenthèse, partie intégrante de la légende souligne un paradoxe, appelle le destinataire à une lecture critique et dément le propos qu'il indexe. Le procédé est implicite, obéit lui aussi à un code qu'il faut connaître, incite au commentaire ironique et établit un dialogue silencieux et désabusé entre l'auteur et le lecteur : il établit une connivence. Le « (!) » pose en fait implicitement la question « Sommes-nous encore en république ? », en tout cas dans la république voulue par Atatürk, et répond par la négative, tout aussi implicitement.

Turhan Selçuk, Milliyet, 31 août 1996

Turhan Selçuk, Milliyet, 31 août 1996

Le 29 octobre 1996, jour anniversaire de la république, le même point d'exclamation, la même forme de connivence et la même question implicite s'adresse aux lecteurs de Cumhuriyet, le plus nettement kémaliste et laïciste des quotidiens turcs. Nuri Kurtcebe y propose une autre vision cauchemardesque des célébrations. Son dessin imite une photographie de groupe, prise sous la devise qui barre habituellement la une des journaux turcs ce jour-là, « Bonne fête de la république (!) » Sur la « photo », Erbakan paraît en attitude de prière, les mains tournées vers le ciel, l'air sot. Il est entouré de figures caricaturales : à sa droite un barbu aux sourcils froncés, coiffé d'un turban, qui a l'air de défier le « photographe » de son regard ; à sa gauche, un autre barbu drapé de la tête aux pieds, un bâton dans la main : c'est un membre de la secte extrémiste des Aczmendi, qui a beaucoup fait parler d'elle cette année-là. Aux premiers rangs du groupe, une collection de femmes dans les diverses tenues « islamiques » possibles, du simple foulard de tête au drapé noir ; toutes sauf une jeune binoclarde (étudiante ? On pourrait supposer une « idiote utile » du Refah ) ont l'air abattues, dominées par leurs barbus, et détournent leur regard de l' « objectif ». Au dernier rang, à gauche, un homme qui porte la moustache des « Loups gris » d'extrême droite, fait de la main gauche le signe distinctif de cette mouvance associée par le dessinateur à la coalition Refahyol.

Nuri Kurtcebe, Cumhuriyet, 29 octobre 1996

Nuri Kurtcebe, Cumhuriyet, 29 octobre 1996

Après le coup d'Etat « en douceur » du 28 février 1997, la crainte des laïcistes reste vive, jusqu'à la chute du gouvernement Refahyol en juin et même au-delà. Le 11 mai 1997, une immense manifestation est organisée à Sultanahmet par les mouvements islamistes, pour la défense de l'enseignement religieux. Là, les femmes en noir, les hommes en turban, les bannières portant des versets du coran (« des bannières en écriture arabe » comme dit la presse laïciste qui feint d'ignorer de quoi il s'agit), sont effectivement nombreux, à tel point que la police intervient en filtrant ceux qui auraient des tenues par trop écartées de la norme républicaine.

Comme il se doit, l'éducation a joué un grand rôle dans la bataille entre laïcistes et islamistes. Dès avant l'accession du Refah au pouvoir, Turhan Selçuk avait exprimé le « programme » éducatif du Refah, en imitant le logo de l'Education nationale qui est un livre ouvert, superposé d'un flambeau. Selçuk a détourné l'image : le livre ouvert est posé sur un rahle, le lutrin porte-coran traditionnel. Sur les pages ouvertes, on peut lire « Education nationale », mais le flambeau est remplacé par une matraque. La caricature s'intitule « Enseignement unifié » (Ögretim birligi).

A gauche, l'emblème du Ministère de l'Education nationale. A droite, dessin de Turhan Selçuk, Milliyet 12 mars 1996A gauche, l'emblème du Ministère de l'Education nationale. A droite, dessin de Turhan Selçuk, Milliyet 12 mars 1996

A gauche, l'emblème du Ministère de l'Education nationale. A droite, dessin de Turhan Selçuk, Milliyet 12 mars 1996

La « liberté de l'enseignement » est en effet le flambeau des revendications des islamistes ; elle a été menacée par la réforme dite des « huit ans » préparée par les militaires lors du coup de février 1997, et mise en œuvre par le gouvernement Yılmaz-Ecevit au cours de l'année 1997-1998. Elle instituait un enseignement obligatoire ininterrompu durant huit ans, ce qui, de fait, revenait à interdire ou empêcher l'enseignement religieux des « écoles pour imams et prédicateurs » (imam-hatip liseleri).

C'est encore Turhan Selçuk avec ses formes noires qui conviennent si bien au sujet, qui avait le mieux exprimé la détestation des modes de vie réclamés par les mouvements islamistes. Le 12 mai 1997, il met à nouveau en scène le groupe de femmes en noir se rendant au « meeting de la charia » (seriat mitingi). Devant elles, un enfant s'enfuit en hurlant de peur : « Mais de quoi as-tu peur, mon enfant ? » interrogent les femmes. C'est la majeure partie de la Turquie qui a peur, à cette époque.

Turhan Selçuk, Milliyet, 12 mai 1997, et Milliyet, 14 août 1997Turhan Selçuk, Milliyet, 12 mai 1997, et Milliyet, 14 août 1997

Turhan Selçuk, Milliyet, 12 mai 1997, et Milliyet, 14 août 1997

Une fois le danger écarté par la chute du Refahyol, le franc comique revient, la dérision, le ridicule : devant l'entrée d'une école pour imams et prédicateurs, un groupe d'enfants, en tenue idoine, discute en rivalisant d'ambition : « Je serai préfet ! - Moi je serai policier ! - Moi, député ! - Et moi, premier ministre ! » et près d'eux, une fille : « Et moi je serai imam ! ».

La revanche des laïcistes s'accomplit pleinement lors des fêtes nationales de la fin de 1997, au cours desquelles l'armée semble triompher. Lors de l'anniversaire de la mort d'Atatürk, le 10 novembre, Turhan Selçuk encore illustre le deuil. Le metteeur en pages a placé son dessin au-dessus du titre du jour : « O'nu anıyoruz » - « Nous célébrons sa mémoire »; c'est un simple de groupe de femmes entièrement revêtues de noir, inexpressives, sous la légende « Jour de deuil » (Matem günüdür); deuil pour les Turcs ou deuil pour elles et leurs hommes, qui ne sont plus représentés au pouvoir?

Turhan Selçuk, Milliyet, 10 novembre 1997

Turhan Selçuk, Milliyet, 10 novembre 1997

La figure de l'homme barbu, répétée sans cesse dans la caricature, ne peut avoir la même fonction que les caricatures dites de Mahomet (en fait des caricatures d'Arabes) qui ont fini par provoquer le choc de janvier 2015. La Turquie est aujourd'hui presque entièrement musulmane, les caricaturistes, même athées, participent plus ou moins de cette culture. Le contenu de la notion d'altérité n'est pas le même, la caricature du barbu ne peut désigner un autre type ethnique comme l'Arabe en Europe occidentale ; elle désigne plus précisément, à la fois, une manière d'être et une aspiration politique qui, périodiquement, a produit d'horribles drames. Dans la grande presse, celle que j'étudie, il ne saurait être question de pousser plus loin l'impertinence envers l'islam, religion hégémonique officielle malgré le statut « laïque » du pays.

Ce n'est pas le cas de la presse satirique, mais elle trouve vite ses limites. En voici un exemple. En février 2011, l'hebdomadaire Penguen a publié, en pages intérieures, une caricature de Bahadır Baruter représentant un groupe d'hommes en prière dans une mosquée. L'un d'eux, au premier plan, téléphone discrètement à Dieu : « Mon Dieu, si je ne fais pas la dernière prosternation, c'est grave ? J'ai du boulot... Oh merci mon Dieu ! Bonne journée ! » A peine visible, parmi les décorations murales en face des hommes en prière, on peut lire : «  Dieu n'existe pas, la religion est un mensonge » (Allah yok, din yalan). Ce dessin a été largement partagé sur les réseaux sociaux, ce qui a provoqué l'intervention de la Direction des Affaires religieuses (Diyanet), le service d'Etat qui contrôle la religion (Bianet, 15 février 2011).

Dessin de Bahadır Baruter publié dans Penguen en février 2011

Dessin de Bahadır Baruter publié dans Penguen en février 2011

La rédaction de Penguen a dû préciser que les dessins des auteurs qui s'expriment dans leur propre rubrique ne reflètent pas l'opinion de la revue, et que celle-ci s'exprime en couverture uniquement. « Nous tenons à protéger cet espace de liberté, et nous respections les critiques. Nous sommes désolés pour les réactions à cette caricatures, et nous demandons des excuses à ceux qui y voient un irrespect ».

Mais sur le site du quotidien Radikal, Bahadır Baruter dénonçait une campagne de lynchage dirigée contre sa rubrique. Des groupes de soutien au dessinateur ont été créés sur les réseaux sociaux, tandis que des sites et médias conservateurs désignaient clairement leur cible : « Penguen attaque l'islam ! » (Habervaktim) ; « Les gavur (infidèles) sont parmi nous ! » (8sütun, assimilant ce dessin, en gravité, aux caricatures de Mahomet publiées au Danemark) ; « Dans Penguen, une caricature insulte Dieu et la religion ! » (EnSonHaber)

Penguen, ce « Charlie » turc, n'est peut-être pas passé très loin d'un drame, à cette époque.

 

NB - Précisément le jour où je publie ce texte, j'apprends que les caricaturistes Özer Aydogan et Bahadır Baruter ont été condamnés à onze mois de prison pour insulte au président de la république. J'y reviendrai.

http://www.hurriyetdailynews.com/turkish-cartoonists-sentenced-to-jail-for-insulting-erdogan.aspx?pageID=238&nID=80145&NewsCatID=339

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents