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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


"Faire face au passé, accepter le passé"

Publié par Etienne Copeaux sur 22 Avril 2014, 19:19pm

Catégories : #La Turquie d'aujourd'hui

Dans ses rapports avec le passé, la Turquie est dans un processus long et difficile. Mais tout vaut mieux qu'un malaise généralisé qui est dangereux pour la société, car un rapport faussé avec l'histoire aggrave l'ultra-nationalisme qui aggrave lui-même l'incapacité à faire face à la réalité.

(cet article, qui m'avait été demandé par Begüm Baki, est paru en langue turque en décembre 2012 dans la revue Güncel Hukuk)

 

Quand je parle des problèmes que connaît la Turquie face à son passé, je sais d'avance ce qu'on peut me rétorquer : « Pourquoi ne s'occupe-t-il pas de la France et de la manière dont la France (ne) fait (pas) face à son passé ? » Depuis que je m'intéresse de près à la Turquie, je vois périodiquement ce genre de réaction dans la presse : chaque fois qu'une proposition de loi, un acte ou une proclamation gouvernementale ou étatique en France se fait jour, concernant le problème arménien, je vois dans les journaux un rappel aux questions délicates du passé français : et les journalistes et commentateurs se font une joie de rappeler à leurs lecteurs le « génocide » commis par les Français en Algérie, de 1830 à 1962.

Mais je me sens à l'aise pour aborder la question, pour deux raisons : d'une part, en tant qu'enseignant, j'ai sans cesse tenu à ouvrir les yeux de mes élèves sur le caractère atroce de la guerre d'Algérie (1954-1962) ; ensuite, je partage ma vie avec une personne qui est historienne de la guerre d'Algérie et qui dépense beaucoup d'énergie pour faire en sorte que les Français admettent la réalité de ce passé-là. Du reste, en France, le sujet a été un tabou, mais pas au point d'être interdit et le travail des historiens sur le sujet a commencé dès la fin de la guerre, certes difficilement, et de nombreux historiens travaillent actuellement sur le sujet, en relation étroite avec les historiens algériens et les universités algériennes. Il en va de même avec d'autres épisodes scandaleux de l'histoire française, comme les massacres commis à Madagascar en 1947, ou les « fusillés pour l'exemple » durant la première guerre mondiale.

Mais revenons à la Turquie.

Au cours travail que j'ai effectué sur le récit historique, sur la « thèse d'histoire turque » de Mustafa Kemal et Afet Inan en 1931-1932, j'ai pris la mesure de l'ampleur du déni historique, du refus de prendre en compte le passé, un refus tellement fort qu'Atatürk et son entourage avaient ressenti le besoin de « créer » de toutes pièces un nouveau passé. Après avoir fait disparaître, en grande partie, la présence arménienne en Anatolie, les kémalistes ont voulu effacer cette présence du récit historique lui-même. Toute la mémoire en devait être effacée. Dans les manuels scolaires des années 1930 à 1970, il n'est absolument pas question des Arméniens. Ceux-ci réapparaissent de manière assez honnête dans la décennie 1970, puis, après 1980, un chapitre spécial est consacré à « la question arménienne » mais c'est justement pour nier qu'il y existe une telle « question ». C'est vers 1986 qu'apparait dans les manuels scolaires la thèse selon laquelle les Arméniens auraient été seulement « déplacés » (tehcir)... parce qu'ils risquaient, prétendument, de trahir lors de l'avancée des Russes en Anatolie [voir le chapitre de ma thèse consacré à ce sujet, « Les Arméniens dans le récit historique turc scolaire » : 1e partie - 2e partie].

Depuis, périodiquement, il y a eu des mouvements de protestation dans l'opinion publique, contre les Arméniens, contre les pays qui poussent à la reconnaissance du génocide, notamment en 1998, avec une campagne de boycott, lorsque la France a adopté une proposition de loi en ce sens.

 

Hrant ve Rakel Dink

 

Hrant et Rakel Dink. Photo publiée par la revue Güncel Hukuk en décembre 2012

 

Jusqu'à une date récente, plutôt que de faire face au passé, il était donc surtout question de se détourner du passé. Mais les choses ont changé, je crois, avec l'assassinat de Hrant Dink [janvier 2007]. L'historiographie turque s'est mise en marche ; les témoignages se sont multipliés, spontanés ou suscités par des chercheurs, en particulier les témoignages des personnes qui savent que leur grand-mère était une arménienne convertie de force. Ils sont publiés et paraissent en bonne place dans les librairies. Une partie des Turcs a un passé familial arménien, c'est une chose qu'on ne peut plus nier et cela apparaît maintenant au grand jour. J'ai été très étonné, ces jours-ci [en novembre 2012], de voir que le grand livre de Kévorkian et Paboudjian, Les Arméniens dans l'Empire ottoman 1, a été traduit en turc et figure dans les vitrines de Beyoglu. Sur la couverture d'un livre d'Ara Güler, son nom a été écrit en caractères arméniens.

Il s'agit de tout un faisceau de petits faits, de petites publications, attitudes, propos, qui partent de la base de la société turque, un mouvement qui se fait sans les autorités mais que les autorités, me semble-t-il, ne font rien pour empêcher. Il se pourrait que, comme beaucoup de grands changements, celui de la reconnaissance de ce qui s'est passé en 1915 se fasse non pas par une pression – d'ailleurs inefficace - des pays étrangers, mais par la pression de la population turque elle-même.

Dans la population turque, j'ai toujours ressenti l'existence d'un malaise, d'une sorte de névrose, en ce sens que le récit historique construit à l'époque d'Atatürk et enseigné à l'ensemble de la population ne correspondait pas au vécu de la population : la population ne s'y reconnaissait pas. Il en est ainsi évidemment pour la partie kurde de la population, mais également pour tous ceux qui étaient dépositaires de mémoires familiales ne concordant pas avec le récit enseigné. Je crois qu'une grande partie des Turcs, désormais, veut en finir avec ce malaise.

La Turquie me semble mûre pour faire face à son passé. On peut observer ce phénomène également à propos de la révolte et des massacres de Dersim en 1938. Une foule de documents, de témoignages, d'études ont été publiés depuis quelques années, et c'est un grand changement par rapport aux années où je vivais en Turquie, voici quinze ans. Un tel phénomène était inimaginable alors.

 

1938 Dersim yargılamaları

 

Les procès de la révolte de Dersim, 1938. Photo publiée par la revue Güncel Hukuk, déc. 2012

 

La question de savoir si la justice peut s'immiscer dans le passé est difficile pour moi qui ne suis pas juriste. Il me semble que la justice, le droit, ont à faire avec le passé ; il y a des règles de droit qui peuvent en quelque sorte effacer le passé : c'est d'abord la prescription des crimes au bout d'un certain temps, et la possibilité de l'amnistie, qui efface les délits et les crimes.

En France, de nombreux crimes ont été commis durant la guerre d'Algérie. Personnellement, je regrette que François Mitterrand ait fait adopter une loi d'amnistie dans les années 1980. C'était trop tôt, et cela gêne le travail des historiens, qui n'ont de ce fait plus le droit, théoriquement, de parler de faits commis par certains acteurs sans contrevenir à la loi d'amnistie. Mais heureusement les crimes contre l'humanité sont imprescriptibles et il est toujours possible de juger des faits qui peuvent être très anciens.

Pour ce qui concerne la Turquie, évidemment, tous les acteurs sont morts depuis longtemps, et je ne vois pas comment la justice pourrait intervenir dans la question arménienne, ou même dans l'affaire du Dersim. La justice ne peut avoir, dans ces cas, qu'un rôle de censure, d'interdiction, par exemple de publier sur tel ou tel sujet du passé. C'est ce qui s'est passé jusqu'à une date récente avec la question arménienne et les déboires qu'a connus la maison d'édition Belge et son éditeur R. Zarakolu. Il reste qu'un champ d'intervention est ouvert ou sera ouvert à la justice, celui des crimes commis dans le sud-est du pays depuis 1984 : il y aura fort à faire...

Tout cela est une affaire de temps, mais le temps a été retardé, il est souvent retardé par les Etats, qu'il s'agisse de l'Etat français ou de l'Etat turc. Les choses se passent mieux lorsque l'Etat, parfois « poussé » par une autre puissance (les Américains vis à vis de l'Allemagne en 1945) initie et encourage le mouvement de reconnaissance du passé. Cela ne veut pas dire que les Allemands, en tant qu'individus et en tant que société, n'aient pas encore, de nos jours, des problèmes avec leur passé ; il existe en Allemagne une tendance à oublier, après avoir reconnu. C'est-à-dire que la reconnaissance libère la conscience et les générations suivantes se sentent totalement disculpées, et ne veulent plus entendre parler de ce passé honteux. C'est pourquoi le travail de reconnaissance est long, il doit sans cesse être repris, pas seulement par la génération qui a commis les actes en question, mais par les générations suivantes, et jusqu'à ce que la société connaisse un apaisement, jusqu'à ce que toutes les questions du passé puissent être débattues librement, ouvertement, dans une certaine sérénité. A Chypre par exemple, on n'y est encore pas parvenu. Mais c'est la condition sine qua non de la réconciliation avec l'ancien ennemi. Même si le processus est long et difficile, tout vaut mieux qu'un malaise généralisé qui est dangereux pour la société, car un rapport faussé avec l'histoire aggrave l'ultra-nationalisme qui aggrave lui-même l'incapacité à faire face à la réalité.

 

1 Kévorkian Raymond H., Paboudjian Paul B., Les Arméniens dans l’Empire ottoman à la veille du génocide, Paris, Les Editions d’Art et d’Histoire, 1992, 603 p.

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