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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


"Une Vision turque du monde" Conclusion (2000)

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Le texte qui suit est la conclusion de mon ouvrage Une vision turque du monde. A travers les cartes, publié par CNRS Editions en 2000.


pour citer:
Copeaux Etienne, Une vision turque du monde. A travers les cartes, 1931-1993, Paris, CNRS-Editions, 2000. 

Sur le même sujet, sous forme très abrégée, voir Histoire d'une carte (1) - L'Anatolie et Histoire d'une carte (2) - L'Asie

L’impression qui prévaut, dès qu’on porte un premier regard sur les manuels d’histoire turcs, est celle d’une grande originalité de la vision turque du monde ; c’est une impression visuelle, qui provient de l’examen même superficiel des cartes. Pourtant, même si cette impression se maintient en fin d’analyse, on doit bien admettre également que l’influence étrangère est importante. J’ai relevé des plagiats avérés de cartes anglaises et allemandes, et l’examen de corpus provenant de divers pays révèle l’existence de standards cartographiques internationaux ; certains thèmes historiques ont un traitement cartographique obligé, devenu stéréotype : c’est le cas de la carte des grandes invasions, de celle des croisades, de celle des Balkans au xixe siècle. Faire des cartes nouvelles n’est pas aisé ; la représentation d’un phénomène historique peu étudié nécessite une réflexion sur l’ensemble des choix graphiques à effectuer, sur l’échelle, le format et le cadre, l’étendue temporelle du sujet représenté (combien de cartes distinctes pour représenter un phénomène qui dure et/ou évolue ?) ; c’est une opération longue, souvent incompatible avec les impératifs d’une édition scolaire qui doit être peu coûteuse et menée rapidement. En d’autres termes, l’auteur doit souvent renoncer à l’originalité. Or, les modèles sont dans les atlas occidentaux ; les premières grandes histoires turques de la fin du xixe siècle comportaient très peu de cartes, alors que cette époque est un âge d’or de la cartographie occidentale. Il n’est donc pas étonnant que celle-ci ait fourni des standards, reproduits, consciemment ou non, fidèlement ou non, par les auteurs turcs. En fait, on peut dire que si l’originalité du discours cartographique turc est réelle, elle ne provient pas forcément de cartes originales, mais d’un choix original parmi des représentations pour beaucoup déjà existantes dans les corpus occidentaux.

Dans le texte des leçons d’histoire présentées par les manuels turcs, j’avais pu dégager, grâce à des outils empruntés à la linguistique, la présence d’au moins deux idéologies enchevêtrées, le kémalisme et la synthèse turco-islamique ; il avait été possible d’observer le glissement entre ces deux courants du nationalisme turc au fil des décennies, tout en repérant la persistance d’une influence historiographique ancienne, remontant aux chroniqueurs arabes du Moyen-Age. Ce type d’analyse est moins facile lorsqu’on cherche à l’appliquer à des cartes. Les outils manquent, même si les ouvrages se sont succédé depuis quelques années. Néanmoins, en rapprochant l’analyse des cartes de celle des textes, j’ai décelé des courants idéologiques s’exprimant par les choix sémiologiques ou sémantiques des auteurs, ou par la fréquence ou l’absence des formes cartographiques elles-mêmes.

L’idéologie apparaît par les signes, qui par exemple révèlent une certaine conception de la frontière ; on a vu à travers le cas de l’Empire ottoman à quel point il est possible d’étendre une souveraineté si l’on renonce à en représenter les nuances, les degrés et la durée, et si l’on choisit de n’utiliser qu’un seul système de signes pour représenter la limite de territoires sur lesquels s’exerce, à divers degrés, son autorité. Ces choix graphiques peuvent aboutir non pas à une carte historique mais à la représentation d’une certaine vision du passé ; le discours de la carte, lorsqu’il va dans l’emphase ou l’exagération, rejoint un thème rebattu du discours textuel et un thème du nationalisme turc. Cette modalité de représentation concerne certaines souverainetés asiatiques auxquelles les Turcs de Turquie sont conviés à s’identifier, comme celle des Huns, des Turcs célestes, des Ghaznévides, des Moghols, etc. ; lorsque l’emphase s’applique à l’Empire ottoman, on peut l’interpréter comme une entreprise de réévaluation de ce passé, refoulé par le kémalisme, et comme une manifestation de l‘esprit de la synthèse turco-islamique, qui va aussi dans le sens de l’islamisme politique.

L’idéologie apparaît également dans les informations non graphiques, en particulier dans les dénominations des souverainetés. La profusion des mots « Etat » et « empire » va de pair avec le caractère majoritairement statique de la sémiologie utilisée, et se trouve en conformité avec le discours textuel des manuels d’histoire et le discours nationaliste et patriotique ambiant. L’abus du mot « Etat » dans l’intitulé des cartes renforce le discours sur le génie organisateur des Turcs, et celui du mot « empire » infère l’idée de capacité à dominer et à organiser d’autres peuples, d’autres nations.

En règle générale, et comme dans le discours textuel, l’idéologie apparaît chaque fois qu’on observe un phénomène de projection du présent sur la passé ; ce type d’anachronisme vise à établir la légitimité du présent, par l’idée de continuité, de chaîne chronologique ininterrompue et linéaire. Sur les cartes, ce procédé apparaît surtout dans la manière de représenter les souverainetés du passé comme si elles avaient été des Etats-nations, avec des limites précises comme celles des frontières interétatiques du xxe siècle, à l’intérieur desquelles l’autorité se serait exercée uniformément et sans partage.

Mais c’est surtout la fréquence ou la rareté de certains champs géographiques qui trahit les grandes options idéologiques de la Turquie républicaine. L’adhésion aux valeurs de l’islam n’a pas attendu l’époque de la synthèse turco-islamique pour se manifester, puisque le passé chrétien de l’Anatolie n’est pratiquement pas cartographié. Le caractère ethnique de la définition de la nation turque - et de la vision de l’histoire - est illustré par la profusion des cartes cadrant l’Asie, et la rareté relative de celles qui éclairent le passé non turc de l’Anatolie (cultures helléniques, hellénistiques, provinces romaines, Empire byzantin) ; la fréquence des Balkans, la rareté du Machrek dans les représentations partielles de l’Empire ottoman trahissent un certain dédain de l’élément arabe de l’Empire ; l’absence de carte représentant le califat abbasside, remplacé par des cartes du « grand empire seldjoukide » vont dans le même sens, dans une symétrie parfaite avec les représentations arabes de la même région. Plus généralement, c’est la dispersion même qui caractérise le discours cartographique et qui révèle, comme le discours textuel, le choix ethnique dans la définition de la « culture nationale » et le refus de bâtir un récit complet de l’histoire anatolienne, signe du rejet total des éléments gréco-arméniens de la culture de ce pays.

L’étroitesse des ambitions pédagogiques fait que les cartes se limitent à la représentation d’un seul phénomène, l’étendue des souverainetés ; la cartographie des faits culturels, économiques, démographiques, linguistiques, religieux est pratiquement inexistante. Le rôle de la géographie elle-même (orographie, climats, aires végétales) dans la localisation de divers faits historiques (urbanisation, étendue et limites des souverainetés) n’est pas évoqué. On a vu un bel exemple de ces négligences avec le cas des stèles de l’Orkhon et de l’histoire de l’Asie intérieure.

Nous avons constaté à plusieurs reprises la difficulté de concilier la précision des cartes et sa lisibilité par l’élève : dans le cas de l’Asie intérieure, la carte à grande échelle présente des formes peu reconnaissables. Aucun auteur des ouvrages analysés n’utilise le procédé pourtant simple du carton annexe à petite échelle, qui facilite le repérage d’un phénomène représenté sur une carte à grande échelle, procédé très utilisé par la presse. J’ai souligné également l’existence de négligences sémiologiques et typographiques, ainsi que l’absence fréquente d’échelle. Ces particularités sont probablement gênantes d’un point de vue pédagogique ; mais il ne faut pas non plus en exagérer l’importance sur la formation des élèves ; le degré d’intérêt d’un enfant ou d’un adolescent pour l’histoire, son goût ou son aversion pour les cartes ne tiennent pas forcément à des facteurs si précis.

En revanche, les grands choix opérés par les responsables des programmes scolaires d’histoire ont probablement des conséquences pédagogiques plus profondes. Au lieu d’être concentrées sur la représentation du territoire de la future Turquie, les images cartographiques sont dispersées sur l’ensemble du continent ; l’Anatolie est la forme cartographique la plus fréquente, mais elle n’apparaît pas beaucoup plus souvent que la péninsule balkanique et l’Asie. Il peut en résulter un sentiment d’appartenance complexe, non limité aux frontières de la république ni à la qualité de citoyen turc, mais s’étendant à ce qu’on appelle le « monde turc » - en fait aux régions musulmanes non arabes de l’Asie intérieure, et, vers l’ouest, à une Europe balkanique qui, par son histoire, partage avec la Turquie de nombreux traits culturels. La dispersion des champs cartographiques, qui, presque tous, rappelons-le, sont censés représenter des territoires de la turcité, pourrait provoquer une difficulté à situer réellement le domaine turc dans le monde, et à simplifier outrancièrement en confondant le domaine turc et une grande partie du monde. Un lien est créé entre l’enfant turc et un monde qu’il ne doit pas considérer comme étranger ; mais, par la complexité des champs géographiques du passé turc, et par l’emploi d’une profusion de dénominations comme « république de Turquie », « républiques turques », « Turkestan », « Turcs de l’extérieur » (DıÒtürkler), « patrie » (vatan), « mère-patrie » (anavatan), « petite patrie » (yavruvatan) - pour désigner Chypre, « foyer » (yurt), « foyer originel » (anayurt), la notion même de patrie se trouve compliquée.

Ces impressions de dispersion sont toutefois corrigées par le discours textuel et le discours patriotique ambiant, qui incorporent de forts éléments de sacralisation du sol anatolien, de telle sorte que l’enfant et le citoyen soient en mesure d’établir une hiérarchie claire entre ces territoires. Ce processus se fait, notamment dans les leçons traitant de la bataille des Dardanelles (1915), par l’évocation du sacrifice des martyrs (Òehit) pour défendre le sol anatolien conquis par les ancêtres, l’évocation du sang répandu « qui a donné sa couleur au drapeau » et l’utilisation, de plus en plus fréquente, de la carte-drapeau comme emblème de la république : une forme cartographique de la Turquie, rouge, frappée du croissant et de l’étoile. Ce symbole apparaît si fréquemment que la forme du pays est maintenant, après le drapeau, l’élément visuel le plus employé pour représenter la nation ; la république n’étant pas symbolisée comme en France par l’équivalent d’une Marianne, c’est la forme cartographique, dans le dessin de presse par exemple, qui représente le plus fréquemment la Turquie.

Ainsi, l’Anatolie, relativement peu représentée isolément parmi la multiplicité des cartes, acquiert un caractère particulier grâce à d’autres discours, s’exprimant à l’extérieur du monde scolaire ou même au sein de celui-ci, dans le cadre des cérémonies patriotiques qui mobilisent presque quotidiennement élèves et enseignants. L’impression de dispersion qui prévaut à l’examen des cartes est corrigée par le discours et les célébrations patriotiques : aucun territoire n’est célébré comme l’Anatolie, seule terre pour laquelle les Turcs sont incités à accepter l’idée du sacrifice.

Les formes cartographiques immédiatement reconnaissables par un enfant sont assez peu nombreuses ; en Turquie, il n’en existe pas beaucoup plus de trois : la forme de l’Anatolie, celle de Chypre, et celle de l’Eurasie. Un Turc peut voir la première des dizaines de fois chaque jour, dans la rue, dans la presse, à la télévision, dans l’image publicitaire. L’image cartographique de Chypre apparaît moins fréquemment, mais sert de logo, dans la presse écrite et télévisuelle et dans l’édition, pour annoncer le sujet ; la forme de l’île ne peut être confondue avec aucune autre et sert également, des deux côtés de la zone tampon de l’ONU, de symbole pour deux communautés qui se contestent mutuellement la qualité d’Etat. L’image de l’Eurasie, moins fréquente, se trouve néanmoins dans tous les manuels d’histoire, comme la représentation symbolique de l’immensité du domaine turc, de l’enracinement culturel d’une nation dans un passé lointain ; elle représente la turcité même.

Mais la reconnaissance d’une forme cartographique ne signifie pas forcément l’existence d’un rapport affectif avec le territoire représenté. La forte sympathie pour les Balkans découle aussi de la présence d’une population d’immigrés balkaniques en Turquie, de la proximité de la péninsule, et de son caractère partiellement musulman. Elle s’est exprimée lors de la crise yougoslave à partir de 1992, et ne s’est pas démentie depuis.

Le Turkestan, se confondant plus ou moins avec le bassin aralo-caspien, est le territoire historique de la synthèse turco-islamique. C’est le lieu de rencontre avec les Arabes et de la conversion à l’islam. Il est donc le lieu d’origine d’une nouvelle culture turco-musulmane. C’est de là que les eren, les moines-soldats Turcs, ont conquis et converti ; c’est le monde des grands mystiques comme Ahmet Yesevi. Dans une perspective géographique plus vaste, la région située entre la mer d’Aral et la mer d’Oman, entre Bagdad et l’Indus apparaît comme le pivot où se sont construits les souverainetés turco-musulmanes, dont le rôle déterminant dans l’histoire de l’islam est constamment souligné. Cette Asie du sud-ouest est une géographie de l’islam turc qui fait pendant  à celle de l’islam arabe et s’y oppose implicitement.

Enfin, le bassin de l’Orkhon, dans la Haute-Asie altaïque et mongole, forme un lieu de prédilection pour l’imaginaire ; trop éloignée de la Turquie pour être précisément perçue, cette région est, depuis mille ans, hors du « monde turc » ; son évocation est une manière de caractériser métaphoriquement la Turquie : la république actuelle est le lieu d’accomplissement des vertus clamées par les textes des stèles gravées par les Turcs célestes.

Bien entendu, cette vision du monde voulue par le pouvoir ne doit pas être confondue avec l’idée que chaque Turc a, au fond de lui-même, de son appartenance et de ses racines ; elle est fonction du passé familial, éventuellement du sentiment d’appartenance ethnique, et même des sympathies politiques. L’étude de l’influence réelle des représentations étudiées dans l’esprit de la population nécessite d’autres approches ; l’étude qui précède est un essai méthodologique ; il me reste à souhaiter que les résultats puissent être comparés avec ceux d’autres travaux, portant sur d’autres corpus et d’autres visions du monde.
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