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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Kutlu Adalı, journaliste chypriote (1935-1996) (2001)

Publié par Etienne Copeaux

Catégories : #Chypre

Kutlu Adalı, journaliste chypriote (1935-1996) (2001)

Pour citer cet article : Etienne Copeaux, « Chronique bibliographique : Dagarcık [La Besace], de Kutlu Adalı », CEMOTI, n° 31, janvier-juin 2001, pp. 291-294.

 

Kutlu Adali, Dagarcık [La Besace], Nicosie (nord), Isık Kitabevi Yayınları, 2 vol., 1997-2000, 168 et 202 p.

Kutlu Adalı (1935-1996) a payé de sa vie son engagement en faveur de la cause d’une Chypre réconciliée, en tout cas débarrassée de la présence du « grand-frère » turc. Né en 1935 à Nicosie, il devient, dès 1958, collaborateur de plusieurs revues turco-chypriotes. Son parcours est à l’époque celui d’un fervent patriote turc, qui travaille pour la renaissance d’une conscience turque chez les musulmans de Chypre ; en 1959, il est rédacteur en chef de Nacak, organe de la Kıbrıs Türk Kurumları Federasyonu (Fédération des sociétés turco-chypriotes), qui a été, notamment sous la direction de Rauf Denktas, le ciment du nationalisme turc à Chypre, tenant sous son emprise idéologique toutes les associations culturelles et sportives musulmanes de l’île.

Lors de l’indépendance, en 1960, Kutlu Adalı devient fonctionnaire de la nouvelle république ; il sera jusqu’en 1972 directeur du secrétariat particulier de l’Assemblée communautaire turque - qui fut, à partir de 1964, le noyau de la première forme d’administration autonome des Turcs retirés dans leurs enclaves. De 1972 à 1974, il est membre de la commission de contrôle de la radio Bayrak, expression officielle des Chypriotes turcs partisans de la sécession (Taksim).

Cette biographie commence comme celle d’un nationaliste - ou d’un patriote - turco-chypriote ordinaire, comme ceux qui ont, après 1974, bénéficié grâce à leur passé militant d’une rente politique qui en fait les solides partisans du statu quo ; mais, après 1974, Kutlu Adalı manifeste dans ses articles et commentaires une indépendance d’esprit qui est mal supportée par le pouvoir. Il subit de nombreux procès, fouilles de son domicile, intimidations par armes, et problèmes professionnels qui le mènent à une retraite forcée. Il est à la fin de sa vie un ardent partisan de la défense et de la préservation de l’identité chypriote (Kıbrıslılık, une identité forte qui dépasse le clivage entre Grecs et Turcs), et prône une renaissance de la culture turco-chypriote, en passe d’être submergée par une sous-culture anatolienne, celle de l’arabesk et du döner kebap.

Le 6 juillet 1996, Kutlu Adalı est abattu d’une rafale de mitraillette. En 2001, les assassins courent toujours. Ce meurtre est le premier événement d’une sinistre série, durant l’été et l’automne 1996 1. Kutlu Adalı est devenu la figure emblématique du mouvement pour la Kıbrıslılık, pensée subversive aux yeux du gouvernement de Rauf Denktas et des autorités turques, selon lesquelles « un Turc est un Turc » : il n’existerait aucune différence entre un Turc de Nicosie, de Kars ou d’Edirne, ce qui légitimerait entre autres, dans le nord de Chypre, l’installation massive d’Anatoliens qui sont un soutien essentiel au statu quo.

L’œuvre de Kutlu Adalı est poursuivie, de nos jours, par une fondation qui porte son nom. L’ensemble de ses écrits est en cours de réédition, grâce à la Fondation et à la librairie Isık, à Nicosie 2. On peut remercier ces petites maisons d’édition de mettre à la disposition des lecteurs turcophones ces recueils vivants, incisifs et bien écrits, qui donnent un éclairage nouveau à la perception de l’île.

L’intérêt du recueil intitulé Dagarcık (La Besace) est multiple.

Pour une fois, Chypre est vue de l’intérieur, et non de New-York, Londres, Athènes ou Ankara ; il n’y est pas question de diplomates ni de politiciens, mais de gens simples, dont on oublie trop souvent qu’ils font l’histoire, mais aussi qu’ils la subissent ; ceux qui, pour reprendre une image de Dagarcık, ont été brisés par les pouvoirs comme les arbres du littoral ont été courbés par le vent et ne se redresseront plus. C’est dans le cadre de ses fonctions officielles que Kutlu Adalı a parcouru les villages musulmans de Chypre, de 1961 à 1963. Ses observations ont été consignées dans des « rapports sur les villages », qui forment la substance du recueil, publié dès 1963 par les éditions Besparmak à Nicosie. Il s’agit de témoignages irremplaçables, décrivant la situation souvent misérable des villages musulmans (voir le texte intitulé « Sellain T’api »). Mais ces textes sont également le reflet d’un courant politique, encouragé par la Federasyon, qui a porté des intellectuels citadins vers les populations les plus isolées, les plus abandonnées, pour les écouter comme pour revivifier leur « conscience turque ». Les textes de Dagarcık font bien souvent penser au mot d’ordre Halka dogru, « Vers le peuple », du mouvement populiste kémaliste des années trente, concrétisé en Turquie dans les instituts de villages (Köy enstitüleri). On y ressent une ferveur populiste proche de celle des narodniki, une foi dans la vigueur du peuple, une foi aussi dans le mouvement d’éducation porté par des instituteurs missionnaires. Dans ces textes, le nationalisme turc apparaît sous une forme et une expression bien différente de celles des écrits politiques ; il s’agit de la forme la plus affective de cette idéologie, celle qui se confond avec la quête d’identité, ressentie au plus profond de l’être - et qui fait justement l’efficacité du nationalisme.

En effet, les faits culturels que nous désignons aujourd’hui comme des questions identitaires sont découverts avec surprise par Kutlu Adalı et les instituteurs des villages qu’il visite : il y a, dans certaines régions pas forcément reculées de l’île, des villages entiers où les musulmans ne comprennent pas le turc ! Les instituteurs sont désorientés (« On lui dit Merhaba ! ”. Ils nous répond “ Yasas ! [Gia sas]” »), ne comprennent plus comment parvenir à une tâche qu’on peut interpréter aujourd’hui comme la mise en conformité de l’identité des musulmans chypriotes avec une identité turque. Beaucoup des « Turcs » de l’île étaient en effet bien peu turcs, qu’il s’agisse de Rum convertis à l’islam ou de Turcs fondus, au cours des siècles, dans l’hellénité du fait de leur situation minoritaire ; Kutlu Adalı évoque également le cas de paysans sans terre qui mariaient leurs filles à des Rum ou à des Maronites, pour survivre.

Les textes de Dagarcık nous permettent donc d’observer, à une époque cruciale de l’histoire de Chypre, le processus de turquification mené par les instituteurs et par les militants de la KTKF 3 : conscience turque, langue turque, turquification des toponymes (entamée en 1958), incitation à adopter des prénoms öztürk plutôt qu’arabes, célébration des fêtes et rituels patriotiques importées de Turquie, etc.

Un autre intérêt de la réédition de Dagarcık réside dans l’éclairage que ces textes apportent sur Kutlu Adalı lui-même, et sur un certain type de parcours biographique à Chypre. Nous avons eu plusieurs fois l’occasion de discuter, au cours de notre enquête dans la partie nord de l’île, avec des personnes ayant été dans leur jeunesse viscéralement nationalistes, militants de la TMT même, convaincus aujourd’hui qu’il s’agissait d’une erreur et désireux maintenant de faire la paix avec le passé et de trouver une solution de compromis avec les Rum. Ainsi la ferveur turquiste manifestée par Kutlu Adalı au fil des pages de Dagarcık n’est-elle pas étonnante, même lorsqu’on connaît ses convictions ultérieures qui lui ont valu d’être assassiné. Dans la république de Chypre nouvellement créée, ceux qui voulaient faire naître un patriotisme chypriote étaient très minoritaires ; la patrie, c’était la Grèce ou la Turquie. On cherchait, dans chaque village, à renforcer de tels sentiments d’appartenance ; en octobre 1963, à l’occasion de la fête nationale turque, une statue d’Atatürk était érigée à Nicosie ; deux mois plus tard, les affrontements intercommunautaires reprenaient.

Plus concrètement, Dagarcık nous renseigne sur la vie à Chypre. A trente kilomètres de Nicosie, on est déjà au bout du monde. Dans certains villages, le dénuement est extrême, les communications difficiles. Beaucoup de localités n’ont ni eau courante, ni électricité, ni route asphaltée. Kutlu Adalı restitue de façon chatoyante et concrète les rapports avec les pouvoirs, les rapports inter-communautaires, les rivalités et jalousies, la perception de la Turquie, et les mille et un éléments de la vie villageoise : les mariages, le culte et les croyances, l’éducation et l’information au village, les éternels problèmes entre bergers et agriculteurs, les récoltes, la cuisine, etc. C’est la description d’une Chypre aujourd’hui en voie de disparition, et l’on ne peut qu’espérer que ces textes puissent un jour atteindre un public plus large que la population turco-chypriote.

 

1 A propos de ces événements, voir Copeaux Etienne, Mauss-Copeaux Claire, « Le drapeau turc, emblême de la nation ou signe politique ? », (CEMOTI), n° 26, 1998, pp. 271-291.

2 Kutlu Adalı Vakfı, Kutlu Adalı Sokak n° 1, Lefkosa (Kıbrıs), Mersin 10, Turquie ; tél.-fax : 90 392 22 74089. Isık Kitabevi Yayınları, Polis Sokak n° 15/2, Lefkosa (Kıbrıs), Mersin 10, Turquie, tél. 90 392 228 7595. Recueils de textes de Kutlu Adalı réédités à ce jour : Dagarcık [La Besace], Nicosie, Isık Kitabevi Yayınları, 2 vol., 1997-2000, 168 et 202 p. ; Yaseminlerimi Geri Verin [Rendez-moi mes jasmins], Nicosie, Kutlu Adalı Vakfı Yayınları, s.d., 117 p. ; Çirkin Politikacı Pof [Pof, le politicien véreux], Nicosie, Isık Kitabevi Yayınları, 1997, 134 p. ; Kagnı Yolu [La Route charretière], Nicosie, Kutlu Adalı Vakfı Yayınları, s.d., 149 p.

3 La KTKF a été le terrain sur lequel a germé en 1957 la TMT (Türk Mukavemet Teskilatı, Organisation de résistance turque), le pendant activiste turc de l’EOKA grecque.

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