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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 51 - Varto, 1996. Trois récits pour une fusillade

Publié par Etienne Copeaux sur 14 Août 2014, 14:03pm

Catégories : #La Turquie des années 1990, #Kurdistan

Le mardi 17 septembre 1996, vers 23 heures, des coups de feu éclatent à Varto, bourgade du département de Mus. Une fusillade très dense s'ensuit, et jusqu'au matin la petite ville semble soumise à une lourde attaque du PKK. Attaque ? Il n'y a qu'un seul mort, un policier, pas de prisonniers ni de tués du PKK, pas d'autres victimes ni de blessés après une fusillade intense qui a duré douze heures. Trois récits s'opposent sur l'incident qui malgré leurs contradictions dénotent une chose : les « forces de sécurité » font ce qu'elles veulent dans ces petites villes du sud-est.

 

[Dernières modifications: 18 août 2015]

 

Varto est une bourgade du département de Mus (prononcer « Mouch »), à 50 km au nord du chef-lieu, au nord-ouest du lac de Van. Elle est à l'écart des grands axes, à 1500 mètres d'altitude, adossée à la chaîne des montagnes de Bingöl (2800 m), en terre autrefois arménienne. Selon l'ouvrage de Kévorkian et Paboudjian (p. 500), Varto (Goumgoum en arménien, Gimgim en kurde), comptait environ 700 habitants en 1914, dont seulement 80 Kurdes et 45 Turcs. Le village avait son église et son école. Aujourd'hui, la ville d'environ 10 000 habitants ne comporte plus de trace du passé arménien ; elle est à majorité kurde avec une forte composante alévie.

L'évolution de la population est typique de ces régions troublées. La guerre entre l'armée turque et le PKK, qui débute en 1984, dépeuple les villages de la région de Varto : 42 000 habitants en 1990, 41 000 en 2000 et 31 000 en 2012. Les habitants des villages, harcelés par l'un ou l'autre camp, souvent chassés par les « forces de sécurité », s'en vont d'abord rejoindre la petite ville : de 2800 habitants en 1965, elle passe à 8700 en 1985, 11 000 en 1990 et 16 300 en 2000. Ensuite, une partie de ces émigrés s'en va grossir la population des grandes villes, par exemple le quartier de Gaziosmanpasa à Istanbul. En 2008, la population du bourg est redescendue à environ 10 000 habitants.

A soixante kilomètres au nord, Hınıs (département d'Erzurum) était une ville turco-arménienne (Khnus) de 8000 habitants en 1914, prospère et dotée d'une cathédrale, toujours selon Kévorkian et Paboudjian (p. 434 ; photos anciennes disponibles sur houshamadyan.org). Elle a connu une évolution semblable, passant de 5200 habitants en 1965 à 12 000 en 1985, 16 000 en 1990 et 27 000 en 2000, retombant à 10 000 depuis 2007. Les municipalités des deux bourgs, Varto et Hınıs, sont actuellement (2014) contrôlées par le parti pro-kurde BDP, à 39 % à Hınıs et 63 % à Varto.

Varto et Hınıs sont des cas typiques de ces petites villes totalement déstructurées par le génocide de 1915, plongées dans la pauvreté et le sous-développement par perte brutale des cadres de la vie sociale. A la fin du XXe siècle, elles sont au centre de l'affrontement entre l'armée turque et le PKK ; leur peuplement en partie alévi, le partage entre les langues kurmandji et zaza compliquent encore la situation.

Le conflit kurde se déclare en août 1984. Dès le 4 octobre de la même année, le général-président Evren, en visite dans la région pour annoncer notamment que les villageois seront dotés d'armes, met en garde la population contre la « destruction de l'unité et de la concorde ». En 1986, Varto et Hınıs figurent parmi les sièges des comités d'organisation du PKK. En mai 1987, des « opérations » des forces de sécurité entraînent des arrestations, suite à des dénonciations.

Puis, en 1991 et 1992, Varto subit à plusieurs reprises des troubles : des tirs sur les bâtiments publics, et, selon les termes de la police, des tentatives d' « incitation à l'affrontement avec les forces de sécurité » et des manœuvres d'intimidation sur la population, de la part du PKK. A la suite de ces incidents, on note encore de nombreuses arrestations en mars 1992 et, selon la presse, la prise de stocks d'armes : lance-roquettes, grenades, fusils à longue portée, explosifs.

En octobre 1992, la presse se fait l'écho d'une attaque du PKK au centre de Varto ; il y a un mort et trois blessés. Mais selon Mehmet Sever, président du Halkın Emek Partisi (parti pro-kurde légal), il n'est pas certain que le PKK ait attaqué Varto le 10 octobre ; on ne sait pas qui est responsable des victimes. Sever souligne qu'au cours des combats les forces de l'Etat n'ont tenu aucun compte des civils, et que la population n'a plus aucune confiance dans les forces de l'ordre. Les doutes de Mehmet Sever sont fondés : deux mois plus tôt, une fausse attaque de ce type avait été mise en scène par les forces étatiques à Sırnak.

En mai 1993, une attaque du PKK qui provoque la mort de 40 personnes dont 33 soldats ruine totalement les efforts des partisans d'un règlement du conflit, alors même que le gouvernement préparait une loi d'amnistie. Désormais, l'état-major annonce : « Nous allons nettoyer la montagne ».

Les troubles ne cessent plus désormais, à Varto comme ailleurs : en juin 1993, le responsable local du parti de droite ANAP est assassiné. Arrestations et mises hors de combat de militants du PKK se succèdent rapidement : rien qu'à Varto ou dans les environs, deux combattants du PKK tués le 7 février 1994, trois le 17 mars et sept autres le lendemain, et sept encore en août. Souvent, les accrochages sont suivis de destructions de maisons ou même de villages. En février 1995, l'ancien bras droit d'Apo, Sait Zambak, est arrêté ; il était alors l'un des responsables du PKK à Varto, ce qui éclaire l'importance stratégique de la petite ville pour la rébellion. L’insécurité augmente et la liberté des déplacements de nuit est restreinte.

Cela fait beaucoup d'événements, d'arrestations, de combats, de moments de tension, pour une si petite ville où l'atmosphère devient délétère en raison des pressions opposées du PKK et des forces étatiques, des dénonciations et de la surveillance mutuelle.

Dans tout le sud-est de la Turquie, la situation est alors déplorable ; un rapport du CHP publié le 14 janvier 1996 par Cumhuriyet estime à plus de mille le nombre de villages détruits, à 300 000 celui des expulsés. Un rapport de l'ANAP dénonce la pratique de la destruction du bétail, censée mettre les combattants du PKK en difficulté, et décrit l'état critique de surpopulation dans les villes du sud-est, où l'on vit parfois à sept ou huit familles par maison.

 

***

 

C'est dans cette atmosphère, encore alourdie par les tensions politiques, qu'on apprend, le 19 septembre, qu'un affrontement violent est en cours à Varto, en pleine ville, depuis la veille. Les informations présentées par Milliyet, ce jour-là, sont péremptoires et ne laissent place à aucun doute : le PKK a mis le siège à la ville. Selon Milliyet, « le PKK a tiré au hasard sur les maisons », usant d'armes à longue portée et de lance-roquettes, et a pris pour cible les bâtiments publics. Les affrontements ont duré jusqu'au soir, au cours desquels un factionnaire du bâtiment de la Sûreté, membre des équipes spéciales (özel tim) a été tué. A l'issue des « affrontements », on relève onze blessés, tous membres des forces de l'ordre, selon le quotidien : on n'en a plus entendu parler par la suite. Le préfet de Mus a ordonné un sévère couvre-feu et le blocage des issues de la ville ; il annonce que cinq « terroristes » auraient été tués. Au cours de la fouille d'une maison, on aurait découvert des lance-roquettes et des munitions, qui ne sont pas présentées à la presse comme c'est l'usage.

Pourtant, la presse du 20 septembre présente la même version de l'événement et « confirme » les données du Milliyet de la veille. Lorsque le couvre-feu est partiellement levé, les habitants de Varto découvrent l'étendue des dégâts : maisons mitraillées, impacts de balles partout, stocks de foin incendiés, bétail abattu. Trente personnes seraient en cours d'interrogatoire, et cinq déjà arrêtées pour aide et assistance au PKK. Le récit de Hürriyet est précis et péremptoire, utilisant le parfait de constatation ; sous le titre « Retour à la normale à Varto », il relate que l'assaut donné par cinquante hommes du PKK aurait commencé le mardi soir vers 22h30, soutenu par de nombreux sympathisants ; en ville, les assaillants auraient tenté de hisser le drapeau du PKK sur le bâtiment de la sous-préfecture. Le matin, après le « retrait » du PKK, les maisons ont été passées au peigne fin par les policiers, une centaine de personnes sont appréhendées. Pour les rédacteurs de Hürriyet, il est clair que ce sont les « terroristes » qui ont mis le feu au foin et abattu le bétail.

Ce 20 septembre, la presse présente au pays une petite ville visiblement lasse d'être au centre du cyclone, conquise et reconquise tour à tour par les « terroristes » et les « équipes spéciales » qui maintenant patrouillent dans les rues, tandis que les autorités, préfet, directeur de la sûreté et commandant de garnison, viennent rassurer la population. Selon le préfet, c'est la vingtième fois en quelques mois que la ville est attaquée. Les quotidiens sont tous d'accord : les assaillant étaient cinquante à soixante ; des armes et munitions ont été découvertes dans une maison au moins ; une centaine de personnes ont été retenues pour interrogatoire, et cinq sont déjà inculpées pour aide et assistance aux « terroristes ».

L'unanimité des médias s'explique : l'armée, de l'aveu même de Hürriyet, a convoqué les journalistes qui ne font que reproduire les communiqués du commandement. S'il y a eu réellement vingt attaques en quelques mois, la presse en effet n'en a rien dit ou rien su. Pour qu'un événement survenu dans une bourgade éloignée soit connu des rédactions d'Istanbul, il faut donc une opération de communication de l'armée, qui fournit les récits tout prêts, et une partie des images. L'ensemble des allégations reproduites dans la presse, du 19 au 21 septembre, forme ce que je désignerai comme le premier récit.

Le choix des images présentées par la presse ces jours-là semblent corroborer une stratégie d'intimidation, de reprise en mains de la région par l'Etat. « L'Etat », « Devlet », étant le terme qui sert bien souvent, dans les propos des gens de ces régions, à désigner un système répressif omniprésent et tout-puissant, et non une institution destinée à protéger, soigner, instruire... Quand Hürriyet présente, sous le titre « Retour à la normale à Varto » une image où trois membres des özel tim parcourent tranquillement la ville, portant un gilet pare-balles et, à l'épaule, leur fusil d'assaut, on peut en conclure, quelle qu'ait été la réalité des événements, que ces hommes sont chez eux, et qu'ils règnent par la terreur qu'ils inspirent. La légende de la photo est un résumé abrupt du premier récit : « La jolie région de Varto a été la cible d'une attaque terroriste. Les forces de sécurité ont rapidement brisé l'enthousiasme des assaillants qui voulaient hisser leur drapeau sur le bâtiment de la sous-préfecture, et se sont rendu très vite maîtres de la situation. A l'ombre des armes des équipes spéciales, la vie est redevenue normale à Varto ». Notons qu'après les événements liés au drapeau qu'a connus la Turquie au cours de l'été, les rédacteurs ont choisi une nouvelle fois de faire de l'événement douteux une affaire de drapeau.

 

"Retour à la normale à Varto". Hürriyet, 20 septembre 1996

"Retour à la normale à Varto". Hürriyet, 20 septembre 1996

Hürriyet a renforcé cette idée de « reprise en mains » en publiant sur la même page la photo des autorités locales accourues promptement à Varto, sous un titre qui vaut menace à l'encontre des « terroristes » : « Ils vont trouver l'Etat en face d'eux ». L'Etat et en particulier l'armée, représentée par le commandant de garnison, placé au centre du groupe des cinq hommes, au centre de la photo, en tenue de combat.

 

"Ils vont trouver l'Etat en face d'eux". Le préfet, le commandant de garnison, le chef de la sûreté reprennent possession de Varto. Hürriyet, 20 septembre 1996

"Ils vont trouver l'Etat en face d'eux". Le préfet, le commandant de garnison, le chef de la sûreté reprennent possession de Varto. Hürriyet, 20 septembre 1996

Ce premier récit est le seul qui restera dans la mémoire du grand public car il est conforme aux dogmes de l'Etat, à la narration produite par l'Etat. Il est le seul récit auquel la plupart des citoyens ont eu accès, puisque transmis par des médias influents et complaisants envers l'autorité. C'est un récit qui agit, produit une « vérité », pour cacher la réalité. Il agit car il entretient la peur de l'Etat, les tensions, et contribue ainsi à légitimer le maintien des troupes, des « équipes spéciales », des « protecteurs ». Il nourrit la guerre.

Quelques jours plus tard, le 25 septembre, Ilnur Çevik, rédacteur en chef de Turkish Daily News, un nationaliste qui sait toutefois prendre ses distances avec le discours officiel, déplore les méthodes de l'armée et la disproportion des moyens employés, et raille : « L'armée ressent un besoin de démonstration avant l'hiver ». C'est une manière un peu détournée d'instiller le doute sur ce qui est advenu à Varto.

 

***

 

Il faut une semaine pour qu'apparaisse un second récit des événements, et c'est à l'honneur de Cumhuriyet (26 septembre) et à son reporter Celal Yılmaz que d'essayer de débrouiller l'affaire en interrogeant les gens de Varto sur ces « cinq journées chaudes ». Sur la base des témoignages, le quotidien accuse clairement les « équipes spéciales », extrêmement agressives envers la population de Varto, réputée sympathiser avec la rébellion. D'après ces témoignages, les combats – en tout cas les tirs - ont commencé vers onze heures du soir, le mardi, et se sont poursuivis jusqu'au matin. Toute la population étant terrée chez soi, il n'y a aucun témoignage sur l'affrontement lui-même, s'il a eu lieu. Aucun témoin cité par Cumhuriyet ne prétend avoir vu des combattants du PKK. En revanche, les membres des équipes spéciales sont entrés dans les maisons à 5 heures 30, accusant leurs occupants de complicité. On a fait sortir les gens, mains sur la nuque, qui ont été dirigés au pas de gymnastique à la Sûreté : 600 personnes environ, insultées tandis qu'on leur ordonnait de s'allonger sur le sol, pendant que les coups de feu continuaient, jusqu'à onze heures.

Les équipes spéciales ont confisqué leurs papiers d’identité et ont divisé les « suspects » en plusieurs groupes : jeunes, vieux, étudiants… qui ont été libérés à 17 heures, sauf cinquante personnes. Les personnes qui témoignent ne croient pas à un affrontement avec le PKK : « Cela n'a rien à voir avec le PKK. Les seuls responsables de ce qui s'est passé, ce sont les équipes spéciales. Il veulent briser la paix qui existe entre nous. S'il y avait eu affrontement, comment expliquer qu'il n'y ait aucun mort [à part le policier factionnaire] en douze heures de combats ? ». Selon ce second récit, l'affaire de Varto, en septembre 1996, ressemble étrangement à celle de Sırnak en août 1992, même si elle est bien moins grave.

Ce second récit oppose à celui de l'armée une autre modalité des événements, et une autre causalité. Ce qui est arrivé ne serait pas dû à une opposition entre l'armée (les Turcs) et le PKK (les Kurdes) mais à une tentative déjà ancienne de dresser les uns contre les autres les alévis et les sunnites de la région. Dans le récit officiel déjà, un élément avait pu sourdre ; le bruit avait couru tout d'abord que seules les maisons des alévis avaient été visées, et le préfet avait cru bon de démentir. Mais c'est un fait facile à vérifier et les propos du maire (CHP) de Varto, Nazım Aykalı, divergeant dans un second récit bis, confirment indirectement la rumeur en insistant sur l'absence de tension entre alévis et sunnites dans sa ville : « A Varto, alévis et sunnites vivent ensemble et en paix depuis des siècles. Ils sont à 100 % alphabétisés. Ils connaissent très bien la nécessité de vivre en paix. Ce qui vient d'arriver est le résultat d'une provocation de milices bien connues, d'une organisation de type mafieux ». Le maire en impute la responsabilité à l'ancien sous-préfet, un homme de tendance islamiste éduqué en lycée religieux, Turan Atlamaz, qui aurait cherché à dresser les gens les uns contre les autres. « A Varto, poursuit-il, on a cherché à appliquer le scénario de Tunceli. [Pour illustrer les derniers événements], la télé a montré des scènes tournées en réalité à Mus ou à Cizre. Dans le plan où, prétendument, un combattant du PKK grimpe à un mât pour faire flotter le drapeau de son organisation sur Varto, il s'agit en réalité d'un employé des PTT montant à un poteau pour réparer une ligne ! »

Il doit être possible d'authentifier ce qui a été effectivement tourné à Varto, pour le distinguer d'images d'archives représentant des combats survenus ailleurs. Nous ne sommes pas encore à l'époque où chacun peut filmer sur son téléphone portable. L'absence de vidéo ne signifie pas l'absence de combats, ni même l'absence du PKK. Néanmoins, à ce stade du second récit et en suivant Cumhuriyet et le maire de Varto, on pencherait pour la provocation, un simulacre de combat joué par les « forces de sécurité » appuyées par l'armée, son matériel et son armement lourd, simulacre destiné à maintenir la tension sur Varto et sa région, pour que les militants, combattants et sympathisants ne s'y sentent jamais en sécurité.

 

***

Mais il existe un troisième récit, qui circule dans les médias, de manière beaucoup plus discrète, à partir du 27 septembre. Rappelons qu'un homme est mort le 19 septembre, un policier en faction à l'entrée de la Sécurité ; son identité est connue : Serdar Ulusoy, originaire de Nigde. C'est peut-être le seul point indubitable de l'affaire. A partir de ce fait, on pouvait construire un récit, le récit officiel : les attaquants supposés visaient le bâtiment de la Sécurité et il est logique que la première ou seule victime ait été ce planton, dont le décès serait la conséquence de l'événement.

Mais, discrètement (il est vrai que c'est le jour des obsèques de Zeki Müren!), en page 19, Milliyet du 27 septembre dévoile un troisième récit, bâti sur ce même élément, la mort du factionnaire, qui cette fois serait à l'origine de l'événement. Le récit provient d'un député Refah d'Istanbul, Mehmet Fuat Fırat. Voici ce que rapporte le quotidien, sous le titre « Les allégations du député RP Fırat » : Serdar Ulusoy, en réalité, serait mort, tué par balles par un de ses collègues, devant le domicile d'une prostituée qui était l'enjeu d'une violente dispute entre policiers. Pour masquer la bavure, les autres membres des « équipes spéciales » auraient ouvert le feu un peu partout et sonné l'alerte pour simuler une attaque et un combat. Selon le député Fırat, ce sont eux qui auraient mis le feu aux stocks de foin et abattu du bétail : « Les guérilleros, affirme-t-il, ne feraient jamais cela, ils en ont trop besoin ». Effectivement, le PKK ne pourrait survivre sur une terre brûlée, et l'on ne voit pas pourquoi ses combattants détruiraient des ressources plutôt que de les utiliser.

Le lendemain de la fusillade, les gens de Varto découvrent des chevaux abattus, des stocks de foin brûlés. Sabah, 20 septembre 1996

Le lendemain de la fusillade, les gens de Varto découvrent des chevaux abattus, des stocks de foin brûlés. Sabah, 20 septembre 1996

Le lendemain de cette révélation, 28 septembre, prétextant des résultats des interrogatoires des suspects, les autorités produisent alors une nouvelle version du premier récit. Au cours d'une conférence de presse, le directeur de la Sûreté de Mus dément les allégations du député, et affirme que l'attaque de Varto aurait été réalisée par sept guérilleros guidés par un instituteur local.

La rédaction de Milliyet prend alors l'initiative de retourner sur le terrain. Si le député dit vrai, il faut chercher la femme. Elle est identifiée, elle serait une prostituée de la police, objet d'une dispute qui aurait tourné en bavure, dissimulée en simulacre d'attaque. L'intéressée n'est pas au courant des révélations du député, ce sont les journalistes de Milliyet qui l'en informent, avec délicatesse probablement, de sorte que la femme est terrassée par une crise cardiaque. Tandis qu'on l'emmène à l'hôpital, sa fille clame sa colère aux journalistes, et dément le récit du député : tout ceci ne leur arriverait que parce que cette famille habite juste à côté de l'endroit où le policier a été tué. Ce récit 3 bis, publié par Milliyet le 30 septembre, atteste tout de même la réalité du fait qui sert de pivot : la mort par balles d'un policier. Dans le même numéro du quotidien, le Directeur général de la sûreté, Alaaddin Yüksel, dément à son tour cette histoire, revient sur la version officielle et la responsabilité de l'instituteur, qui est en prison.

Dix jours plus tard, un rapport de l'ONG d'inspiration musulmane Mazlum-Der, que nous avons vue agir aux côtés de la Ligue des droits de l'Homme (IHD) dans l'affaire Erbas, publie un rapport sur la situation du sud-est, qui, entre autres sujets, dénonce l'action des équipes spéciales à Varto et confirme le récit de Mehmet Fuat Fırat (Milliyet, 10 octobre 1996).

 

***

 

Mais pourquoi la vérité serait-elle énoncée par un député Refah d'Istanbul ? C'est parfaitement censé, en raison du passé familial du député qu'il expose lui-même en un quatrième récit qui n'a qu'un rapport indirect avec les autres. Mehmet Fuat Fırat est originaire de Hınıs, ville du département d'Erzurum et proche de Varto. Il a été député d'Erzurum (1973-1977), puis d'Istanbul (1995-2002, passant en 2001 à l'ANAP). Surtout, il provient d'une grande famille d'opposants ; il était le fils aîné du cheikh Ali Rıza Efendi, lui-même fils du cheikh Said. Après l'exécution de ce dernier, suite à la grande révolte de 1925 – dans laquelle Varto a joué un rôle clé -, Ali Rıza était devenu le chef du clan, et à ce titre a été constamment persécuté par le pouvoir kémaliste : envoyé en relégation à Isparta puis en Thrace avec sa famille, il n'a jamais vécu une vie normale.

Rien d'étonnant à ce que ce député et grand notable soit parfaitement au fait de ce qui se passe à Varto et même dans tout le sud-est. De par sa profession (grand commerçant) et son passé familial qui est en connexion avec toutes les grandes tribus kurdes, on peut être certain qu'il dispose d'un excellent réseau d'informateurs.

En divulguant le récit de la bavure de Varto, il sème le doute sur le sérieux et la discipline des « équipes spéciales », et remet en cause le « discours de vérité » produit par les autorités étatiques. Son récit est gênant pour le pouvoir militaire car il met en cause la capacité de l'Etat à tenir ses troupes. L'intention politique est claire : son passé familial le relie directement au mouvement kurde dans son aspect religieux-conservateur (la révolte du cheikh Said), à la résistance au turquisme kémaliste, et au mouvement conservateur du Parti démocrate des années cinquante. Membre du Refah, il prône avec son parti une amnistie et une solution pacifique au conflit, en s'opposant à l'armée. Comme le premier récit, le troisième, éclairé par le quatrième, est destiné à agir sur les événements, sur la politique, sur la conduite de la guerre.

Au terme de cette étude des trois récits qui s’affrontent et nous font tourner en rond, on retourne encore au sujet de l'article précédent, la tentative de médiation du député Refah Erbas : en divulguant le récit de la bavure, Fırat ne chercherait-il pas à venger l'humiliation subie par son collègue Erbas, que la presse laïciste a ridiculisé quelques semaines plus tôt ?

 

***

La question qui se pose toujours à l'historien est celle de la véracité ; la règle d'or en histoire, pour le journalisme aussi, est le croisement des sources.

Ici, nous avons trois récits provenant de trois sources bien distinctes. Le premier est vraisemblablement fabriqué. Au cours de la période, il y a eu suffisamment de fausses attaques de ce genre, chacune dissimulées sous un semblable « discours de vérité », le cas le plus grave étant celui de Sırnak en août 1992. Le second comme le troisième récits sont plausibles. Le second établit une similitude avec l'affaire de Sırnak. Le troisième est le travestissement d'une grave bavure, comme il y en a eu – souvent bien plus graves encore – du fait de l'armée française durant la guerre d'Algérie. Comme le premier récit, le troisième, éclairé par le quatrième, est destiné à agir sur les événements, sur la politique, sur la conduite de la guerre.

Je serais tenté d'écrire qu'il n'est pas très important – dans ce cas précis tout au moins - de savoir où est la vérité, entre les trois récits, dès lors que c'est un petit événement au regard de la guerre qui dure depuis maintenant trente ans. Car les trois récits, ensemble et malgré leurs divergences, établissent clairement la suprématie des forces de l'ordre dans la région ; les « équipes spéciales » sont chez elles, ces hommes font ce qu'ils veulent. Si le second récit est vrai, il établit que ces forces peuvent arbitrairement stopper le déroulement de la vie normale dans une ville, pendant plusieurs jours ; il relate des faits fabriqués pour les besoins de la propagande militaire qui, sur cette base, a fabriqué le premier récit. Enfin si le troisième récit était avéré, il montrerait à quel point la population et ses représentants légaux sont dominés au point d'être incapables de contrôler ces forces qui sont ici, pour quelques jours, de véritables forces d'occupation. Malheureusement, ces forces, aux yeux de la population, représentent l' « Etat », et l'Etat est ici synonyme d'ennemi ; on comprend alors à quel point la situation est grave, puisqu'il n'y a plus de confiance dans les autorités, car elles ne sont plus protectrices comme elles devraient l'être.

Près de vingt ans après cet événement, je me pose la question de savoir ce que sont devenus ces hommes qui ont régné dans les rues des bourgades du sud-est. Règnent-ils encore ? Que font ceux qui ont été démobilisés ? Que sont devenus ou que deviendront ces mercenaires qui parcourent les rues de Varto ? Ils ont des habitudes de pouvoir, d'arrogance, d'impunité, ils ont appris à combattre et à tuer. Comment se sont-ils reconvertis ? Comment ont-ils négocié leur savoir-faire ? Sont-ils devenus de tranquilles citoyens menant une vie normale, paisibles policiers, ou vigiles dans les centres commerciaux, ou sont-ils devenus mafieux ou truands ? Ces personnages imprègnent maintenant la société turque, depuis trente ans, quelles en sont, quelles en seront les conséquences ?

 

Sur une nouvelle affaire autour de Varto en 2014: "Casernes, cimetières et statues... et encore Varto" (article publié le 29 août 2014)

 

Sources dans la presse :

« Köylüye silah », Milliyet, 4 octobre 1984

« Iste PKK kampları », Milliyet, 8 mai 1986

« PKK yine kan döktü », Mahmut Tekin, Milliyet, 11 mai 1987

« PKK, 8 ilde komite kurdu », Milliyet, 25 juin 1987

« 6 PKK'lı öldürüldü », Milliyet, 12 octobre 1992

« Devlete güven tartısması », Milliyet, 15 octobre 1992

Cumhuriyet, 14 janvier 1996

« Refah'ın Hakkari raporu », Sabah, 22 février 1996

« Hakkarili göçmenler ‘köklü’ çözüm istiyor », O.A. Büber, Yeni Yüzyıl, 22 février 1996

« Varto'ya PKK baskını », Milliyet, 19 septembre 1996

« Varto vartayı atlattı », Zaman, 20 septembre 1996

« Varto'da yaralar sarılıyor », Sabah, 20 septembre 1996

« Varto'da normale dönüs », Hürriyet, 20 septembre 1996

« What is this new offensive against PKK in Tunceli? », Ilnur Çevik,Turkish Daily News, 25 septembre 1996

« Vartolu olçeyi terk ediyor », Celal Yılmaz, Cumhuriyet, 26 septembre 1996

« RP'li Fırat'ın Varto iddiası », Milliyet, 27 septembre 1996

« PKK kılavuzu ögretmen », Milliyet, 28 septembre 1996

« Vartolu olay kadını kalp krizi geçirdi », Milliyet, 30 septembre 1996

« Yüksel'den Fırat'a tepki », Milliyet, 30 septembre 1996

« Varto'da Özel Tim suçlanıyor », Milliyet, 10 octobre 1996

​« Çözümü katliam engelledi », Ergülen Toprak, Taraf, 10 octobre 2008

 

 

Références :

 

Kévorkian Raymond H., Paboudjian Paul B., Les Arméniens dans l’Empire ottoman à la veille du génocide, Paris, Les Editions d’Art et d’Histoire, 1992, 603 p.

http://www.yerelnet.org.tr/ilceler/ilce_nufus.php?ilceid=198889

http://www.varto.bel.tr/foto-galeri/category/1/asSlideshow.html

http://www.nigde.pol.tr/Sayfalar/Sehitlerimiz.aspx

http://ararat-welat.blogspot.fr/2010/07/mehmet-fuat-frat-ile-roportajseyh-ali.html (entretien publié le 20 juillet 2010 mais réalisé du temps où Fırat était député du RP)

http://tr.wikipedia.org/wiki/Mehmet_Fuat_Fırat

 

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