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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Introduction aux "Esquisses sur les années 1990"

Publié par Etienne Copeaux

Catégories : #La Turquie des années 1990

Introduction aux "Esquisses sur les années 1990"

 

 

[Ce texte, écrit pour l'essentiel en 2009, devait être l'introduction d'un ouvrage qui ne verra pas le jour sur papier, puisque j'ai préféré m'exprimer sur un blog. L'ouvrage existe et continuera de se développer, il est virtuel, il est la somme des "Esquisses sur la Turquie des années 1990". L'introduction que voici est un peu un regard sur mon propre parcours]

 

J’ai été formé en historien, mais je ne suis pas sûr que mes travaux antérieurs puissent être considérés comme historiques. Mon premier ouvrage, qui porte sur l’enseignement de l’histoire en Turquie, pourrait être considéré comme un travail d’analyse de discours. Mon second livre, sur la cartographie historique turque, n’est pas un ouvrage d’histoire, ni de géographie, ni même de géographie historique. Et Taksim!, le livre que j’ai publié avec Claire Mauss-Copeaux sur Chypre tient de l’anthropologie, de la sociologie, de l’histoire orale et de la micro-histoire. En fait, je n’ai jamais ressenti le besoin de me définir comme appartenant à une discipline scientifique précise, sauf dans certaines circonstances professionnelles où l’on est tenu de se définir.

Lorsque j’étais étudiant en histoire, entre 1967 et 1971, une vision classique prévalait encore, et, pour faire ses premiers pas dans la recherche, on devait obligatoirement se former dans l’une des « sciences auxiliaires de l’histoire », comme on disait à l’époque : la paléographie, l’épigraphie, la numismatique, l’archéologie, à la rigueur la statistique. Mais il n’était pas question de considérer la sociologie, l’anthropologie ou la linguistique comme « auxiliaires de l’histoire ». Pourtant, trente ans s’étaient écoulés depuis les écrits fondamentaux de Marc Bloch, et l’école des Annales dominait alors la pensée historique. Ce retard illustre bien la lenteur de la diffusion des idées dans la pratique de l’enseignement universitaire. J’avais pourtant d’excellents maîtres comme Edouard Will, Philippe Contamines, Robert Fossier.

Dans le milieu étudiant, l’histoire était considérée comme une discipline démodée, tournée vers le passé, tant par son objet que par ses méthodes. Pour réussir des études d’histoire, avoir une bonne mémoire était réputé suffisant, et une partie des enseignants n’exigeait aucune véritable réflexion sur le passé, ni sur l’épistémologie, encore moins sur la philosophie de l’histoire. L’orientation vers la recherche était encore très influencée par l’école de la Revue historique: souvent, le directeur de recherches confiait à l’étudiant un sujet très circonscrit, une monographie précise, qui devait pouvoir servir au maître pour ses propres synthèses. Dans ces années, autour de 1968, le prestige revenait aux disciplines « nouvelles », l’anthropologie, la psychologie, la linguistique, la sociologie surtout, disciplines dans lesquelles les nouvelles idées circulaient beaucoup plus rapidement ; pour ne rien arranger, le milieu des étudiants en histoire passait pour conservateur voire réactionnaire. Aussi, la recherche purement historique ne m’a pas attiré au-delà d’une monographie sur un censier du XVe siècle 1.

Dès 1968, j’enseignais en collège. La pratique de l’enseignement secondaire permettait à l’époque une grande liberté, dont je n’ai pris conscience que plus tard. La féodalité qui caractérise le milieu universitaire y est inexistante, car il n’y a pratiquement aucun enjeu de pouvoir. Les rivalités elles-mêmes sont très faibles, ou portent sur des enjeux dérisoires. Il n’est pas nécessaire d’appartenir à un réseau ou de posséder un riche carnet d’adresses pour aboutir : les diplômes suffisent. En un sens c’est un milieu démocratique au regard duquel l’université apparaît comme une société aristocratique où les relations personnelles prévalent sur les capacités. La grande latitude dont jouit l’enseignant, face à ses élèves, peut l’affranchir, s’il le veut, des frontières arbitraires des disciplines universitaires, qui étaient toujours très imperméables même trente ans plus tard. Je me suis donc éloigné de l’histoire classique, au sens de la recherche de « ce qui s’est réellement passé » – was ist eigentlich geschehen - ce qui ne dénote pas une indifférence à ce qui s’est réellement passé. Mais c’est ma pratique de l’enseignement qui m’a amené à m’intéresser aux représentations du passé, et aux usages politiques et sociaux de l’histoire.

En effet l’enseignant, face à des adolescents, doit être très circonspect et utiliser avec doigté les manuels scolaires. Il doit savoir que ceux-ci ne sont qu’une représentation du passé parmi d’autres, et qu’ils sont toujours discrètement pétris d’idéologie, et il doit s’efforcer de le faire comprendre à ses élèves. C’est pourquoi, en 1971, mon second essai de recherche a porté sur le discours des manuels de géographie, que je voulais déconstruire pour ne pas transmettre à mon insu, et à l’insu des élèves, un discours idéologique avec lequel j’étais en désaccord. Cet essai était totalement libre de toute contrainte universitaire, mais c’est ainsi que l’analyse de discours s’est imposée tout naturellement à moi.

L’analyse des représentations du passé mène forcément aux confins des sciences politiques et de la linguistique, mais elle requiert un savoir historique et historiographique rigoureux. Parmi les auteurs qui m’ont influencé et guidé figurent pourtant assez peu d’historiens. J’ai beaucoup appris de Michel Foucault et Roland Barthes, souvent sans le savoir, car leur enseignement était déjà « dans l’air du temps » à l'époque de ma formation. Pour la méthode d’analyse, la lecture de Dominique Maingueneau et Olivier Reboul a été déterminante. J’ai lu Langages totalitaires, de Jean-Pierre Faye, avec vingt ans de retard mais cette somme m’a beaucoup influencé par la suite, ainsi que les travaux de Dan Sperber. Une part de l’attraction qu’ils ont exercé sur moi tient dans la position de certains d’entre eux, comme Foucault ou Faye, sur la ligne de partage entre les savoirs.

Si mon métier d’enseignant me menait « naturellement » à l’analyse des représentations du passé, mon penchant pour l’étude d’un pays que je connaissais bien, la Turquie, m’obligeait à éclaircir mes rapports avec « l’Orient ». L’orientalisme, le mot et ce qu’il recouvre, est rejeté depuis Edward Saïd. Pourtant, cette posture intellectuelle existe encore ; mieux, elle sert encore, surtout à exclure. Lorsqu’on choisit de travailler sur un pays « oriental » (ce qui signifie le plus souvent un pays musulman), comme la Turquie, on se voit souvent rejeté, tel un original, dans un domaine perçu comme « exotique » ; telle est l’étiquette qui a été un jour apposée à ma démarche lors d’une candidature dans une grande université française.

Les observations, les conclusions, les travaux ne sont pas considérés comme généralisables, profitables au savoir universel ; pour s’insérer dans l’université française, il vaut mieux travailler sur la France, où les recherches sur l’âge classique, en particulier, ont donné naissance à une impressionnante brochette de savants prestigieux. En choisissant d’étudier les représentations du passé en Turquie, je me suis vu considéré comme spécialiste de la Turquie, et non de l’enseignement de l’histoire, ou de l’instrumentalisation de l’histoire, du discours nationaliste ou du nationalisme en général. Une fois étiqueté comme « orientaliste » ou « turcologue », on a du mal à se faire entendre en dehors du cercle des spécialistes. D’ailleurs, en dehors des milieux « orientalistes », peu de lecteurs possèdent les références et le savoir requis pour « entrer » facilement dans un ouvrage portant sur une culture non européenne. L’effort nécessaire est découragé par une inertie largement partagée, même dans les milieux intellectuels les plus prestigieux, où les préjugés et les approximations ont beaucoup plus de force qu’on ne pense. L’ « orientaliste », même s’il rejette énergiquement cette étiquette, doit alors trouver sa place dans les rares cellules de recherche vouées à une zone géographique précise.

En revanche, si les institutions universitaires françaises ont tendance à rejeter l’original qui se consacre à un sujet « exotique », les rares refuges pouvant accueillir un turcologue en France (trois ou quatre équipes du CNRS, et l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul) encouragent l’interdisciplinarité. Dans ces milieux, on exige seulement que la recherche soit consacrée à la zone géographique concernée. Mais on n’y fait jamais grief d’emprunter des outils et des méthodes dans d’autres disciplines scientifiques. L’historien n’est même pas tenu de faire de l’histoire. Cette liberté, rarement appréciée par le système de cooptation universitaire, peut coûter cher sur le plan professionnel, mais en ce sens ce qu’il faut bien appeler l’orientalisme (ce mot n’est jamais prononcé, « orientaliste » étant presque une insulte) peut être très fécond, et l’on finit par s’habituer, ou se résigner, à ce confinement disciplinaire, parce que, dans cet « espace » restreint, tout est permis.

S’il existe un point commun à mes travaux, je crois qu’il provient de mon penchant pour l’observation passive. C’est un trait de caractère, une attitude autant qu’une méthode, qui consiste à rester ouvert à tout ce qui se présente, à toutes les informations, en tenant pour règle que rien n’est sans importance. C’est ainsi que, pour mon analyse des manuels scolaires, j’ai utilisé comme fils directeurs des signes qui auraient été négligés ou n’auraient même pas été perçus dans le cadre d’une analyse classique guidée par l’étude des catégories usuelles. Ces signes étaient iconographiques, rhétoriques, sémantiques, voire grammaticaux, mais n’appartenaient jamais à une catégorie historique. Comme la méthode d’analyse elle-même, ils m’étaient pourtant imposés par la source, et non par les schémas préétablis.

Mais tout le problème est dans la reconnaissance des signes qui peuvent être utiles à l’analyse. Je me suis laissé guider par tout ce qui frappait mon attention : anomalies, idées, mots ou signes qui ne semblaient pas à leur place. Dans un récit historique, il peut s’agir d’anachronismes, de liens de toutes sortes établis par l’auteur entre le passé et le présent, en particulier l’usage du « nous » et des formes possessives. Certains signes s’imposaient d’eux-mêmes, comme les références à Atatürk. D’autres étaient plus discrets : mots connotés (comme l’emploi de « martyr » ou même « décédé » de préférence à « mort »), modalités appréciatives comme certaines formes verbales turques trahissant la subjectivité de l’auteur, emploi de formes possessives qui établissent une communauté factice et an-historique rassemblant l’auteur, les lecteurs et les héros du passé (« notre prophète », « nos soldats »). Les signes frappants, comme on le voit, ne sont pas forcément énormes, et pour les identifier il faut utiliser le plus souvent un tamis très fin.

A la base des outils linguistiques utilisés figure la distinction, fondamentale, entre discours et récit ; dans un discours, le destinateur exprime son opinion, tandis qu’un récit historique est réputé neutre, exempt d’affect, selon la conception « méthodique » de l’histoire. Le premier pas de mon analyse sur le récit historique scolaire a été la recherche de « kystes » de discours insérés dans le récit, consistant par exemple en la présence d’affect, en liens avec le présent, en modalités appréciatives. J’ai tenté de montrer comment des éléments discursifs peuvent transformer un récit historique en une téléologie, une prophétie même, annonçant le présent. Pris dans leur ensemble, ces kystes forment un tout cohérent, un événement discursif distinct du récit, qui se révèle, lorsqu’on étend l’analyse à d’autres sources, être le squelette des stéréotypes usités dans le discours national.

Le détour par l’analyse de discours ne m’a pas pour autant coupé de l’histoire. Le récit historique est une représentation du passé, justement caractérisée par ces kystes et les stéréotypes qui en découlent. Une représentation, comme un mythe, a sa propre réalité. Elle existe, elle agit, elle peut donner naissance à d’autres représentations, et même à des événements. Les représentations sont des faits, et font partie des événements historiques. Après tout, mon premier ouvrage est une histoire, celle des représentations du passé au XXe siècle en Turquie.

On constate très vite que les kystes repérés, les événements discursifs sont observables dans d’autres médias. Les représentations voyagent à travers les énoncés, qui sont en relation d’osmose. Comme elles ont une histoire, leur origine peut très souvent être identifiée, parfois dans des sources historiques anciennes (comme le récit de Tabari, historien arabe du ixe siècle), souvent dans des sources académiques ou universitaires, qui ipso facto leur ont conféré une autorité. Elles durent d’autant plus longtemps qu’elles sont en harmonie avec des courants profonds de la société ; aussi, elles ne sont pas forcément liées à un pouvoir. Au contraire, le plus souvent, grâce à leur inertie, elles survivent aux pouvoirs ou même aux systèmes politiques, de sorte que plusieurs événements discursifs peuvent coexister dans un même discours, en une « polyphonie énonciative » (Maingueneau). C’est ainsi que dans les premiers manuels d’histoire de la Turquie kémaliste (1931), un énoncé « laïque » de l’histoire de l’islam se superpose au récit classique hérité de l’historiographie musulmane médiévale.

L’histoire des représentations brise souvent les idées toutes faites (« la Turquie est laïque »), car elle révèle que les idéologies ne sont pas toujours là où on les attend, et que les césures chronologiques observées ne correspondent pas à celles qui sont couramment admises, comme les changements de régime politique. La distribution des éléments du discours dans le récit historique m’a permis d’identifier une série d’événements fondateurs, dont le récit est très chargé d’affect grâce à des procédés discursifs et, très souvent, par leur association à la personne d’Atatürk ou au régime républicain qu’il a fondé. Il s’agit successivement d’un événement mythifié, la migration des Turcs à partir de l’Asie centrale ; puis de la culture de l’Orkhon ou des Turcs dits célestes (viiie siècle) ; de la conversion des Turcs à l’islam, dans le cadre des sultanats de Transoxiane au ixe siècle ; de la pénétration turque en Anatolie (XIe siècle) ; enfin du récit de la naissance de la république (XXe siècle).

Cette simple chronographie est très signifiante ; elle est indexée sur l’Asie et sur la marche des Turcs vers l’ouest ; elle omet la longue période ottomane (XIVe-XXe siècles) honnie par les républicains, et surtout elle omet les cultures rencontrées par les Turcs lors de leur installation en Anatolie. Enfin, dans le récit, ces événements ou ces périodes sont fortement mis en relation avec le présent, formant l’ossature d’une histoire linéaire qui aboutit à la république laïque d’Atatürk et, paradoxalement, à l’idée de « culture nationale » turco-musulmane. Souvent, ce qui est considéré comme sacré dans le discours politique turc est lié à ces événements fondateurs, qui structurent une partie de la mémoire collective (celle qui est construite par l'Etat) et le savoir partagé par la population entière grâce à l'école.

***

A ce stade, la source elle-même (les manuels scolaires) qui m’avait servi de ligne directrice et imposé ma méthode de travail, m’a mené de l’histoire à quelque chose qui s’approche des sciences politiques. Car l’étape suivante a consisté à continuer avec la même méthode, mais dans le sens inverse : la recherche de kystes de récit insérés cette fois dans le discours politique.

Comme dans tout État-nation, le savoir partagé par l’ensemble de la population, prodigué principalement par l’école, est instrumentalisé par le patriotisme et le nationalisme, et par le discours politique, par la convocation des éléments les plus chargés en émotion. On peut d’ailleurs dire sans exagérer que l’école a été créée pour cela, dans la ligne exprimée par Rousseau dans ses Considérations sur le gouvernement de la Pologne ou par Fichte dans son Discours à la nation allemande.

Cette mémoire collective peut réactiver la mémoire des événements fondateurs acquise à l’école. Comme le discours s’appuie alors sur des éléments qui font consensus - le savoir partagé - il est compréhensible de tous. Le recours au savoir partagé, qui est chargé d’affect, facilite la légitimation d’une politique. En même temps, l’émotion imprégnant l’événement convoqué est transférée sur l’objet du discours politique : l’histoire charge la politique en émotion. Les kystes de discours et les stéréotypes identifiés dans le récit historique forment un discours latent, prêt à l’emploi par les idéologies. Telles sont les conditions de la pertinence telle que la définit Dan Sperber, autrement dit de l’efficacité d’un discours politique.

Dans son analyse des Langages totalitaires, Jean-Pierre Faye a bien montré que le discours latent peut surgir de textes médiocres, faiblement diffusés, mais dont chacun est le maillon d’une chaîne d’énoncés qui finissent par se diffuser dans la société. Raymond Aron a reproché à Faye de s’être consacré à un « bavardage » 2. Mais la médiocre littérature des tracts, pamphlets, éditoriaux, proclamations apparemment insignifiants, sont les feuilles d’un arbre. Lewis Namier, puis Siegfried Kracauer et, en France, Jacques Revel, ont souligné que l’observation des feuilles permet d’identifier l’arbre lui-même. Le bavardage, les faits insignifiants, répétitifs et banals, les stéréotypes du discours latent ouvrent la voie à une « phénoménologie des manifestations de surface » (Revel).

Depuis que j’ai commencé mes recherches (1989), et surtout à l’époque où j’ai vécu à Istanbul (1995-1999), je me suis intéressé au bavardage de la presse quotidienne turque. D’abord à la recherche de kystes de récit historique, j’ai plongé ensuite plus profond dans le monde des signes, et récolté un vaste corpus de textes, photographies de presse, caricatures. C’est ce corpus, auquel s’ajoutent mes observations quotidiennes de la vie sociale, qui est la principale source de mes articles depuis 1998, et de mon travail actuel.

Souvent, les historiens et politologues abordent un sujet en soumettant leur réflexion à des cadres préexistants, consistant en objets « durs », « centraux », « importants » comme les partis politiques, les syndicats, les gouvernements et les administrations, les corps de métiers, les groupes de presse, ou encore certaines idées préconçues parées de la qualité d’« hypothèses » (par exemple, aborder l’étude de l’image dans un pays musulman en présupposant l’existence d’un paradoxe entre image et islam). Mais lorsqu’on observe la sémiologie de la vie quotidienne et de l’expression politique courante, on observe aussi des kystes, repérables par leur répétitivité. Leur banalité ne doit pas amener à les considérer comme sans intérêt, à les négliger comme du bavardage, comme un objet « faible » ou « mou », à la différence des objets « durs » mentionnés plus haut.

Au contraire, je suis convaincu qu’un discours de fond se cache derrière ce genre de bavardage, bien qu’il s’agisse d’un discours phatique, c'est-à-dire un discours qui n’apporte aucune information nouvelle, et qui ne sert qu’à établir ou maintenir un lien, à mettre « en phase » l’État et ses citoyens.

Le discours phatique consiste en une répétition inlassable de clichés, stéréotypes, présupposés jamais discutés qui finissent par former des lieux communs. Lorsqu’il émane d’un État ou qu’il se fige, il devient une langue de bois. Pour être compris de tous, il doit s’appuyer sur le savoir partagé. Il peut être quotidien et omniprésent (en Turquie, le drapeau, le portrait d’Atatürk), ou se manifester périodiquement à travers les remémorations, commémorations, anniversaires qui indexent toute la société sur une chronographie elle-même signifiante. Les rituels politiques (comme les visites au mausolée d’Atatürk), les objets (le drapeau), et les images (les photographies de presse incluant le drapeau dans leur champ, ou rendant compte des rituels politiques), les caricatures détournant ces signes, les couleurs elles-mêmes (l’usage du rouge dans la publicité), peuvent être étudiés comme les feuilles de l’arbre, ainsi d’ailleurs que des événements non politiques, comme les modes, tendances, courants imprégnant ou modifiant la vie quotidienne.

Tout peut devenir signifiant par sa récurrence ou, au contraire, par son anormale absence, ou encore par une occurrence exceptionnelle, déplacée, qui peut ensuite devenir répétitive (comme la photo d’un officier général d’une armée « gardienne de la laïcité », priant ostensiblement en public et devant les objectifs des photographes de presse). Ce fatras devient un bruit de fond qu’on n’entend plus, par accoutumance, mais qui a son sens : une oreille exercée peut aussi reconnaître l’arbre par le bruit du vent dans ses feuilles. Et, lorsque les pouvoirs ou les circonstances les chargent en émotion, chacun de ces signes, images, photographies de presse, et même représentations cartographiques, peut devenir une icône. Toute parole politique peut devenir verbe péremptoire, cliché, slogan, puis à son tour lieu commun indiscuté. C’est par l’étude de tels signes, à la périphérie de la vie politique, que j’ai pu définir le « consensus obligatoire » qui prévalait en Turquie vers 1995. Car paradoxalement l’étude de sujets « mous » permet de définir le noyau dur de la vie politique, ou d’identifier des courants souterrains, non déclarés, à peine nommés, qui imprégnaient l’État laïque, comme la « synthèse turco-islamique ». Inversement, les phénomènes de surface, les feuilles de l’arbre, peuvent à leur tour donner naissance à des événements, ou faciliter leur éclosion, comme ce fut le cas de l’affaire de Sincan en 1997, étroitement liée à la sémiologie politique, et qui a hâté la chute du gouvernement islamiste de Necmettin Erbakan.

***

Aux prises avec les coupures de presse rassemblées principalement de 1995 à 1999, je me trouve désormais dans une situation étrange. Par le simple effet du temps écoulé, je redeviens un historien de la fin du XXe siècle, utilisant comme source principale un corpus que j’ai moi-même constitué selon mes propres critères. Au moment où j’écris, au début du XXIe siècle, la Turquie n’est plus la même que celle que je tenterai de décrire. Pourtant, elle n’est pas non plus très différente : bien des « phénomènes de surface » que j’évoque sont toujours observables, et des courants qui émergent aujourd’hui étaient décelables voici quinze ou vingt ans. Ce que je décrirai dans ce livre est ce que Siegfried Kracauer a joliment appelé l’histoire « des avant-dernières choses » (the last things before the last).

Je me pose souvent la question de la validité de mon corpus. Elle se posait déjà lorsque j’ai voulu analyser le langage des cartes historiques turques. Extrayant ces cartes de leur contexte, je les avais rassemblées et classées selon une logique étrangère à celle des auteurs, des éditeurs et des pratiques habituelles en matière de cartographie historique. Classées par champ géographique et non plus par ordre chronologique des événements représentés, ces cartes formaient un énorme atlas n’existant que pour moi. J’ai essayé d’en déduire « une vision turque du monde », mais à qui appartient cette vision ? Est-il possible de dire qu’un pays, c’est-à-dire une immense collectivité, ait sa propre vision ? Existe-t-il une vision, une perception communes à chacun de ses individus, alors que chacun d’entre eux, au cours de son existence, n’a eu sous les yeux qu’une faible partie du corpus analysé ?

Deux éléments m’ont conforté dans ma démarche : la puissance de l’école, d’une part, et l’originalité du corpus turc par rapport à ceux des autres pays, d’autre part. Pour ce qui est de la force de l’école, il y aura néanmoins toujours des doutes ; l’effet de l’enseignement sur l’individu est imprévisible ; chacun peut le constater sur lui-même, et je le sais par métier. Quant à l’originalité du corpus, elle est tellement forte qu’elle justifie son étude ; chaque État-nation, par son système éducatif, produit un corpus de cartes, une topographie de l’identité nationale qui lui est propre. Un simple regard sur les atlas historiques des pays voisins (Grèce, Arménie, Azerbaïdjan, Iran, Égypte) et européens a suffi à m’en convaincre.

Mais l’effet de ces cartes sur les citoyens scolarisés n’est pas clair. La fréquence de certains champs géographiques dans les représentations les rend familières mais, dans le cas turc, ces champs sont sans doute trop dispersés (« de l’Adriatique à la mer de Chine »), leur effet est complexe, et la fréquence des représentations de l’Asie, par exemple, ne diminue pas le tropisme égéen et le désir d’Europe. En résumé, si mon corpus de cartes est valide, si son étude est justifiée, l’impact sur la population est discutable et difficile à évaluer ; ses effets ne sont pas mécaniques. La « vision du monde » que j’ai décrite est celle d’un État, d’un pouvoir culturel, et non celle d’une population.

Pourtant, la quasi exhaustivité de mon corpus m’a conforté dans cette analyse, comme dans celle du discours textuel des manuels scolaire. J’ai examiné 80 à 90 % des manuels scolaires existants et, au cours des années qui ont suivi, je n’ai jamais rencontré un discours scolaire ou parascolaire différent. Inversement, l’exhaustivité me permet de dire a posteriori que j’aurais pu aboutir au même résultat en me contentant d’analyser un dixième du corpus, et, pour les cartes, un ou deux atlas historiques. Mais j’ai voulu faire la preuve, comme l’exigeaient les règles scolaires de la thèse de doctorat.

***

Mais comment faire avec une source encore plus vaste comme la presse écrite ? Une limitation est nécessaire, et les présupposés sont dangereux dans le choix des critères de sélection. On m’a suggéré de choisir deux quotidiens appartenant aux deux principaux groupes de presse. Mais leur discours n’est pas différent. Le choix d’un seul titre est également dangereux : l’étude d’un quotidien mène à l’illusion d’un discours spécifique. Par exemple, quand je cherchais à comparer le discours nationaliste enkysté dans les manuels d’histoire à celui de la presse, j’avais commis l’erreur de me focaliser sur Türkiye, un quotidien d’extrême droite, croyant que le nationalisme caractérisait ce courant politique. Mais, en Turquie, le bruit de fond nationaliste est partout.

On peut également choisir un thème d’étude. C’est ainsi que j’ai rassemblé, pour l’année 1996, toutes les apparitions du drapeau turc sur les photographies de presse, dans plusieurs quotidiens. La méthode est simple s’il s’agit d’une image, beaucoup moins s’il s’agit d’un mot-clé ou d’un thème : on ne peut tout lire, sauf dans un corpus très étroit, même si la numérisation des archives de certains quotidiens peut accélérer le travail.

L’immensité de la source impose une navigation entre les exigences : ainsi, l’observation passive d’un corpus vaste peut convenir dans une première phase. Elle permet de constater très vite une perméabilité des médias, une situation d’osmose. Mon étude des manuels scolaires m’a au moins permis de prouver l’existence de cette osmose, le phénomène de « contagion des idées » (Sperber).

Reste le problème des critères de choix : que peut signifier « observation passive » si la source consiste en au moins cinq quotidiens pendant quatre ans ? Une lecture plus ou moins cursive, un survol des titres et sous-titres, l’œil s’exerçant très vite à repérer les mots-clés dans une page de journal ? « Retenir ce qui frappe » ? Mais ce critère est hautement subjectif car ce qui me frappe n’est pas ce qui frapperait un autre observateur. J’ai d’abord retenu, comme suite logique de mon travail antérieur, ce qui est en rapport avec l’espace et le temps. Pour l’espace : la représentation cartographique sous toutes ses formes, le drapeau qui marque un territoire, les représentations du territoire, les lieux de mémoire et les questions de patrimoine, ces deux derniers points étant en rapport étroit avec le temps. Pour le temps : toutes les commémorations, remémorations, anniversaires, questions et débats historiques et historiographiques.

J’ai été également attentif à toutes les limites entre le permis et l’interdit : signes de transgression, d’exclusion, lieux de conflits, dénonciation de ce qui est jugé scandaleux, mots de l’exclusion, de l’opprobre, sanction. Et, au contraire, les osmoses existantes mais qui me paraissent déplacées : signes kémalistes ou nationalistes chez les religieux ou dans les milieux d’extrême gauche ; ou signes religieux chez les laïques. Enfin, j’ai recherché ce qui est récurrent, presque invisible à force d’être récurrent, comme les rituels et les icônes.

***

A nouveau, le corpus obtenu n’existe que pour moi, et à nouveau se pose la question de la validité de son analyse. Claude Lévi-Strauss, au début de son ouvrage Le Cru et le cuit, balaie le problème du « [façonnement] de la matière de l’enquête à la mesure de [son] projet ». Un linguiste, écrit-il, n’a nullement besoin d’examiner l’ensemble des échanges verbaux énoncés dans une langue pour en faire la grammaire. Aux yeux de Lévi-Strauss, l’exhaustivité n’est pas utile, la constitution du corpus trouve sa validité dans l’enquête elle-même, puisque de toute manière « l’ensemble des informations n’est jamais clos 3. » L’essentiel est d’éviter les classifications préconçues, et Lévi-Strauss a choisi son « mythe de départ » en vertu du « sentiment intuitif de sa richesse 4 ». A partir de là, « au fur et à mesure que la nébuleuse s’étend, son noyau se condense et s’organise. Des filaments épars se soudent, des lacunes se comblent, des connexions s’établissent, quelque chose qui ressemble à un ordre transparaît derrière le chaos 5 ». Mon « mythe de départ » était l’étude du récit historique turc. Puis, je n’ai fait que travailler en spirale à partir de ce noyau.

L’autorité d’un Lévi-Strauss rassure, mais ma démarche peut se justifier beaucoup plus simplement par analogie. Un historien classique ne cesse de faire des choix parmi les archives à partir desquelles il travaille. Il en retient certaines, en écarte d’autres, selon des critères intuitifs. Et les cartons d’archives eux-mêmes sont le produit d’une sélection au cours des temps par les archivistes, selon des critères qui peuvent être simplement matériels comme le manque de place dans les dépôts.

Le sociologue, l’anthropologue ou l’historien qui travaille sur des sources orales, constitue lui-même, également, son corpus d’« archives » qui n’existe que pour lui, et qui procède d’une sélection : ce sont ses informateurs, choisis en fonction de critères très contingents.

En fait, après avoir constaté la répétitivité (ce qui est facile), on peut faire le pari de la perméabilité : une information, un discours, un ensemble de signes, peut presque toujours être observé ailleurs, car les médias, les informateurs, les discours sont perméables les uns aux autres.

Reste le problème du temps et de la durée de l’observation. J’ai constitué mon corpus voici dix à quinze ans. Je n’ai pas, comme les chercheurs en sciences sociales, la possibilité de « revisiter » mes sources : le passé est passé, les sources sont publiées, figées. Un anthropologue peut aller revoir ses informateurs, même dix ans plus tard, comme l’a fait Jean Duvignaud à Chebikha, comme nous l’avons fait nous-mêmes à Chypre, au cours de notre enquête qui a duré neuf ans. Mais mon corpus est « mort ». Il ne dira pas autre chose qu’en 1995.

Mon questionnement porte surtout sur mes choix de l’époque. Sélectionnerais-je les mêmes articles si aujourd’hui je feuilletais la même collection de journaux ? Il est certain que mon choix serait influencé par la connaissance des événements postérieurs à 1999. Mais c’est toujours le cas : face à mon corpus, il est hors de question d’utiliser tous les documents, et j’aurais forcément tendance aujourd’hui à repérer ce qui pris a le plus de sens depuis 1999. C’est d’ailleurs le sort commun de tous les historiens face à leurs sources, puisqu’ils connaissent les événements postérieurs.

Enfin la période d’observation elle-même est arbitraire. Elle ne correspond à aucune césure chronologique qui fasse sens dans l’histoire de la Turquie de la fin du XXe siècle. Elle est seulement délimitée par mon séjour à Istanbul. Je dois accepter ce hasard. D’une part, je n’aurais pas pu mener à bien cette phase d’observation si je n’avais pas vécu en Turquie ; les documents récoltés après mon retour en France n’ont ni la même densité ni le même intérêt. D’autre part, si mon séjour s’était prolongé au-delà de quatre ans, j’aurais sans doute cessé ce travail par lassitude, ou alors j’aurais continué indéfiniment et j’aurais obtenu un corpus ingérable. Un séjour plus long, en outre, aurait peut-être émoussé l’acuité de mon regard, dont le principal ressort est l’étonnement.

Ici aussi, on peut faire une analogie avec les sciences sociales. Lorsqu’un anthropologue va sur son terrain pour s’immerger dans une société, il ne peut le faire, à moins de disposer d’une fortune personnelle, que parce qu’il bénéficie d’aides, de subventions, de frais de mission, d’un congé pour un temps donné. Le montant des sommes allouées et le temps imparti ne dépendent pas de lui. Aussi je considérerai mon temps à Istanbul de la même manière que l’anthropologue considère son « terrain », c’est-à-dire la combinaison d’un espace et d’un temps d’observation, tous deux clos.

L’anthropologue et le sociologue écrivent le plus souvent au présent. Dans mon cas, quinze à vingt ans se sont écoulés entre le « terrain » et le travail d’écriture. La Turquie a changé, j’ai changé, mon regard sur la Turquie également. Le temps ayant passé, je choisis résolument de faire un travail d’historien.

Mais fatalement, cette analyse porte sur mon vécu, elle ne peut éviter une part d’autobiographie. A chaque document les questions personnelles se posent : où étais-je à ce moment-là ? Comment ai-je réagi ? Quels sont mes souvenirs personnels des faits ? Forcément, mon analyse a une couleur personnelle. En feuilletant ces pages de journaux, en passant en revue les milliers de photos que j'ai scannées, c’est une part de ma vie que je feuillette. Et le sujet est un peu «ma Turquie».

 

Notes:

1 Publié sous la référence « Le censier de Poince le Gronnais. Aspects de la vie rurale dans trois villages du Pays messin au début du XVe siècle », Annales de l’Est, 1, 1971, pp. 3-47.

2 Raymond Aron, Leçons sur l’histoire. Texte établi, présenté et annoté par Sylvie Mesure, Paris, Editions de Fallois, 1989, p. 107 : « […] je dirais qu’une grande partie des discours que Jean-Pierre Faye étudie dans son livre Les Langages totalitaires n’étaient que des bavardages, et des bavardages d’intellectuels en dehors de l’action, cependant que les paroles de Hitler étaient des actes historiques parce qu’il s’adressait à un peuple, et qu’il le faisait par l’intermédiaire ou avec le concours d’un parti organisé. » (p. 107)

3 Claude Lévi-Strauss, Le Cru et le cuit, Plon, 1964, p. 16.

4 id., ibid., p. 11

5 id., ibid.p. 12.

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