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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Histoire d'une carte (2) - L'Asie (1998)

 

Histoire d’une carte (2)

 

Texte inédit en français, publié en turc en 1998, sous la référence : Etienne Copeaux, « Bir Haritanın Tarihi (2) » [Histoire d’une carte (2)], Defter, 33, printemps 1998, pp. 115-122, légèrement remanié en mai 2011

Pour aller plus loin, voir mon ouvrage Une Vision turque du monde à travers les cartes, 1931-1993 , Paris, CNRS-Editions, 2000, dont la conclusion est disponible sur ce site.

Alors que les cartes concernant le passé ancien de l’Anatolie évoquent à mes yeux la « belle-famille », celles de l’Asie relatent le passé de la « famille », le passé ethnique des Turcs, selon les vues de l’historiographie officielle. Cette fois, il ne s’agit pas du territoire national mais de terres vastes et lointaines que les citoyens Turcs d’aujourd’hui ne connaissent pas. Lorsque j’ai commencé de travailler sur les manuels scolaires d’histoire turcs, mon attention a été attirée très vite, dans le manuel d’histoire de 1931, par la carte représentant les fameuses migrations lors desquelles les ancêtres des Turcs, au néolithique, auraient civilisé le monde entier. Cette carte, à elle seule, est le symbole et la mise en image d’une idée extravagante, qui peut s’expliquer d’une part par l’enthousiasme des kémalistes redécouvrant les éléments asiatiques de la culture turque, et d’autre part par la nécessité de restaurer la fierté turque, mise à mal par les défaites du début du siècle, en somme la nécessité de fournir une réplique à la notion, qui agace beaucoup en Turquie, de « miracle grec » formulée par Ernest Renan en 1876 et reprise par la plupart des historiens occidentaux du début de notre siècle 1.

 

En raison même du caractère très asiatique pris par l’historiographie mise en œuvre par la Société de recherches sur l’histoire turque (Türk Tarih Tetkik Cemiyeti, TTTC) en 1931 (premiers manuels scolaires exprimant la « thèse d’histoire ») et 1932 (premier congrès d’histoire turque), l’Eurasie, représentée entièrement, occupe une grande place dans la cartographie historique turque, jusqu’à nos jours. Ces cartes cadrant le continent entier sont le plus souvent en projection conique, ce qui évite les déformations et convient fort bien au thème de l’expansion turque, puisque le centre de l’image correspond à peu près à l’Altaï, région d’origine des Turcs ; l’Europe, rejetée dans un coin de la carte, n’est plus le centre du monde ; c’est le monde vu d’Asie, une image belle et harmonieuse qui a, elle aussi, une histoire et une postérité.

 

Figure 1 - « Habitat et migrations préhistoriques des races touraniennes » 2.

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Léon Cahun, littérateur français de la fin du XIXe siècle, est célèbre parmi les turcologues pour son Introduction à l’histoire de l’Asie parue en 1896. Cet ouvrage a eu une influence décisive sur l’historiographie turque, par l’intermédiaire de la Türk Tarihi (Histoire turque) de Necip Asım (1900). Mais on sait moins que Cahun a émis dès 1873 l’hypothèse d’une mer centre-asiatique aussi vaste que la Méditerranée, dont le desséchement aurait provoqué la migration des proto-Turcs vers la périphérie du continent ; il a traduit son idée par cette carte, publiée en 1874, qui propose les voies migratoires possibles des Turcs vers la Scandinavie, l’Europe, la Chine et le Japon, et l’Amérique par le détroit de Behring. L’influence de Cahun et de Necip Asım s’est exercée directement sur Atatürk, comme en témoignent les annotations de sa propre main sur leurs ouvrages, qu’il possédait 3.

 

 

Figure 2 - « Büyük Turan haritası (Carte de la grande Touranie) » 4.

Riza-Nur.jpgLa vaste Türk Tarihi de Rıza Nur présente, dans ses premiers chapitres, des développements qui ont inspiré la « thèse d’histoire » kémaliste. Cette carte en fait foi, qui délimite un monde turc dont seules les péninsules du sud du continent sont exclues. Comme Léon Cahun, Rıza Nur a choisi la projection conique.

 

Figure 3 - « Les contours probables de l’Europe et de l’Asie à l’époque la plus froide de la quatrième glaciation » 5

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Herbert Georges Wells, le célèbre auteur de science-fiction, était surtout connu, de son vivant, par son Outline of History ("Grandes lignes de l'Histoire"), souvent réédité, traduit en turc en 1927 sous le titre Cihan Tarihinin Umumi Hatları, et qu’Atatürk a également lu et annoté. Il n’y a rien, dans cet ouvrage, qui aurait pu alimenter la « thèse d’histoire » kémaliste, mais on y trouve tout de même cette carte de l’hypothétique mer centre-asiatique de la préhistoire. Elle figure, telle quelle, dans le manuel de la TTTC pour collèges (1934) 6 ; et la bouillante Afetinan, fille adoptive d’Atatürk, qui a eu l’honneur de faire la première communication au Congrès d’histoire turque de 1932, a présenté une carte visiblement inspirée de celles de Cahun et de Wells 7. Notons que les cartes de l’ouvrage de Wells sont le travail du cartographe J.F. Horrabin ; remarquablement claires, elles ont fortement inspiré - pour ne pas dire plus - certains auteurs scolaires comme Emin Oktay. D’autres cartes du corpus sont des plagiats d’un célèbre atlas historique allemand, l’Historischer Schul-Atlas de F.W. Putzgers 8, qui paraît depuis la fin du XIXe siècle en de multiples éditions.

 

Figure 4 - « Le foyer originel des turcs et les migrations (Türklerin Anayurdu ve Göç Yolları) » 9.

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 Voici la carte centrale - peut-être la plus célèbre - de la série. Son graphisme, la projection choisie qui relativise toutes les civilisations « classiques » et place le foyer originel des Turcs (anayurt) au croisement des diagonales, les flèches radiales qui lui confèrent un grand dynamisme font l’efficacité de cette image, qui va connaître, jusqu’à nos jours, de multiples avatars. On en trouve des imitations dans un grand nombre de manuels et d’atlas 10. Certains auteurs, comme B. Kurtulus 11, sont plus excessifs encore en faisant pénétrer les flèches de la turcité jusqu’en Australie. L’atlas historique de Hüseyin Dagtekin 12 adjoint encore à ce modèle une carte comportant l’hypothétique mer d’Asie centrale, et une autre intitulée « Çaglar boyunca Türk egemenliginde bulunan yerler (Les régions qui ont été sous domination turque au cours des âges) », qui couvre les mêmes aires géographiques.

 

Figure 5 - « Le foyer d’origine des Turcs et les migrations (Türklerin anayurdu ve göç dogrultuları) » 13.

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 Voici le modèle le plus simplifié de la carte des « migrations » ; destinée aux jeunes enfants, son graphisme a presque atteint le stade du logo. Tout effort de figuration du relief a disparu. Reste à savoir désormais si cette image a pénétré, ou pénétrera, dans l’esprit de la population scolarisée, et quels peuvent en être les effets sur la mentalité collective. De telles représentations peuvent-elles influencer la perception du monde dans l’inconscient collectif ? Remarquons en passant que cette carte a une rare qualité : elle est pourvue d’une échelle.

Figure 6 - « L’empire des Huns en Asie (Asya Hun Imparatorlugu) » 14.

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La forme cartographique de l’Asie, en projection conique, est également utilisée pour situer les grandes formations turques - ou supposées telles - du passé. Par l’usage systématique du mot « empire » pour désigner les souverainetés asiatiques, les auteurs infèrent l’idée d’organisations étatiques de taille continentale, sortes d’URSS avant la lettre. Elles sont délimitées par des traits pleins qui suggèrent l’idée d’une frontière bien précise, ce qui n’était évidemment pas le cas.

 

Figure 7 - « L’État des Turcs célestes (Göktürk Devleti) » 15.

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Nous retrouvons ici le même parti pris sémiologique. Des dimensions continentales sont attribuées à l’« Etat » des Turcs célestes (Göktürk), parce que l’historiographie, suite à une lecture abusive des textes de l’Orkhon (Orhun), confond volontiers les zones soumises aux expéditions temporaires des armées - effectivement immenses - et le territoire administré en permanence par un pouvoir central. Ainsi, les territoires contrôlés par les Huns, les Turcds célestes, les Ouïghours, les Kutluk, les Mongols, etc., sont représentés comme s’il s’agissait d’Etats-nations. La cartographie appuie efficacement l’une des idées centrales du discours historique officiel, à savoir l’existence des idées d’Etat et de nation chez les Turcs depuis la nuit des temps.

Figure 8 - « Les Ouïghours (Uygurlar) » 16.

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Ce dernier exemple illustre bien la difficulté, sur le plan pédagogique, à expliquer l’espace du centre de l’Asie : si l’on « zoome » sur une région plus précise, on perd les principaux repères, notamment ici les contours des côtes, qui sont les repères les plus familiers. Cette carte a le mérite de rechercher une meilleure précision, et de comporter une échelle. Mais, pour que l’enfant comprenne où se situe cette région, il faudrait, à proximité immédiate, un petit schéma explicatif localisant cette zone sur une carte générale de l’Asie. Aucun auteur, jusqu’à présent, n’a cherché à représenter efficacement le bassin de l’Orkhon, berceau des Turcs célestes et de l’empire de Gengis khan, dans l’actuelle Mongolie. Ni les cartes ni les leçons n’expliquent l’intérêt géographique de cette région : cet exemple ne figure même pas les déserts ni les chaînes de montagnes.

Note du 19 juillet 2011 : on trouvera de magnifiques cartes du "monde turc" sur cette page Internet: 

http://www.msxlabs.org/forum/felsefe/12820-turancilik-turkculuk.html

La fabrique des images cartographiques "turquiste" n'est pas près de tarir grâce à Internet !

Voir également sur ce blog, sur le même sujet:

Un "discours de vérité" de l'Etat sur les Kurdes

 

Note de  novembre 2012 :

Au cours de mes visites chez les sahaf (bouquinistes) d'Istanbul, je suis tombé en arrêt devant ce gros livre, Les Arts décoratifs turcs, de Celal Esad Arseven. L'ouvrage n'est pas daté mais il a probablement été publié vers les années cinquante. L'éditeur est Millî Egitim Basımevi, les Editions de l'Education nationale.

 

ARts déco turcs couverture


C'est un beau livre, mais ce qui m'a frappé n'est pas son sujet ni son auteur: c'est la présence, au début, d'une carte pleine page intitulée "Carte indiquant par quelles voies se propagea l'art turc". Si vous êtes familier de mon blog vous l'aurez reconnue: c'est la fameuse carte des migrations par lesquelles les Turcs ont civilisé le monde, dont la première apparition en Turquie se situe en 1930 dans le volume Türk Tarihinin Ana Hatları ("Grandes lignes de l'histoire turque") rédigé sur ordre d'Atatürk; elle figure dans les manuels scolaires édités en 1931, puis a été reprise dans tous les livres scolaires pendant des décennies.

 

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L'auteur a simplement reproduit cette carte célèbre en l'adaptant à son sujet. Les flèches rouges figurent les "voies de propagation de l'art turc". Jusqu'en Espagne.

Vous pouvez rapprocher cette carte du modèle, qui figure plus haut dans cet article.



Notes

1 La carte des migrations publiée dans les manuels de 1931 figure en couverture de l’ouvrage de Büsra Ersanlı-Behar, Iktidar ve Tarih. Türkiye’de « Resmi Tarih » Tezinin Olusumu (1929-1937), Istanbul, Afa Yayınları, 1992 et 1996, 230 p. Sur la notion de « miracle grec » voir notamment l’étude de Pierre Vidal-Naquet, La démocratie grecque vue d’ailleurs, Paris, 1990, pp. 245-265.

2 Léon Cahun, « Habitat et migrations préhistoriques des races touraniennes », Congrès international des Orientalistes. Compte rendu de la première session, Paris, 1873, tome premier, Paris, Maisonneuve et Compagnie, 1874, pp. 431-441, carte hors-texte.

3 Atatürk’ün Özel Kütüphanesi’nin Katalogu, 1973. Je suis désolé pour la mauvaise qualité de la photocopie de cette carte.

4 Rıza Nur, Türk tarihi, 1917, p. 15.

5 H.G. Wells, Esquisse de l’histoire universelle, Paris, Payot, 1926, p. 38 ; il s’agit ici de la version allemande du même ouvrage, Die Geschichte unserer Welt, Berlin, Paul Zsolnay, 1932, carte h.t. II.

6 Türk Tarih Tetkik Cemiyeti, Ortamektep için Tarih I, 1934, p. 26.

7 Cf p. 23 des actes de ce congrès.

8 Comparer les cartes n° 5, 6 et 7 du Tarih, Lise II de la TTTC avec les éditions des années trente de cet atlas. Cf la planche 63 de ma thèse de doctorat.

9 Türk Tarih Tetkik Cemiyeti, Ortamektep için Tarih, 1, Istanbul, Devlet Matbaası, 1931, carte h.t. n° 1.

10 Notamment H. Dagtekin, Genel Tarih Atlası, Istanbul, Inkılâp Kitabevi, 6e édition, 1989 ; A. Erzen et U. Dettore, Büyük Tarih Atlası, Istanbul, Arkın Kitabevi, 1970 (multiples rééditions), etc.

11 B. Kurtulus, Kurtulus Tarih Atlası, Ankara, 1977.

12 H. Dagtekin, Genel Tarih Atlası, Istanbul, 6e édition, 1989 (1e édition, 1980).

13 Ferruh Sanır et al., Ilkokul sosyal Bilgiler 4, Istanbul, Millî Egitim Basımevi, 16e édition, 1989, p. 197.

14 Ahmet Mumcu, Liseler için Tarih 1, Istanbul, Inkılâp Kitabevi, 1991, p. 89

15 Erdogan Merçil et al., Lise için Tarih I, Istanbul, Altın Kitaplar Yayınevi, 1990, p. 117.

16 Faruk Sümer, Gürkan Tekin, Yüksel Turhal, Liseler için Tarih 1, Istanbul, Ders Kitapları anonim Sirketi, 1992, p. 101.

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