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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 49 - Zilan, première sacrifiée du PKK

Publié par Etienne Copeaux sur 28 Juin 2014, 08:53am

Catégories : #La Turquie des années 1990, #Kurdistan

Le 30 juin 1996, le PKK réussit pour la première fois un attentat-suicide à Tunceli, sacrifiant une de ses jeunes militantes dont le nom de guerre, Zilan, renvoie aux massacres de 1930. Pourquoi ce mode opératoire ? Pourquoi à Tunceli ? Et surtout, pourquoi sacrifier une jeune femme, la première d'une longue série ?

 

Zeynep Kınacı. Portrait publié par Hürriyet, 3 juillet 1996

Zeynep Kınacı. Portrait publié par Hürriyet, 3 juillet 1996

 

Dans un conflit, le succès d'une opération passe presque toujours par le sacrifice d'une partie des combattants. Le commandement sait qu'il envoie à la mort les troupes de « premier choc », comme l’exprime le célèbre ordre du jour de Mustafa Kemal lors de la bataille des Dardanelles : « Soldats ! Je ne vous ordonne pas de monter à l'assaut, je vous ordonne de mourir ! » Le soldat n'a pas le choix : s'il se montre couard, c'est le peloton d'exécution.

Dans les conflits asymétriques, l'attaque ou la résistance contre un ennemi bien plus fort passe nécessairement par l'opération de commando, d'attentat ou de sabotage extrêmement risqué. On sait par avance que le combattant a fort peu de chances d'en sortir vivant mais sa perte est froidement assumée, au regard du bénéfice qu'on en attend. Toutefois, dans chacun de ces cas, la mort n'est qu'un risque, même s'il est très élevé.

L'attentat-suicide, comme celui que je vais évoquer, est bien différent. La mort de l'assaillant est voulue et certaine. Elle est un choix délibéré. L'acte n'est plus seulement assumé par le commandement, sacrifiant des êtres humains comme on sacrifie des pions ; il est accompli par un combattant qui en principe s'engage jusqu'à en perdre volontairement la vie, et qui estime trouver dans le sacrifice et la mort un accomplissement, une satisfaction de faire avancer la cause, d'accéder à une gloire posthume, au statut de « martyr » 1. L'attentat-suicide procède le plus souvent par l'utilisation d'explosifs, mode qui comporte une grande part de hasard dans la destruction : parmi les victimes peuvent se trouver des personnes précisément ciblées et dont la mort peut avoir un intérêt politique ou militaire, mais aussi, le plus souvent, de simples quidams qui étaient là par malchance, qui n'ont rien à voir avec le conflit et dont l'assassinat n'apporte aucun bénéfice strictement militaire.

Mais tel est justement l'objectif : frapper au hasard, faire des victimes civiles ou non combattantes pour créer un climat d'insécurité, retirer à l'ennemi son impression de contrôler le terrain. Par le sacrifice délibéré d'un(e) combattant(e), on compte créer un héros ou une héroïne et instaurer un climat émotionnel, une sympathie pour la victime sacrifiée, supposée volontaire, resserrer les rangs et mobiliser.

 

Tunceli, 30 juin 1996

 

Le premier attentat-suicide perpétré et réussi par le PKK, sacrifiant une combattante, a eu lieu le 30 juin 1996, en un lieu extrêmement sensible, la ville de Tunceli (Dersim). La guerre au Kurdistan turc était intense, tuant, au cours des six premiers mois de 1996, 1128 « terroristes » et 83 membres des « forces de sécurité ». Elle alimentait dans la population une extrême sensibilité au respect des symboles et des valeurs nationalistes. Quelques jours avant l'attentat, lors d'un congrès du parti pro-kurde HADEP, un jeune homme avait amené le drapeau turc pour le remplacer par la bannière du PKK, sous les applaudissement de la foule. Cet incident avait renforcé la fièvre nationaliste.

L'attentat précédait de peu l'anniversaire de l'incendie criminel de Sivas (2 juillet 1993), au cours duquel 37 intellectuels alévis avaient trouvé la mort ; aussi la région et le monde alévi étaient-ils en alerte.

Enfin, l'attentat du 30 juin 1996 survenait entre la formation du gouvernement islamiste Refahyol de Necmettin Erbakan et son investiture par le Parlement.

Ce 30 juin à Tunceli (Dersim), ville kurde alévie à la mémoire trop lourde et sous contrôle de l'armée depuis 1938, lors de la levée des couleurs au parc Atatürk, au centre-ville, une jeune femme apparemment enceinte s'approche des membres de la fanfare et fait sauter une charge d’explosifs dissimulée sous ses vêtements. L'attentat provoque la mort de six jeunes soldats puis d'un septième ; trente sont gravement blessés.

Tunceli est mise immédiatement en état de siège. L'émotion est très forte, car ce mode opératoire du PKK est nouveau 2, et parce que celui-ci s'en est pris à des soldats sans armes, de jeunes appelés membres de la fanfare ; plusieurs étaient très proches de la « quille » et tous certainement très contents d'avoir échappé aux unités de combat. En outre, l'attentat avait frappé les participants à une cérémonie se déroulant au parc Atatürk, visant symboliquement le fondateur même du régime. Qui plus est, il s'agissait de la cérémonie au drapeau : en Turquie la charge symbolique de ce qu'il ne faut jamais désigner comme « un morceau de tissu » est extrêmement forte, comme l'avait prouvé l'incident du congrès du HADEP.

Selon Milliyet, Abdullah Öcalan (dit Apo), le leader du PKK, comptait frapper un coup spectaculaire avec une vingtaine d'attentats-suicides simultanés commis par des jeunes femmes. Mais on n'aurait réussi à persuader que deux « déséquilibrées » en cours de traitement psychiatrique : la première, nommée Derya, était commise pour un attentat déjoué le 10 juin, et la seconde, qui avait réussi le 30 juin, était Zeynep Kınacı, 24 ans. Son nom de guerre était « Camarade Zilan ».

La jeune femme, désormais désignée comme « La Folle » (Deli Kız) par la grande presse, était une infirmière originaire de la région de Malatya. Elle était venue loger à Tunceli dès le 27 juin, chez une ancienne camarade de lycée, portant déjà sur sur son ventre la ceinture d'explosifs.

Zeynep Kınacı avait enregistré un testament sur une cassette vidéo, publiée après l'attentat par l'agence UBA, dans laquelle elle affirmait : « Nous ne voulons ni tuer, ni être tuées ; mais il n'y a pas d'autre voie pour conquérir notre liberté. (…) C'est ainsi que je combats l'ennemi. C'est mon peuple qui m'en donne le courage. Je commets cet attentat-suicide parce que notre président Apo l'a jugé nécessaire pour la résistance, pour le soutien de ceux des nôtres qui se révoltent en prison, et de ceux qui combattent dans les montagnes » 3.

L'Etat se durcit immédiatement. Le ministre de la défense Turhan Taylan se déplace à Tunceli et prononce des malédictions envers les commanditaires de l'attaque, qui « ne peuvent être qualifiés d'humains ». « Ceux qui touchent au drapeau turc auront les mains brisées », menace-t-il, confirmant la gravité de l'acte sur le plan symbolique. Le lendemain de l'attentat, outre les rafles qui touchent les milieux proches du PKK, la police réprime sévèrement les alévis qui commémorent, dans tout le pays, l'incendie criminel de 1993. Le 4 juillet, la justice décapite le HADEP sous prétexte de l'incident du drapeau du 23 juin : 39 dirigeants et responsables du parti sont inculpés, dont le président, le secrétaire général, le secrétaire général adjoint, des membres du conseil supérieur du parti, les présidents des sections départementales d'Istanbul, d'Ankara, d'Urfa et de Diyarbakır 4.

L'entremêlement des nouvelles qui tombent dans les médias caractérisent ces journées du début de juillet. Très vite pourtant, la grande presse abandonne le sujet de l'attentat de Tunceli. Car l'autre grand événement de juillet est la grève de la faim des prisonniers, qui dure jusqu'à la fin du mois et provoque la mort de 12 jeûneurs. Aussi, Zeynep Kınalı, vouée aux gémonies par la partie turque de la population, rejetée par sa famille même 5, est vite oubliée, sans que la presse n'ait jamais expliqué le nom de guerre de la jeune femme, « Zilan ».

 

Zilan, 1930

 

Lourd de sens et très clair pour les Kurdes, il renvoie 66 ans en arrière. Zilan est une vallée proche de la ville d'Ercis, au nord du lac de Van, où ont été férocement réprimés les derniers soubresauts de la révolte de l'Ararat, en été 1930. L'armée turque a frappé avec la même vigueur qu'au Dersim en 1938 6.

C'est en juin 1930 qu'avait été décidée la répression de la rébellion kurde du mont Ararat, qui avait pris la suite de celle de Cheikh Said (1925). Après le bombardement et le « nettoyage » du mont Ararat, la population de 44 villages de la vallée du Zilan était massacrée par l'armée, le 12 juillet, probablement avec l'aide de civils, « groupes de chasseurs » locaux. Le 16 juillet 1939, Cumhuriyet osait écrire : « 1500 bandits étaient cachés dans les grottes des flancs du mont Agrı [l'Ararat]. Notre aviation les a bombardés sans relâche. Le mont Agrı a subi un déluge continu de feu et d'explosions. Les aigles d'acier turcs ont réglé leur compte aux rebelles. Les villages dans lesquels s'étaient réfugiés les bandits ont été totalement détruits. 15 000 personnes ont été exterminées dans la vallée du Zilan. La rivière est pleine de cadavres jusqu'à son embouchure ». C'est à la suite de ce massacre qu'Ismet Inönü a déclaré : « Dans ce pays, seule la nation turque détient des droits ethniques et raciaux » (Milliyet, 31 août 1930). Et peu après, en septembre, Mahmut Esas Bozkurt, ministre de la Justice, proférait : « Le Turc est le maître de ce pays, il en est le propriétaire. Ceux qui, dans ce pays, ne sont pas de la pure race turque n'ont qu'un droit : servir les Turcs, être leurs esclaves. Que nos amis et nos ennemis, que nos montagnes elles-mêmes le sachent bien ! ».

Le pseudonyme de Zeynep Kınacı éclaire le sens de son acte, destiné à venger le massacre d'une population innocente. Ainsi, le PKK place l'attentat de Tunceli dans une continuité historique, une histoire de six décennies. Des événements comme ceux de Zilan ou de Dersim ne peuvent être oubliés. Des violences, des humiliations comme en ont alors subies les Kurdes ne peuvent être pardonnées si leur auteur, l'Etat turc, ne se place pas lui-même dans un processus de reconnaissance, de justice et de réparation.

En 1996, la plus grande partie du lectorat de Sabah ou Hürriyet ignore certainement le massacre de 1930 7. Mais Zilan est un mot qui parle aux Kurdes, qui leur parle tellement que Zilan était devenu un prénom... interdit en 2002 8.

 

« Tu as pulvérisé le colonialisme ! »

 

Maudite par la presse turque, Zeynep Kınalı a soulevé les éloges de la presse kurde à l'étranger, la seule à l'époque qui échappât à la censure. Özgür Gündem était interdit en Turquie depuis 1992, mais continuait de paraître en Allemagne et était diffusé dans toutes les villes où les Kurdes étaient nombreux. Tout au long de l'été, les hommages sous forme d'annonces signées par des groupes de Kurdes se sont succédé, pour louer l'attentat de Tunceli et le sacrifice de la jeune femme. Ces groupes ou ces personnes se présentent comme des « patriotes qui ont les yeux braqués sur le pays ». Beaucoup d'hommages proviennent de groupes de femmes, et notamment de l'Union des femmes libres du Kurdistan (Yekitiya Azadiya Jinen Kurdistan), branche féminine du PKK. La plupart des signataires vivent en Allemagne et en Suisse, quelques hommages proviennent d’Angleterre et de France ; certains écrivent au nom de groupes de Kurdes emprisonnés.

 

Les hommages, poèmes, déclarations lyriques, occupent souvent un large espace pouvant atteindre le quart de page : « En te transformant en bombe tu as pulvérisé le colonialisme millénaire. A ta suite, nous aussi et par dizaines de milliers, nous serons des bombes et nous ferons exploser le colonialisme » (15 juillet 1996) ; « Nous saluons ton geste historique en faveur de notre avenir, nous saluons ta bravoure et ton courage » (20 juillet 1996, « au nom de militants du PKK emprisonnés à Sagmalcılar 9 »).

La relation entre l'attentat du 30 juin 1996 et le massacre de 1930 est d'évidence, comme elle l'est avec Dersim/Tunceli, centre du massacre de 1938 et lieu de l'attentat : « Tu es la sainte colère », « Tu es l'avalanche de la vengeance », « L'ennemi, à Agri et à Dersim, a prétendu recouvrir les Kurdes et le Kurdistan d'une chape de béton. Mais les militants immortels et valeureux frappent ses forteresses » ; ou encore : « Comme à Dersim, comme à Zilan, le sang que tu as versé irrigue l'arbre de la liberté, en grondant comme le Munzur ». C'est toute l'histoire de la révolte kurde qui apparaît en filigrane dans ces hommages, tellement connue du lectorat d'Özgür Gündem, par la mémoire familiale et militante, ressassée sans cesse au cours des meetings, dans les discours, les proclamations, les mots d'ordre, qu'il est inutile de la conter : quelques index suffisent, Dersim, Zilan, les martyrs.

 

La chaîne des martyrs et le Kurdistan rêvé

 

La cause kurde, comme tant d'autres, entretient le culte des martyrs, renforcé par son terrain d'éclosion géographique et politique, la Turquie. Au cours d'un conflit, on constate parfois un mimétisme dans les méthodes de propagande des adversaires ; mais ici, c'est un caractère congénital partagé par les deux camps, turc et kurde, puisque les deux ont été formés dans la même matrice, la même école du nationalisme turc. À satiété, en Turquie, le discours officiel et les manuels d'histoire répètent que « c'est le sang des martyrs qui a donné sa couleur à notre drapeau ». Les hommages à Zeynep participent de ce culte du sang des martyrs : la couleur rouge-sang, « qui inonde les vallées de Mésopotamie au lever du jour », et qui annonce le temps de la vengeance ; le sang qui « irrigue l'arbre de la liberté », le sang avec lequel « elle a écrit son nom dans l'histoire de la liberté » 10. Bien entendu jamais il n'est question, dans ce culte, du sang de l' « ennemi », celui des sept morts et trente blessés de Tunceli. Mais il est vrai que l'Etat turc ne s'est jamais inquiété du sang versé dans la vallée du Zilan ou dans le Dersim, pas plus que du sang des Arméniens.

Zeynep Kınalı s'est sacrifiée, comme onze autres jeunes femmes à sa suite. Aux yeux de la presse turque, elle était une faible d'esprit. Pour le lectorat kurde, c'est une héroïne courageuse, intrépide, qui a agi par devoir et par amour de la liberté : « Tu es l'exemple à suivre, tu es la voie » : « Tu es une maîtresse qui nous a appris à transformer le courage des femmes en arme de la liberté ». Ses qualités vont jusqu'au surnaturel, fille aux yeux de feu, au cœur d'aigle, fille du soleil, elle est la lumière, l'amour, elle est le commencement (milad). La rhétorique révolutionnaire reprend celle de la religion : le martyr ne meurt pas, Zeynep n'est pas morte, « nous allons la faire vivre ».

Montrant la voie « dans la ligne de notre commandant en chef », Zeynep est « une institutrice », « notre grande maîtresse » (hoca), « une devancière » (önder). Aussi, nombreux sont ceux et celles qui, dans leurs hommages, promettent, jurent de suivre Zeynep dans cette voie, jurent de se transformer eux-mêmes, elles-mêmes, en bombes, pour « anéantir le colonialisme », pour « libérer le prolétariat » et pour être dignes d'elle et des martyrs : « Nous allons marcher vers la victoire grâce à l'arme de la liberté que tu nous as offerte » ; « Nous marcherons sur ce chemin, jusqu'à conquérir le soleil ! » ; « Nous te le promettons, nous brandirons ce drapeau jusqu'à la libération de l'ensemble du prolétariat mondial. Et alors, comme à tous les valeureux martyrs te parviendra la nouvelle de cette victoire, et toi aussi tu seras associée à cette Fête rouge ! ».

La « fille aux yeux de feu » est particulièrement l'exemple à suivre pour les femmes : « Nous nous montrerons dignes de toi et de nos valeureux martyrs en façonnant la Femme kurde du Kurdistan (Kürdistanlasan Kürt kadını) 11 ». En septembre 1996, lors du grand meeting « Pour la paix au Kurdistan » qui a rassemblé 45 000 personnes dans un stade de Cologne, Zeynep Kınacı était à l'honneur, ainsi que les femmes combattantes, représentées, devant la tribune, par un groupe de jeunes filles en tenue militarisée 12. Elle reste l'héroïne officielle des femmes du PKK, puisqu'en 2004 est fondé en Allemagne un Zilan Frauenfestival annuel.

Ces hommages contiennent également des passerelles vers le présent, celui des grandes grèves de la faim qui ont lieu au même moment dans les prisons de Turquie, et qui se sont poursuivies durant tout le mois de juillet 1996. Parmi les jeûneurs, il y a évidemment des Kurdes, et ceux et celles qui s'expriment dans ces hommages louent aussi, en l'acte de Zeynep Kınacı, un acte de soutien aux prisonniers – comme elle l'avait elle-même précisé dans sa déclaration enregistrée. Mais le PKK n'a pas soutenu ce mouvement jusqu'au bout, et au mois d'août, alors que le mouvement de grève de la faim est terminé, l'hommage à Zeynep se voit associé non plus au mouvement tout récent, mais à une grève de la faim de l'année précédente, organisée dans le milieu kurde de Berlin et Francfort, et qui s'est soldée par la mort d'une militante, Gülnaz Bagistani, à la prison de Kreuzberg 13. Le 10 août, à La Plaine Saint Denis, une soirée d'hommage est organisée, associant les deux femmes, « Zeynep et Gülnaz ». Nous sommes dans la rhétorique d'un parti qui contrôle parfaitement son discours.

 

Une nostalgie pointe dans ces textes écrits par des émigrés, exilés ou réfugiés ; ou plutôt, une idéalisation du Kurdistan. L'amour du pays, de sa nature, de sa culture, est un amour patriotique ; la célébration de sa beauté dénonce l'ennemi qui a « sali » la patrie, qui l'a « dégradée », « asservie », qui a « asséché l'arbre de la liberté ». On pense en les lisant aux beaux paysages de la vallée du Munzur, aux vastes plateaux, aux montagnes enneigées où pourtant la vie est si dure. Les auteurs des hommages multiplient les descriptions naturalistes, et les métaphores concernant Zeynep se situent toutes dans ce registre : elle est la « gazelle descendue des cimes », « le perce-neige de printemps », elle est « l'eau des torrents », elle exprime une révolte qui « gronde comme la rivière Munzur », une révolte « aveuglante comme le soleil ».

On fait d'elle le symbole d'un lieu où la nature est belle, mais aussi un lieu de culture, car il s'agit d'enraciner la nation kurde dans une histoire différente de celle des Turcs, dans une autre narration 14. Depuis les années 1970 l'Etat turc, s'appuyant sur des universitaires aux ordres, a sans relâche tenté de turquifier l'histoire des Kurdes, les faisant passer pour une tribu turque au dialecte un peu particulier (voir l'article "Un 'discours de vérité' de l'Etat sur les Kurdes"). Le discours kurde lui oppose une identité « mésopotamienne », continuatrice des anciennes civilisations d'entre les fleuves. Un groupe de femmes rendant hommage à « Zilan » se définit comme « les femmes mèdes de Ninive », héritières de la culture mésopotamienne, « mère de l'humanité » 15.

 

Par la suite, le PKK a continué d'organiser des attentats-suicides. Le 25 octobre 1996, à nouveau, une jeune femme apparemment enceinte s'est approchée du centre de commandement des Çevik Kuvvet (forces d'intervention rapide) à Adana. Trois policiers factionnaires et un passant ont été tués, ainsi que la jeune femme, Leyla Kaplan, 18 ans. Selon les sources policières, elle aurait manifesté son intention de quitter l'organisation, et on l'aurait sanctionnée en lui ordonnant de se sacrifier.

Quelques jours plus tard, lors de la fête nationale du 29 octobre, un minibus est contrôlé par la police dans les environs de Sivas. Deux femmes suspectes sont arrêtées et emmenées dans un véhicule de la police. Au cours du trajet, l'une d'elles actionne le détonateur : trois policiers sont tués. L'événement suscite une forte réaction de l'extrême droite à Sivas, où un millier de sympathisants du MHP défilent en réclamant des armes « contre les terroristes ».

Puis, le 27 mars 1999, sur la place Taksim à Istanbul , une jeune femme à nouveau, Sebiha Kılıç, commet un attentat-suicide au nom du PKK, sans faire de victimes.

Selon l'inventaire établi par Olivier Grojean dans sa thèse, 17 attentats-suicides ont été perpétrés entre 1996 et 2006, et dix autres tentatives ont échoué 16.

 

Impliquer le Dersim dans la rébellion

 

En 1996, de tels actes étaient nouveaux dans les modes de combat du PKK. Du point de vue de la logique militaire, ils étonnent. Sur le plan de l'efficacité, ils ne font pas plus de victimes dans le camp adverse qu'une attaque ciblée contre des militaires en opération, qui laisse aux attaquants le choix du terrain, une possibilité de repli, une chance de rester libres et vivants, même en milieu urbain. Dans une attaque classique, l'assaillant peut choisir ses cibles, viser des adversaires particulièrement dangereux ou jugés particulièrement nuisibles : officiers, membres des troupes de choc, des commandos, des « équipes spéciales », « protecteurs de village ».

L'attentat-suicide frappe beaucoup plus au hasard et souvent, comme à Tunceli, des non combattants, même si les membres d'une fanfare ne sont pas systématiquement exemptés du terrain. Certes, à Sivas, les victimes sont des policiers, et à Adana des membres des redoutables Çevik Kuvvet ; mais le PKK perd chaque fois une combattante jeune et courageuse, qui aurait pu continuer longtemps à se battre dans la montagne, ou être utile d'une quelque manière au mouvement.

En fait, c'est un acte de propagande qui cherche à créer un choc émotionnel dans les deux camps : d'un côté, la terreur et le sentiment d'insécurité, et de l'autre, la production d'un ou une martyr, censée raffermir l'engagement des militants, leur volonté de « suivre une voie », de « se montrer digne de la disparue ». Mais en face, il produit d'autres martyrs qui devront être vengés (« leur sang ne restera pas à terre », comme on dit en turc). Ainsi un acte procédant d'une volonté de vengeance et produisant un martyr engendre à son tour des martyrs adverses, suscitant un processus de vengeance symétrique qui n'a aucune raison de cesser.

Un attentat en ville est beaucoup plus visible qu'une attaque en montagne. Il est une manière d'affirmer et de prouver que la résistance est partout et qu'elle peut frapper l'ennemi chez lui. Il entraîne des opérations et des enquêtes policières, la recherche de complices, des organisateurs, des appuis locaux, des rafles, des arrestations. C'est une répression policière qui a sa logique. Mais pour contenter la partie de l'opinion qui s'enflamme dans de telles circonstances (voir la manifestation du MHP à Sivas) l’adversaire peut engager de vastes opérations militaires vengeresses, aveugles, contre les supposés appuis des « terroristes » dans la région, en réalité contre la population civile.

C'est peut-être précisément le but des attentats-suicides de 1996, car la répression, selon le calcul du PKK, devrait forcer la population à choisir son camp. C'est ce qui expliquerait également, pour l'attentat du 30 juin, le choix de Tunceli/Dersim, région déjà durement frappée quelques années plus tôt par des réactions disproportionnées de l'armée turque aux attaques du PKK.

Les habitants du Dersim cultivent une identité particulière. Ils tiennent à leur langue zaza, qui n'a rien à voir avec la langue kurde majoritaire, le kurmanji. Ils sont très majoritairement alévis. Le PKK n'avait jamais réussi à s'établir solidement dans cette région ; or, « pour les nationalistes kurdes, le Dersim est une partie du Kurdistan, écrivait Martin van Bruinessen deux ans avant l'attentat de Tunceli : « La renaissance zaza et un certain agacement face à l'arrogance culturelle kurmanji semblent engendrer une insistance croissante sur l'identité zaza. (…) Il semble que le PKK ait choisi de forcer le Dersim à choisir s'il voulait être kurde ou non en le brouillant davantage avec l'Etat, tout comme plus tôt, il avait imposé ce choix à des régions plus à l'est. A la fin de l'été et à l'automne 1994, le parti a, de façon dramatique, intensifié les activités de guérilla dans le Dersim, provoquant délibérément ainsi une vague de répression militaire 17. »

Il s'agirait donc d'un calcul cynique pour enclencher un processus : provocation par un attentat, suivie d'une répression massive sur la population civile et, espère-t-on, élargissement de la rébellion. La faible valeur militaire de l'attentat serait compensée par le bénéfice stratégique escompté, l'adhésion de toute une région. Ainsi sont sacrifiées quelques victimes, militaires ou civiles, et l'assaillant(e).

 

Une autre manière de réifier le corps des femmes

 

Tout cela vaut pour un attentat ; mais pourquoi suicide, et pourquoi une femme ? Le sacrifice délibéré d'une jeune femme, à douze reprises, fait partie du calcul. Une part de ce choix est tactique : le potentiel émotionnel est plus fort ; on se méfie moins d'une jeune femme, qui plus est enceinte. La dissimulation de la charge explosive, volumineuse, est plus facile – mais c'est une ruse qui n'a pas dû être efficace longtemps. Ce choix est également porteur d'un message politique, comme l'expose Olivier Grojean dans un article récent 18, l'égalité des sexes au sein du PKK, qui proclame disposer de combattantes aussi valeureuses, aussi courageuses que les hommes. La femme en tenue militarisée fait partie de l'iconographie courante du PKK, et ces images s'adressent tant aux militants et sympathisants qu'à la presse turque, qui d'ailleurs les retourne contre le PKK pour alimenter les rumeurs concernant les « esclaves sexuelles » des cadres.

Au-delà des intentions politiques de l'organisation, le sacrifice de ces jeunes femmes porte des significations plus profondes, à la limite du sacrifice religieux. Des corps qui donnent la vie, auxquels on donne l'apparence de celles qui vont donner très bientôt la vie, sont porteurs de mort. La femme devient bourreau en faisant don de son corps, réifié en arme, jusqu'à le détruire, pour détruire l'homme.

Ce sacrifice est-il librement consenti ? Est-il obtenu par un habile travail de persuasion, par une manipulation psychologique jusqu'à la perte du discernement ? Par coercition ou par chantage ? Le travail d'Olivier Grojean laisse peu de doute : la pression du parti est telle qu'il est impossible de se soustraire à une décision de sacrifice. Le libre-arbitre est absent de tels actes. Le PKK a donc retourné contre l' « ennemi » ses armes les plus efficaces : le pouvoir disciplinaire qui agit par contrainte et violence, et le subtil « biopouvoir » grâce auquel l'individu intègre et fait sienne la contrainte jusqu'à se persuader qu'il agit librement.

 

 

Notes

1 Le mot « martyr » est un index fortement connoté, par lequel un énonciateur signifie clairement le camp dans lequel il se place. Dans une étude, il serait mieux de le mettre entre guillemets mais je préfère ne pas surcharger la typographie. Chacun saura une fois pour toutes que je prends mes distances avec ce mot, quel que soit le camp ou le locuteur qui l'emploie.

2La presse a révélé alors qu'un autre attentat avait été déjoué le 10 juin, également à Tunceli.

3 Olivier Grojean a analysé ce testament dans sa thèse, La cause kurde, de la Turquie vers l'Europe. Contribution à une sociologie de la transnationalisation des mobilisations, EHESS, 2008, pp. 602-604.

4 En outre, la veuve d'un député du HADEP assassiné en 1993, et la veuve du poète Metin Altıok, l'une des victimes de l'incendie de Sivas ; « Hadep'in 39 yöneticisi tutuklandı », Cumhuriyet, 5 juillet 1996.

5 Selon Milliyet du 3 juillet 1996, la mère aurait refusé de reconnaître la jeune femme comme sa fille, et le frère aurait lancé : « Qu'on jette ses restes aux ordures ! ».

6 Ahmet Kahraman, Kûrt Isyanları Tedip ve Tenkil, Evrensel, 2011 ; Faik Bulut, Devletin Gözüyle Türkiye'de Kürt Isyanları, Yön Yayınları, 1991 ; Emin Karaca, Agır Eteklerinde Isyan : Bir Kürt Ayaklanmasının Anatomisi, Karakutu Y., 2003. Voir aussi l'article d'Ayse Hür, « Osmanlı'dan bugüne Kürtler », Taraf, 23 octobre 2008 (en ligne : http://www.taraf.com.tr/haber-osmanlidan-bugune-kurtler-ve-devlet-4-20162/)

7 La recherche des mots-clés « Zilan », « Zeylan », « Zilan deresi » ou Zeylan deresi » dans les archives numérisées de Milliyet, qui couvrent les années 1950 à 2004, ne donnent presque rien à part l'attentat de 1996 et une significative affaire de prénoms (note suivante).

8 Un tribunal de Diyarbakır a imposé la modification de l'état-civil de 23 enfants en raison des prénoms, parmi lesquels Zilan, que leurs parents leur avaient donnés, pour « non-conformité à la langue turque » ; en réalité tous ces prénoms avaient été des noms de guerre de « terroristes ». Les autres prénoms interdits sont Berivan, Velat, Rojda, Kendal, Zinar, Hebun, Rojhat, Agit, Zelal et Zozan (Milliyet, 22 mai 2002).

9 C'est l'ancien nom de la prison de Bayrampasa, à Istanbul.

10 Cf. cet usage morbide du sang dans les écoles turques : dans les années cinquante, des écoliers ont été incités à offrir au mouvement nationaliste turco-chypriote une carte de Chypre dessinée avec leur propre sang. Elles sont visibles au musée Fazıl Küçük de Nicosie.

11 Annonce du 25 juillet 1996, signé par un groupe de femmes kurdes du Yekitiya Azadiya Jinen Kurdistan, Stuttgart, Göppingen, Ludwigsburg, Sindelfigen.

12 Milliyet, 22 septembre 1996.

13 « Bağistani öldürüldü », Yeni Özgür Politika, 24 Mart 2012 : http://yeniozgurpolitika.org/index.php?rupel=nuce&id=7919.

14 Qui peut obéir à la même méthodologie que celle de l'histoire turque officielle et à la rhétorique nationaliste. Un exemple est fourni par la petite Histoire du Kurdistan de Mehmet Emin Zeki (Kürdistan Tarihi, Istanbul, Komal, 1977, 226 p.)

15 Vaine rivalité : Atatürk avait tenté de faire passer les Turcs pour les descendants des Sumériens et des Hittites.

16 Olivier Grojean, La cause kurde, de la Turquie vers l'Europe. Contribution à une sociologie de la transnationalisation des mobilisations, EHESS, 2008.

17 Martin van Bruinessen, « Nationalisme kurde et ethnicités intra-kurdes », in Les Kurdes et les Etats, Peuples méditerranéens, juillet-décembre 1994, pp. 11-38.

18 Olivier Grojean, « Théorie et construction des rapports de genre dans la guérilla kurde de Turquie », in Critique Internationale, n° 60, juillet-septembre 2013, pp. 21-35.

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