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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 66 - Le culte d'Atatürk

Publié par Etienne Copeaux sur 19 Mai 2017, 08:24am

Catégories : #La Turquie des années 1990

On débat beaucoup sur la volonté d'Erdogan d' « effacer l'héritage d'Atatürk », voire d' « effacer la période kémaliste et laïque de l'histoire de la Turquie » au profit du passé ottoman. Lorsqu'ils sont énoncés dans les grands médias, ces commentaires portent toujours des connotations positives à l'égard de la période kémaliste, perçue comme une phase de progrès par « occidentalisation », dont la clé de voûte serait la « laïcité ».

Il n'y a rien de plus normal qu'un peuple s'approprie ou se réapproprie son passé. Le passé ottoman a été l'objet d'un refoulement depuis 1923, quoi de plus naturel qu'un retour du refoulé ? La politique kémaliste, par sa radicalité apparente, n'a pas fait que des heureux. Une opposition à la laïcité, souvent radicale elle aussi, s'est fait jour dès les débuts du régime, comme l' « événement de Menemen » en 1930. La première réaction d'envergure est venue dès que le régime du parti unique a été aboli, avec le gouvernement du Parti démocrate dirigé par Adnan Menderes (1950-1960). A son tour, la réaction kémaliste en 1960 a été impitoyable, créant des « martyrs » (trois dirigeants exécutés dont le premier ministre Adnan Menderes) aujourd'hui vénérés par les partisans d'Erdogan.

Si les attaques contre l'héritage kémaliste se multiplient effectivement, il faut savoir que ce mouvement est lui-même une réaction contre un culte de la personnalité, un culte posthume qui n'a guère d'équivalent, et qui a connu son faîte après le coup d'Etat de 1980. Paradoxalement, les dirigeants militaires ont en même temps favorisé les courants islamistes, notamment par le biais de l'éducation. En guise de rempart contre ceux-ci, la constitution de 1982 comportait un article qui interdisait la critique d'Atatürk. Mesure révélatrice : s'il fallait des lois et un appareil légal de répression pour protéger l'héritage d'Atatürk, c'est bien parce les dirigeants sentaient que celui-ci était d'ores et déjà menacé. L'affect que suscitait dans la population la période ottomane avait été lourdement contrarié, et le retour du refoulé ottoman s'est justement fait sentir lors de cette période historique où le militaro-kémalisme était justement le plus fort, la décennie 1990 (voir les "esquisses" n° 34 et 36).

Dans le cadre de mes études sur cette décennie, je pense utile de rendre plus accessible un article sur le culte d'Atatürk écrit en 2000 (publié en 2002), qui résultait de quatre années d'observation directe en Turquie. La référence de cette publication est en fin d'article. Le voici, très légèrement modifié et abrégé, avec illustrations.

11 octobre 1998, Sabah. Les enfants d'une école d'Izmir accueillent un ministre avec des effigies d'Atatürk: "Chacun de nous est un Atatürk"

11 octobre 1998, Sabah. Les enfants d'une école d'Izmir accueillent un ministre avec des effigies d'Atatürk: "Chacun de nous est un Atatürk"

La presse turque rapporte que lors de la grande marche populaire au tombeau d’Atatürk, à Ankara, qui a eu lieu le 24 octobre 1998, à quelques jours des festivités du 75e anniversaire de la république, un vieil homme barbu invectivait la foule : « Ne croyez-vous pas en Dieu ? N’avez-vous pas de foi ? ». La presse a traité l’événement par le mépris ; le vieux barbu ne pouvait être qu’un représentant de la « réaction religieuse » (irtica) ; il n’était pas à sa place en ce lieu, comme la « réaction religieuse » n’est pas à sa place dans la Turquie laïque et moderne. Pourtant, cet homme, qui voulait signifier aux manifestants qu’ils étaient en train de rendre un culte à une autre divinité, Atatürk, soulevait la question de la divinité - ou au moins de la sainteté - de celui qu’on nomme « le Père » (Ata), une question assez souvent exprimée dans les milieux de l’islam politique.

L’accusation de divinisation d’Atatürk, formulée par une partie de la population, à l’encontre du pouvoir et des kémalistes, s’appuie sur l’attribution à Atatürk de certaines qualités transcendantes, de nature à choquer les musulmans fervents. Dans la littérature officielle, Atatürk est effectivement décrit comme un commencement, Créateur et sauveur ; c’est lui qui a fait la République et la Turquie, qu’il a offerte aux Turcs ; la Turquie lui doit son existence. Il est aussi la fin car il clôt l’histoire : selon le dogme, l’œuvre d’Atatürk est éternelle et parfaite, et n’a pas à évoluer. Atatürk est qualifié de « sans équivalent », « sans égal » (essiz, örneksiz) même à l’étranger, à tel point que le comparer avec un autre personnage historique est un péché politique. C’est ce que disait, à la manière inimitable de la presse turque, la manchette de Milliyet le jour anniversaire de la mort d’Atatürk le 10 novembre 1999 : « Le seul leader qui passe le siècle. - De Lénine à Hitler, de De Gaulle à Mao, de Tito à Nasser, tous sont restés dans le xxe siècle. Pour la plupart, on ne veut même plus se souvenir de leur nom dans leur propre pays. Tandis qu’Atatürk et son œuvre, la République, vivront dans le nouveau siècle, dans le nouveau millénaire ».

Ainsi Atatürk est un héros historique hors du commun, car son œuvre le rend immortel. Dans le livre d’or de son mausolée à Ankara, les textes des visiteurs s’adressent à un destinataire vivant. D’après le petit carnet-mémento qu’on distribue aux soldats turcs, il couronne la hiérarchie militaire ; qualifié de « plus grand dirigeant », « l’éternel commandant en chef, le maréchal Gazi Mustafa Kemal » est au-dessus du président de la république et du chef d’état-major. Sur le plan juridique, il est doté d'une « personnalité spirituelle », artifice légal qui permet de réprimer les insultes éventuelles à sa mémoire. Dans le préambule de la constitution de 1982, il est qualifié de « leader immortel et héros incomparable ».

 

L’image et l’apparence d’Atatürk - le harram et le helal

Dans la Turquie d’aujourd’hui [2000], l’image d’Atatürk est obsédante. Pas de ville sans au moins une rue Atatürk ni une ou plusieurs statues d’Atatürk. Pas d’école, de bâtiment administratif sans buste d’Atatürk. Pas de bureau, pas de manuel scolaire sans portrait d’Atatürk. Pas une classe qui n’ait son coin d’Atatürk, véritable autel où les enfants viennent rendre le culte

Un "coin d'Atatürk" tel qu'on en voit dans les écoles. Cettte photo est extraite d'un catalogue de fournitures scolaires  (egitimdonatım.com). Le "coin d'Atatürk" est fourni en kit

Un "coin d'Atatürk" tel qu'on en voit dans les écoles. Cettte photo est extraite d'un catalogue de fournitures scolaires (egitimdonatım.com). Le "coin d'Atatürk" est fourni en kit

Le phénomène a atteint un paroxysme en 1998, au moment du 75e anniversaire de la république ; cette commémoration, célébrée avec un éclat sans précédent dans l’histoire du régime, avait été conçue comme une réponse cinglante aux islamistes, évincés du pouvoir l’année précédente. Cet automne-là, toute institution, toute idée, tout être semblait devoir son existence à Atatürk ; la Turquie s’était parée des couleurs du drapeau, le rouge et le blanc.

Dans la presse kémaliste, l’image est tout aussi omniprésente lors des périodes de commémoration, jusque dans la publicité. La mise en scène du personnage s’étend aussi à une image seconde, puisque nombre de portraits d’acteurs de l’actualité sont photographiés de manière que le champ du cliché inclue un portrait d’Atatürk présent à l’arrière-plan. De telles photographies ne sont pas composées au hasard, car le portrait d’Atatürk, surplombant généralement le vrai sujet, modifie le sens de l’image par une connotation approbatrice ou réprobatrice : un portrait de Clinton en visite en Turquie se voit « approuvé » par un portrait du Père en arrière-plan ; au contraire, Necmettin Erbakan, premier ministre islamiste (1996-1997) mis en scène dans les mêmes conditions, semble surveillé et mis en garde par Atatürk : ce sont là des codes que tout Turc peut interpréter.

Necmettin Erbakan, président du parti islamiste Refah, "surveillé" par Atatürk peu avant son accession au pouvoir (photo Yeni Yüzyıl, 28 avril 1996). A droite, Süleyman Demirel, président de la république, est lui aussi "sous protection" (19 septembre 1998, photo Agence Anatolie)Necmettin Erbakan, président du parti islamiste Refah, "surveillé" par Atatürk peu avant son accession au pouvoir (photo Yeni Yüzyıl, 28 avril 1996). A droite, Süleyman Demirel, président de la république, est lui aussi "sous protection" (19 septembre 1998, photo Agence Anatolie)

Necmettin Erbakan, président du parti islamiste Refah, "surveillé" par Atatürk peu avant son accession au pouvoir (photo Yeni Yüzyıl, 28 avril 1996). A droite, Süleyman Demirel, président de la république, est lui aussi "sous protection" (19 septembre 1998, photo Agence Anatolie)

L’omniprésence et l’exclusivité accordées au portrait du dirigeant renvoie à la mise en scène politique des régimes autoritaires, et participe à une mise en condition du citoyen turc, qui commence avec l’apprentissage de la lecture. Depuis une vingtaine d’années, les abécédaires comportent de trois à six pages vouées à Atatürk ; souvent la couverture et le titre lui-même évoquent le Père. Certains commencent par « Mon Père, j’ai appris à lire avec toi (Atam Okumaya seninle basladım) ». Mais la référence peut être imagée comme la scène « Aujourd’hui l’école a commencé (Bugün okul açıldı) », où l’on hisse le drapeau dans une cour d’école, face au buste ; ou « Maman, regarde, Atatürk ! (Anne bak Atatürk) », un enfant montrant un buste d’Atatürk dans une rue. Atatürk est également souvent présent dans le titre (Atatürk Alfabesi) ou sur la couverture.

Ces effigies d'Atatürk sont extraites d'un seul et même manuel de lecture pour écoles primaires (Demiray et al., Ilke Yayıncılık, 1995)
Ces effigies d'Atatürk sont extraites d'un seul et même manuel de lecture pour écoles primaires (Demiray et al., Ilke Yayıncılık, 1995)
Ces effigies d'Atatürk sont extraites d'un seul et même manuel de lecture pour écoles primaires (Demiray et al., Ilke Yayıncılık, 1995)
Ces effigies d'Atatürk sont extraites d'un seul et même manuel de lecture pour écoles primaires (Demiray et al., Ilke Yayıncılık, 1995)
Ces effigies d'Atatürk sont extraites d'un seul et même manuel de lecture pour écoles primaires (Demiray et al., Ilke Yayıncılık, 1995)
Ces effigies d'Atatürk sont extraites d'un seul et même manuel de lecture pour écoles primaires (Demiray et al., Ilke Yayıncılık, 1995)
Ces effigies d'Atatürk sont extraites d'un seul et même manuel de lecture pour écoles primaires (Demiray et al., Ilke Yayıncılık, 1995)

Ces effigies d'Atatürk sont extraites d'un seul et même manuel de lecture pour écoles primaires (Demiray et al., Ilke Yayıncılık, 1995)

Depuis 1990, les abécédaires comportent également le texte du serment que doivent prêter les enfants : « (...) Grand Atatürk ! Je jure de marcher sans repos sur la voie que tu as ouverte, vers le but que tu as désigné. Que mon existence soit vouée à l’existence de la Turquie. Quel bonheur de pouvoir dire : Je suis Turc ! » (Türkkan 1995) Il arrive enfin que la représentation publique d’Atatürk rejoigne les canons esthétiques de l’imagerie religieuse ; c’est le cas avec un portrait publié par Milliyet le 10 novembre 1999, jour anniversaire de la mort du Fondateur, sur lequel il apparaît dans le firmament comme un astre et qui est légendé « Chaque jour Atatürk renaît ».

Quant à la statuaire publique, elle doit être empreinte de gravité, représenter l’autorité et la puissance : une controverse a éclaté sur un buste d’Atatürk souriant, à Sincan, près d'Ankara, en octobre 1998. Et à la même époque, on a vu d’un mauvais œil une statue représentant Atatürk en civil, à Marmaris, qui devait remplacer une statue équestre en uniforme.

 

Photos du haut: préparatifs pour les fêtes nationales (Hürriyet, 21 avril 1996; Radikal, 29 octobre 1997). Photos du bas : inauguration d'un buste à la "cité de la presse (Milliyet, 17 décembre 1997): d'une statue dans un centre d'affaires à Ankara, par le président Demirel qui affirme: "Le nom d'Atatük convient pour n'importe quel endroit" (Cumhuriyet, 5 octobre 1997); à droite, nettoyage d'une statue à l'initiative des scouts de Kahramanmaras, à qui le maire a offert "tout ce qu'il fallait comme shampooing" (Sabah, 12 juin 1996). Cliquer pour agrandirPhotos du haut: préparatifs pour les fêtes nationales (Hürriyet, 21 avril 1996; Radikal, 29 octobre 1997). Photos du bas : inauguration d'un buste à la "cité de la presse (Milliyet, 17 décembre 1997): d'une statue dans un centre d'affaires à Ankara, par le président Demirel qui affirme: "Le nom d'Atatük convient pour n'importe quel endroit" (Cumhuriyet, 5 octobre 1997); à droite, nettoyage d'une statue à l'initiative des scouts de Kahramanmaras, à qui le maire a offert "tout ce qu'il fallait comme shampooing" (Sabah, 12 juin 1996). Cliquer pour agrandir
Photos du haut: préparatifs pour les fêtes nationales (Hürriyet, 21 avril 1996; Radikal, 29 octobre 1997). Photos du bas : inauguration d'un buste à la "cité de la presse (Milliyet, 17 décembre 1997): d'une statue dans un centre d'affaires à Ankara, par le président Demirel qui affirme: "Le nom d'Atatük convient pour n'importe quel endroit" (Cumhuriyet, 5 octobre 1997); à droite, nettoyage d'une statue à l'initiative des scouts de Kahramanmaras, à qui le maire a offert "tout ce qu'il fallait comme shampooing" (Sabah, 12 juin 1996). Cliquer pour agrandirPhotos du haut: préparatifs pour les fêtes nationales (Hürriyet, 21 avril 1996; Radikal, 29 octobre 1997). Photos du bas : inauguration d'un buste à la "cité de la presse (Milliyet, 17 décembre 1997): d'une statue dans un centre d'affaires à Ankara, par le président Demirel qui affirme: "Le nom d'Atatük convient pour n'importe quel endroit" (Cumhuriyet, 5 octobre 1997); à droite, nettoyage d'une statue à l'initiative des scouts de Kahramanmaras, à qui le maire a offert "tout ce qu'il fallait comme shampooing" (Sabah, 12 juin 1996). Cliquer pour agrandirPhotos du haut: préparatifs pour les fêtes nationales (Hürriyet, 21 avril 1996; Radikal, 29 octobre 1997). Photos du bas : inauguration d'un buste à la "cité de la presse (Milliyet, 17 décembre 1997): d'une statue dans un centre d'affaires à Ankara, par le président Demirel qui affirme: "Le nom d'Atatük convient pour n'importe quel endroit" (Cumhuriyet, 5 octobre 1997); à droite, nettoyage d'une statue à l'initiative des scouts de Kahramanmaras, à qui le maire a offert "tout ce qu'il fallait comme shampooing" (Sabah, 12 juin 1996). Cliquer pour agrandir

Photos du haut: préparatifs pour les fêtes nationales (Hürriyet, 21 avril 1996; Radikal, 29 octobre 1997). Photos du bas : inauguration d'un buste à la "cité de la presse (Milliyet, 17 décembre 1997): d'une statue dans un centre d'affaires à Ankara, par le président Demirel qui affirme: "Le nom d'Atatük convient pour n'importe quel endroit" (Cumhuriyet, 5 octobre 1997); à droite, nettoyage d'une statue à l'initiative des scouts de Kahramanmaras, à qui le maire a offert "tout ce qu'il fallait comme shampooing" (Sabah, 12 juin 1996). Cliquer pour agrandir

A gauche, la statue d'Atatürk souriant, à Sincan (Ankara) qui a suscité la protestation de la Société pour la pensée d'Atatürk (Milliyet, 12 octobre 1998). A droite, le monument controversé de Marmaris (Milliyet, 1er octobre 1998)A gauche, la statue d'Atatürk souriant, à Sincan (Ankara) qui a suscité la protestation de la Société pour la pensée d'Atatürk (Milliyet, 12 octobre 1998). A droite, le monument controversé de Marmaris (Milliyet, 1er octobre 1998)

A gauche, la statue d'Atatürk souriant, à Sincan (Ankara) qui a suscité la protestation de la Société pour la pensée d'Atatürk (Milliyet, 12 octobre 1998). A droite, le monument controversé de Marmaris (Milliyet, 1er octobre 1998)

Le récit historique, démonstration de l’unicité et de la transcendance

Le récit historique enseigné en Turquie est lui-même une démonstration de l’unicité et de la transcendance. Les manuels scolaires, soumis à l’approbation d’un organisme d’État (le Talim ve Terbiye Kurulu), et la recherche historique, l’édition, la politique de vulgarisation de l’histoire doivent en principe être conformes aux préceptes d’un autre organisme, la Haute fondation Atatürk pour la culture, la langue et l’histoire (AKDTYK), créé par la constitution de 1982 ; la notion de « culture nationale », qui sert de référence, a été officiellement explicitée en février 1981 dans un ouvrage officiel qui soumet tous les éléments de la culture à la pensée d’Atatürk (Cunbur, 1981). Fort heureusement, il existe en Turquie un puissant courant historiographique indépendant de cet organisme officiel, mais le contrôle est quotidien et effectif, même sur les médias ; en 1999 par exemple, la chaîne de télévision Kanal 7 a été suspendue pour cause de propos non conformes à la « réalité historique » (Milliyet, 8 octobre 1999). Le délit est ainsi formulé : « Outrepasser les limites fixées par le point (h) concernant les objectifs généraux et les principes de base de l’éducation nationale et le traitement de la culture nationale ». Le RTÜK (Conseil supérieur pour la radio et la télévision) est une émanation du Secrétariat général de l’Assemblée nationale ; ses membres sont élus par les députés.

C’est seulement à partir des années 1980 que le récit historique a été imprégné de kémalisme, en créant un culte de la personnalité rétroactif. Depuis cette date, les manuels d’histoire se voient émaillés de citations d’Atatürk, de mentions explicites ou implicites à sa personne, qui jouent le même rôle que les reliques dans un lieu de culte ; elles sacralisent toujours les mêmes événements et les mêmes personnages, définissant ainsi les événements fondateurs et les héros censés annoncer Atatürk et préparer son œuvre, enracinant celle-ci dans un passé reculé, pré-ottoman et « purement turc » (öztürk), de sorte que les réformes d’Atatürk n’auraient rien à voir avec la pensée politique occidentale. Il s’agit d’un vaste système de projection du présent sur le passé. Ainsi, Atatürk n’est pas un sujet d’étude, personnage remarquable certes mais historique comme les autres héros, Attila, Alparslan ou le khan Bilge. Il est la justification de l’étude de l’histoire, il est sujet et objet, auteur et acteur, il est l’histoire turque. En effet, toute l’histoire doit démontrer la conformité des principes d’Atatürk avec l’ancienne culture turque pré-musulmane, et le récit historique doit conduire en ligne droite à la révolution kémaliste et à la république.

En lieu et place d’histoire contemporaine, on enseigne l’ « atatürkisme » (atatürkçülük), catéchisme exposant un récit stéréotypé de la vie d’Atatürk, de l’histoire de la guerre de libération et de la république jusqu’en 1938, et les « six principes » d’Atatürk, ensemble parfait duquel rien ne peut être soustrait (le républicanisme, le populisme, l’étatisme, la laïcité, l’esprit révolutionnaire et le nationalisme). Tout ce qui ne concerne pas directement Atatürk est exclu de l’enseignement de l’histoire du xxe siècle, et le récit s’arrête à la mort d’Atatürk, qui est la fin de l’histoire. La plupart du temps, la seconde guerre mondiale n’est évoquée que pour exposer les vues prémonitoires d’Atatürk sur le futur conflit (voir cette mise au point).

Comme Atatürk n’a pas d’équivalent, son œuvre doit être première, même s’il est censé avoir des prédécesseurs dans un passé lointain. Aussi, le vaste mouvement qui a conduit à la formation du nationalisme turc à la fin du xixe siècle est-il gommé du récit historique. Dans les manuels scolaires, il n’est pas fait mention de Ziya Gökalp, le grand théoricien du nationalisme turc, ni surtout des grands nationalistes et réformateurs turcs d’origine azérie ou tatare comme Ismail Gasprinski, Mehmet Emin Resulzade ou Zeki Velidi Togan. Le djadidisme, grand mouvement réformiste et moderniste tatar, qui a exercé une forte influence sur la Turquie, n’existe pas. La véritable première république musulmane laïque, l’Azerbaïdjan de 1919-1922, n’est pas mentionnée, sans parler de la tentative d’instauration d’une constitution laïque en Crimée tatare en 1919.

Atatürk, comme personnage historique, est également convoqué pour légitimer la politique extérieure turque actuelle. C’est ainsi qu’on utilise une parole qu’il aurait un jour prononcée au cours d’une manœuvre militaire pour légitimer la politique turque à l’égard de Chypre. La geste d’Atatürk, la Guerre de libération, est elle-même devenue un modèle historique, comme le fut la révolution bolchevique. Dans la partie nord de Chypre, les combats des années 1955-1974 sont présentés comme un achèvement de l’œuvre d’Atatürk. Les simulacres du kémalisme ont été transférés sur l’île : célébration des fêtes kémalistes dès 1958, statue d’Atatürk à Nicosie dès 1963, et désormais, sur le modèle turc, innombrables bustes dans tous les lieux publics.

Couvertures de quelques manuels de lecture des années 1970. On notera la composition "en abyme" de plusieurs images. Dans les pages intérieures, d'autres portraits d'Atatürk, et des images (de salle de classe, de rue etc.) comportant également des portraits d'Atatürk
Couvertures de quelques manuels de lecture des années 1970. On notera la composition "en abyme" de plusieurs images. Dans les pages intérieures, d'autres portraits d'Atatürk, et des images (de salle de classe, de rue etc.) comportant également des portraits d'Atatürk
Couvertures de quelques manuels de lecture des années 1970. On notera la composition "en abyme" de plusieurs images. Dans les pages intérieures, d'autres portraits d'Atatürk, et des images (de salle de classe, de rue etc.) comportant également des portraits d'Atatürk
Couvertures de quelques manuels de lecture des années 1970. On notera la composition "en abyme" de plusieurs images. Dans les pages intérieures, d'autres portraits d'Atatürk, et des images (de salle de classe, de rue etc.) comportant également des portraits d'Atatürk
Couvertures de quelques manuels de lecture des années 1970. On notera la composition "en abyme" de plusieurs images. Dans les pages intérieures, d'autres portraits d'Atatürk, et des images (de salle de classe, de rue etc.) comportant également des portraits d'Atatürk

Couvertures de quelques manuels de lecture des années 1970. On notera la composition "en abyme" de plusieurs images. Dans les pages intérieures, d'autres portraits d'Atatürk, et des images (de salle de classe, de rue etc.) comportant également des portraits d'Atatürk

La morale, le système de pensée

Le mot « atatürkisme » (atatürkçülük), par rapport à « kémalisme » (kemalizm), renvoie plus à la personne du fondateur qu’à l’idéologie. La référence n’en est que plus formelle, car il suffit désormais d’évoquer la mémoire du fondateur, sans nécessité de démontrer la conformité d’une politique avec cette idéologie. Voici la définition de l’ « atatürkisme » la plus diffusée, celle qui figure dans le Manuel du soldat, édition de 1997 :

« L’atatürkisme est un système de pensée entièrement nouveau basé sur la pensée et les réformes d’Atatürk. Atatürk, lorsqu’il a conçu l’atatürkisme, a refusé tout modèle et a voulu que la solution à nos problèmes soit trouvée entièrement dans nos valeurs nationales et dans nos propres possibilités (...). L’atatürkisme est une pensée qui vise au développement continu de la société, à la libération des énergies. C’est une idéologie contemporaine et rationnelle. L’atatürkisme s’appuie sur la réalité et la science. L’atatürkisme signifie un objectif immortel, un honneur croissant, une force, une énergie vivante et continue. L’atatürkisme n’a aucun lien avec aucun courant politique ni aucune idéologie étrangère. »

L’islam, en tant que valeur morale, est absent du discours officiel en Turquie, et le maire d'Istanbul, Recep Tayyip Erdogan, a payé une transgression du principe par la destitution et l'emprisonnement (voir l'"esquisse" n° 19). La seule valeur proposée aux citoyens est la conformité aux principes d’Atatürk. Dans les manuels d’instruction civique, le seul principe au nom duquel on doit faire le bien est l’imitation d’Atatürk ou l’application de ses préceptes. Les mentions à Atatürk légitiment les principes enseignés : valeur de la famille, de l’entraide, égalité des sexes, valeur du travail ; l’enseignement moral fonctionne grâce à l’exemple du grand homme, et l’exercice de la vertu ne se fait pas au nom d’un principe universel immanent : « Dans notre classe se trouve ton portrait, mon Père / Tu souris toujours. / Travaillez mes enfants / Dis-tu, travaillez. / Nous travaillons, mon Père / Comme tu l’as demandé. / Sois fier de nous, aie confiance en nous, mon Père » (Oskay, 1975).

Tout est dans Atatürk, Atatürk est dans tout. « Il est la Turquie, la modernité, le développement, le progrès, la force et la paix, la liberté », selon la présidente de l’Association pour la pensée atatürkiste (ADD) de Dortmund (Milliyet, 18 novembre 1999). L’identification d’Atatürk à tous les principes positifs d’une société contemporaine revient à exclure de cette société tous ceux qui refusent de participer au culte : ceux-là ne sont ni modernes, ni démocrates, ils ne peuvent être laïcs. Sont-ils seulement Turcs ? Le recteur de l’université d’Istanbul, Kemal Alemdaroglu, répond par la négative : « Si l’on est citoyen de la république de Turquie, je ne pense pas qu’on puisse adhérer à un autre système de pensée que la pensée atatürkiste. La pensée atatürkiste, c’est la modernité, la science, le progrès, les lumières » (Yeni Yüzyıl, 9 mars 1998).

Le corps d’Atatürk, lui-même sacré, a une fonction sacralisante. Les cérémonies patriotiques turco-chypriotes en offrent de bons exemples : lors de la fête des martyrs, le 15 mai, on offre de la terre prélevée dans le Cimetière des Martyrs de Nicosie à l’ambassadeur de Turquie, qui est chargé de la déposer au mausolée d’Atatürk. Mais le 19 mai, ce même ambassadeur offre de la terre du mausolée au président de la « République turque de Chypre du nord », qui la déposera au Cimetière des Martyrs, ainsi sacralisé. Par ce processus, Mustafa Kemal est fait le patron de tous les martyrs. Un lien sacré est établi entre sa personne, la terre turque, le sang des martyrs tombés pour cette terre, tandis qu’un lien est établi également à travers l’histoire, entre les événements du passé et Atatürk.

 

Les "unes" des grands quotidiens conformistes sont composées pour les fêtes nationales sur une pleine page. Voici des "unes" de Sabah, à gauche le 23 avril 1997; à droite, 30 octobre 1998. Les "unes" des grands quotidiens conformistes sont composées pour les fêtes nationales sur une pleine page. Voici des "unes" de Sabah, à gauche le 23 avril 1997; à droite, 30 octobre 1998.

Les "unes" des grands quotidiens conformistes sont composées pour les fêtes nationales sur une pleine page. Voici des "unes" de Sabah, à gauche le 23 avril 1997; à droite, 30 octobre 1998.

Le culte

La dévotion a ses dates particulières, notamment lors des cinq fêtes officielles, qui sont toutes liées à la personne et à la geste d’Atatürk. Elle a aussi ses temples, le mausolée d’Atatürk, qui domine la capitale (Anıtkabir), et le monument de la république, place de Taksim à Istanbul. Partout, des monuments sont le point focal de toutes les célébrations et actions de grâce, le lieu central de toute localité turque.

Le mausolée est un lieu où l’on est « face à face avec Atatürk ». C’est à partir de mai 1960, alors qu’un coup d’État militaire avait justement restauré un régime kémaliste succédant au gouvernement d’Adnan Menderes (1950-1960), que ce tombeau est devenu la « qibla politique » (siyasetin kıblesi), en quelque sorte la Mecque des Turcs, vers laquelle doivent se tourner tous les Turcs (F. Bildirici, Hürriyet, 28 octobre 1998). C’est à partir de 1961 que les dirigeants se pressent au mausolée, à chaque étape de la vie politique. Le mausolée, dans l’esprit des Turcs, est bien le tombeau d’un saint, un türbe, comme l’a écrit en un lapsus révélateur le général Sunay dans le livre d’or en 1961. La visite au mausolée est un rite socialement et politiquement obligatoire pour tout acteur de la vie politique, de la vie publique, pour les partis, associations, corps de l’État, corporations, clubs, établissements d’enseignement, etc. Le mot consacré pour cette visite est d'ailleurs ziyaret, qui désigne en turc une visite quelconque, mais, dans un contexte religieux, renvoie à l'idée de visite aux tombeaux des saints. La photo de ziyaret, important stéréotype visuel de la presse turque, est un certificat de conformité à l’idéologie et au culte.

 

Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes
Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes

Images de "ziyaret" au Mausolée diffusées par la grande presse (1996-1998). Visites protocolaires de militaires, avocats, hommes politiques, écoliers, alévis, protestataires (les femmes de Bergama). La répétitivité est recherchée, car elle forme à la longue des pensées-réflexes

Le livre d’or a été mis en service en 1948, avant même la construction du mausolée, au musée ethnographique d’Ankara où reposait d’abord Atatürk. Beaucoup des textes laissés par les visiteurs, qui s’adressent directement au Fondateur, sont de véritables prières. Ainsi, un professeur de l’école de l’Armée de l’air écrivait en 1961 : « Mon Père, (...) si j’ai commis des erreurs ou des péchés pardonne-moi. Accepte mon imploration, mon Père, et pardonne-nous à tout instant. Les années ont passé, nous nous sommes rapprochés de toi » (cité par Hürriyet, 28 octobre 1998). Ce sont aussi très souvent des actions de grâce : le général Gürsel vient remercier Atatürk, en juin 1960, pour le succès du coup d’État du 27 mai. Les juges de la Haute cour viennent rendre grâce, en 1961, après la pendaison de l’ex-premier ministre Adnan Menderes (renversé le 27 mai 1960), et Süleyman Demirel, le jour du 75e anniversaire de la république, vient « rendre ses comptes » à Atatürk.

Mais le mausolée et le monument de la place de Taksim sont aussi des lieux de plainte (sikayet) contre tout ce qui n’est pas conforme à la pensée ou à l’héritage d’Atatürk. Dans ce cas, le plaignant estime qu’il est lui-même le dépositaire légitime et sincère de la pensée d’Atatürk, pris à témoin. Tous les niveaux sociaux s’expriment de cette façon : représentants d’une profession se plaignant à Atatürk de la situation économique, protestataires de Bergama se plaignant de la destruction de l’environnement par une multinationale (Sabah, 13 mars 1998 - voir "esquisse" n° 5). La grande période des sikayet à Atatürk a été l’année durant laquelle la coalition islamiste a exercé le pouvoir, de juin 1996 à juin 1997 ; nombreux sont ceux qui estimaient que l’héritage laïque était bafoué ; on vit des associations de femmes kémalistes venir se plaindre à Atatürk de dispositions facilitant le respect du jeûne du Ramadan dans les administrations.

Dans cette situation, on n’est pas vraiment face à face avec Atatürk. C’est plutôt pour être les yeux dans les yeux des caméras ou des objectifs qu’on se prête à ce jeu. Il s’agit là d’une manière conventionnelle et codée de faire connaître son insatisfaction par la presse. L’ensemble ziyaret/sikayet peut remplacer, dans la même fonction, la manifestation de rue ; l’effet vis-à-vis des médias est le même, et l’avantage inestimable est que le pèlerinage et l’adresse légitiment leurs auteurs et leur requête, et les protègent ; c’est pourquoi, en retour, l’accès au mausolée et au monument de la place de Taksim n’est pas libre : par exemple il ne peut être question pour un représentant de la « réaction religieuse » (irtica) ou pour un « sécessionniste » kurde d’invoquer Atatürk pour se plaindre de la répression étatique.

Le sikayet a ses limites : on peut se plaindre d’un gouvernement non kémaliste, comme la coalition de 1996-1997, mais pas de la république, encore moins de l’armée ou de la police : ceux qui ont à pâtir de la violence d’État sont ipso facto placés hors-jeu dans le camp des « incroyants » : les sécessionnistes kurdes, les partis de la gauche radicale comme le HADEP et l’ÖDP, des mouvements protestataires comme celui des mères de disparus qui venaient protester chaque samedi devant le lycée de Galatasaray, de 1996 à 1999.

 

Protestataires utilisant l'image d'Atatürk pour se légitimer. A gauche, 9 février 1997, manifestation anti-islamiste (cliché Sabah); au centre, 13 juin 1998, des habitants d'un quartier d'habitat précaire, expulsés par force (Milliyet); à droite, protestation contre l'Etat italien, qui a arrêté et relaché Abdullah Öcalan, chef du PKK (22 novembre 1998, Radikal) Protestataires utilisant l'image d'Atatürk pour se légitimer. A gauche, 9 février 1997, manifestation anti-islamiste (cliché Sabah); au centre, 13 juin 1998, des habitants d'un quartier d'habitat précaire, expulsés par force (Milliyet); à droite, protestation contre l'Etat italien, qui a arrêté et relaché Abdullah Öcalan, chef du PKK (22 novembre 1998, Radikal) Protestataires utilisant l'image d'Atatürk pour se légitimer. A gauche, 9 février 1997, manifestation anti-islamiste (cliché Sabah); au centre, 13 juin 1998, des habitants d'un quartier d'habitat précaire, expulsés par force (Milliyet); à droite, protestation contre l'Etat italien, qui a arrêté et relaché Abdullah Öcalan, chef du PKK (22 novembre 1998, Radikal)

Protestataires utilisant l'image d'Atatürk pour se légitimer. A gauche, 9 février 1997, manifestation anti-islamiste (cliché Sabah); au centre, 13 juin 1998, des habitants d'un quartier d'habitat précaire, expulsés par force (Milliyet); à droite, protestation contre l'Etat italien, qui a arrêté et relaché Abdullah Öcalan, chef du PKK (22 novembre 1998, Radikal)

La transgression et sa sanction

Le culte d’Atatürk est une religion d’État qui admet mal l’incroyance. Le 10 novembre, jour anniversaire de la mort du héros, il vaut mieux rester chez soi si l’on ne veut pas se mettre au garde-à-vous à 9 heures 05, car le pays tout entier est tenu de se figer durant cinq minutes. Un village, une école, un quartier dépourvus de buste d’Atatürk seraient objets de scandale ; et à Sultanbeyli, quartier islamiste d’Istanbul, c’est l’armée elle-même qui est venue imposer en 1997 une statue à la municipalité récalcitrante (cf "esquisse" n° 17). Mais en réalité, les transgressions sont innombrables, quoique discrètes, et discrètement relatées par la presse.

Injurier la mémoire d’Atatürk est aussi grave qu’injurier l’armée : en octobre 1999, ces deux délits ont été exclus d'une loi d’amnistie. Depuis mars 1997, tout citoyen peut ouvrir une action en dommages et intérêts et se porter plaignant dans une affaire d’insulte envers Atatürk. Plus grave encore que l’insulte, l’agression envers Atatürk, c’est-à-dire à l’encontre de ses images, est pourtant très fréquente. Il y a eu des précédents célèbres et dangereux : c’est un prétendu attentat contre la maison natale d’Atatürk à Thessalonique qui a provoqué les pogroms contre la population grecque orthodoxe d’Istanbul en septembre 1955, et la destruction d’un buste d’Atatürk à Iskenderun en décembre 1960 a provoqué des tensions avec la Syrie. Périodiquement, des bustes d’Atatürk sont l’objet de profanations, dégradations ou de destruction.

Photos du haut: deux des très rares images de bustes d'Atatürk profanés: à gauche, buste renversé à Kartal (Istanbul) dans Sabah du 13 novembre 1996; à droite, buste endommagé, dans Radikal du  6 septembre 1998. Photo du bas: à gauche, des écoliers organisent une cérémonie de réparation à la suite de la peinture en vert d'un buste d'Atatürk, à Ankara (3 avril 1998, Sabah). A droite, des partisans de l'enseignement religieux manifestent dans le grand bazar de Bursa; le journal s'offusque de ce que le cortège passe sous une effigie d'Atatürk (Milliyet, 30 aout 1997)Photos du haut: deux des très rares images de bustes d'Atatürk profanés: à gauche, buste renversé à Kartal (Istanbul) dans Sabah du 13 novembre 1996; à droite, buste endommagé, dans Radikal du  6 septembre 1998. Photo du bas: à gauche, des écoliers organisent une cérémonie de réparation à la suite de la peinture en vert d'un buste d'Atatürk, à Ankara (3 avril 1998, Sabah). A droite, des partisans de l'enseignement religieux manifestent dans le grand bazar de Bursa; le journal s'offusque de ce que le cortège passe sous une effigie d'Atatürk (Milliyet, 30 aout 1997)
Photos du haut: deux des très rares images de bustes d'Atatürk profanés: à gauche, buste renversé à Kartal (Istanbul) dans Sabah du 13 novembre 1996; à droite, buste endommagé, dans Radikal du  6 septembre 1998. Photo du bas: à gauche, des écoliers organisent une cérémonie de réparation à la suite de la peinture en vert d'un buste d'Atatürk, à Ankara (3 avril 1998, Sabah). A droite, des partisans de l'enseignement religieux manifestent dans le grand bazar de Bursa; le journal s'offusque de ce que le cortège passe sous une effigie d'Atatürk (Milliyet, 30 aout 1997)Photos du haut: deux des très rares images de bustes d'Atatürk profanés: à gauche, buste renversé à Kartal (Istanbul) dans Sabah du 13 novembre 1996; à droite, buste endommagé, dans Radikal du  6 septembre 1998. Photo du bas: à gauche, des écoliers organisent une cérémonie de réparation à la suite de la peinture en vert d'un buste d'Atatürk, à Ankara (3 avril 1998, Sabah). A droite, des partisans de l'enseignement religieux manifestent dans le grand bazar de Bursa; le journal s'offusque de ce que le cortège passe sous une effigie d'Atatürk (Milliyet, 30 aout 1997)

Photos du haut: deux des très rares images de bustes d'Atatürk profanés: à gauche, buste renversé à Kartal (Istanbul) dans Sabah du 13 novembre 1996; à droite, buste endommagé, dans Radikal du 6 septembre 1998. Photo du bas: à gauche, des écoliers organisent une cérémonie de réparation à la suite de la peinture en vert d'un buste d'Atatürk, à Ankara (3 avril 1998, Sabah). A droite, des partisans de l'enseignement religieux manifestent dans le grand bazar de Bursa; le journal s'offusque de ce que le cortège passe sous une effigie d'Atatürk (Milliyet, 30 aout 1997)

Mais il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à la dégradation ou la destruction d’un buste d’Atatürk pour entraîner des réactions. Lors de la crise de Sincan en février 1997, on a jugé scandaleuse la proximité entre un buste d’Atatürk et un meeting organisé par la municipalité islamiste (cf. "esquisse" n° 7). Ce fait amplifié par la presse laïciste des 4 et 5 février 1997 a provoqué une réaction en chaîne qui a fini par faire tomber la coalition islamiste (Copeaux, 2000, en ligne).

La répression de tels actes, le plus souvent perpétrés par des islamistes, est assez sévère (quelques mois à un an de prison ferme) ; mais la punition du coupable ne suffit pas pour réparer l’offense. Un exorcisme sous forme d’action réparatrice est nécessaire ; la cérémonie comporte un dépôt de gerbe, l’invocation de la mémoire d’Atatürk, parfois une marche à travers les rues avec distribution de rosettes ou de portraits d’Atatürk, et dans les cas extrêmes, comme à Sincan en 1997, de prise d’armes et dans tous les cas réparation matérielle du dommage pouvant aller jusqu’à la mise en place d’une statue plus grande.

Critiques

Y a-t-il beaucoup d’athées, d’incroyants, d’indifférents à ce culte ? Malgré les apparences, les critiques ne manquent pas, en particulier dans la presse islamiste, même modérée. Il est arrivé que le quotidien Zaman (islamiste modéré) dénonce l’aspect « quasi pathologique » (cinnet sınırında) et « quasi maoïste » de l’atatürkisme (cf. Ali Ünal, Zaman, 5 février 1997). Les messages de soutien à l’ancien maire islamiste d’Istanbul, Recep Tayip Erdogan, lorsqu’il a été destitué, publiés par la presse de droite en 1998, expriment un courant d’opinion anti-atatürkiste, un courant qui désire soulever la chape idéologique pesant sur la Turquie. La presse islamiste radicale (Akit, Yeni Safak) a sévèrement critiqué les cérémonies du 75e anniversaire de la république, dénonçant l’ « exploitation hypocrite » de l’image d’Atatürk, utilisée comme un bouclier contre la coalition islamiste.

Dans les actes, on peut observer une résistance passive de la part des municipalités islamistes lors des cérémonies officielles : il n’y avait pas de portraits d’Atatürk dans les stades de Konya ou d’Urfa lors de la fête de la jeunesse, le 19 mai 1997, qui commémore aussi le début de la résistance kémaliste en 1919 ; au contraire, à Çorum, des portraits de Mehmet le Conquérant présidaient aux cérémonies ; chaque année, le 10 novembre, des citoyens refusent de rester figés au moment de la mort d’Atatürk. Une critique est faite en sourdine également par les deux journaux de la gauche non conformiste, Yeni Yüzyıl (un titre qui a cessé de paraître en 2001) et Radikal. Car à gauche aussi, des courants signifient leur opposition au culte par une résistance passive, en n’utilisant pas les icônes du kémalisme, au cours de leurs réunions ou de leurs manifestations. C’est le cas du HADEP, de l’ÖDP, des mères de disparus.

 

Arrestation d'un protestataire qui brandissait le coran le jour annniversaire de la mort d'Atatürk en criant "N'adorez pas les idoles!". Milliyet, 11 novembre 1998

Arrestation d'un protestataire qui brandissait le coran le jour annniversaire de la mort d'Atatürk en criant "N'adorez pas les idoles!". Milliyet, 11 novembre 1998

À quoi sert Atatürk dans la Turquie de la fin du XXe siècle ?

Un tel culte de la personnalité, une telle langue de bois sont étonnants dans un pays qui n’est pas une dictature. Mais la république de Turquie est un État autoritaire contrôlé par l’armée, où s’exerce une coercition avec la complicité d’une grande partie des citoyens, grâce à l’efficacité du discours idéologique, véhiculé notamment par l’école. Le culte d’Atatürk est justement la clé du système coercitif. Il est effectivement un bouclier que l’on oppose comme seul remède, seule protection face aux menaces que sont l’islam politique et la sécession kurde. Le génie de ce système est qu’il utilise le ressort de l’affect : entre le citoyen et Atatürk existe un lien d’amour, de dévotion créé dès la petite enfance. L’émotion qui saisit beaucoup de Turcs le 10 novembre à 9 heures 05 n’est pas feinte ; celle qui unissait les participants aux immenses marches kémalistes du 75e anniversaire de la république, en octobre 1998 était réelle aussi. Les Turcs voient sincèrement dans Atatürk un principe paternel protecteur, et la simple perspective d’un affaiblissement de cette structure mentale peut provoquer une sourde inquiétude : c’est ce qui s’est passé en 1996-1997.

Quelques jours avant le 75e anniversaire de la république, d'immenses "marches pour la république" ont été organisées dans toute la Turquie. Ici, la foule quitte le Mausolée d'Ankara à l'issue d'une cérémonie d'hommage (Hürriyet, 25 octobre 1998)

Quelques jours avant le 75e anniversaire de la république, d'immenses "marches pour la république" ont été organisées dans toute la Turquie. Ici, la foule quitte le Mausolée d'Ankara à l'issue d'une cérémonie d'hommage (Hürriyet, 25 octobre 1998)

Face aux dangers réels ou supposés, la réaction se fait par la répression militaire et policière, et par la censure ; mais dans la mesure où cette répression s’exerce au nom du système émotionnel qui imprègne la vie quotidienne des Turcs, elle est acceptée par le plus grand nombre : pour vivre tranquillement, il suffit de « jouer le jeu », sincèrement ou non. Le citoyen doit être, se sentir ou au moins paraître en phase avec l’État (mais non forcément avec le gouvernement). La phase, que les linguistes définissent comme une communication qui ne transmet aucune information et n’est entretenue que pour maintenir un contact, est obtenue par la multiplication de signes et de paroles répétitives (le drapeau, le portrait, la langue de bois) et par l’unicité absolue du message : le système politique, le système social, la morale, tout est dans Atatürk. Inversement, se placer hors de la phase, c’est refuser la protection, se proclamer asocial, c’est, à la limite, refuser d’être Turc. La phase est obtenue lors des grandes célébrations, notamment lors de chaque commémoration officielle ; elle a atteint un sommet lors du 75e anniversaire de la république, et a été décrite ainsi par le ministre d’État Seçkiner, au soir de la grande marche populaire kémaliste du 25 octobre 1998 :

« Aujourd’hui, d’Edirne à Ardahan [deux villes situées aux extrémités du territoire turc], dans 80 départements et 700 arrondissements, les militaires, civils, étudiants, policiers, représentants d’organisations publiques ou de la société civile, tous, de 7 à 70 ans, ont vécu avec le même esprit et la même émotion dans le souvenir d’Atatürk. Par cette marche magnifique, nous, les défenseurs intrépides de la république que nous a confiée Atatürk, les défenseurs de la démocratie, de la liberté et des droits de l’homme, nous avons montré le plus bel exemple de totalité indivisible et d’unité de l’État turc et de la nation. En ce jour particulier, je présente mes plus profonds respects et mes salutations à tout notre peuple uni dans le souvenir d’Atatürk, et à tous ceux qui ont contribué au succès de cette marche » (Yeni Yüzyıl, 26 octobre 1998).

Le culte est obsédant et a stérilisé une partie de la production intellectuelle et artistique turque, car il a freiné la réflexion dans certains domaines, comme l’histoire contemporaine ou la sociologie politique. Il canalise aussi une partie des revendications et des inquiétudes politiques et sociales, leur donnant un sens religieux et leur enlevant toute efficacité réelle : au cours de la crise que la Turquie a connue en 1997, par exemple, une partie de la population, femmes, jeunes, étudiants, n’a trouvé d’autre forme de réaction que le dépôt de gerbes au pied des statues d’Atatürk.

Certes, les kémalistes défendent sincèrement et passionnément la laïcité, ce combat permanent qui mobilise des intellectuels et des militants courageux, car il est mené contre des adversaires qui usent de la violence ; certains ont payé leur engagement kémaliste de leur vie, comme la juriste féministe Bahriye Üçok, le journaliste Ugur Mumcu, l’universitaire Ahmet Tanır Kıslalı, assassinés probablement par des islamistes au cours des dernières années. Dans ce contexte, celui qui critique le culte kémaliste risque d’être accusé de faire le jeu des islamistes, qui sont actuellement les plus ouvertement opposés au culte. C’est pourquoi, pour ne pas tomber dans le manichéisme, la critique doit passer par un travail d’analyse très précis, une déconstruction minutieuse, qui nécessite également du courage, et peut entraîner des problèmes avec la censure, des sanctions professionnelles, des peines d’emprisonnement. Mais le système kémaliste est, en Turquie même, le sujet de recherches sérieuses et stimulantes en politologie, sociologie, historiographie. Des éditeurs, assez nombreux et courageux, sont prêts à accueillir les auteurs, pour lesquels il existe une demande ; des revues de réflexion politique, indépendantes de tous les pouvoirs, se maintiennent dans le champ de l’édition depuis longtemps déjà, comme Birikim (Le Rassemblement) ou Toplum ve Bilim (Société et Savoir). Ces courants intellectuels représentent la Turquie moderne ; ils sont quelquefois soutenus par certaines institutions étrangères, des Ong, des fondations (allemandes en particulier), l’Union européenne et le Conseil de l’Europe. Souvent, leurs travaux mériteraient d’être traduits vers une langue occidentale. Leur pensée ne se limite pas à la critique du kémalisme ; elle outrepasse allègrement les tabous institués par le pouvoir (l’armée, les questions kurde, chypriote, arménienne, vision officielle du passé) ; elle construit un nouveau langage politique, et recherche de nouvelles valeurs, universalistes, ne remettant en cause ni l’islam comme religion, ni l’héritage progressiste et laïque du kémalisme.

 

[Ce texte, très légèrement remanié et abrégé, a été publié sous la référence suivante : « La transcendance d’Atatürk », in Mayeur-Jaouen Catherine (dir.), Saints et héros du Moyen-Orient contemporain, Paris, Maisonneuve et Larose, 2002, pp. 121-138].

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