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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


L'appel de Chypre

Publié par Etienne Copeaux sur 4 Septembre 2014, 11:07am

Catégories : #Chypre

Nicosie. Croquis extrait des notes d'un pèlerin russe se rendant à Jérusalem, XVIIIe siècle

Nicosie. Croquis extrait des notes d'un pèlerin russe se rendant à Jérusalem, XVIIIe siècle

 

Depuis dix ans, cette insatisfaction.

Nous avions laissé Chypre dans la gestation d'une phase nouvelle, du moins nous l'avons cru.

Nous avions cru aux initiatives bi-communautaires de réconciliation, nous avions cru à la construction d'un nouveau pays, à la défaite des nationalismes. Nous avions applaudi, en 2004, lorsque les Chypriotes turcs avaient voté pour la réunification, mais regretté le refus de la « partie adverse ». La douche froide, beaucoup de douches froides dans ces années qui ont suivi l'ouverture de la « ligne verte » et l'entrée de Chypre dans l'Union. La république fantoche est toujours là, un territoire illégal au sein des frontières de l'UE, militairement occupé par une puissance tierce. Des habitants qui, eux, ne sont pas fantoches, bien réels, qui ont souffert, comme les Chypriotes grecs, on ne le sait pas assez car ils sont censés être les vainqueurs de 1974 et, quelle sottise ! cela leur a enlevé le droit de se plaindre.

Nous avons été déçus, puis endormis par la permanence d'un statu quo qui laissait s'opérer une transformation en un « paradis touristique », avec en son centre une balafre plus monstrueuse encore même si, depuis onze ans, on peut faire semblant de l'ignorer.

Déçus aussi, il faut l'avouer, par le peu d'intérêt pour Chypre en France, ce qui nous a conduits à nous tourner vers d'autres choses, des choses manuelles, pour réapprendre à penser, puis l’Algérie et à nouveau la Turquie un temps abandonnée au profit de l'île.

Dix ans, de 1995 à 2005, nous avions en nous le malheur de Chypre, la tristesse de ses habitants, nous avons essayé de comprendre et de faire comprendre en particulier les « Turcs » de l'île. Notre livre a fait flop mais quelques lecteurs et lectrices sont venus à nous, Chypriotes en particulier, qui ont fait encore évoluer notre regard.

Mais nous n'avons pas pu, depuis dix ans, nous tourner vers nos interviewés, bien qu'ayant revu certains en France grâce à un merveilleux hasard, nous tourner vers eux pour les remercier et nous inquiéter de leur vie durant ces dix années cruciales pour l'île. Nous avons appris avec tristesse le décès d'un des plus remarquables de nos témoins, Ayhan Tayfuner, un homme qui avait foi en la réconciliation bien qu'ayant durement souffert de la guerre.

Pourquoi n'avons-nous pas pu retourner à Chypre ? Nous le comprendrons peut-être bientôt.

Car nous y retournons. D'ici, la chaux et les pigments récoltés en montagne, la terre, les murs de pierre sèche, les oliviers, nous renvoient à Chypre.

En attendant, en pensée, nous nous perdons sur la carte de l'île, chaque nom de village est une évocation, une odeur, des sons. La bonne odeur des champs de blé, celle des olives écrasées et celle de la pisse de mouton. La musique des épis de blé qui s'entrechoquent au vent, celle des palmes et l'envol des colombes.

La crainte que tout cela ne soit effacé par le flot rapide des constructions, des rivieras, des marinas, des casinos, des autoroutes. Flot qui déjà en 2004 commençait, arrachant les oliviers centenaires le long de la côte. Flot qui certainement nous avait incités à ne plus venir.

En attendant, nous relisons dix années de notes de voyages et sommes étonnés par la complexité des temps et des lieux et la précision nécessaire à la compréhension. Etonnés de ne pas nous être perdus dans ces histoires de villages, dans ces migrations et micro-migrations compliquées et changeantes, et certains que le livre qui en est sorti ne reflète qu'une petite partie de ce que nous avons vu, entendu, senti.

Qu'avons-nous vu au juste ? Qu'allons-nous voir ? Notre futur à nous tous, ces peuples qui se divisent à l'infini, ce futur de nations mal créées qui se parcellisent, dans le monde entier ?

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