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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 73 - Carina, Yasemin et Asuman, Koray et Menekse

Publié par Etienne Copeaux sur 2 Février 2020, 09:20am

Catégories : #La Turquie des années 1990, #Sivas

[Le texte qui suit devait être le quatrième article de ma série de juin 2017 sur le pogrom de Sivas (2 juillet 1993). J'en ai retardé la publication, en raison d'autres priorités. Puis, il est resté en plan, inachevé.

Aujourd'hui 1er février 2020, après avoir écouté Richard Rechtman et Rithy Panh dans l'émission « La suite dans les idées » sur France-Culture, j'estime nécessaire de rendre autant que possible la vie et le souvenir aux plus jeunes victimes. Rithy Panh, cinéaste du génocide cambodgien, insiste sur la nécessité de rendre justice à chaque victime, chaque fois que c'est possible : ce n'est pas le nombre de tués qui compte, c'est le fait que chaque vie était unique, et que pour les proches qui survivent, il n'existe aucune consolation. Des Chypriotes rencontrés au cours de notre longue enquête dans l'île, de 1995 à 2004, nous en avaient fait prendre conscience et ce n'est pas en évoquant devant eux des malheurs plus grands qu'on pouvait leur faire admettre la perte subie.

Je vous livre donc ce texte tel quel, sans conclusion. Il n'y a pas de conclusion possible.]

Sivas, 3 juillet 1993. Lendemain d'émeute

Sivas, 3 juillet 1993. Lendemain d'émeute

Parmi les victimes de l'incendie criminel du 2 juillet 1993 figurent des artistes, poètes, écrivains renommés. Leur disparition, dans de telles circonstances, a été un choc qui dure encore dans la partie éclairée de la société turque. Car un tel événement est unique dans l'histoire de la Turquie, bien que les massacres ne manquent pas. Les victimes du massacre de Maraş (1978), celles de Çorum (1980), étaient des gens modestes, qui vivaient leur vie simplement dans les quartiers alévis de leur ville, alors que beaucoup de celles de Sivas étaient et restent vénérées. C'est peut-être la raison pour laquelle on lit souvent, comme dans Wikipedia, que le pogrom a provoqué la mort de 37 personnes, « dont 33 intellectuels alévis ».

Il est juste d'évoquer également la mémoire des anonymes.

Carina Cuanna Thuijs

 

L'histoire de la seule étrangère figurant parmi les victimes est touchante, et nous interpelle, nous étrangers qui aimons la Turquie. Car ce qui lui est arrivé aurait pu arriver à n'importe qui, passionné de connaître le pays, sa population, sa musique, sa langue, ses différentes communautés, passionné de rencontres, de discussions, d'échanges, et qui aurait sauté sur l'occasion d'assister à un festival culturel dans une ville de province. Oui j'aurais pu, nous aurions pu nous trouver dans la même situation. Carina était un peu naïve, comme nous le sommes à peu près tous quand nous voulons découvrir un pays : les premiers temps, tout est beau, tout le monde est sympathique et accueillant... Cette naïveté est une qualité qui permet d'aller de l'avant, sans préjugés et sans crainte ; elle présuppose que le monde est bon, que la curiosité envers l'Autre et la tolérance sont partagés. Nous savons tous que les illusions tombent peu à peu, à mesure que l'on comprend la langue. La dernière ligne du journal de Carina dit : « Mais qu'est-ce que j'y comprends ? ».

Elle était étudiante en anthropologie à Leiden, aux Pays-Bas. Très curieuse de la Turquie, elle y passe de longues vacances d'été en 1992 avec une amie. Sans trop suivre les guides touristiques, elles vadrouillent librement dans le pays. C'est à la suite de ce séjour qu'elles décident de faire un travail de recherche commun sur « le rôle de la femme dans la famille et ses relations avec son environnement ». Elles font la connaissance d'un jeune homme d'origine turque résidant aux Pays-Bas, Rahmi Sivri, qui les renseigne abondamment, notamment sur sa région d'origine, Çorum. Aussi Carina décide d'aller sur le terrain dans les villages du département de Çorum.

Carina a commencé d'apprendre la langue turque aux Pays-Bas mais elle décide de passer deux mois à Ankara pour se perfectionner. Avant son départ, Rahmi lui propose de loger chez ses parents, qui vivent dans la capitale. Le 22 juin 1993, elle part pour la Turquie. C'est à cette date que commence son journal, retrouvé près de son corps. Dix ans plus tard, ses parents l'ont offert à la société Pir Sultan Abdal d'Ankara, qui l'a traduit en turc. En 2005, il a servi de canevas à un film d'Ulas Bahadır, Carina'nın Günlügü (« Le Journal de Carina »).

Elle part pour cinq mois et l'on sent son appréhension lorsqu'elle décrit son départ de l'aéroport de Schipol : dans la file des contrôles, il n'y a que des Turcs, en famille, très traditionnels, qui parlent entre eux dans leur langue. Elle se sent déjà immergée dans un milieu totalement étranger : comment va-t-elle s'en sortir ? Mais elle sympathise avec sa voisine dans l'avion, qui guide ses premiers pas à Ankara.

Cette ville lui plaît : « Très jolie quoique très peuplée et agitée ». Une fois arrivée chez ses hôtes, Carina passe beaucoup de temps avec « Madame Sultan », la mère de Rahmi ; elles discutent sans cesse. Elle s'habitue très vite à ce milieu, s'étonne de voir le confort de l'appartement, la machine à laver, le lave-vaisselle. Sans doute avait-elle des préjugés sur ce pays qu'on considérait à l'époque comme faisant partie du du tiers-monde. Les voisins également s'intéressent à elle. Aussi se plaint-elle régulièrement, dans son journal, de ne jamais pouvoir être seule.

Elle plonge rapidement dans le bain turc, on l'emmène visiter le marché, on la présente à la famille, à tous les voisins, s'étonnant de l'intérêt qu'elle suscite : n'ont-ils jamais vu une Occidentale ? « Je me sens comme un oiseau en cage ».

Carina fait rapidement connaissance avec Asuman et Yasemin Sivri, deux jeunes cousines de Rahmi. Elles font partie de l'association Pir Sultan Abdal (PSAD) depuis 1991. Asuman, seize ans, enseigne déjà le semah, la ronde rituelle. Yasemin, 19 ans, est étudiante en philosophie à l'université de Hacettepe, à Ankara ; elle a intégré la commission jeunesse de la PSAD ; elle est également la bibliothécaire de l'association. « Elle voulait constamment apprendre », témoigne son frère Yalçın.

Carina Cuanna ThuijsCarina Cuanna Thuijs

Carina Cuanna Thuijs

Carina pouvait-elle avoir de meilleures guides ? Lors de son premier vrai contact avec la Turquie, elle rencontre la culture alévie et l'oeuvre de Pir Sultan Abdal. Elle se fait expliquer les différences d'avec l'islam sunnite. Le 24 juin, on l'emmène au centre culturel Pir Sultan. Elle pénètre ainsi dans le monde alévi, et son entourage se réjouit de l'intérêt qu'elle y porte. Elle écrit : « Heureusement que je ne sais pas dire en turc que j'ai rencontré l'alévisme par hasard, sinon tout mon charisme s'envolerait ».

Asuman et Yasemin doivent aller à Sivas pour les festivités de Pir Sultan Abdal. Voyant là une occasion inespérée de faire des rencontres et mieux connaître l'alévisme et sa culture, Carina veut les suivre. Celles-ci, et leur mère, l'en dissuadent : elles seront très occupées, et pensent qu'il n'y aura pas assez de confort pour Carina. Mais elle s'entête.

Le 29, elle écrit à sa mère : « Chère maman, je vais très bien. Tu vas le constater sur les photos que je t'envoie, je suis dans un endroit très chouette. Les cours de turc vont me coûter cher (500 gulden) mais la famille qui m'a accueillie ne m'autorise aucune dépense : on me paie tout. Ça me manque parfois de ne pas pouvoir parler hollandais mais ainsi j'apprendrai le turc plus vite (de temps en temps je peux parler anglais aussi). Dans quelques jours je vais à Sivas, (huit heures de route) pour un festival culturel où il y aura des danses populaires et du théâtre. Comment vas-tu ? Comment ça s'est passé à l'hôpital ? Ne t'inquiète surtout pas des attaques de Kurdes. Je dois être la seule touriste à Ankara, et je ne vois pas ce qui pourrait m'arriver. Garde bien les photos, écris-moi souvent et n'oublie pas que j'attends tes coups de téléphone. Grosses bises, Carina. »

Le 30 juin au soir, les jeunes femmes montent dans un car pour Sivas. Tous les voyageurs vont au festival et sont alévis. L'ambiance est joyeuse, on chante, on joue de la musique, on danse dans le couloir du bus, on joue même des pièces de théâtre. Arrivée à Sivas à huit heures du matin, quelque peu épuisés, ces jeunes se reposent un peu, prennent un repas, et partent aussitôt au théâtre.

Les sœurs Sivri sont en effet très occupées. Yasemin est responsable de la tenue des stands de livres. Elle a apporté un cartable plein de livres à faire dédicacer, notamment par le célèbre Aziz Nesin. Celui-ci lui dédicace son ouvrage « Yetmis yasıma merhaba (Bienvenue à mes soixante-dix ans) » d'un « Bonne et heureuse vie à Yasemin ! ». Grâce aux sœurs, il est facile pour Carina de faire la connaissance d'écrivains, comme le poète Metin Altıok, et du caricaturiste Asaf Koçak qui dresse son portrait.

Le 2 juillet au matin, elle se promène dans Sivas, elle remarque des manifestations en ville, puis son journal est muet sur les heures qui suivent. On la retrouve à l'hôtel Madımak où logeaient les intellectuels invités ; on leur a probablement recommandé de se regrouper là pour raison de sécurité. « Nous sommes à l'hôtel, nous attendons depuis longtemps ; dehors, des groupes d'islamistes d'extrême droite. Aziz Nesin, écrivain et intellectuel de gauche, se cache ici. Il comptait diffuser les Versets sataniques. Je me sens mal à l'aise, inquiète, je me demande ce qui va arriver. Finalement j'apprends que cette ville est majoritairement d'extrême-droite et islamiste. Ils crient, profèrent des slogans. Il y a quelques policiers ; mais qu'est-ce que j'y comprends ? ». Sur ces mots s'interrompt le journal de Carina. Elle est morte asphyxiée au dernier étage de l'hôtel.

2 juillet 2018. A Sivas, manifestation pour la transformation de l'hôtel Madımak en mémorial des victimes. Au centre, les soeurs Asuman et Yasemin Sivri. Photo Milliyet, 3 juillet 2018

2 juillet 2018. A Sivas, manifestation pour la transformation de l'hôtel Madımak en mémorial des victimes. Au centre, les soeurs Asuman et Yasemin Sivri. Photo Milliyet, 3 juillet 2018

Yasemin et Asuman Sivri

 

On aime en Turquie donner des noms consonants à ses enfants, comme « Yasemin » et « Asuman », des noms souvent joliment signifiants : « jasmin » et « firmament ».

Leur mère, Yeter, a témoigné dans la presse au cours des années suivantes. Elle maintient la chambre des filles comme elle l'était lors de leur départ, comme si elles allaient revenir. Leur lit est fait, entouré de leurs portraits, d’œillets rouges, de leurs châles. Entre les pages d'un livre qu'elles avaient lu, des pétales de rose séchés. Et une photo de Carina, leur grande amie hollandaise. La chambre est un temple. En y pénétrant, Yeter dit toujours : « Bonjour les filles, c'est moi ! ». Elle baise leurs photos, hume leur parfum. Ses filles sont là.

Yeter sait où ses filles sont mortes : au dernier étage de l'hôtel. C'est là qu'elles ont été retrouvées enlacées, vaincues par la fumée, en compagnie de leurs amies dont Carina. Tülay Subatlı, qui a interviewé Yeter chez elle pour Haber Türk en 2012, note : « Nous sommes silencieuses, je prends sa main, dans le silence la peine enfle comme une montagne, elle remplit la pièce, la rue même ».

La journaliste poursuit : « Les Sivri sont des Alévis de Çorum [ville qui a subi un massacre d'Alévis en 1980], venus à Ankara dans les années 1970. Ils ont eu d'abord un fils, Yalçın. Quand elle était jeune fille, déjà, Yeter savait que si elle avait des filles elles les appellerait Yasemin et Asuman, et son vœu s'est réalisé. C'est étonnant, sa façon, aujourd'hui, de s'occuper de ses filles : “Je ne me rassasie pas de les aimer. J'ai offert à Asuman de nouvelles sandales, elles lui vont si bien que je voudrais embrasser ses pieds mais j'ai peur que les voisins se moquent. Je veille à ce qu'elles mangent, à ce qu’elles boivent. Je veux qu'elles soient bien. Je ne me lasse pas d'elles“, dit-elle les yeux pleins de larmes.

« Asuman a appelé sa mère deux heures avant le drame : “Le semah s'est bien passé, on a volé plutôt que dansé, nos pieds ne touchaient plus le sol !“ et la mère lui répond comme toutes les mères : “Vous avez transpiré, n'oubliez pas de vous couvrir !“ Asuman a souri : “T'en fais pas maman, ma grande sœur prend soin de moi“. Quelques heures plus tard, le secrétaire de l'association a téléphoné, mais il a demandé à parler à Yalçın, le grand frère : “Ils encerclent l'hôtel, n'en parle pas à ta mère, on va les sortir de l'hôtel et on rentre à Ankara“.

Asuman et Yasemin SivriAsuman et Yasemin Sivri

Asuman et Yasemin Sivri

« Yeter Sivri a appris la nouvelle à la télévision : “Un bandeau a défilé au bas de l'écran, l'hôtel a brûlé, il y a des blessés, probablement des morts. J'ai couru à la fenêtre en criant leurs noms. J'ai attendu les nouvelles, j'espérais. Je savais qu'elles m'appelleraient, même si elles étaient au fond d'un trou. Et la nouvelle de leur mort est arrivée, deux jours plus tard, c'était un tremblement de terre, je ne me souviens pas comment j'ai réagi“.

« (…) “J'ai perdu deux enfants d'un coup. Je ne sais plus ce qui s'est passé ensuite, je ne me souviens même pas des obsèques. Mon diabète s'est aggravé. Et j'ai pris un nodule dans les poumons. Je n'ai pas mis les pieds à Sivas pendant dix-sept ans. J'y suis allée voici trois ans, j'ai voulu monter au quatrième étage où mes filles sont mortes, mais je n'ai pas pu. J'ai crié : “Je vous les ai envoyées vivantes, je veux les reprendre“. Et cette année comme l'an passé on a protesté et refusé d'entrer. On voudrait que l'hôtel devienne un musée de la honte alors que sur la plaque il y a les noms de deux des assassins [il s'agit des deux émeutiers morts également dans l'incendie].“ »

« Yeter a suivi le procès des émeutiers, elle a prié pour que ceux qui lui ont pris ses filles soient punis. Ça n'a pas de sens pour elle que la plupart soient seulement condamnés à des peines de prison. Elle s'insurge à propos de la prescription et de l'absence de Cafer Erçakmak [un conseiller municipal de Sivas qui appelait au meurtre durant l'incendie, et qui s'est enfui] : négligence de l'Etat. Et sous Erbakan [premier ministre islamiste en 1996-1997], Temel Karamollaoglu [le maire de Sivas à l'époque] est devenu député alors qu'il aurait dû être accusé lui aussi.Pour moi un humain est un humain, qu'il soit alévi ou sunnite, je ne fais pas de différence, qu'on soit yezidi ou musulman. Ce n'est pas ça qui fait qu'on est un humain. C'était une attaque contre la démocratie, ils voulaient la charia ».

« Yasemin avait dit à sa mère : “Laisse tomber la dentelle, je ne me marierai pas, j'étudierai. J'aurai une maison et j'adopterai une orpheline. Tu t'en occuperas pendant cinq ans, puis je la prendrai avec moi“. Tandis qu'Asuman voulait se marier et avoir des enfants, et son rêve était de devenir prof d'anglais. »

Menekse et Koray Kaya

Menekse et Koray Kaya

Koray et Menekse Kaya

 

Ces deux enfants sont les plus jeunes victimes. Ils étaient venus aux festivités avec leurs parents, Hüsniye et Ismail. Hüsniye a témoigné en 2008 pour Soner Yalçın, de Hürriyet. J'utilise également des données fournies par l'écrivaine Sibel Yerdeniz, publiées dans un article du site alternatifsiyaset.net le 2 juillet 2015. L'écrivaine, vingt ans plus tard, ne peut oublier ce qu'elle a éprouvé devant son écran de télévision, ce soir-là : « Pendant que Koray et Menekse, enlacés, mourants, appelaient 'Papa ! Papa !', pendant que Serdar et Serkan, asphyxiés, se cherchaient dans la fumée, nous, nous étions devant l'écran et pendant des heures nous avons suivi ce désastre insensé. Je me souviens avoir crié moi aussi : 'Maman, ils sont en train de mourir ! Ils meurent, maman !'. Ma mère, la voix éteinte, répétait 'Je ne peux pas croire ça, je ne peux pas...'. A mes cris, mon petit frère de huit ans, qui jouait dans la pièce d'à côté, est venu en courant. Aucun de nous n'a eu la force de l'éloigner. A la vue de la foule devant l'hôtel il a dit : 'Mais regarde il y a plein de monde, ils vont les sauver...'. Des années plus tard il m'a dit que ce jour-là il était sorti brusquement de l'enfance, réalisant qu'ils n'allaient pas les sauver, bien au contraire. »

Voici des extraits du témoignage de Hüsniye Koray, mère des jeunes victimes :

« Nous étions allés en 1992 au festival, en famille. Cette année-là, c'était à Banaz [le village natal de Pir Sultan, à 40 km de Sivas]. Menekse [14 ans] et Koray [12 ans] avaient beaucoup aimé. Menekse et son père étaient dans un groupe de semah. Nous sommes revenus l'année suivante, on s'en faisait une joie. Koray et moi nous sommes allés loger chez des parents, et Menekse à la maison d'hôtes de l'administration des eaux (DSI) avec ses camarades. »

« Le premier jour [1er juillet], tout allait bien : dans la cour de l'ancienne medersa Buruciye il y avait des expositions, des séances de signatures, des conférences. Tout était bien. Le soir, mon mari Ismail jouait du saz dans un spectacle donné par les jeunes, mais il a cassé son instrument. Koray était désolé, on est partis sans écouter le concert. J'ai dormi avec lui, nous étions enlacés, comme si nous savions que c'était notre dernière nuit ensemble. »

« Le lendemain 2 juillet, je devais retrouver les enfants au Centre culturel et de là nous partirions pour Banaz où le festival devait se prolonger. Koray s'est fait photographier avec Aziz Nesin, puis il a déjeuné avec le groupe de semah de Menekse. J'étais avec leur père au Centre culturel. »

« Soudain, je n'ai pas compris d'où ils venaient, des barbus, vêtus de djellabas, couverts de calottes en en socques, ont commencé à brailler contre nous et nous lancer des pierres. Nous étions dans le jardin, nous avons fui dans le bâtiment. Ils ont tout renversé, déchiré, les livres, les images, les gerbes de fleurs, tout ce qu'ils trouvaient. »

« Kamber Çakır [l'un des organisateurs] a demandé de l'aide à Ismail, et nous nous sommes séparés. Les bigots s'en allaient vers le Centre. J'ai été atteinte par une pierre et je crois que j'ai perdu connaissance ; je ne me souviens pas bien de ce qui a suivi. Tout ce que je sais, c'est que mes petits sont morts. »

« Après ce qui s'est passé au Centre culturel, je suis allée chez un petit-neveu. J'ai demandé mes enfants, on m'a répondu qu'ils étaient à l'hôtel Madımak, en sécurité : on les y avait emmenés après le déjeuner. Leur père était dans le quartier Ali Baba [le quartier alévi de la ville], il était en sécurité. J'avais comme de la fièvre. On m'a couchée, je ne sais plus comment j'ai passé la nuit. »

« Je me suis levée tôt, je suis allée au balcon, le quartier domine un peu la ville. Je voyais un nuage de fumée au centre-ville. Mes hôtes me disent qu'ils ne savent pas ce qui s'est passé. Mais bien sûr qu'ils savaient, ils savaient que Menekse et Koray étaient morts. »

« On m'a emmenée à l'hôpital, on m'a fait une piqûre, on est rentrés à la maison et là on a commencé, avec précaution, à me renseigner sur ce qui s'était passé. On m'a d'abord dit que Koray et Menekse étaient avec leur père. A la maison, je me sens bien ; je m'allonge dans un coin. Des cousins, des neveux, écoutent les nouvelles à la radio. Je tends l'oreille, et j'entends le nom “Koray“ dans la bouche d'une présentatrice. Je me souviens que j'ai hurlé. »

« J'ai perdu mes enfants en un instant. Je ne me souviens même pas si je suis allée à la morgue, si on m'a montré mes enfants. On m'a dit que je criais. Je criais, je ne pleurais pas. Je ne me souviens pas des obsèques. La seule chose : au local de l'association Pir Sultan à Ankara, parmi des jeunes filles qui brûlaient des bougies, il y n a une que j'ai pris pour Menekse, j'ai couru vers elle, je l'ai embrassée... »

« La suite est comme un rêve. On me nourrissait de force. J'entendais les voix des autres mais ne comprenais pas. On me faisait sans cesse des piqûres. (…) Je ne comprends pas comment je ne suis pas devenue folle. Comment j'ai pu continuer de vivre. »

Affiche du film de Soner Yalçın, "Menekse'den Önce" (2012)

Affiche du film de Soner Yalçın, "Menekse'den Önce" (2012)

On a retrouvé les corps des enfants enlacés. La résilience, pour les parents, a été de donner naissance à un autre enfant, un an plus tard, une petite fille. Ils lui ont donné le nom de sa grande sœur décédée assorti du mot « can » (prononcer « djan' ») qui signifie l'âme : Meneksecan (pr. ménékché-djan'). Puis le couple s'est séparé.

A 18 ans, Meneksecan tient une place centrale dans un film de Soner Yalçın, distribué en 2012, « Menekse'den önce (Avant Menekse) ». Elle n'a pas connu son frère et sa sœur aînés ni l'événement de Sivas, et c'est à elle que s'adressent les témoins convoqués dans le film, notamment Yeter Sivri qui lui fait visiter la chambre de ses filles, et Serdar Dogan, dramaturge, qui a perdu son frère dans l'incendie et a été gravement blessé dans l'incendie.

« Si on me demandait ce que j'attends maintenant de la vie, dit Hüsniye, je répondrais que d'abord je veux le bonheur de Meneksecan ; et ensuite je voudrais voir Menekse et Koray dans mes rêves. Meneksecan n'a pas connu son frère et sa sœur, mais elle rêve d'eux. Moi non. Ou alors je les vois de loin, je crie, je les appelle, je leur dis que j'arrive ! Ils sont toujours sur la rive d'en face, je ne distingue pas leurs visages, je n'arrive pas à faire porter ma voix. Ils me disent : 'Tu as trop de chagrin, c'est pour cela que tu ne nous vois pas dans tes rêves'. Je me demande si c'est possible, si c'est vraiment pour cette raison ? »

Deux survivants

 

L'écrivaine et journaliste Elif Dumanlı était à l'hôtel Madımak. Le 30 juin 2014, elle témoigne dans le quotidien Cumhuriyet : « Même dans notre vie quotidienne, nous sommes inquiets en permanence, nous sommes comme des colombes inquiètes. Je n'ai rien oublié, au contraire rien n'a quitté mon esprit. Ma vie en a été bouleversée. Pendant des mois il m'a fallu un soutien pour supporter le trauma. Et après le massacre je me suis mise à aller souvent à mon village. Je ne voulais plus le quitter. Et peu à peu je me suis rendue compte pourquoi : au village, il n'y a pas d'ezan (l'appel à la prière). Lors de chaque ezan le souvenir de l'émeute ressurgit, puisqu'ils sortaient des mosquées quand ça a commencé. Nous en sommes tous là. »

Elif Dumanlı (photo bianet.org, 2 juillet 2010) et Zeki Büyüktanır (photo publiée par le site sehrisivas.org)Elif Dumanlı (photo bianet.org, 2 juillet 2010) et Zeki Büyüktanır (photo publiée par le site sehrisivas.org)

Elif Dumanlı (photo bianet.org, 2 juillet 2010) et Zeki Büyüktanır (photo publiée par le site sehrisivas.org)

Dans le même numéro de Cumhuriyet, le poète et romancier Zeki Büyüktanır, né à Sivas en 1930, évoque également ces heures dramatiques : « Nous étions 85 dans l'hôtel, et dans mon recoin il y avait deux autres vieux, Sami Karaören [écrivain, né en 1924] et Cahit Külebi [poète, 1917-1997]. On ne peut guère exprimer par écrit ce que nous avons vécu. Après notre sauvetage, j'ai été soigné pendant des mois. C'est comme si j'étais né le 2 juillet 1993 et maintenant j'ai 21 ans.

Mais si je regarde ces 21 années écoulées, je les vois confusément comme un séjour dans une grotte obscure, un endroit montagneux plein de scorpions ou de chauves-souris. Mais je ne suis pas désespéré, les générations futures verront plus de beaux jours qu'aujourd'hui, j'y crois pleinement. »

Et Zeki Büyüktanır conclut, peut-être ingénument mais comment pourrait-on le critiquer ? « Nous sommes de la génération d'Atatürk, nous avons un vécu de 90 ans, et nous cherchons l'espoir dans tout ce que nous avons vécu avec Atatürk. »

Le site officiel de la ville, Sehr-î Sivas (serhisivas.com), se glorifie du concitoyen Zeki Büyüktanır, mais sa biographie ne mentionne nullement la présence du poète à l'hôtel Madımak ce jour de juillet 1993...

La révolte de Gezi, en juin 2013, coïncide avec le 20e anniversaire de Sivas. Les portraits des victimes sont exposés sur la place de Taksim. Photo E.C.

La révolte de Gezi, en juin 2013, coïncide avec le 20e anniversaire de Sivas. Les portraits des victimes sont exposés sur la place de Taksim. Photo E.C.

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