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[Dernières modifications : 14 juin 2012]
Lorsqu’un pouvoir radicalement différent du précédent se met en place, les dirigeants éprouvent le besoin d’apposer leur marque sur
le territoire qu’ils contrôlent en en changeant la sémiologie (emblèmes, monuments, toponymie, etc). C’est le cas dans quelques municipalités turques prises par le parti islamiste Refah
en 1994. La municipalité d’Ankara, capitale si kémaliste et si laïque du pays, a adopté un emblème connoté religieusement, l’image stylisée d’une grande
mosquée.
Sincan, ville-champignon située à 27 km de la capitale, comptait officiellement plus de 200 000 habitants en 1997
(contre 25 000 en 1980). En réalité, probablement 400 000, en raison des quartiers d’habitat précaire (gecekondu) non recensés, dont la
municipalité essayait d’endiguer la croissance en favorisant des « cités coopératives » peuplées d’habitants « consciemment musulmans » venus récemment d’Anatolie. La
population souffrait d’un manque patent de services : les transports vers Ankara étaient très insuffisants, les égouts presque inexistants, et c’était le seul canton du département d’Ankara
dépourvu d’hôpital.
Antérieurement, la municipalité était aux mains de la gauche avec le SHP. La nouvelle équipe à majorité Refah, dirigée par Bekir Yıldız, a adopté des mesures supposées conformes à la culture religieuse de la majorité des habitants. Ainsi, les licences ont été retirées à tous les
lieux qui vendaient des boissons alcoolisées. La mixité dans les parcs et jardins a subi des restrictions. La fête annuelle marquée par l’élection d’une « Reine des tulipes » a été
remplacée par un concours de lecture du coran, réservé aux hommes. Et puis, objet de scandale visible et montrable dans la presse, la ville a fait construire en son centre un monument
représentant le globe terrestre dominé par le sceau (tugra) du sultan Mehmet le Conquérant. Le jeune maire avait déclaré à la presse :
« Je veux un régime d’équité musulmane, je me réclame du régime iranien de l’époque de Khomeiny. »
La nuit de Jérusalem
Janvier 1997 : c’est la fin du mois de ramadan. Dans les milieux « islamistes » anti-sionistes, une nouvelle coutume
s’est progressivement implantée, semble-t-il initiée par Khomeiny en 1980 : le dernier vendredi du mois de ramadan est voué à Jérusalem et à la Palestine occupée. Yıldız est un
ambitieux, soucieux de se faire remarquer par Necmettin Erbakan, chef du parti Refah et chef du gouvernement ; il veut faire parler de « sa » nuit de Jérusalem, le vendredi 31
janvier 1997. Sur la place centrale de la ville, une maquette en toile de la mosquée Al Aqsa de Jérusalem a été installée.
C’est le quotidien Sabah qui sonne l’alerte et insiste sur la présence à Sincan, cette
nuit-là, de l’ambassadeur d’Iran, Mohammed Reza Bagheri, et sur les propos qu’il a tenus. Dans la salle de conférences de la Place des Tulipes, au centre de la ville, la tribune est tendue
d’un drap vert frappé du nom d’Allah, en arabe – couleur suspecte, écriture interdite ; sous le nom de Dieu, une image de la mosquée d’El Aqsa de Jérusalem. Derrière l’orateur, le fond de la
salle est décoré d’une image géante de la même mosquée, flanquée à gauche du portrait de Musa Sadr, dirigeant du Hezbollah et à droite, de celui
d’Abbas Musavi, dirigeant du Hamas. L’ambassadeur d’Iran est à côté du maire. Comme de coutume en ce genre d’occasion, les femmes séparées des
hommes.
Le maire, dans son allocution, justifie sa politique municipale et défend le port du voile pour les femmes. L’ambassadeur
d’Iran prend la parole et attaque les dirigeants des pays arabes : « C’est grâce à l’Iran que les musulmans se redressent ».
Aussi, dès le lundi, le maire de Sincan est inculpé pour « provocation à la haine », « apologie d’une organisation
terroriste » et « initiatives visant à affaiblir la république laïque », prévus par l’article 312 du code pénal. Il encourt 4 à 5 ans de prison. L’ambassadeur doit être déclaré
persona non grata et expulsé.
Une riposte politique s’organise. Des partis de gauche organisent ce même jour une « marche pour le respect
d’Atatürk ». Les laïcistes estiment en effet que c’est la personne même d’Atatürk qui est outragée, car la maquette de la mosquée d’Al Aqsa est montée sur la place où se trouve le buste du
Guide, et c’est cette juxtaposition qui est jugée scandaleuse : « Juste en face de la statue d’Atatürk », comme le montrent des photos de la presse (cf. la première photographie ci-dessus). Les manifestants
distribuent aux passants des rosettes d’Atatürk. Les slogans qualifient le premier ministre Erbakan de « valet de Khomeiny », « esclave de Kadhafi », « démon à chapelet
vert ». Mais les partisans du maire accourent pour protéger la « mosquée » Al Aqsa, essaient d’empêcher les laïcistes d’approcher en clamant : « Les communistes en
Russie ! ». Une échauffourée a lieu, et une journaliste de la chaîne Interstar est violemment frappée par un militant islamiste. Le lendemain, la tension monte et des journaux
laïcistes appellent à la vindicte. L'agresseur de la journaliste a été identifié et l'on réclame l'arrestation immédiate de « cet animal ».
L’agressivité des islamistes, la tension, les coups portés entre les manifestants, remettent en mémoire d’autres drames. Des deux
côtés, on appelle au sang-froid. L’éditorialiste Ilnur Çevik (Turkish Daily News), souvent très patient à l’égard des islamistes modérés, signale qu’une bonne partie des dirigeants du
Refah n’est pas d’accord avec les excès de Bekir Yıldız. L’islamo-nationaliste Muhsin Yazıcıoglu dénonce certains excès de la municipalité de
Sincan.
Mais plus inquiétant est un propos tenu par le général en retraite Dogan Beyazıt, ancien secrétaire général du MGK. Interrogé par
Mehmet Ali Birand, il estime que « l’armée pourrait bien reprendre le contrôle du gouvernement ». Un autre général, à la télévision, se dit « très énervé » par cette
affaire.
Les chars à Sincan
Justement, le lendemain matin, mardi 4 février, le fracas des chars se fait entendre dans le centre ville de Sincan. La nuit du 3 au
4 était agitée de rumeurs concernant des arrestations, et deux journalistes de Sabah avaient « planqué » dans le centre-ville, attendant un événement. Ils sont là lors de l’arrivée des
chars, le 4 février à 9 heures. Du coup, leurs photographies sont originales, prises depuis les trottoirs, avec un faible angle de vue ne permettant de cadrer qu’un seul engin par image.
Les chars proviennent d’une école de blindés toute proche, et se rendent en manœuvre à la base d’Akıncı. Ils avancent en file ;
les journalistes rapportent avec humour que le fracas rappelait les jours de fête nationale. Mais les rues n’ont pas été préparées comme pour une fête nationale ; les véhicules présents
doivent rapidement dégager. Le cortège emprunte la rue Atatürk, rectiligne, qui passe entre la gare et la mairie, jusqu'au carrefour de la mosquée, puis tourne à droite vers le Monument de
l’industrie et disparaît. Les passants sont sidérés, même si certains font des signes amicaux aux militaires. D’autres s’inquiètent et téléphonent aux chaînes de télévision : « Les
chars arrivent à Sincan, est-ce qu’il y a un coup d’État ? ».
« Simple manœuvre », disent les militaires. Mais pourquoi passer par la ville ? Pourquoi ne pas acheminer les
chars sur le champ de manœuvre par des camions semi-remorques, comme d’habitude ?
Les journalistes de Sabah ont eu de la chance. Lorsque, une heure plus tard, les équipes
de télévision arrivent, elles ne trouvent plus qu’un seul char, en panne, arrêté au bord de la route. La presse doit donc attendre le retour des blindés, qui empruntent, le soir, le même
itinéraire. Ils ont droit aussi à une conférence de presse de Mehmet Eren, attaché de presse de la municipalité, qui tente de dédramatiser : ces manœuvres sont de routine. Les tensions
avec la Grèce mobilisent nos camions porte-char en Thrace, d’où ce défilé inhabituel. Mais il ne peut expliquer pourquoi ils empruntent une des artères principales de la
ville.
Sauf dans Sabah, la représentation photographique de l’événement est étonnamment
limitée. Deux images seulement prévalent, dont la fonction est de suggérer l’investissement d’une ville par l’armée. Ce sont des photos d’agence (Reuters et AA).
L’une, prise le soir à l'heure du retour, par des photographes qui, cette fois, ont eu le temps de trouver un
point de vue en hauteur, montre la file de chars qui emplit presque entièrement la rue Atatürk ; elle est censée impressionner. Mais à l’observer de près, elle représente effectivement un
non-événement : les passants, sur les trottoirs, semblent indifférents ; un autobus municipal est inséré dans la file de chars, et la circulation en sens inverse est normale.
L’autre image, celle du char en panne, est à première vue plus inquiétante. Elle montre la masse d’acier noire,
garée le long de la rue ; au premier plan, un soldat armé d’un fusil d’assaut et un officier au regard sévère, surveillant les alentours, en font une image de coup d’État. La panne est-elle
réelle ou a-t-elle été simulée pour permettre aux équipes de télévision de pouvoir emporter cette image ?
La moisson de photos est maigre mais l’effet souhaité est atteint. Après tout, le manque de camions semi-remorque est plausible, et
après tout, les chars ne sont pas vraiment passés au centre-ville mais par une artère de dégagement qui, depuis Ankara, longe la voie ferrée et relie entre elles les banlieues ouest. Mais le
défilé survenant après les déclarations d’officiers de haut rang, la veille, la coïncidence est troublante. Il s’agit clairement d’un signal.
Le très sérieux Cumhuriyet interprète l’événement dès le titre : « Riposte
blindée à Sincan (Sincan’da tanklı protesto) » et dans l’article : « Les militaires ont délivré un message d’une manière inusitée
jusqu’à présent ». La presse à sensation n’était pas allée jusque là dans l’interprétation du défilé de char, et posait seulement la question. En la
circonstance, Cumhuriyet apparaît bien dans son rôle de porte-parole de l’armée. D’ailleurs, son sujet principal, ce jour-là, n’est pas le défilé
de blindés, mais le compte rendu d’une réunion des chefs d’état-major des quatre armées, présidée par le général Karadayı ; le siège de l’état-major, d’ailleurs, n’est qu’à quelques
encablures de Sincan… La manchette de Cumhuriyet proclame : « Quatre avertissements de la part de l’armée » énumérés
ainsi : « 1) Le gouvernement a perdu sa légitimité ; 2) un événement comme celui de Sincan est inacceptable et les valeurs de notre pays sont piétinées ; 3) il faut faire
cesser cela en rétablissant les institutions dans leurs fonctions ; 4) le mouvement de la société civile est positif, mais la population s’est éloignée de ses institutions. »
Quelles que soient les contingences, le défilé de Sincan est désormais interprété ; la population, qui a connu trois coups
d'Etats sanglants en vingt ans, a la sensation d’être passée tout près d’une nouvelle intervention militaire. Le signe l’a emporté sur la réalité ; les opposants aux
Refahyol avaient besoin d’une « goutte qui fait déborder le vase » ; la maladresse de Bekir Yıldız a été bien exploitée ;
l’épisode de violence requis pour faire peur, en l’occurrence l’agression de la journaliste, a eu lieu ; avec la maquette de la mosquée, les inscriptions « en arabe » sur la
tribune, quelques photos de femmes en noir passant entre le buste d’Atatürk et la maquette ont fourni les images nécessaires ; l’armée a fait le reste.
Ainsi, la photographie la plus montrée reste celle du char en panne ; mais la panne est complètement oubliée. A partir du 6
février, ce blindé en réalité immobilisé et inoffensif est présenté sans commentaire, comme icône de l’avertissement. La masse d’acier, et surtout le soldat de garde, doigt sur la gâchette de son
fusil d’assaut brandi, le regard dur de l’officier, tout cela fait oublier la dépanneuse qu’on voit arriver en arrière-plan. La photographie, prise pour le compte de l’agence Reuters, fait le
tour du monde.
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