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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Que savent les écoliers turcs du nazisme ? (1992)

 

Que savent les écoliers turcs du nazisme ?

http://etienne.copeaux.over-blog.fr/article-en-1990-que-disait-l-ecole-sur-le-nazisme-76183719.html


(Brève note de recherche de 1992)

[Ce court texte est un « reliquat » de mes recherches sur les manuels scolaires. Il s'agit d'éléments rassemblés voici vingt ans, inutilisés dans ma thèse puisque celle-ci traitait exclusivement des représentations des Turcs par eux-mêmes. Ce sont de simples notes, sans analyse. Si vous voulez utilisez ces informations, restez bien conscients de la date à laquelle cette note a été établie ! La situation a pu changer depuis. Je serai heureux si un lecteur peut me dire si la représentation du nazisme et de la persécution des Juifs a évolué depuis.

L’antisémitisme en Turquie, sujet corrélatif, a été brillamment traité par Laurent Mallet dans sa thèse, publiée sous la référence suivante :

Laurent-Olivier Mallet, La Turquie, les Turcs et les Juifs. Histoire, représentations, discours et stratégies, Istanbul, Isis, Les Cahiers du Bosphore XLIX, 2008, 614 p.

Travail remarquable, travail de référence sur la question.

 

 

Le développement du racisme en Allemagne [en 1992], tourné contre les réfugiés de toutes provenances mais de plus en plus contre les Turcs, et couronné par le monstrueux attentat de Mölln, a provoqué dans la presse turque, à juste titre, des réactions d’indignation, d’horreur et d’accusation contre les néo-nazis1. Ces derniers ont fait les manchettes à la fin de novembre 1992, et l’apparition de plus en plus fréquente du mot nazi dans la grande presse rend nécessaire une réflexion sur le contenu et le sens de ce mot pour l’opinion publique turque.

En France et certainement en Europe en général, un minimum d’éducation historique entraîne une association d’idée entre nazi et antisémite et génocide. Chacun sait que le nazisme a connu son aboutissement dans la politique d’extermination, et cette politique, dans son ampleur mais aussi dans son caractère industriel, est l’un des événements majeurs de ce siècle. C’est tellement connu que cela parait inutile de le rappeler.

Mais ceci n’est pas vrai en Turquie.

Lorsqu’on travaille sur les manuels d’histoire turcs, on ne peut manquer d’être frappé par la légèreté de tout ce qui concerne cet aspect de l’histoire de l’Allemagne. L’inventaire est rapide.

Sur huit manuels consultés, voici, in extenso, ce que l’on trouve sur le sujet :

1) Dans les années soixante, manuel de la collection Oktay 2: le chapitre concernant la Seconde guerre mondiale évoque les revendications territoriales allemandes et la prétention nazie à l’hégémonie de la nation allemande. Le silence est total sur la politique intérieure de Hitler, comme d’ailleurs des autres Etats fascistes. Il n’y a aucune allusion à la persécution des Juifs.

2) En 1971, dans le manuel de la collection Aksit (section de chapitre intitulé « L’Allemagne et le national-Socialisme »), le plus utilisé à l’époque 3 : « [Hitler] suivit une politique raciste » ; « Il fit preuve de violence (siddet) envers les Juifs ». La guerre proprement dite ne fait pas partie du programme. En 1985, le même auteur, dans son manuel pour collèges 4, reprend cette dernière phrase mot pour mot.

3) En 1987, dans le manuel de la collection Oktay 5, l’étude de la guerre a complètement disparu du programme d’étude. Le manuel est muet sur le nazisme.

4) En 1988, dans le volume pour écoles primaires de la collection Sanır, Aksal et Aksit 6, ne figure que cette phrase : « [D’après Adolf Hitler], les Allemands étaient une nation supérieure ; exercer une hégémonie mondiale était, à leurs yeux, un droit. »

Au cours des dernières années, l’étude de la Seconde Guerre mondiale a été un peu étoffée en troisième année de lycée. Elle fait l’objet d’une « unité », regroupement de quatre chapitres, mais ne totalisant guère plus de dix pages.

5) En 1990, dans la collection Miroglu et Halaçoglu 7, le traitement est plus subtil et plus troublant. L’œil est immédiatement attiré par la célèbre photographie de l’arrestation d’une famille juive (femmes et enfants, bras levés, encadrés par des soldats allemands). Mais cette photo est ainsi légendée : « La Seconde guerre mondiale fut douloureuse (ıstırap) pour tous, hommes, femmes, enfants ». Après une évocation en quatre mots de la politique raciste, ce livre est néanmoins le seul qui évoque l’assassinat des Juifs (« On commença à tuer les Juifs du pays », p. 203). Et le traitement des Juifs fait plus loin l’objet d’une allusion ainsi formulée : « Grâce à l’appui anglais et américain, les Juifs, qui avaient été broyés (ezilen) par l’oppression allemande, eurent la possibilité de fonder un Etat en Palestine » (p. 208). C’est tout et c’est beaucoup par rapport aux autres livres. Celui-ci, comme pour faire balance égale, ne manque pas d’évoquer aussi le massacre de Katyn, cas unique parmi les livres consultés.

6) Le manuel de la collection Yıldız, Alptekin, Sahin et Bostan 8 (1991) consacre quatorze pages à la guerre, dont quatre aux vues d’Atatürk (mort en 1938) sur le conflit qui se préparait. On cherche en vain dans ces pages une allusion quelconque aux événements qui nous intéressent. Le mot juif lui-même est absent de cette leçon ; Hitler n’est même pas qualifié de dictateur.

7) Enfin, la collection Ugurlu et Balcı 9 (1992) est un peu plus osée : « [Hitler] mit en place une dictature » ; « Il commença une politique dure et sans pitié (sert ve acımasız) envers les Juifs ». Le plus étonnant, pour un étranger, est que sur un total de onze pages consacrées à la guerre, trois concernent Atatürk et le chapitre contient rien moins que deux portraits du grand homme dont un en pleine page.

 

 

1 Dépêche Associated Press, mardi 9 mars 1993. En plus de cette dépêche, on trouvera des informations sur la vague d'attentats à partir de la page http://archives.lesoir.be/molln-extremistes-inculpes_t-19930309-Z06H06.html.

« Mölln: extrémistes inculpés. Deux militants allemands d'extrême droite ont été inculpés lundi du meurtre des trois Turques qui ont trouvé la mort dans l'incendie criminel de leur foyer à Mölln, dans le nord du pays, en novembre dernier [1992].

Les deux hommes, Michael Peters, 25 ans, et Lars C., 19 ans, sont accusés de meurtre, de tentative de meurtre et d'incendie volontaire ayant entraîné la mort d'une femme de 51 ans, de sa fille de 10 ans et de sa nièce de 14 ans, a annoncé le procureur fédéral. Cinq autres personnes avaient été blessées.

L'affaire, qui a constitué le paroxysme de la vague de violences racistes commises l'an dernier en Allemagne [en 1992], avait bouleversé le pays entier. Les incendiaires avaient revendiqué l'attentat en ajoutant Heil Hitler! à l'issue de leur brève communication téléphonique.

Plus de 2.200 actes de violences ont été perpétrés contre des étrangers, réfugiés et immigrés, au cours de l'année dernière en Allemagne. Ils ont fait 17 morts. »

 

 

2 Oktay Emin, Atlaslı Tarih, Güven Yayınevi, Istanbul, s.d., page 143.

3 Aksit Niyazi, Tarih, Lise III. sınıf, Remzi Kitabevi, Istanbul, 1971, page 261.

4 Aksit Niyazi, Ortaokullar için Millî Tarih Ana Ders Kitabı, II, Devlet Kitapları, Türk Tarih Kurumu Basımevi, Ankara, 1985, page 135.

5 Oktay Emin, Tarih, Lise III, Atlas Kitabevi, Istanbul, 1987.

6 Sanir Ferruh, Asal Tarık, Aksit Niyazi, Ilkokul Sosyal Bilgiler 5, Devlet Kitapları, Millî Egitim Basımevi, 15e édition, Istanbul, 1988, page 120.

7 Miroglu Ismet, Halaçoglu Yusuf, Lise için Tarih III, Altın Kitaplar Yayınevi, Istanbul, 1990, page 202 sq.

8 Yildiz Hakkı Dursun, Alptekin Coskun, Sahin Ilhan, Bostan Idris, Tarih. Lise 3, Istanbul, Servet yayın-Dagıtım, [1991], page 229 sq.

9 Ugurlu Nurer, Balcı Esergül, Tarih. Lise 3, Istanbul, Örgün, 1992.

 

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