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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 64 - Zeki Müren, le paradoxe (2)

Publié par Etienne Copeaux sur 17 Juin 2016, 20:11pm

Catégories : #La Turquie des années 1990, #La Turquie d'aujourd'hui

 

 

[Cet article est la suite du précédent, qui portait sur la mort et les obsèques de Zeki Müren]

 

Fut-il, comme il le prétendait, un précurseur, un devancier, ou a-t-il déçu ? Zeki Müren pratique le faux-fuyant autant que l'art de séduire. N'était-il-il en fait que l'icône du consensus que l'Etat a voulu imposer aux Turcs dans les années où l'armée régnait ?

 

Zeki Müren et l'art de séduire

 

Zeki Müren fait ses débuts en 1950, à vingt ans. Grâce à l'intelligence de son père, modeste charpentier, il a pu faire ses études au lycée de Bogaziçi, à Istanbul, et, là, étudier la musique avec d'excellents maîtres. La musique classique turque vocale (Türk sanat müzigi) est en faveur, un art savant tout en finesse, dont la pratique suppose une connaissance parfaite de dizaines de modes (makam) et de cycles rythmiques (usûl), et des textes (güfte) parfois anciens qui composent le répertoire. Il passe avec succès le concours de la radio. Le premier janvier 1951, il y fait sa première prestation qui, dit la légende, bouleverse plusieurs artistes renommés : sa carrière est lancée. Pendant trois ans, ce jeune homme qui a des allures de gentil garçon binoclard et timide, reste un homme de radio que le public ne voit jamais ; c'est un paradoxe dans la carrière de ce futur showman. Mais en 1954, il est la vedette d'un premier film, Beklenen Sarkı, début d'une série continue de 18 films tournés en 18 ans. Et l'année suivante, il fait son entrée dans le monde du spectacle, accompagné par les plus fameux musiciens.

Son talent musical de cette époque a été fixé par les films et bien sûr par les disques (au total il existe plus de 600 disques et cassettes) ; plus récemment (2002), le musicologue Bülent Aksoy a dirigé l'édition d'un double album CD aux éditions Kalan, Zeki Müren. 1955-1963 Kayıtları. « Des enregistrements qui, écrit B. Aksoy, étonneront certainement les moins de cinquante ans » qui n'avaient jamais entendu le Pacha que dans son répertoire arabesk, genre musical en vogue au cours des années 1970 et 1980, très sentimental, qui conserve cependant des caractère « orientaux » en ce sens que c'est toujours une musique monodique dans les modes les plus courants et une instrumentation partiellement traditionnelle (oud, ney, kanoun, derbouka...).

Dans les années cinquante, la musique classique turque est très prisée par le public, d'autant plus qu'elle a été découragée par Atatürk et le kémalisme, au profit de la musique classique occidentale. Il est très significatif que la carrière de chanteur classique de Zeki Müren ait commencé en 1951. C'est le début de la gouvernance du Parti démocrate d'Adnan Menderes (1950-1960), qui met en œuvre une certaine réaction contre le kémalisme, dans les domaines religieux, artistique et linguistique. Durant cette décennie, on ne craint plus d'afficher son goût pour la musique classique turque ; celle-ci remet au goût du jour un vocabulaire que le kémalisme avait tenté d'éradiquer au profit d'une novlangue fabriquée. Des mots devenus désuets reviennent alors dans le langage de la presse, de l'édition, de la littérature, et dans les paroles des chansons.

L'exploration des archives en ligne du quotidien Milliyet révèle que c'est durant ces années cinquante que le mot-clé « Zeki Müren » apparaît le plus fréquemment, presque deux fois plus que durant les décennies suivantes. Ce n'est pas que la popularité de Zeki Müren ait diminué ensuite. C'est parce qu'il apparaît presque chaque jour dans les programmes de radio, puis, à partir de 1964-1965, dans les annonces de concerts et de soirées dans les night-clubs, et les programmes des cinémas d'Istanbul. Son nom devient vite familier, et il n'y a pas de semaine que son portrait de jeune homme sage apparaisse dans les journaux grâce aux annonces de concerts et de soirées.

 

Annonce publicitaire dans Milliyet, 30 juillet 1955

Annonce publicitaire dans Milliyet, 30 juillet 1955

 

A l’époque rien ne laisse supposer qu'il se livrera ensuite à des extravagances vestimentaires sur scène. On ne sait rien de son orientation sexuelle, ou la presse n'en laisse rien entendre. Bien évidemment, vu l'époque, il la cache, tout en subissant, selon son compagnon interviewé en 2014, beaucoup de moqueries et de menaces : le mari de sa tante, un officier, avait promis de le tuer. Son orientation sexuelle apparaît toutefois très discrètement. En mars 1957, une caricature représente une « Amicale des admirateurs de Zeki Müren », composée seulement d'hommes. En septembre 1966, une autre caricature le représente prêt à aller coucher avec le boxeur Cassius Clay, qu'il avait invité. En mars 1960, une brève de Milliyet rapporte que le Pacha aurait été insulté par des auditeurs de la radio, sans préciser pourquoi.

 

A gauche, "L'amicale des admirateurs de Zeki Müren". A droite, Zeki Müren reçoit Cassius Clay. Caricatures publiées dans Milliyet les 22 mars 1957 et 14 septembre 1966.A gauche, "L'amicale des admirateurs de Zeki Müren". A droite, Zeki Müren reçoit Cassius Clay. Caricatures publiées dans Milliyet les 22 mars 1957 et 14 septembre 1966.

A gauche, "L'amicale des admirateurs de Zeki Müren". A droite, Zeki Müren reçoit Cassius Clay. Caricatures publiées dans Milliyet les 22 mars 1957 et 14 septembre 1966.

 

 

Si le soupçon d'homosexualité existe, les rôles qu'il tient au cinéma lui font la réputation d'un tombeur de femmes. Selon Milliyet, le jour des obsèques de son père à Bursa en 1970, il y aurait eu beaucoup plus de femmes que d'hommes dans le public, qui espéraient approcher la star. Ses dehors sont de plus en plus efféminés, par ses vêtements, sa coiffure, ses manières. Son maquillage, de manière constante et jusqu'à la fin, gomme totalement la pilosité faciale, ce qui rend son apparence si différente de la manière de paraître de l'erkek, le mâle turc, si souvent moustachu au visage assombri d'une barbe de quelques jours. Sur ses portraits, lors de ses entretiens télévisés, son visage a l'apparence de celui d'une bourgeoise très fardée. Est-ce aussi son aspect de femme ayant socialement réussi qui aurait attiré ses admiratrices ? Ou les incessantes rumeurs de flirt et de mariage ? Le Soleil des arts entretient l'ambiguïté ; est-ce par jeu, ou est-ce une tactique pour paraître hétéro quand il sent que c'est nécessaire ?

Son compagnon Göksenin Çakmak rapporte qu'à un journaliste de la revue Ayna (il n'en précise pas la date) qui lui demande si les rumeurs concernant son homosexualité sont fondées, il répond : « Pas du tout ! Est-ce qu'on a vu un homme dans ma chambre à coucher ? D'accord, je suis un peu excentrique. Je me maquille. Mais les chanteurs d'opéra, les danseurs de ballet se maquillent, est-ce qu'ils sont homosexuels pour autant ? Je ne le suis pas. D'ailleurs j'ai couché avec 500 femmes ! » La revue ne voit pas l'ironie ou feint de ne pas la voir, et publie ce scoop : « Zeki Müren a couché avec 500 femmes ! » Tactique payante pour rassurer l'opinion publique ? Au contraire, toujours selon son ami, le Pacha aurait répété de nombreuses fois : « Si j'étais une femme ou un homme normal je n'aurais pas eu une telle renommée. Ce qui fait ma célébrité, à part ma voix, c'est mon homosexualité ». Aurait-il au contraire accentué son apparence ambigüe pour conforter son succès ?

Dans les années 1960, les journalistes de Milliyet commencent à insister sur les signes extérieurs, tenues vestimentaires et maquillages. En 1966 d’ailleurs Zeki Müren affirme : « Il n'y a pas de différence entre le métier de chanteur et celui de mannequin ». Il bascule alors complètement dans la musique arabesk, dans la chanson de charme et le cinéma sentimental, dans des rôles, évidemment, de séducteur de femmes. Pour ce qui est de ses propos, leur ambiguité est renforcée par la langue turque elle-même, qui permet d'éluder, puisque les substantifs n'ont pas de genre : il peut parler de ses conquêtes et de ses amours sans rien révéler, puisque les mots - comme « sevgili » (chéri, amoureux) - sont neutres. C'est le cas au cours du long interview accordé à Hülya Aydın dans le documentaire Batmayan Günes en 1996 ; il lui répond volontiers sur ses relations amoureuses, avec beaucoup d'émotion (feinte ?). Mais par l'emploi d'un vocabulaire ambigu d'un bout à l'autre, il élude encore.

En 1969, après vingt ans de carrière, il est au faîte. Son concert au théâtre romain d'Aspendos réunit 20 000 spectateurs. La passion des accoutrements devient sa marque. En 1970, il « conquiert Izmir » monté sur un char romain, vêtu d'une tunique (« une minijupe », écrit la presse). Il a le génie du contact direct avec le public, et pour l'améliorer, il fait installer dans les lieux de spectacle une galerie en T qui s'avance dans la salle et lui permet de chanter non devant mais parmi le public. Chaque chanson est mise en scène comme un clip, avec changement de costume et de décor.

Sa célèbre diction est un autre instrument de son charme ; elle fait passer les émotions à l'eau de rose, on comprend et retient immédiatement le texte. Si sa gestuelle est pauvre lorsqu'il chante (une sorte de langage des signes pour débutants), au cours de ses entretiens télévisés, il semble s'adresser en particulier à chacun et chacune, aimable, affable, serviable, avec, toujours, un sourire charmeur. A cela s'ajoute une (fausse ?) modestie qui fait de lui l'égal du simple mortel qui boit ses paroles. Il souhaite la bienvenue dans sa maison à Hülya Aydın « en tant que modeste citoyen de Bodrum », baisse les yeux quand elle lui fait un compliment, multiplie les estagfirullah (« Je vous en prie ») et les remerciements (à la journaliste, au public, aux téléspectateurs, à la Turquie, à Dieu), s'exprime avec délicatesse et courtoisie, dans une langue extrêmement choisie, toujours avec cette diction qui lui est propre et qui le rend éminemment intelligible. Zeki Müren est un être distingué.

Il est certainement un homme d'affaires redoutable, certainement impitoyable avec ses rivaux du show-business, mais son apparence extérieure, à la télévision, est extraordinairement chaleureuse et sympathique, d'une étonnante, voire bouleversante sincérité... au moins dans son rôle. Sa maison de Bodrum n'est pas un immense palace retiré au fond d'un vaste domaine clôturé qui le protégerait des admirateurs et importuns. A quelques mètres des voisins, c'est une villa banale d'un étage située dans un quartier d'habitation de classe moyenne supérieure.

Les archives de Milliyet révèlent bien quelques incidents : une injure à un policier, alors qu'il tentait d'esquiver la file d'attente pour le ferry d'Üsküdar, ce qui lui vaut une condamnation (août 1956). Une autre fois, il est l'objet d'une plainte pour avoir giflé la locataire d'un appartement dont il est propriétaire (mars 1958). Il semble qu'il ne réponde pas toujours aimablement lorsque des admirateurs, à l'improviste, lui demandent une chanson, ce qui lui vaut quelquefois un coup ou des insultes (juillet 1955). Mais sa légende dit au contraire qu'il est accessible, qu'on peut le rencontrer dans les rues ou sur les plages de Bodrum, dans les boîtes de nuit. Légende appuyée par des photos prises par des touristes, avec lui, dans les rues de sa ville d'adoption (Milliyet, 15 août 1986)

 

Des touristes se font photographier en compagnie de Zeki Müren, à Bodrum. Milliyet, 15 août 1986

Des touristes se font photographier en compagnie de Zeki Müren, à Bodrum. Milliyet, 15 août 1986

 

 

Ainsi, au cours de sa période arabesk, Zeki Müren a su instaurer « une délicate tension entre le décorum et la respectabilité » (Martin Stokes). La presse ne critique pas directement sa « déviance », son goût pour l'outrage, qui amusent le public en titillant sa curiosité. En dépouillant les archives de Milliyet, je croyais trouver des scandales ; il n'y en a pas. Et en 1969, le président de la république Sunay l'appuie comme « ambassadeur de la culture turque » lorsqu'il se rend en Azerbaïdjan soviétique, une consécration officielle propre à faire taire les critiques.

Le 9 août 1970, Milliyet publie un entretien qui a fait date, évoqué par Martin Stokes dans son étude et par d'autres chroniqueurs après sa mort. Le journaliste, Halit Çapın, l'interrogeant sur ses accoutrements, mais aussi sur une rumeur selon laquelle il aurait changé de sexe, lui demande s'il ne craint pas que le port de boucles d'oreilles ne diminue sa virilité. Zeki Müren : « Le sultan Selim le Terrible en portait, est-ce qu'il n'était pas un homme ? Est-ce qu'on soupçonne une femme qui porte un pantalon d'avoir changé de sexe ? D'ailleurs, je ne suis pas habillé en femme ; sur scène, je m'habille comme César ou Brutus ». - Halit Çapın : « Dans certains cercles, on vous reproche une attitude provocatrice ou un manque de respect [du public] ». - Z.M. : « Eh bien s'il le fallait, j'irais nu en scène. Je ne suis pas un épicier, je suis un artiste. Ce que je fais n'est pas irrespectueux. D'ailleurs, je ne sors pas comme cela dans la rue ». - H.Ç. : « Et quand vous êtes quasi nu en scène, qu'est-ce que vous ressentez ? » - Z.M. : « Je me sens comme un lutteur vêtu de son maillot. […] Au cours de l'histoire, aucune réforme n'a été adoptée facilement. Croyez-moi, j'ai parfaitement conscience de ce que je fais et de la manière dont je m'adresse aux gens. Et quoi qu'il en soit, la Turquie suivra cette voie. Très modestement, je fais un travail de précurseur ».

En avril 1979 survient le seul exemple de censure que j'aie pu relever ; l'émission « Zeki Müren vous parle », sur la TRT, subit des coupures, puis est retirée. La chaîne communique : « Zeki Müren, qui invertit les valeurs de notre société, ne paraîtra plus sur les écrans ; il ne s'agit pas seulement de ses accoutrements, mais de son comportement ». Mais cette censure est vite levée.

« Ses accoutrements » : le terme n'est pas trop fort car sur scène, Zeki Müren, effectivement, ne s'habille pas comme une femme. Les vedettes féminines de l'époque, ainsi que les présentatrices de télévision, sont plutôt en robe longue ou en pantalon. Zeki Müren, lui, revêt des tenues improbables : mini-robes ou mini-jupes, écharpes pailletées, boas, bottes à très hauts talons compensés, fourrures, tuniques brodées aux couleurs clinquantes, escarpins, bijoux de toutes sortes... (voir les photos du site du musée de Bodrum).

 

Pourtant, la popularité de Zeki Müren est telle qu'il est reconnu et respecté à tous les niveaux ; les critiques sur sa conduite, sa « manière d'être », que Milliyet rapporte très discrètement, n'y font rien. La reconnaissance officielle semble ininterrompue ; après les encouragements du président Sunay, il est reçu en février 1978, avec d'autres artistes, par le président Fahri Korutürk (un général!) ; il y va en mules de fil d'or. Il y a quelques ronchonnements, sans plus. En 1985, lors du décès de sa mère, le chef du gouvernement Turgut Özal lui adresse personnellement ses condoléances. Et, on l'a vu, le président Demirel en septembre 1996 envoie une gerbe en hommage à « son ami ».

Les affaires politiques semblent glisser sur Zeki Müren. En suivant sa carrière dans Milliyet, on ne perçoit que très faiblement les échos des événements qui ont secoué le pays de 1950 à 1996. Zeki Müren semble une part importante du cœur stable et permanent de la société turque, qui traverse les décennies. Il est aussi stable que la répression des mouvements kurdes et, comme l'avance Martin Stokes, il sert peut-être justement à masquer, à faire oublier cette part noire de la vie turque.

Le seul élément politique de sa carrière est la coïncidence entre ses débuts et la période de réaction anti-kémaliste de la gouvernance Menderes, au cours des années 1950. Il a peut-être une sympathie pour le régime car, en mai 1961, il est victime de dénonciations pour des propos qu'il aurait tenus contre la « révolution » (le coup d'Etat militaire de 1960, qui a violemment renversé Menderes). Par la suite, rien n'affleure concernant la politique. Les coups d'Etat de 1971 et de 1980 semblent glisser sur lui.

Il a compris que pour effectuer ce parcours rectiligne, pratiquement non censuré, tout en affichant des tenues « choquantes » et une « manière d'être » qui pouvait « bouleverser la société », il lui fallait céder à un syndrome d'acceptation et s'acheter une conduite : à cette condition, il conquerrait durablement son honorabilité. Pour que son orientation sexuelle soit admise, sans même faire débat, il fallait d'une part qu'il louvoie en laissant diffuser des rumeurs de flirts hétérosexuels, de mariage – tout en bloquant avec succès toute information concernant des relations avec des hommes.

Mais il fallait surtout qu'il donne des gages, qu'il se coule dans le moule du consensus exigé des citoyens par l'Etat, non pas sur le plan des mœurs, mais sur le plan politique ; qu'il fasse preuve d'amour de la nation, de respect pour la turcité, qu'il s'incline devant l'armée et Atatürk, et qu'il se taise sur tous les problèmes de l'époque. On voulait bien admettre qu'un grand artiste turc soit efféminé voire homosexuel, mais il fallait qu'il soit cela seulement, et qu'il ne remette pas en cause la nation turque et les éléments du consensus. D'où ces jugements après sa mort : « Il était tellement turc ! » ou « C'était la voix de la Turquie ! » Son argent aussi est turc : selon son homme d'affaires, il n'a pas un seul dollar à l'étranger, et il investit dans l'industrie locale, comme les cimenteries de Bursa.

Et il donne en effet des gages. A la religion : il oublie rarement, au cours des entretiens télévisés, de mettre un peu d'assaisonnement religieux ; il ne rechigne pas à chanter des ilahi. A la nation : les médias répètent que Zeki Müren « adorait sa patrie », qu'il était dévoué à la mémoire d'Atatürk. A plusieurs reprises, le profit de ses concerts est versé à la souscription du monument de la bataille des Dardanelles (en février 1958 notamment), ou à d'autres causes patriotiques. Lorsqu'il part en tournée mondiale, il promet de « faire flotter partout le drapeau turc ».

Plus tard, il achète définitivement sa tranquillité offrant une partie de sa fortune à la Fondation turque pour l'enseignement (Türk Egitim Vakfı) et à la Fondation de l'armée pour les soldats (Mehmetçik Vakfı). Au cours de l'entretien accordé à Hülya Aydın, il se dit heureux de pouvoir aider « nos soldats qui donnent leur vie pour nous ». Ceci explique au moins en partie la présence de militaires de haut rang lors de ses obsèques, et l'hommage du chef d'état-major : Zeki Müren est un important bienfaiteur des Forces armées turques et de l'enseignement, deux des piliers de l'Etat patriarcal.

C'est pourquoi – et vraiment c'est une chose étonnante – une courte vidéo biographique publiée par la Fondation pour l'enseignement et la Fondation pour les soldats, en 2014, est intitulée : « 18 ans après sa mort Zeki Müren est toujours un exemple pour la jeunesse ». Vous ne serez donc pas étonnés, si vous achetez le double album des éditions Kalan, de voir qu'il est publié avec l'autorisation de ces deux fondations...

La stratégie d'achat de la tranquillité : c'est peut-être cela aussi qui a motivé la décision de l'artiste transsexuelle Bülent Ersoy, en décembre 2014, de léguer sa fortune à la Direction des affaires religieuses (Diyanet) pour la construction de mosquées et d'écoles coraniques. La référence à Zeki Müren est évidente : elle veut faire comme lui, mais fait le contraire aussi, refusant de verser le moindre sou à l'armée puisque celle-ci, en 1980, a interdit de scène les artistes transsexuels. Bülent Ersoy a choisi le troisième pilier de l'Etat patriarcal, l'islam officiel.

Les legs des deux chanteurs aux fondements du pouvoir normatif, l'armée, l'éducation et la religion, a provoqué quelques remous dans la sphère homosexuelle. Umut Güner, sur Bianet, a interrogé des transsexuelles à propos du legs de Bülent Ersoy. Pour Tuna, « C'est comme Zeki Müren avec l'armée, c'est se déclarer amoureux de son assassin ! ». Asya s'insurge : « Elle aurait pu pour une fois faire quelque chose de bien, un acte positif, par exemple une fondation pour LGBT, ou un foyer pour nécessiteux ! » Et pour Doga, « C'est idiot de faire des dons pour des institutions homophobes et transphobes. Ce fric va les renforcer, renforcer la phobie et au final agir contre les LGBT ». La même réprobation, cette fois envers Zeki Müren, avait été exprimée en janvier 2013 lors de l'inauguration d'un foyer pour transsexuelles à Istanbul.

 

Les coming out inaccomplis : 1987 et 1988

 

Si Zeki Müren n'a jamais clairement avoué ses préférences sexuelles, au contraire de Bülent Ersoy qui a annoncé son opération de « réassignation sexuelle » au début des années 1980, il va progressivement vers l'aveu.

La décennie 1980 est ponctuée des mauvaises nouvelles concernant sa santé, ses séjours à l'hôpital, ses séjours à l'étranger pour se faire soigner. Cela commence par une opération de chirurgie esthétique à Paris, par laquelle il espère « retrouver son visage des années soixante ». Il a déjà beaucoup grossi et commence à vouloir contrôler son image dans la presse. En juin 1980, il est victime d'une première crise cardiaque, et annonce aussitôt qu'il quitte la scène. Mais il n'y parvient pas vraiment : nombreuses sont ses apparitions dans les night-clubs, les festivals, à la télévision. En avril 1983, il est opéré du cœur aux Etats-Unis. Et les graves ennuis de santé continuent.

C'est peut-être parce qu'il sent que sa carrière est terminée qu'il se laisse aller, au moins à deux reprises. Alors qu'un référendum est annoncé pour septembre 1987, par lequel les électeurs doivent décider de la levée d'interdiction de certains partis politiques, il déclare en juillet : « Je ne m'intéresse pas à ces questions politiques, mais si un référendum était organisé pour limiter la liberté dans les domaines de l'amour, de la pratique artistique et de la musique, je voterais contre, absolument ! » Déclaration mise en scène dans Milliyet (23 juillet 1987), destinée autant à avouer qu'à donner le change une fois de plus, puisque Zeki Müren pose avec deux femmes à son cou. Oui à l'amour sans contrainte, mais sans aller jusqu'à dire oui à l'homosexualité.

 

Milliyet, 23 juillet 1987

Milliyet, 23 juillet 1987

 

 

Plus habilement, plus nettement, Zeki Müren déclare ensuite, en mai 1988, dans un entretien accordé à l'hebdomadaire Nokta : « La plupart des artistes turcs ou étrangers qui parviennent au faîte sont des homosexuels. […] Les plus grands artistes (prima sanatçılar), dans le monde entier, sont des homosexuels. Et moi aussi, je suis un grand artiste (Ben de primayım) » (Milliyet, 30 mai 1988). Il manque la conclusion des deux prémisses du syllogisme, mais tout le monde a compris et tout le monde savait déjà.

Le chanteur devient insulinodépendant, ce qui le contraint à mener une vie de reclus dans sa maison de Bodrum, à partir de 1991. Dès lors, même à la télévision, ses apparitions sont rares. On peut se demander comment cet homme qui a vécu sous les applaudissements a pu endurer l'isolement et l'inactivité. L'éclat du Soleil des arts s'efface, il passe ces années dans la discrétion. Le producteur Kürsad Özkök toutefois tourne avec lui un long documentaire, Batmayan Günes, dans lequel il se confie à Hülya Aydın sur son passé, son art, et sa solitude. Le documentaire paraît juste avant sa mort.

Si je ne me trompe, on n'entend parler de son compagnon Göksenin Çakmak que le jour de ses obsèques. Et il faut attendre décembre 2014 pour que celui-ci accorde un long entretien à Ahmet Çınar, de Yurt Gazetesi. Il évoque librement sa rencontre avec le Pacha, en 1979, et leur relation qui n'a jamais cessé jusqu'à ses derniers instants, dans la loge de la TRT. Selon le mot de Çınar, il est la « boîte noire » de Zeki Müren. Çakmak aurait aimé publier ses souvenirs, mais ses avocats lui ont prédit « au moins 70 procès » en diffamation, en cas de parution. Car, à l'époque, il fallait absolument cacher son homosexualité, sous peine d'être totalement rejeté de la société. Or, selon Çakmak, il y avait des célébrités parmi les relations de Zeki Müren. « Il faut dire et redire, précise-t-il, que [l'homosexualité] n'est pas un choix ou une préférence. On naît homosexuel, on ne le devient pas en imitant d'autres personnes ». C'est pourquoi l'homosexualité n'est pas un danger pour la société. D'ailleurs, « Zeki Müren était un des homosexuels les plus courageux. Dès les années 1950 il se maquille, met du rouge à lèvres, se fait les yeux... On n'avait jamais vu un homme faire cela mais pourtant tout le monde l'aime. Pourquoi ? Parce qu'il est intègre, honnête avec lui-même ».

Le journaliste objecte que beaucoup d'homosexuels, aujourd'hui, sont « honnêtes avec eux-mêmes » mais sont tout autant opprimés : « Pourquoi n'a-t-on pas manifesté autant de tolérance envers l'ouvrier homosexuel qu'envers Zeki Müren ? ». Çakmak répond : « C'est simplement une question de classe sociale : personne n'aura l'idée d'assassiner un homosexuel puissant et riche. Cette question doit évoluer en Turquie de la même façon que celle des Noirs aux Etats-Unis, désormais dirigés par Obama, un métis. ».

 

La postérité dans l'acceptation

 

Göksenin Çakmak et son interviewer mettent le doigt sur le problème. Dans les sociétés conservatrices, on tolère toujours une exception, à condition que la personne soit reconnue par sa naissance, sa puissance ou ses capacités. Aux Etats-Unis du temps de la ségrégation, on permettait aux Noirs de se hisser au faîte, mais seulement en tant qu'amuseurs, jazzmen ou boxeurs. D'une certaine manière, en Turquie, les « Noirs » ont été Zeki Müren ou Bülent Ersoy. Mais le paradoxe Zeki Müren continue de nous questionner sur l'attitude des Turcs et de leurs dirigeants sur l'homosexualité. Martin Stokes estime : « Des cas comme celui de Zeki Müren ont aidé à imaginer la nation comme un espace de sentiments partagés. Mais il est mal compris de ceux qui voient en la nation une famille heureuse dirigée par un pater familias bienveillant. Que se passe-t-il quand le modèle méditerranéen d'être-un-homme s'écroule ? »

Ce modèle s'est-il vraiment écroulé en Turquie ? Certes, l'Istanbul Pride rassemble la foule des LGBT de Turquie, depuis plusieurs années, mais la liberté d'afficher publiquement son orientation sexuelle est facilitée par les strictes limites de lieu et de date qu'elle s'impose, ainsi que par l'effet de masse.

Aujourd'hui, la mémoire de Zeki Müren est toujours révérée, y compris par les institutions comme la Fondation pour l'Enseignement qui voit en lui un « exemple pour la jeunesse ». Le ministère de la Culture a acheté et fait restaurer la maison de Bodrum, qui abrite le Musée Zeki Müren depuis juin 2000 ; on peut y voir tous les objets du culte, le fameux micro des débuts et de sa fin, le premier disque d'or, la Buick, les lettres des admirateurs. Egalement, des objets rassurants qui renvoient à une famille aimante, comme la machine à coudre de la maman et le berceau fabriqué par le papa... Ce qui renvoie à la féminité n'est pas caché : costumes de scène, chaussures, produits de maquillage, tout est là sous vitrine, de sorte que pour la mémoire collective, Zeki Müren n'est pas seulement une voix exceptionnelle, mais reste bien une « manière d'être ».

A l'approche du vingtième anniversaire de la mort du Pacha, le culte se renforce dans la même veine. En automne 2015, le groupe financier Yapı Kredi a ouvert une exposition à Istanbul, qui tourne dans plusieurs grandes villes de Turquie. Chaque année en septembre, la Fondation pour les soldats, la Fondation pour l'enseignement et les autorités étatiques organisent un grand concert anniversaire. Les manifestations, les hommages on ne peut plus officiels se multiplient, se multiplieront jusqu'au 24 septembre.

Il est vivant : l'entrée « Zeki Müren » ouvre sur des milliers de notices, sur 109 pages, dans le dictionnaire participatif Eksi Sözlük ; j'ai relevé plus de cent comptes Facebook à son nom, et plus de cinquante comptes Twitter – la parution de l'article précédent m'a d'ailleurs valu un message d'un « Zeki Müren ».

Zeki Müren, ou plutôt la liberté avec laquelle il s'affichait, a pu rassurer, apporter un réconfort moral à la population homosexuelle de Turquie. Son ascension, sa carrière presque sans trouble, la tolérance dont a fait preuve la majorité des Turcs à son égard a pu faire croire que, bientôt, l'homosexualité dans son ensemble allait pouvoir sortir au grand jour. Pourtant, la déception est venue très vite. Trois ans après le décès du Pacha, Sanem, « femme née dans un corps d'homme », écrivait dans la revue de l'association Kaos GL, « Zeki Müren est mort... et si seulement l'homophobie pouvait mourir aussi ! Il était le plus grand homo, le gay le plus brillant, le plus célèbre pédé du passé et probablement de l'avenir, à tel point que dans ma tête, 'Zeki' est synonyme de 'gay'. Quelle personnage ! J'ai grandi avec lui, dans le même pays, la même culture égéenne, la même époque, la même langue maternelle, le turc. Nous étions amis inséparables. De 9 à 19 ans j'ai vécu avec Zeki Müren, de 19 à 29 ans avec Bülent Ersoy (que Dieu lui prête longue vie). Les plus grands pervers du pays ! (…) Mais la vie passe et l'homophobie reste. Zeki Müren nous a quittés, c'était un adieu un peu amer, une blessure. Il était une conscience planant très haut au-dessus de la société ».

Si l'Etat, par l'intermédiaire de l'armée et de l'Education, est partie prenante dans le culte, la Turquie est sous la gouvernance de l'AKP, qui ne se signale pas par une ouverture envers les LGBT. Un espoir existait toutefois, avant le virage autoritaire de 2010-2011. En octobre 2009, Kürsad Kahramanoglu, philosophe et président de l'ILGA (Union Internationale des Gays et Lesbiennes), écrivait, sous le titre « Il est temps de clore l'époque Zeki Müren » : « Le combat des LGBT ne peut même pas avoir de nom, parce que le monde homophobe et le pouvoir hétéro forcent l'homosexualité à rester cachée et honteuse d’elle-même. Car l'homophobie est une arme pour le pouvoir. (...) Comme tout le monde j'ai été un fan de Zeki Müren. J'ai assisté à plusieurs de ses concerts, j'ai même pu assister à un petit concert privé avec des amis, j'ai pu, à deux reprises, converser avec lui et c'était un grand bonheur. Mais j'en sortais chaque fois avec une bizarre tristesse et un jour je lui ai demandé : 'Pourquoi n'êtes-vous pas plus clair ?' En fait, pour lui, l'homosexualité n'était qu'une sorte de 'particularité' (ayrıcalık). Actuellement la Turquie est le pays des ouvertures : vers les Kurdes, les Arméniens, l'Europe, et par sa politique du 'zéro problème' avec les voisins. Et vers les homosexuels ? Il serait temps de clore l'époque Zeki Müren ! ».

On le voit, quinze à vingt ans après sa mort, le nom de Zeki Müren est peu ou prou associé à la cause LGBT. Le chanteur, sans jamais se déclarer nettement, et sans jamais défendre quelque combat que se soit, aurait été, comme il l'a dit lui-même, un précurseur. « Clore l'époque Zeki Müren », ce serait clore l'époque où les personnes LGBT se cachent, en raison des quolibets, de la discrimination, des agressions, des meurtres. On en est bien loin.

On a un peu oublié, en 2015-2016, que la Turquie de l'AKP a été « un pays d'ouvertures ». C'était encore un peu vrai à l'époque où écrivait Kahramanoglu, qui semble espérer des avancées. Pourtant, six mois plus tard, la ministre de la Femme et de la Famille, Selma Aliye Kavaf, au cours d'un entretien accordé au quotidien Hürriyet, affirmait que l'homosexualité serait « une anomalie biologique, une maladie qui exige des soins » (Hürriyet, 7 mars 2010). Cette déclaration a provoqué la stupéfaction, et pas seulement, bien sûr, dans le monde gay et lesbien. Oral Çalıslar, dans Radikal, rappelait le 9 mars que cette ministre s'était déjà montrée offusquée par les scènes d'amour dans les films et les séries télévisées, et avait déclaré qu'il convenait de « faire le nécessaire », c'est-à-dire censurer. Kavaf, écrivait le journaliste, est devenue « ministre de la morale » et se rendait coupable, par sa déclaration, de discrimination sexiste, encourageant implicitement les agressions homophobes dans un pays où elles sont déjà trop fréquentes. Il rappelle qu'en 2009, la Commission européenne s'était montrée préoccupée par les actes d'intolérance et avait demandé à la Turquie de prendre les mesures adéquates pour empêcher les comportements et actes homophobes.

Les associations LGBT comme Kaos GL et Pembe Hayat ont vigoureusement protesté, rappelant aussi qu'« en deux ans, en Turquie, 45 personnes LGBT avaient été assassinées, le plus souvent à coups de couteaux ». « Nous sommes curieux de voir si Mme Kavaf va reconnaître une responsabilité dans ces meurtres, et nous allons présenter une requête à la Commission des droits humains, pour insultes et provocation à la haine », écrit Özge Gökpınar, de Kaos GL. Et dans cette affaire encore, le nom du Pacha est évoqué : « La Turquie est membre de l'OTAN, écrit Umut Güner, de Pembe Hayat. L'OTAN n'empêche pas le recrutement d'homosexuels. Il est paradoxal que l'armée turque ait, d'un côté, accepté l'héritage de Zeki Müren, et de l'autre n'accepte pas de recruter des homosexuels. Un homosexuel doit pouvoir être officier supérieur ».

 

L'icône décevante

 

Le paradoxe Zeki Müren est celui du consensus (au moins apparent) existant autour de sa personne. Il est, aujourd'hui encore, incontestablement une icône de l'art vocal, et du show-business, l'image d'une sorte de perfection, perfection du visage asexué et lisse, perfection professionnelle du regard, perfection vestimentaire dans la sobriété comme dans l'excès. Il a réussi à exploiter les ressources de la télévision pour devenir une star de la proximité, de l'intimité, un ami délicieusement courtois.

Mais comment expliquer le consensus, alors que ses postures vestimentaires, ses maquillages le désignent au public comme un efféminé (au moins), suspecté d'homosexualité, dans un pays et à une époque où on ne pardonne pas ce genre de pas de côté, où le machisme de l'erkek est une qualité, ancrée dans la culture et les comportements quotidiens, renforcé par la culture de la violence et la fascination des armes ?

La société turque et ses dirigeants ont jugé Zeki Müren acceptable, plus qu'acceptable, puisqu'il se fait, par son éloignement apparent de la politique, l'icône du consensus que l'Etat exige du citoyen sur les problèmes fondamentaux. Zeki Müren s'expose mais ne prend pas position, il laisse faire la politique pour que la politique le laisse tranquille. Il possède l'art de ne parler que de ce qui fait consensus. S'il prend position, c'est toujours dans le sens du courant : le drapeau, l'armée, la nation. Son rapport à l'armée est d'ailleurs troublant ; menacé de mort par un oncle officier, il se soumet volontiers à ses obligations militaires ; il compte, selon Çakmak, un officier d'aviation parmi ses amours ; il lui arrive de porter, en scène ou à la télévision, des tenues militaires d'opérette ; et pour conclure, il effectue cet étonnant legs à l'armée, temple du machisme.

Icône du consensus obligatoire, il a quitté la scène au moment où l'armée prenait le pouvoir et interdisait de scène et de télévision les pédés et les gonzesses. Dans cet exercice d'équilibre au-dessus du gouffre du scandale, c'est son art qui l'a sauvé : art vocal, art de la scène et de la mise en scène, art de la séduction du public.

Icône ambiguë, car il est admiré par nombre de ceux et celles que la société machiste et patriarcale rejette, les queer, surtout les jeunes que son succès rassure à l'époque, parce qu'il représente la faculté de se montrer, d'assumer la part féminine de la personne masculine, et de prouver que celle-ci peut assurer la renommée. Il a rendu visible et contribué à légitimer l'existence et la beauté de la féminité au sein du monde et du corps masculin.

Il est donc également l'icône du dissensus, l'icône de cette part de la société qui est rejetée dans le monde de la nuit. Icône décevante par son manque d'engagement.

Zeki Müren a-t-il été un précurseur ? Le succès de l'Istanbul Pride, depuis quelques années inciterait à répondre positivement ; il a ouvert une voie, qui toutefois ne s'est élargie qu'avec l'appui du phénomène mondial de la Gay Pride.

J'écris ces lignes quelques jours après le massacre d'Orlando, dans un monde où déferle un retour du religieux et aux valeurs douteuses de l'homophobie dont l'Etat islamique n'est que le représentant le plus extrême. On attend l'Istanbul Pride avec inquiétude, car la manifestation est ouvertement menacée par des groupes islamistes et ultra-nationalistes, confortés par la politique de plus en plus répressive du pouvoir d'Erdogan.

« Une Turquie homophobe se réveille », titre le site kedistan.net, et je vous invite à lire d'urgence les informations délivrées sur cette question par ce site ami : http://www.kedistan.net/2016/06/15/une-turquie-homophobe-se-reveille/.

 

Esquisse n° 64 - Zeki Müren, le paradoxe (2)

 

 

Etudes :

Stokes (Martin) « The Tearful Public Sphere : Turkey's 'Sun of Art', Zeki Müren », in Magrini Tulia (ed), Music and Gender. Perspectives from the Mediterranean, The University of Chicago Press, Chicago &http://ejts.revues.org/4520 London, 2003, pp. 307-326.

Stokes (Martin), The Republic of Love: Cultural Intimacy in Turkish Popular Music, Chicago, University of Chicago Press, 2010, xviii, 240 pp. (compte rendu par Banu Senay ).

 

Dans les archives de Milliyet:

16 juillet 1955, agression sur la plage de Caddebostan

5 août 1956, jugé pour injure à un policier

5 février 1958, concert au profit du monument de Çanakkale

9 mars 1960, affaire d'insultes de la part d'auditeurs de la radio

21 mai 1961, dénonciation de propos « contre-révolutionnaires » tenus par Zeki Müren

6 janvier 1963, reportage, visite de sa loge

27 mars 1966 : pas de différence entre un chanteur et un mannequin

14 septembre 1966 : caricature à propos de Cassius Clay

11 avril 1967 : déclaration avant de partir en tournée mondiale

30 mai 1969 : le triomphe d'Aspendos

19 novembre 1969, « Ambassadeur de la culture turque » en Azerbaïdjan

21 mars 1970, obsèques de son père à Bursa

9 août 1970, interview par Halit Çapin : "Le sultan Yavuz portait aussi des boucles d'oreilles"

6 septembre 1970, « Il conquiert Izmir et l'Egée »

4 et 5 avril 1979 : censure à la TRT

16 février 1978, réception par le président Fahri Korutürk

24 juin 1980, « Je veux mourir en scène »

25 juin 1980, Zeki Müren annonce qu'il renonce à la scène

23 juillet 1987, à propos du référendum de septembre

30 mai 1988, « La plupart des grands artistes sont homosexuels »

 

Autres articles de presse (par ordre chronologique de parution) :

« Zeki Müren Öldü, Ya Homofobi ? » [Zeki Müren est mort... et l'homophobie?], KaosGL, 25 septembre 2006 http://kaosgl.org/sayfa.php?id=489.

Çalıslar (Oral), « Turquie : L’homosexualité ne passe toujours pas », http://www.turquieeuropeenne.eu/turquie-l-homosexualite-ne-passe-toujours-pas.html, 23 juin 2009 (article initialement publié dans Radikal, puis traduit et publié par courrierinternational.com le 4 juin 2009.

Kahramanoglu (Kürsad), « Artık Zeki Müren dönemi kapansın ! », Birgün, 21 octobre 2009 http://www.birgun.net/haber-detay/artik-zeki-muren-donemi-kapansin-13518.html.

« Escinsellik hastalık tedavi edilmeli » [L'homosexualité est une maladie qu'il convient de soigner], interview de Selma Kavaf, ministre de la Femme et de la Famille, Hürriyet, 7 mars 2010 http://www.hurriyet.com.tr/escinsellik-hastalik-tedavi-edilmeli-14031207.

Çalıslar (Oral), « Ahlaktan sorumlu kadın bakan » [Une ministre en charge de la Morale], Radikal, 9 mars 2010 http://www.radikal.com.tr/yazarlar/oral-calislar/ahlaktan-sorumlu-kadin-bakan-984542/.

Tahaoglu (Çiçek), « Trans Misafirhanesi Kuruluyor », Bianet, 21 janvier 2013 http://bianet.org/bianet/lgbtt/143731-trans-misafirhanesi-kuruluyor.

Çınar (Ahmet), « Türkiye'nin ilk radikali Zeki Müren [Zeki Müren a été le premier radical de Turquie] », Yurt Gazetesi, 5 octobre 2014 http://yurtgazetesi.com.tr/m/kultursanat/turkiyenin-ilk-radikali-zeki-muren-h62708.html

Cet article a été abondamment repris par d'autres journaux et sites Internet comme : http://www.radikal.com.tr/hayat/zeki-muren-bir-basbakanla-birlikte-oldu-1217267/ sous le titre « Zeki Müren bir başbakanla birlikte oldu! [Zeki Müren a couché avec un premier ministre !] »

Il a été détourné sur Yegane Haber par Tumeva Bilişim qui reproduit l'essentiel de l'interview d'Ahmet Çınar sans citer son nom: sous le titre « Batan günes ! [Le soleil se couche !] » http://yeganehaber.com/batan-gunes/1054/

Güner (Umut), « Bülent Ersoy Mirasını Diyanet'e Bağışladı, Translar Yorumladı » [Des trans commentent le legs de Bülent Ersoy au Diyanet], Bianet, 11 décembre 2014 http://bianet.org/bianet/toplum/160722-bulent-ersoy-mirasini-diyanet-e-bagisladi-translar-yorumladi

Kedistan.net, « Une Turquie homophobe se réveille », 15 juin 2016, http://www.kedistan.net/2016/06/15/une-turquie-homophobe-se-reveille/.

 

Vidéos :

Les derniers moments de Zeki Müren dans les studios de la TRT : https://www.youtube.com/watch?v=B1r-1Vk5WWc

Batmayan Günes. Documentaire de 5h 15 réalisé par Kürsat Özkök pour la TRT, 1996

Batmayan Günes Zeki Müren'e vefa. Documentaire de Kürsat Özkök, Gülsen Gül Öztürk, Mahmut Atalay Yalav, M.A. Ongun, difusé sur TRT4 24 septembre 2015 https://www.youtube.com/watch?v=dPYSG56Oxb4

Zeki Müren'in Cenazesi (tam kayıt). Enregistrement complet des obsèques de Zeki Müren par la TRT) https://www.youtube.com/watch?v=LnHw67nJqZ4

Zeki Müren Ölümünün 18. Yılında Gençlere Umut Olmaya Devam Ediyor [18 ans après sa mort Zeki Müren est toujours un exemple pour la jeunesse]. Documentaire édité par Türk Egitim Vakfı et TSK Mehmetçik Vakfı, 2014

Zeki Müren'i Okumak, Zeki Müren'le Okumak [Chanter Zeki Müren, chanter avec Zeki https://www.youtube.com/watch?v=TgaCS-jvvMkMüren]. Concert organisé pour le 20e anniversaire de sa mort, sous l'égide de Türk Egitim Vakfı et TSK Mehmetçik Vakfı, 2016 https://www.youtube.com/watch?v=Jb6La4x8UxM

Asker Arkadasım Zeki Müren, émission de Altınşehir Adana TV Programı, témoignage d'Ethem Çalıskan, artiste, et camarade de Zeki Müren à l'Académie des Arts à Istanbul et au service militaire https://www.youtube.com/watch?v=HkHE7xpDd40.

 

Autres liens :

Musée Zeki Müren, Bodrum : http://www.bodrum-guide.org/rehber.asp?id=26.

Exposition itinérante Iste Benim Zeki Müren (2015-1016) organisée par Yapı Kredi Kültür Sanat Yayıncılık http://www.sabah.com.tr/galeri/kultursanat/iste-benim-zeki-muren-sergisi-acildi (novembre 2015) ainsi que: http://www.sabah.com.tr/galeri/kultursanat/iste-benim-zeki-muren-sergisi-acildi et http://www.ntv.com.tr/galeri/yasam/mavi-ay-rekor-fiyata-satildi,xtgtN6Rkvk2KZql2o856Mw.

Kaos GL http://www.kaosgl.com/anasayfa.php

Pembe Hayat http://www.pembehayat.org/anasayfa.php

Zozodalmas est un blog de qualité où il est souvent question d'Istanbul : http://zozodalmas.blog.lemonde.fr/category/photographie/ : un photographe d'Istanbul retouche les photos de politiciens en hommages à Zeki Müren. Vous pourrez voir Necmettin Erbakan et Süleyman Demirel, premier ministre et président de la république au moment de la mort de Zeki Müren, grimés en d'improbables trans!

 

 

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greg 18/06/2016 14:57

En ce qui concerne la relative tolérance dont a joui l'homosexualité de Zeki Müren au sein d'une société machiste, on peut rappeler la tradition ancestrale et populaire des "köçek", des danseurs chanteurs comédiens travestis en femme. Et puis cette règle d'or qui veut que tant que l'on ne reconnait pas la vérité qui s'affiche aux yeux de tous, celle-ci est tenue pour un abominable mensonge, règle essentielle que Zeki n'a jamais enfreint.

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