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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Histoire et identité au nord de Chypre (2008)

Publié par Etienne Copeaux

Catégories : #Chypre

 

Pour citer, prière de mentionner la référence suivante :

Etienne Copeaux, « Kuzey Kıbrıs’ta Tarih ve Kimlik », in Hasgüler Mehmet (dir.), Kıbrıslılık, Istanbul, Agora Kitaplıgı, 2008, pp. 20-36.

Sur le même sujet, voir cet article :www.mom.fr/IMG/pdf/Copeaux_ed-2.pdf

 

Trapeza, octobre 1998. Comme son nom l’indique, ce très petit village chypriote est construit sur un des nombreux plateaux entourés de ravins qui dominent la côte nord-est de l’île, en avant de la chaîne du Pentadactyle. De là, par temps clair, on peut voir la côte turque à l’horizon. En 1960, lors de la naissance de la république de Chypre, Trapeza comptait 79 habitants, tous musulmans ; trop isolés dans une région majoritairement orthodoxe, ne pouvant assurer leur défense au moment des affrontements qui éclatèrent en décembre 1963, ils sont partis en janvier 1964, et leur village a été en partie détruit. Certains sont revenus après l’intervention de l’armée turque en 1974. Nous ne sommes pas très loin de la ville portuaire de Kyrenia (Girne), mais le village, rebaptisé Besparmak, est presque désert. L’école, abandonnée, est ouverte à tous les vents ; à l’intérieur traînent de vieux manuels scolaires et une carte murale que tous les Turcs connaissent bien . Elle représente l’Eurasie, et du centre du continent rayonnent des flèches vers les extrémités : Chine, Indonésie, Inde, Égypte, Grèce, Europe occidentale. La carte est censée représenter les migrations d’anciens « proto-Turcs », vers le VIIe millénaire avant J.C., depuis la région originelle de l’Altaï, d’où ce peuple aurait apporté au reste du monde le langage et la civilisation. C’est la vision du monde qui avait été proposée par les « thèses d’histoire », voulues par Atatürk, et enseignées dans les universités et les écoles turques de 1931 jusque vers 1960, et dont les livres scolaires portent encore les traces aujourd’hui 1. Ainsi, les petits Chypriotes turcs de Trapeza, comme les Turcs de Turquie, avaient appris que leurs « ancêtres » avaient apporté la lumière au monde, y compris aux Grecs anciens, et qu’ils avaient légué à l’Occident les principes de démocratie, de laïcité, de tolérance, d’égalité des sexes. Selon l’enseignement dispensé, la civilisation grecque ancienne aurait éclos sous l’influence des cultures anatoliennes, notamment celle des Hittites, eux aussi des « Turcs » venus d’Asie centrale, qui avaient d’ailleurs conquis et civilisé Chypre. Dans la cour de l’école, le drapeau turc, rouge et blanc, flottait sur une hampe surmontée d’un croissant 2 ; le portrait d’Atatürk était affiché en évidence dans la salle de classe, ainsi que les meilleures rédactions sur l’amour que les enfants doivent porter au Fondateur. Amour et admiration sincères, car Atatürk avait redonné fierté et confiance en eux-mêmes aux Turcs, peuple vaincu en 1919 et déconsidéré par l’extermination des Arméniens.

Sur un plateau voisin, les 220 Grecs orthodoxes de Klepini, village traversé par la route de Kyrenia à Famagouste, vivotaient autour de deux petites églises, entre la montagne et la côte. On apprenait à leurs enfants l’excellence de la culture grecque. Pas d’histoire chypriote à cette époque : celle de la « mère patrie » athénienne était considérée comme le passé commun du monde hellénique. Si Mgr Makarios, archevêque et premier président de la république, devait être comparé à un héros, l’instituteur pouvait évoquer le nom d’Evagoras, roi de Chypre (411-374), champion de la culture grecque à Chypre et qui avait fait de l’île un avant-poste lumineux face à la « barbarie asiatique » des Perses 3. Comme dans toutes les écoles grecques de l’île, le drapeau grec, bleu et blanc, flottait en haut d’une hampe surmontée d’une croix. Le portrait de Makarios et celui de la famille royale grecque ornaient la salle de classe. Le rêve de tous était de participer un jour à un pèlerinage à l’Acropole, et de se faire photographier devant les Cariatides avec le professeur, afin de témoigner du lien charnel qui les unissait à l’hellénité 4.

Comme tous leurs condisciples, les écoliers de Klepini (qui s’appelle de nos jours Arapköy 5) avaient entendu parler d’une magnifique découverte archéologique non loin de chez eux. En novembre 1965, un plongeur de Kyrenia repérait une épave ancienne immergée en avant du port. A partir de 1968, elle fut fouillée, remontée et reconstruite dans la citadelle de la ville. Naufragée au IVe siècle avant J.C., l’embarcation et son chargement étaient dans un état de conservation surprenant : 404 amphores de vin, intactes, et une d’amandes, qui semblaient avoir été cueillies de l’année. Le lest, l’accastillage, le bois et les ferrures de la coque, les objets personnels de l’équipage, tout était conservé. La restauration venait d’être achevée lorsque l’armée turque envahit le nord de l’île en juillet 1974. Depuis cette date, l’épave est toujours exposée dans la citadelle de Kyrenia, en bon état de conservation, mais « prisonnière des Turcs ».

Plus que d’amphores de vin, cette embarcation a été chargée de sens, car elle est devenue le symbole de la cause hellénique à Chypre, un instrument politique et l’enjeu d’un débat sur la notion d’héritage : l’épave d’un bateau grec du IVe siècle appartient-elle seulement aux Grecs ? Si elle est « Chypriote » parce que découverte à Chypre, appartient-elle aux seuls Grecs de l’île, ou est-elle le patrimoine de tous ses habitants ? Peut-on dénier aux Chypriotes turcs la qualité d’héritiers parce que leurs ancêtres présumés sont arrivés dans l’île « seulement » au XVIe siècle ? Ces questions n’ont pas de sens, et la notion de patrimoine de l’humanité, prônée par l’Unesco, vient à point pour couper court à ce genre de querelle.

En 1982, huit ans après la partition de l’île, le bateau et sa cargaison furent reconstitués à l’identique, en Grèce, sous le nom de Kyrenia II. Cette très belle réalisation fut envoyée à New-York en 1986 à l’occasion du centenaire de la statue de la Liberté, et, la même année, entreprit une traversée vers Chypre, depuis la Grèce. Melina Mercouri, ancienne ministre grecque de la culture, saluait ainsi son départ : « Kyrenia, tu transportes, en plus de ta cargaison, ton propre nom, lourd et inestimable. Ta ville est occupée. Ton prototype est prisonnier. Mais les ennemis, qui ont souvent posé leurs pieds sur la vieille terre de ce pays mythique, n’ont jamais pu s’y enraciner. Une motte de cette terre primitive te sera bientôt confiée par le maire [en exil] de Kyrenia ; tu la garderas en ton sein, pour t’aider à te souvenir et pour guider ta route. » A chaque escale de la traversée vers Chypre, la population locale et ses édiles apportaient au Kyrenia II des présents symboliques. Dans l’île de Kos, à quelques milles des côtes turques, l’équipage plantait un olivier, « symbole de la Grèce » 6. Que de symboles en effet ! la liberté, la terre, l’olivier, les racines. Et que de rituels : le transport des simulacres, le baptême et le transfert du nom, jusqu’à la route suivie par le Kyrenia II , liant entre elles les îles hellènes, en frôlant comme par défi le territoire turc !

Défier les Turcs, c’est bien là le rôle que la propagande a assigné non seulement au Kyrenia II, mais à l’histoire. L’éditeur du livre qui retrace l’aventure y a inséré un texte très agressif du cinéaste Andis Roditis, un de ces discours passionnels qui mêlent le passé et le présent, le réel et le mythe, les mythes historiques et les mythes politiques 7 : « (...) Sur le flanc de la montagne où Digenis a imprimé la trace de ses doigts, les Turcs ont écrit le slogan “ Je suis fier d’être un Turc ”. (...) Mon cher ami et concitoyen turc, tu es fier d’avoir occupé, violé, expulsé et pillé. Regarde ce bateau (...), regarde cette éternité et tu comprendras la fierté du Grec qui, lui, n’a pas besoin de l’exprimer avec des pierres blanches sur le flanc de montagnes préalablement dénudées 8. (...) Le Turc peut avoir provisoirement le dessus en profitant de nos échecs et de notre frivolité. Mais, en présence de petites embarcations comme celle-ci, qui ont été chargées de Mémoire, de Tradition et d’Histoire, il se demande si sa supériorité en soldats et en armes peut tenir. Il estime plus prudent de rester à distance de telles mystérieuses structures en bois qui ont été construites avec notre âme, (...) l’âme d’un peuple en harmonie totale avec le lieu qu’il habite depuis des millénaires. Comment le Turc pourrait-il comprendre cela, perdu comme il l’est, entre l’est et l’ouest ? Comment pourrait-il détruire ce qu’il ne peut même pas percevoir ? ».

Il y a tout dans ce message qui oppose l’identité grecque à l’altérité turque ; l’évocation des lieux sacrés, des héros légendaires et contemporains, l’évocation des violences, à laquelle il ne manque que celles que les Chypriotes turcs ont eux-mêmes subies 9. Ce texte n’est pas de ceux qui peuvent conduire à un apaisement, et pourtant la rhétorique de la propagande grecque « passe » mieux, elle fait mouche plus facilement dans l’opinion occidentale - ces textes ont été publiés en anglais - parce que le philhellénisme est largement partagé en Europe, dont la population éduquée considère la culture grecque comme son propre héritage. A l’époque où l’historiographie turque prenait son essor, ce philhéllénisme était à son climax, avec la formulation par Ernest Renan de l’idée de « miracle grec » (1876), ou la publication, au début du XXe siècle, de la célèbre collection L’Évolution de l’humanité, dont les premiers volumes étaient tout entiers voués à une célébration de la Grèce ancienne 10.

La connaissance de la langue grecque ancienne est un élément fondamental de la tradition occidentale des humanités classiques, et la captation de l’héritage athénien par l’Occidental lui donne l’impression d’être chez lui sur le Parthénon. De nos jours encore, l’historiographie et l’archéologie occidentales ont leur part de responsabilité dans ce processus. En 1985, lors d’un colloque organisé au Musée de l’Homme à Paris sur « La vie quotidienne à Chypre de l’antiquité à nos jours », l’ambassadeur de Chypre en France donnait le ton dans son allocution inaugurale : « A travers huit millénaires d’histoire on peut sentir que la toile de fond de la culture chypriote se trouve dans la continuité et la permanence hellénique ». Certains des participants s’exprimant sur la période contemporaine semblaient ignorer qu’il y eût des Turcs à Chypre 11. L’historien Gilles Grivaud affirme que « jusqu’à présent, la question du sentiment national chypriote à l’époque médiévale a été traitée de façon à confirmer l’hellénisme des îliens » ; mais on peut étendre son jugement à toutes les périodes historiques : le plus souvent, c’est uniquement le degré de conscience grecque qui intéresse les auteurs 12. Longtemps, l’archéologie occidentale a cherché à Chypre les traces de l’hellénité, et n’a voulu y voir que sa fonction de « poste avancé » de l’Occident. L’archéologue suédois Einar Gjerstad a fortement contribué à la diffusion de cette pensée, alors qu’il vidait l’île d’une partie de ses richesses artistiques au profit des musées de Stockholm 13. Pour Gjerstad, la domination perse à Chypre signifiait la fin de la culture, qui ne pourrait être garantie à Chypre que par le philhellénisme : l’île serait donc « vouée » à demeurer un rempart contre l’Asie. C’est sur ce genre d’assertions, jugées d’autant plus « justes » et « objectives » qu’elles étaient formulées par des savants étrangers, qu’allaient aussi s’appuyer les revendications en faveur de l’union avec la Grèce (enosis) et le sentiment anti-turc.

Car le débat sur l’histoire de Chypre glisse très vite sur ce thème de l’opposition entre Orient et Occident. Chypre est-elle grecque, est-elle turque ? Au-delà de cette question, pour laquelle chaque camp mobilise les historiens et les somme de trancher en sa faveur, les idéologues forcent les concepts pour prouver une appartenance de l’île à un monde européen ou asiatique. Orient ou Occident, Asie ou Europe : selon un point de vue chypriote grec, « d’un côté était le monde égéen auquel devait succéder la Grèce archaïque et classique, et, de l’autre, les grands empires du Proche-Orient qui se succédaient non sans trouble 14. » Du point de vue turc, « Chypre, depuis le tout début de l’âge de pierre, est restée liée à l’Anatolie par la race, la civilisation matérielle et la langue. (...) Athènes n’a jamais réussi, à travers les âges historiques, à annexer Chypre. (...) Chypre, au cours de l’histoire, a toujours été dominée par des puissances orientales, et particulièrement par les puissances qui contrôlaient l’Anatolie, et durant ces périodes, la paix et l’harmonie régnaient dans la Méditerranée orientale et dans l’île 15. » Ainsi, l’histoire ancienne, de chaque côté, est lue en fonction du présent. Pour les uns, les Hittites « proto-turcs » et en tout cas anatoliens ont apporté la lumière ; en face, on estime que les Achéens ont « libéré » l’île des Hittites 16. Les Turcs s’étant identifiés aux Hittites, les Grecs reprennent le même schéma, projettent leur sentiment anti-turc sur les Hittites et confortent ainsi les Turcs dans leur propre représentation. Dans l’imaginaire occidental, ce qui vient d’Asie est connoté négativement : dans une version ancienne d’un Que Sais-je  sur Chypre, Achille Emilianidès s’en prend à la population phénicienne de Chypre antique, qui s’alliait toujours avec les étrangers asiatiques « aux dépends de l’élément grec » 17. « Dernier relais et ultime escale de l’Europe face au Levant », « tour de guet et avant-poste », ou « pont entre l’Orient et l’Occident », « pays européen le plus à l’est » ou « géologiquement asiatique » 18 ? Ce débat stérile mené par les idéologues ne peut être dépassé que par la construction d’une vraie nation chypriote.

Autrefois, pour les visiteurs occidentaux, les Turcs de l’île étaient le plus souvent inexistants ; lorsqu’ils se rendaient compte de leur présence, ils les considéraient au mieux comme des êtres exotiques, au pire comme une population marginale dont la présence ne pouvait être que passagère. La période ottomane, bien qu’elle ait duré trois siècles, est toujours qualifiée dans les livres d’histoire d’« occupation », un terme connoté négativement, induisant l’illégitimité de la présence turque et son caractère forcément provisoire 19. Dans les guides touristiques du début du XXe siècle, les mosquées n’étaient évoquées que s’il s’agissait d’anciennes églises. En 1918, Jeffery écrivait : « Ces villages étant presque entièrement musulmans, ils n’ont que peu d’intérêt pour le visiteur 20 » ; exceptionnellement, cet auteur reconnaissait l’influence turque dans le paysage lorsqu’elle correspondait aux clichés de l’exotisme : « Chrysochou (...) a été autrefois une importante localité musulmane, et deux ou trois mosquées, avec leurs minarets tout simples, caractéristiques du style turc, donnent au lieu une certaine allure 21. »

Lawrence Durrell, qui a vécu à Chypre dans les années cinquante, n’évoque  dans son récit Citrons acides qu’un seul Turc, l’intermédiaire qui lui a permis d’acquérir sa maison et qui est devenu son ami. En règle générale, dans Citrons acides, le Turc est un être méprisé : « Le Turc possède une immobilité de pierre, une concentration et un silence de reptile. » C’est l’image classique de l’« oriental » intemporel. La turcité est un caractère tellement dépréciatif qu’elle étalonne la valeur minimale : « Un état de désuétude presque turc » 22. D’autres livres de cette époque sont révélateurs du déni d’identité infligé aux Chypriotes turcs (soit un Chypriote sur cinq), comme ce recueil de photographies publié en 1965 23, dont les images dépeignent une Chypre éternellement et exclusivement grecque ; en guise de commentaires, des extraits d’écrivains de l’antiquité soulignent la continuité pluri-millénaire : Hésiode, Euripide, Théocrite, Strabon, Homère, Saphos, sont convoqués pour légender les photographies. Une courte préface d’un auteur anglo-saxon, qui confesse n’avoir jamais mis les pieds à Chypre, souligne la similitude parfaite entre ces images et ce qu’il connaît de la Grèce. Au moment où cet album était publié, les Turcs étaient réfugiés dans des enclaves, et la république de Chypre avait déjà échoué, sabotée par l'affrontement de deux extra-nationalismes (cette expression, très juste, est due à l'historienne Christa Antoniou). Pour les partisans de l’union avec la Grèce, le départ des Turcs n’était plus qu’une question de patience.

A ce problème d’écriture de l’histoire s’ajoute, en Europe, celui des préjugés concernant l’islam, assimilé à l’« Orient » et donc supposé antithétique de l’Europe. Faute d’être définis, les termes « Orient » et « Occident » transportent les images stéréotypées habituelles. L’Orient, ce sont d’abord les Perses ennemis de la Grèce classique, puis l’islam menaçant le christianisme. L’Occident, c’est la lumière de l’hellénisme à laquelle aurait succédé celle du Christ. Pour René Grousset, un auteur qui aimait jouer avec ces concepts, l’incompatibilité entre islam et européanité est ontologique. L’Europe, c’est « l’ensemble des pays héritiers de la culture hellénique » ; l’Asie centrale hellénistique en aurait donc fait partie. Puis, à partir de « cette grande révolte de l’Asie qu’on appelle l’islam », les limites de l’Europe, se confondant avec celle du monde chrétien, se seraient déplacées avec celles du monde musulman : des cataractes du Nil, elles auraient reculé jusqu’au Taurus, et jusqu’au au bas Danube. En plus de l’héritage hellénistique, Chypre porte les caractères occidentaux imprimés par les croisades, « réflexe défensif de l’Europe », qui, « au même titre que l’expédition d’Alexandre (...) s’insèrent dans la défense de l’occident 24. » Le stéréotype est courant : au XIXe siècle, des Grecs de l’Empire ottoman demandaient au roi de Grèce, « nouvel Alexandre », de combattre pour « introduire la civilisation dans l’Asie barbarisée 25. »

Le concept de barbarie, que nous ne cessons de rencontrer dans cette investigation, est un instrument politique redoutable. Le passé prestigieux dont bénéficie le monde hellénique, lumière de l’Occident, protège ses « héritiers » de toute accusation de barbarie, par définition, puisque le mot a été forgé pour désigner le non-Grec. Les cultures européennes se sont approprié le concept pour désigner les peuples aux origines indéterminées surgissant de la steppe asiatique. Or les Turcs ont revendiqué avec fierté leur origine et leur parenté alléguée avec les Huns. Initiative désastreuse en termes d’image, comme on dirait aujourd’hui, puisque les Huns ont toujours désigné, de façon métaphorique, la barbarie, la violence, la destruction ; les communistes soviétiques, les nazis ont été assimilés aux Huns, à une force puisant son énergie maléfique dans des sources extra-européennes et non chrétiennes 26. Les Turcs, par leurs origines proclamées, par leur religion et en raison des violences perpétrées par l’armée et les extrémistes en 1974, endossent à leur tour le stéréotype 27, tandis que l’ouvrage consacré à la profanation des cimetières du nord - un événement il est vrai unique et sidérant - édité par le Bureau de presse et d’information (PIO) de la république de Chypre, est intitulé Flagellum Dei , en référence, toujours, à Attila et aux Huns 28. Mais quels sont les barbares qui ont détruit les tombes du cimetière turc de Larnaka ?

Aux yeux de René Grousset, si l’Asie centrale elle-même peut être « européenne » dès lors qu’elle a été hellénistique, les Turcs ne pourraient être européens, puisqu’ils n’ont jamais été hellénisés ni christianisés 29 ; ils restent donc barbares. Mais toute cette histoire est faite de malentendus. L’impact de l’enseignement de l’histoire sur les mentalités reste à étudier, et il n’est pas du tout certain que les Turcs, et surtout ceux de Chypre, se sentent plus asiatiques qu’européens. Parmi ceux avec lesquels nous nous sommes entretenus durant des années, rares sont ceux qui adoptent le point de vue « turquiste ». Certains portent des jugements négatifs sur l’enseignement de l’histoire tel qu’il est pratiqué. D’autres vont plus loin et accusent le système scolaire de vouloir turquifier à outrance les Chypriotes, et remettent en question le contrôle de l’État. Parfois, ils nous interrogent sur la réalité de ce qu’on leur a enseigné, d’autres nous demandent si, en France, il existe un contrôle officiel de l’État sur l’histoire, et s’inquiètent de savoir si de Gaulle est intouchable et divinisé comme Atatürk. Le malaise des Chypriotes turcs qui ne se retrouvent pas dans le passé qu’on leur enseigne est perceptible.

Car, durant les vingt-neuf ans (1974-2003), qu’a duré la séparation forcée entre Grecs et Turcs de Chypre, ces derniers ont compris ce qui les sépare de l’Europe, ce qui les en rapproche, et ce qu’ils désirent d’elle. Il faut d’abord évoquer des réticences dont l’Europe doit tenir compte. Alors que l’idée européenne, depuis longtemps, est vue positivement en Turquie, elle a longtemps provoqué l’ire d’une catégorie précise de la population turco-chypriote, ceux qui ont vécu directement les troubles des années soixante, ont subi personnellement des violences ou ont perdu des proches. Ils ont plus de cinquante ans, et le mot « Europe » évoque avant tout pour eux la Grande-Bretagne colonialiste et la Grèce qui a soutenu l’enosis. Ils estiment qu’en été 1974 la première les a trahis par sa passivité, et que la seconde s’est comportée en ennemie en organisant contre le pouvoir légal de Mgr Makarios un coup d’État d’extrême droite qui a servi de prétexte à l’intervention turque. L’Europe qu’ils imaginent ne correspond pas à la réalité actuelle beaucoup plus complexe. À leurs yeux, seule la Turquie, puissance non européenne, a été fidèle à ses engagements 30. Ils sont sceptiques, voire hostiles à toute idée d’organisation supranationale. L’Europe, pour eux, n’est qu’une sorte d’ONU plus petite, plus inefficace, et plus partiale encore puisqu’elle compte la Grèce en son sein.

Si cette catégorie de population n’est pas très nombreuse, beaucoup d’autres, de la même classe d’âge, restaient jusqu’en 2003 31 tournés vers le passé car ils n’avaient pas fait le deuil des biens laissés au sud. Pour donner plus de force à leur ressentiment, ils endossaient le malheur de ceux qui ont souffert dans leur chair. Au moins jusqu’en 2003, ils étaient perméables à la propagande des nationalistes turcs, et, quelle que soit leur opinion sur la Turquie et sa politique, ils voient toujours dans le statu quo la garantie de leur tranquillité, la présence turque n’en étant que le prix à payer.

En outre, c’est l’Europe qui est responsable de l’embargo commercial qui étouffe la vie économique de la partie nord de Chypre. Plus précisément, la Cour de justice des Communautés européennes a rendu en 1994 un arrêt qui enjoint aux pays membres de refuser les certificats d’origine délivrés par la RTCN. La rancœur de la population contre cette mesure européenne n’avait pas diminué dix ans plus tard.

Les Chypriotes turcs sont très conscients aussi de la préférence européenne pour la Grèce (l’« enfant gâté de l’Europe », disent souvent les médias turcs), sa culture, sa civilisation. Il est vrai que bien peu d’Européens connaissent l’histoire du problème chypriote 32, ou n’y voient que le « nettoyage ethnique » perpétré par les Turcs en 1974, sans vouloir considérer le déni d’identité, le mépris et les violences imposés au Chypriotes musulmans avant cette date. Bien peu, en Europe, se sont préoccupés du massacre des villageois d’Aloda, de Maratha et de Santalaris en août 1974. Beaucoup de Chypriotes turcs nous disent en substance : « Si l’armée turque se retire, le lendemain cela recommencera ». Ce n’est pas seulement une crainte instillée par la propagande, c’est aussi la crainte anxieuse de minoritaires qui ont besoin d’être rassurés et de se sentir protégés.

Toutefois, même lorsqu’ils sont méfiants envers l’Europe, les Chypriotes turcs ne se sentent pas forcément proches des Turcs de Turquie. Avant les années cinquante, ils se considéraient comme une communauté musulmane de Chypre. Ce n’est qu’au milieu du xxe siècle que le nationalisme venu de Turquie a encouragé le développement d’une conscience turque, véritable métamorphose qui a abouti à l’idée de séparation (taksim) et à sa réalisation par la Turquie 33. Mais désormais, parce qu’ils côtoient une population anatolienne depuis plus de trente ans, les Chypriotes sentent très bien ce qui les séparent d’elle. Ils ne sont pas prêts d’abandonner les habitudes britanniques qui leur ont été léguées et qui structurent leur vie matérielle, juridique, culturelle. Ils sentent autant qu’ils savent que le long contact avec la britannité les a éloignés de la culture turque continentale. La fierté paradoxale d’avoir été britanniques les anime encore, et, même lorsqu’ils proclament leur soutien à la politique turque, ils estiment être « plus européens », « plus laïcs » et « plus civilisés » que les Turcs. Ce n’est donc pas un bras de mer, mais un siècle d’histoire qui les sépare de la Turquie, et l’arrivée d’Anatoliens barbus accompagnées de femmes vêtues à la manière néo-musulmane, autant que la construction accélérée de mosquées, renforcent leur conviction et les inquiètent : « Nous sommes loin de tout cela, nous avons été Anglais ».

Plus nettement encore, ils sentent ce qui les rapproche des Chypriotes grecs, et perçoivent, avec le recul, ce qui faisait l’identité commune, d’autant mieux que les contacts personnels, les amitiés, ont repris depuis 2003. Souvent, les plus âgés ont vécu la séparation comme une véritable amputation. Beaucoup revendiquent la connaissance de la langue grecque, et, avant 2003, disaient regretter qu’elle se perde. Ce savoir est même perçu par les notables, les éduqués, comme une supériorité intellectuelle sur les Turcs du continent, un passeport pour la vie intellectuelle occidentale : « A l’école normale d’Ankara », nous a dit un instituteur retraité, « nous autres les Chypriotes nous comprenions mieux la philosophie. » Un ensemble de caractères de la vie chypriote - jusqu’à la cuisine - et du passé historique - notamment les révoltes communes contre le pouvoir ottoman - sont désignés de plus en plus fréquemment sous le terme de « chypriotisme » qu’on oppose au « turquisme ». L’idée est défendue par les partis de gauche, notamment par le quotidien Avrupa, au nom symbolique, mais qui, persécuté puis interdit par le pouvoir, a dû se rebaptiser Afrika en 2001 pour continuer de paraître 34.

Depuis que le processus d’adhésion de la république de Chypre à l’Union européenne a commencé, on a senti croître un désir d’Europe, tel qu’il existe aussi en Turquie. Souffrant de la non-reconnaissance de leur territoire et de l’embargo commercial qui leur est imposé, les Chypriotes du nord se sentent injustement punis par la communauté internationale d’avoir été « sauvés » par l’armée turque, alors que leur économie a été ruinée par l’embargo, ainsi que par la dépendance totale envers Ankara. Lorsque, en 2001, ils étaient aux prises avec une crise économique dramatique, les démocrates clamaient qu’il ne fallait pas « rater le train » de l’intégration dans l’Europe. Mais leur désir d’Europe est tout de même souvent accompagné d’une crainte sourde, la peur de nouveaux affrontements, ou tout simplement la peur du changement : n’est-il pas plus facile d’accepter une confortable identité turque, véritable « prêt-à-penser » fourni par la propagande nationaliste et l’école, plutôt que d’adopter, au prix d’une lutte politique, psychologique et culturelle, une identité chypriote à recréer avec l’ancien adversaire ? Pourtant, les années passant, il nous a semblé de plus en plus évident que que le discours identitaire turc officiel ne s’est pas vraiment enraciné dans la population autochtone. Un facteur important n’a pas été pris en compte par les responsables turcs : la population anatolienne incitée à immigrer à Chypre provoque un sentiment d’exaspération, de rejet, car elle joue un rôle économique préjudiciable aux Chypriotes, et elle contribue à perpétuer le statu quo en soutenant Denktas 35. Cette population est ouvertement détestée. Les Chypriotes turcs, qui ne maîtrisent plus leur destin depuis longtemps, ne se sentent plus chez eux, et depuis 2000 proclament face aux Anatoliens méprisés : « Ce pays est à nous 36 ». La défense de l’identité chypriote a pris de l’ampleur, et, à gauche, on s’est pris à regretter ouvertement la situation créée par les nationalismes affrontés : « Ils ont fait de nous des nationalistes turcs, ils ont fait des Rum des nationalistes grecs, pour empêcher la naissance d’un sentiment national chypriote (...). Un jour, nous sortirons de cette situation d’« enfant-patrie » et lorsque nous serons devenus une patrie, et à ce moment seulement, le problème chypriote sera résolu 37. »

Si l’intégration de toute l’île dans l’Union européenne peut se faire sans heurts, la société civile, qui devra se protéger des extrémismes, pourra consolider cette identité chypriote transcendant les clivages religieux et linguistiques ; l’appartenance culturelle à l’Europe ou à l’Asie ne fera plus débat, Chypre sera simplement Chypre, un lieu de synthèse dont tous les habitants seront fiers d’assumer tous les passés de l’île, mycénien, hittite, grec, romain, byzantin, vénitien, ottoman et britannique. Le bateau de Kyrenia, le monastère du cap Saint-André et le tombeau de Hala Sultan redeviendront l’héritage commun de tous les Chypriotes.

 

* Groupe de Recherches et d’Études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, Lyon (France). Auteur avec Claire Mauss-Copeaux de Taksim ! Chypre divisée, Lyon, Aedelsa, 2005. Cet article était initialement destiné à une publication de l’université de Liège, qui n’a pas vu le jour. J’ai préféré le laisser en l’état et les informations sur la question chypriote n’ont pas été mises à jour.

1 Cf. E. Copeaux, Espaces et temps de la nation turque. Analyse d’une historiographie nationaliste, 1931-1993, Paris, CNRS-Éditions, 1997 (en turc : Tarih Ders Kitaplarında (1931-1993) Türk Tarih Tezinden Türk-|slam Sentezine, Istanbul, IletiÒim, 2005, vii-341 p. Sur la carte en question, Une Vision turque du monde à travers les cartes, Paris, CNRS-Éditions, 2000, pp. 84-96, et, en turc, « Bir Haritanın Tarihi », Defter, 32, kıÒ 1998, pp. 82-89 ; 33, bahar 1998, pp. 115-122.

2 Le drapeau de la république de Chypre comporte la forme cartographique de l’île, en jaune sur fond blanc, encadré de deux rameaux d’olivier. L’usage public des drapeaux nationaux turc et grec était expressément autorisé par la constitution de la république de Chypre.

3 Sur cette identification, cf. A.-M. Collombier, « Passé-Présent : Réflexions sur le problème de l’identité chypriote », Sources, Travaux historiques. Revue de l’Association Histoire au Présent, n° 43-44, 1995, p. 17, n. 15.

4 Voir une de ces photographies dans S. Panteli, The Making of Modern Cyprus : From Obscurity to Statehood, Nicosie, 1990, p. 209.

5 Cette dénomination, qui est traditionnelle, de « village arabe » est due à la présence de Maronites originaires de Syrie, jusqu’au XVIIIe siècle.

6 Tout près de là, la souveraineté controversée sur l’îlot désert d’Imia (Kardak) a failli déclencher un conflit entre la Grèce et la Turquie en 1996.

7 Les citations et informations concernant le bateau de Kyrenia sont extraites de A.K. Phylactos (dir.), The Ancient Greek Sailing Ship of Kyrenia, Nicosie, Ministry of Education and Culture, 1994, 145 p.

8 L’inscription de slogans en lettres géantes sur le flanc des montagnes est une tradition militaire turque. Le slogan en question est une citation d’Atatürk et dit en fait : « Quel bonheur pour celui qui dit “ Je suis turc ” » (Ne mutlu Türküm diyene).

9 Outre les violences des affrontements intercommunautaires en 1963-1964 (un peu partout) et 1967 (à Kofinou et Agios Theodoros), 129 habitants de trois villages (Aloda, Santalaris et Maratha), ainsi que des dizaines d’hommes de Tochni, Kalavasos et Mari ont été massacrés en été 1974.

10 Cf. E. Copeaux, « Le récit historique turc, une réponse au miracle grec », in G. Grivaud (éd.), Les Mishellénismes., Athènes, EFA, 2001, pp. 111-120.

11 Les actes du colloque ont été publiés sous la référence Chypre. La Vie quotidienne de l’antiquité à nos jours. Actes du colloque Musée de l’Homme, s.l.n.d., [1985], 202 p.

12 Cf. G. Grivaud, « Éveil de la nation chyproise », in Kyprios Character. Quelle identité chypriote ? Particularismes insulaires et utopie pluri-culturelle. Sources Travaux historiques. Revue de l’Association Histoire au présent, n° 43-44, 1997, pp. 105-116.

13 A.M. Collombier, article cité. Outre les comptes rendus scientifiques des fouilles, Gjerstad a publié un résumé de son expédition de Chypre : Ages and Days in Cyprus, Göteborg, Paul Aströms Förlag, 1980, 174 p. [traduction anglaise d’un ouvrage publié en suédois en 1933].

14 V. Karageorghis, in Chypre. La Vie quotidienne de l’antiquité à nos jours. Actes du colloque Musée de l’Homme, o.c., p. 65.

15 Arif Erzen, « A Glance over the History of Cyprus », Milletlerarası Birinci Kıbrıs Tetkikleri Kongresi (14-19 Nisan 1969). Türk Heyeti Teblifileri [Interventions de la délégation turque au premier congrès international de recherches sur Chypre, 14-19 avril 1969] Ankara, TKAE, 1971, p. 89.

16 P.C. Georgiades, History of Cyprus, Nicosie, Demetrakis Christophorou, s.d., 268 p. L’original en grec de cet ouvrage a été utilisé comme manuel scolaire (Istoria tis Kyprou, Nicosie, Demetrakis Christophorou, 1995, 291 p.).

17 A. Emilianidès, Histoire de Chypre, Paris, PUF (coll. Que Sais-Je ?), 1962, 128 p.

18 Ces deux dernières expressions sont utilisées dans la même page par Alain Bondy, Chypre, Paris, PUF, coll. Que Sais-Je ? 1998, p. 7.

19 « Turkish occupation », traduction du terme turkokratia il est vrai plus neutre. Cf. le manuel de C.P. Georgiades, o.c. Le Handbook on the Island’s Past and Present, ouvrage officiel publié par la Chambre communautaire grecque de Chypre en 1964 utilise aussi l’expression Ottoman Occupation.

20 G. Jeffery, A Description of the Historic Monuments of Cyprus. Studies in the Archaeology and Architecture of the Island, Nicosie, 1918, p. 243.

21 id., ibid., p. 410.

22 L. Durrell, Citrons acides, , Paris, Buchet-Chastel, 1975, pp. 62, 193, 219.

23 G. Lanitis, Island of Aphrodite Cyprus - Nasos tas Afroditas, Nicosie, George Lanitis, 1965, 126 p.

24 René Grousset, L’Empire du Levant. Histoire de la question d’orient, Paris, Payot, 1946, pp. 7-11. On peut regretter que les programmes d’histoire adoptés par le ministère français de l’éducation en août 2000 reflètent cette vision historique ; le programme pour la classe de seconde est intitulé « Les fondements du monde contemporain », mais le « monde » est en fait l’ouest de l’Europe, perçu comme un ensemble chrétien héritier de la Grèce ancienne ; ainsi construit-on le futur nationalisme européen.

25 Extrait d’un discours prononcé à Trébizonde par un instituteur grec à l’occasion de l’avènement du roi de Grèce Georges Ier, cité par Richard Clogg, « The Greek millet in the Ottoman Empire », in Lewis et Braude, Christians and Judes in the Ottoman Empire, 1982, p. 198.

26 Deux exemples : Les Huns à Oradour-sur-Glane, Limoges, Mouvement de Libération nationale, 1945 ; et Le Retour d’Attila, ouvrage anticommuniste de Jacques Forestier, Paris, Ed. Liberté, 1948.

27 Cf. sur Internet www.kypros.org/Chypre/civ 9000ans.htm, www.diaspora-net.org/cyprus/cultural heritage destruction1.html, et www.hr-action.org/chr/akanthou.

28 Flagellum Dei. The Destruction of the Cultural Heritage in the Turkish Occupied Part of Cyprus, Nicosie, PIO, 1997.

29 En fait, avant la conversion à l’islam, certains peuples turcs d’Asie intérieure étaient chrétiens nestoriens. Cette particularité d’une partie des anciens Turcs est d’ailleurs tue aujourd’hui par les manuels d’histoire influencés par l’idéologie de la « synthèse turco-islamique », qui proclame que les Turcs étaient prédestinés à la conversion à l’islam.

30 L’article IV du traité de garantie signé à Londres le 19février 1959 stipulait : « In the event of a breach of the provisions of the present Treaty, Greece, Turkey and the United Kingdom undertake to consult together with respect to the representations or measures necessary to ensure observance ot those provisions. In so far as common or concerted action may not prove possible, each of the three garanteeing Powers reserves the right to take action with the sole aim of re-establishing the state of affairs created by the present Treaty » (c’est nous qui soulignons). Selon la lettre du traité, la Turquie a respecté son engagement, mais a outrepassé ses droits en expulsant les Grecs et en s’installant durablement dans l’île.

31 La ligne de démarcation infranchissable dite « ligne verte » a été ouverte pour la première fois depuis 29 ans le 23 avril 2003. Pour les Turcs dont les maisons, pour la plupart, étaient très pauvres, le voyage au village natal a marqué un désenchantement et la fin d’une longue nostalgie.

32 À tel point qu’en France, jusqu’à une date récente, un manuel scolaire présentait Chypre comme une possession grecque : cf. M. Hagnerelle (dir.), La France en Europe et dans le monde, Paris, Magnard, 1997 ; sur la carte de l’Europe, p. 21, on y verra la mention « Chypre (Grèce) ».

33 Cette idée de « métamorphose » a été développée par H.M. AteÒin , Kıbrıslı “Müslüman” ların “Türk” leÒme ve “laik” leÒme serüveni (1925-1975), Istanbul, Marifet Yayınları, 1999, ouvrage discutable mais qui traduit un état d’esprit. L’entreprise de turquisation des villages a été très bien décrite par K. Adalı dans Dafiarcık, Nicosie, IÒık Kitabevi Yayınları, 2 vol., 1997-2000 [Première édition 1963, Nicosie, BeÒparmak Yayınları] ; cf. notre compte rendu dans CEMOTI n° 31, janvier-juin 2001, pp. 291-294.

34 En août 2002, son rédacteur en chef et un journaliste ont été emprisonnés. Sur l’idée de « chypriotisme » et la volonté de dépasser les clivages nationalistes, cf, en turc, les ouvrages d’Ahmet An, publiés par les éditions Galeri Kültür à Nicosie (nord).

35 Cf. notre article « Rejets et identifications dans les populations du nord de Chypre », in Recherches en cours sur la question chypriote, Cahiers de Recherche GREMMO - Monde arabe contemporain, n° 9, 2001, pp. 107-118.

36 « Bu memleket bizim » : c’est l’un des slogans du courant d’opposition au gouvernement de Rauf DenktaÒ depuis 2000.

37 A.H. Tahsin, Avrupa, 7 novembre 1999. « Enfant-patrie » (yavruvatan) est l’expression convenue dans la littérature officielle pour désigner le territoire du nord de Chypre, par référence à la « mère patrie » turque.

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