Samedi 20 mars 2010 6 20 /03 /Mars /2010 13:10

Le Parti des travailleurs, la laïcité, les Arméniens

(texte révisé le 12 avril 2011)

 

 

Conformément à mon principe qui consiste à observer la périphérie pour identifier le centre, je vais évoquer un document minuscule qui nous renverra à deux questions fondamentales, la laïcité et la question arménienne. Il s’agit de trois paragraphes du manifeste électoral (Seçim bildirgesi) du Parti des Travailleurs (Isçi Partisi) signé par son président Dogu Perinçek, publié à l’occasion des élections générales de 2002. En voici le texte original en turc, puis la traduction :

« 19. Laiklik ve vicdan özgürlüfiü. Atatürk’ün ‘din ve Dünya iÒlerinin birbirinden ayrılması’ diye tanımladıfiı laiklik uygulanacak, milletimizin ihtiyaçlarına ve refahına göre kararlaÒtırılacaktır. Yurttaslarımızın vicdan, inanç ve ibadet özgürlüfiü korunacaktır. »

« 19. Laïcité et liberté de conscience. L’application du principe de laïcité enseigné par Atatürk (‘séparation des affaires temporelles et spirituelles’), sera réalisée en fonction des besoins de notre nation et de son bien-être. Nous protégerons les libertés de conscience, de croyance et de culte  de nos concitoyens. »

« 20. Hıristiyan misyoner faaliyetine ve Bizans projelerine izin verilmeyecek. AB kapısında, milletimiz dinini defiiÒtirmeye zorlanıyor. Misyoner faaliyeti, yurttaÒlarımızı ülkesine ve milletine yabancılaÒtırıyor, casus istasyonları kuruyor. AB, AKP’li Istanbul ve Zeytinburnu belediyelerinin de ortak oldufiu projelere 100 milyon euro ayırarak, Patrikhane’nin yeni mülkler edinmesini safilıyor ve Istanbul’umuzu BizanslaÒtırmak istiyor. Rum vakıflarına ve yabancı kuruluÒlara bu olanafiı safilayan AB Uyum Yasaları iptal edilecek, Hıristyan misyoner faaliyeti yasaklanacaktır. »

«  20. On n’autorisera pas les activités des missionnaires chrétiens et les projets byzantins. On essaie de contraindre notre nation, qui est aux portes de l’Europe, à une conversion religieuse. Les activités des missionnaires font de nos compatriotes des étrangers à leur pays et à leur nation, elles créent des nids d’espions. L’Union européenne et les municipalités AKP d’Istanbul et de Zeytinburnu, par un projet commun de 100 millions d’euros, garantit de nouveaux biens fonciers au Patriarcat [orthodoxe] et vise à ‘byzantiniser’ notre ville d’Istanbul. Nous abandonnerons les critères de conformité à l’Union européenne qui avantagent les fondations orthodoxes [rum] et les établissements étrangers, et nous interdirons les activités missionnaires. »

« 23. Bafiımsız millî devlet, güçlü hükümet, güçlü ordu, millî savunma sanayisi(…), Avrasya Seçenefii ve Batı ülkeleriyle normal iliÒkiler. (…) ABD ve AB, ‘Kıbrıs’tan çıkın’ diyor, bize silah gösteriyor, Ege’yi Türkiye’ye kapatmak istiyor, sözüm ona ‘Ermeni soykırım’ kararlarıyla millî devletimizin meÒrulufiu tartıÒma gündemine getiriyor  (…). »

« 23. Un Etat national indépendant, un gouvernement fort, une armée puissante, une industrie de défense nationale, un appui mutuel aux pays de la région, l’option eurasiatique, et des relations normales avec les pays occidentaux. (…) Les Etats-Unis et l’Europe nous menacent en nous disant ‘Retirez-vous de Chypre’ ; ils veulent fermer la mer Égée à la Turquie, et remettent en cause la légitimité de notre État  national par la reconnaissance du prétendu ‘génocide des Arméniens’ (…). »

Le Parti des Travailleurs est un parti marxiste-léniniste, en principe d’extrême gauche et donc, anti-capitaliste et anti-impérialiste ; mais, comme c'est le cas pour le courant dit "gauche nationale" (ulusal sol) dont il est question ailleurs dans ce blog, certaines de ses options le rapprochent des mouvements nationalistes de droite [1]. L’anti-impérialisme est simplement une expression de coloration gauchiste qui ne sert qu'à masquer le nationalisme, le chauvinisme, voire le racisme. La proclamation électorale de 2002 me servira à montrer à quel point les stéréotypes et modes de penser nationalistes sont diffusés, en Turquie, bien au-delà de la droite.

  Le Parti des Travailleurs s’appuie sur la référence à Atatürk pour bénéficier de la force et de l’autorité de la pensée officielle, elle-même prônée par l’armée. Le thème anti-impérialiste lui-même est indexé sur la pensée et l’action d’Atatürk. Celui-ci est vu en effet comme le prototype de l’anti-impérialiste puisque son arrivée à Samsun, le 19 mai 1919, est présenté par l’histoire officielle comme un "débarquement", une rupture d’avec le pouvoir ottoman pour lutter contre les forces d’occupations (ce qui est un peu schématique). Mais ce type de référence – pratiquée par presque toutes les forces politiques - confère une légitimité au discours ; l’exposé des 23 points du manifeste de l’IP se termine en effet ainsi (p. 13) : « En résumé, nous allons terminer la tâche que nous avons commencée sous la direction du Grand Révolutionnaire Mustafa Kemal Atatürk, nous allons compléter la Révolution Kémaliste  (Özeti : Büyük Devrimci Mustafa Kemal Atatürk’ün önderlifiinde baÒladıfiımız iÒi bitirecek, Kemalist Devrim’i tamamlayacafiız). »

J’ai isolé trois des points du manifeste pour me concentrer sur la notion de laïcité .

Tout d’abord, je rappelle qu’il existe en turc deux mots pour rendre l’idée de nation : ulus et millet. Le premier est un mot d’origine mongole, qui a été adopté dans la « nouvelle langue » (öztürkçe) républicaine du XXe siècle, et qui n’a aucune autre connotation politique.  Le second est ancien, vient d’un mot arabe et a désigné à l’époque ottomane la communauté religieuse, tout en prenant progressivement le sens de nation. Le glissement d’un sens à l’autre, de religion à nation, a fait que le contenu de millet, de nos jours, a encore une connotation religieuse, une rémanence religieuse. J’ai longuement discuté de ce point de sémantique dans un article paru en français et en turc [2]. J’estime que, dès lors qu’il existe deux mots, l’un « laïc », l’autre qui l’est moins, pour désigner la nation, le choix du mot « millet » n’est pas innocent et se réfère tant au « millet musulman » qui est censé englober « 99% » des citoyens turcs, qu’à la « nation » au sens moderne du mot. La nation turque républicaine, de toute manière, s’est constituée au XXe siècle par élimination progressive des autres communautés religieuses, et, de facto, « la nation turque est musulmane », comme le proclame un slogan du parti d’extrême droite MHP.

Or, dans le manifeste de l’IP, on ne rencontre pas le mot ulus. Le choix de millet dans le vocabulaire politique d’un parti marxiste est problématique. Mais son sens réel est éclairé dans la phrase : « Les activités des missionnaires font de nos compatriotes des étrangers à leur pays et à leur nation (…). » Conformément au texte original : "étrangers à leur ülke" (pays, au sens politique et géographique) et "à leur millet" (nation, au sens ambigu du terme. L’emploi de ces deux mots, conjointement, n’est pas redondant. Millet précise ülke. Il est question des activités missionnaires chrétiennes, opérées en principe par des étrangers : il s’agit donc d’opposer le signifiant « missionnaire » au signifiant « Turquie » (le pays, ülke) et au signifiant « musulman » (millet, la communauté). Ainsi Dogu Perinçek et l’IP s’insèrent-ils complètement dans la logique communautariste qui a présidé à la création de la république de Turquie par élimination des non musulmans. Si les activités des missionnaires, en convertissant des citoyens turcs au christianisme, font de ceux-ci des étrangers, c’est que, selon cette logique, on ne peut être à la fois Turc et chrétien. Cette logique n’est pas différente de celle du MHP et de la « synthèse turco-islamique ».

Venons-en à la contradiction apparente entre les points 19 et 20. Le point 19 proclame l’attachement au principe de laïcité, aussitôt défini par le principe « kémaliste » de séparation entre les affaires temporelles et spirituelles. Mais le sous-titre du paragraphe précise : « laïcité et liberté de conscience ». Or le point suivant contrevient aussitôt à ce dernier principe en proclamant à plusieurs reprises l’intention d’interdire « les activités missionnaires », mot qui dans le vocabulaire politique turc est réservé aux activités chrétiennes. Il est certain qu’un texte comme celui-ci est profondément travaillé ; la contradiction n’est pas le fruit d’une négligence, d’une légèreté de la part des rédacteurs. Il va nous aider à réfléchir sur la perception de la notion de laïcité dans le mode de penser kémaliste.

Si la liberté de conscience (vicdan), de croyance (inanç) et de culte (ibadet) est réaffirmée, pourquoi restreindre la liberté de prosélytisme religieux ? Tout d’abord, il n’est jamais inutile de rappeler le principe des libertés de conscience et de culte. Dans la pratique,  en Turquie, elles sont en effet menacées non par les lois mais par l’intolérance.  En réalité, en Turquie, tout indique que l’islam est une religion officielle ; l’enseignement tend très clairement à ce que l’élève s’identifie à l’islam et à ses héros ; le discours politique, lorsqu’il s’adresse à la « Turquie réelle », à la Turquie profonde, multiplie des énoncés tels que « notre religion », « notre prophète », « notre livre ». L’idéologie de la « synthèse turco-islamique », appuyée par l'ancien président Turgut Özal et  par les militaires dans les années 1980, est prévalente, et en 1998 un sous-préfet du sud-est a pu faire procéder à une circoncision autoritaire de tout un village sans qu’il n’y ait la moindre protestation dans la presse, qui rendait compte de ce « service » rendu par l’État. L’armée, pourtant « gardienne de la laïcité », fait de même sur ses conscrits. L’État ferme les yeux sur les nombreuses profanations de lieux cultuels ou de cimetières chrétiens sur le territoire anatolien ou turco-chypriote. Enfin, depuis 1997-1998, pour récupérer les voix qui allaient au parti Refah, il est devenu coutumier, pour le personnel politique et les officiers généraux, de pratiquer la prière en public et devant les photographes de presse. L’État turc n’est donc plus laïc, s’il l’a jamais été.

Pourtant les partis de gauche, les organisations de société civile, les organisations kémalistes même (ADD - Association pour la Pensée atatürkiste, et ÇYDD - Association pour la vie et la pensée contemporaines), ne protestent pas, à ma connaissance, contre cet état de fait tout en continuant de défendre, par des manifestations, des proclamations, des pétitions, le principe de laïcité. Qu’est-ce que la laïcité, dans l’esprit d’un membre d'une section de l'ADD ou d’un militant de l’IP ?

A force d’observer ces phénomènes, je crois pouvoir avancer qu’il s’agit d’une laïcité intra-musulmane. Une vraie laïcité n’a pas de sens dans une société qui ne connaît pas le pluralisme religieux. Mais il existe une division de la société entre orthodoxes sunnites et hétérodoxes alevi ; et si les « minorités » définies par le traité de Lausanne (orthodoxe, juive et arménienne grégorienne) sont en principe protégées, les hétérodoxes alevi , quoique très nombreux, ne le sont pas. Ils subissent des discriminations et ont été victimes de plusieurs massacres (Çorum et KahramanmaraÒ  en 1978,  Sıvas en 1993). Les alevi, souvent de gauche, traditionnellement kémalistes, ont été la part négligée de la société turque, leurs aspirations ont été réprimées, parfois brutalement (quartier de Gaziosmanpasa à Istanbul, mars 1995). Je pense que des concepts comme « liberté de conscience », « liberté de culte », s’adressant à la population turque, visent essentiellement la liberté pour les alevi de pratiquer l’islam à leur façon, avec leurs cérémonies mixtes, des rituels hétérodoxes, des locaux de culte qui ne sont pas des mosquées (cemevi) – et dont l’existence est intolérable à beaucoup de musulmans orthodoxes.

« Laïcité »,  c’est à mon avis tout simplement le droit d’être alevi, de vivre en alevi. C’est aussi le droit d’être incroyant, de vivre et de dire son incroyance – un droit qui est garanti par la loi mais non par la pratique, comme l’a expérimenté enseignante de philosophie, qui a échappé de peu à un lynchage à Üsküdar en octobre 1996. Il s’agit d’une revendication importante, fondamentale, mais elle n’inclut pas, dans la plupart des énoncés politiques sur la laïcité, la liberté pour (notamment de prosélytisme) pour les autres religions, perçues comme étrangères, suspectes d’espionnage. Le Parti des travailleurs, comme la plupart des forces politiques de Turquie, ne voit dans la population turque que des musulmans, son manifeste s’adresse à des musulmans.

Venons-en enfin au point 23, qui fait allusion à la question du génocide des Arméniens. Avec la question chypriote, le génocide est le tabou principal au moins jusqu’à ces dernières années. L’extermination des Arméniens, comme la double expulsion de masse de 1923, sont effectivement les actes fondateurs de l’État turc. Dogu Perinçek a raison, presque malgré lui, lorsqu’il écrit qu’en évoquant « le prétendu génocide des Arméniens »  « les Etats-Unis et l’Europe […] remettent en cause la légitimité de notre État national ». Mais il évoque le problème dans un contexte de politique extérieure, le considérant seulement comme un stratagème occidental pour affaiblir la Turquie (cela fait partie du thème anti-impérialiste). Le terme sözümona, « prétendu » expédie le problème qui ne mérite pas autre débat : le génocide n’existe pas. Il le renvoie avec les autres inventions des « étrangers » que sont les non-musulmans, agents et espions potentiels, pions dans le jeu de l’Occident. Le « prétendu » génocide est au même rang de préoccupation que la question chypriote et les tensions concernant les limites territoriales de la mer Égée : une question de souveraineté nationale.

C’est aussi le langage des ultra-nationalistes. On pourrait lire des choses semblables dans le quotidien Türkiye, ou sous la plume d’idéologues tels qu’Ahmet Arvasi. Dogu Perinçek les rejoint par un stratagème commun, celui qui consiste à imputer tous les problèmes à des facteurs extérieurs.

Le Parti des travailleurs est-il autre chose que l’expression, un peu marxisante, de la pensée officielle telle que l’exprime l’armée elle-même ? Le manifeste électoral se termine en effet par ces mots :

« [Le Parti des travailleurs] est prêt à rendre à l’armée turque, force armée de notre nation, sa place de protectrice de l’indépendance et de l’unité de notre pays ([Isçi Partisi], milletimizin silahlı gücü olan Türk Ordusu, ülkemizin bafiımsızlık ve bütünlüfiünü koruma sorumlulufiunu yerine getirmeye hazırdır). »

Indépendance… face aux pays occidentaux et chrétiens ? et unité… face aux « séparatistes » kurdes ?

 

D'autres informations sur le Parti des travailleurs dans le contexte des années 1968-1998, cliquez sur ce lien


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[1] Sur ce parti voir le mémoire de DEA (Relations internationales, Paris I) de Benjamin Gourisse, « Militer à l’|Òçi Partisi. Multiplicité des carrières militantes, modes d’activation et de conversion des ressources dans un parti politique turc ne donnant pas accès aux rétributions électorales », 2005.

[2] « Le nationalisme d’Etat en Turquie : ambiguïté des mots, enracinement dans le passé », in Dieckhoff A., Kastoryano R. (dir.), Nationalismes en mutation en Méditerranée orientale, Paris, CNRS-Editions, 2002, pp. 23-40. Et  « Türk Milliyetçilifii : Sözcükler, Tarih, |Òaretler », Modern Türkiye’de Siyasi DüÒünce. Cilt 4 - Milliyetçilik, Istanbul, |letiÒim, 2002, pp. 44-52.

 

 

 

Par Etienne Copeaux - Publié dans : Esquisses sur la Turquie des années 1990
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