Par Sibel Yalın Yerdeniz – agence Bianet, 8 juillet 2012
[Le beau texte qui suit a été publié par l'agence bianet.org ce matin. Il est dû à Sibel Yalın
Yerdeniz, éditrice et écrivaine. Elle propose ici non seulement une chaleureuse déclaration d'amitié à Büsra Ersanlı, mais un début d'analyse de la nature du pouvoir en Turquie. L'acte
d'accusation du procès de Silivri n'est pas seulement "un chef-d'oeuvre d'humour noir" comme elle l'écrit ironiquement, mais un texte qui révèle les méthodes de l'Etat pour réprimer et masquer,
derrière une apparence d'Etat de droit, un système qui se rapproche du totalitarisme. L'acte d'accusation est en tout cas un texte qu'il faut analyser. Beau sujet de thèse, à traiter
d'urgence!
En outre, Sibel, que je remercie, m'a communiqué quelque-unes de ses photographies de la première
journée du procès, lundi 2 juillet, visibles sous forme d'album par ce lien.]
Le complexe pénitentiaire de Silivri, à 70 km à l'ouest d'Istanbul. Capture d'image Google
Earth
Le complexe mesure 1500 x 750 m, il est sensiblement plus grand que celui de
Fleury-Mérogis, ce qui en fait la plus grande prison d'Europe
A partir de lundi 9 juillet, le procès dit « KCK » va reprendre à Silivri. Le
professeur Lieven D'Laoter, qui a fait partie du « Tribunal mondial sur l'Irak », et qui sera présent, a
déclaré : « Ce qui se passe ici est scandaleux ; cela ne se produit pas dans un Etat de droit. Tout ceci est conforme à ce qui existe dans un Etat totalitaire ». Il a
raison.
Si le le pouvais, j'inviterais à ce procès tous les maîtres de l'humour noir et de la
science-fiction.
Avec l'acte d'accusation, nous avons un chef-d'oeuvre de 2400 pages. Son contenu nous
permet de saisir comment on peut créer, par l'imagination seule, un monde fantastique ; il répond à la question : « Comment pouvons-nous créer les choses les plus impossibles sans
aucune logique ».
Psychanalystes, sociologues, philosophes, historiens, journalistes,
venez !
Ne manquez pas une scène, ne manquez pas une ligne ! Placez vos micros, enregistrez
tout ! Mais n'oubliez pas vos provisions, apportez des toilettes de campement ! Car là, il n'y a rien. (…) Vous ne pourrez pas monter vos tentes !
Ici, nous écrivons l'histoire d'une démocratie avancée. Notez, enregistrez, pour en faire
profiter le monde entier !
Le premier jour, nous avons écouté les protestations des avocats ; bien sûr toutes
leurs objections ont été repoussées : « Tout est conforme à la constitution, tout est conforme aux compétences du tribunal, toute est conforme au droit. Toutes les objections sont
repoussées... »
A la fin de la journée, tandis que les avocats sortaient de la salle d'audience pour
protester, nous, les observateurs, nous sommes heurtés aux Robocops.
Après deux jours d'une opération de balayage, conformément à la requête des avocats qui
voulaient qu'on lise l'acte d'accusation dans son intégralité, la lecture des 2400 pages a commencé.
J'aurais voulu vous montrer comment, dans cet acte d'accusation, chaque mot, retiré de son
contexte comme avec des pincettes, est transformé en élément d'un arsenal idéologique et comment son sens est renversé ; vous montrer comment nait un chef d'oeuvre. Mais il n'est pas trop
tard. Le procès reprend lundi 9 juillet.
Si nous avions la chance de pouvoir éditer cette œuvre de 2400 pages, on pourrait imprimer
en quatrième de couverture : « Voici une des meilleures fictions jamais écrites, un chef d'oeuvre de la littérature fantastique de notre époque, qui ne vous laissera pas
indifférent ».
Le procureur a fait réellement un œuvre d'art, grâce à la pensée qui émane du pouvoir. Mais
revenons à la réalité. Essayons de comprendre ce qui est allégué ici, essayons d'entrer dans la tête de ceux qui l'ont préparé. Ce sera très difficile, mais il faudra se défendre avec une
précision particulière contre tous les prétendus « éléments de preuves » qui ont été coupés de la réalité et déformés.
Nous ne comprenons toujours pas comment dans la conception politique de l'Etat, on peut
percevoir tout élément d'opposition comme une menace.
(...)
Nous, citoyens de ce pays, nous apprenons par la voix de l'Etat que des puissances hostiles
nous menacent et nous apprenons qui sont ces ennemis. Nous l'apprenons chaque jour pas des canaux différents : par la police de l'Etat, par les juristes de l'Etat, par les journaux de
l'Etat...
(...) Le fantôme d'un padichah erre parmi nous, déguisé en
« démocrate avancé ». A chaque instant de nos vies, au marché, au travail, à la maison, même dans notre
lit, des yeux nous surveillent, des mains nous prennent au collet.
On peut tout écrire sur le sujet, mais j'invite de manière pressante tous ceux qui n'ont
pas encore compris ce qu'est la « démocratie avancée » et la « primauté du droit » à assister à ce procès. Une formidable barbarie se cache dans la manière dont la
« démocratie avancée » est étouffée par le « droit », une barbarie telle que toute entreprise de quête de justice, toute initiative de conciliation peut être changée en
déclaration de guerre.
(…)
Nous devons étudier comment l'acte d'accusation peut transformer en crimes des faits aussi
bénins que des cours de sciences politiques, des conférences de presse.... comment ces faits, une fois dans les mains des détenteurs du pouvoir, deviennent des crimes.
Ce procès, et tous ceux du même genre, traduisent très bien dans notre langue la conception
de la « démocratie avancée » par le pouvoir et montre à quel point cette rhétorique pompeuse produit des relents d'égouts. Le pouvoir a maintenant tellement
intégré sa résistance contre l'opposition, que désormais il rejoue la scène de chasse aux sorcières que nous croyions avoir dépassée depuis longtemps. Bien sûr, cela se fait dans le cadre de ce
qu'ils appellent « démocratie avancée », concept en réalité indépendant de l'Etat et des autorités, et dont la manipulation est une extraordinaire démonstration de puissance et de
capacité de propagande.
Le « droit » prime dans ce procès, c'est clair. Ceci nous permet de
comprendre ce qu'est vraiment ce pouvoir. On essaie de nous convaincre que ceux qui ne pensent pas comme le gouvernement, ceux qui ne se soumettent pas, ceux qui ne se conforment pas, ceux qui
ont de « mauvaises intentions » et se rebellent, comme ceux qui sont faibles et dans le besoin, ont besoin d'un berger, un berger qui sait tout.
Dans l'acte d'accusation de 2400 pages, le procureur
qualifie de « stupides » (cahil), de « détraqués » (arızalı) ceux qui ne pensent pas
comme lui. Il ajoute même : « Prétendre le contraire c'est de la trahison ». Laissons aux avocats le soin de démonter qu'il n'y a pas de crime de trahison, après tout nous ne
sommes pas juristes ; mais nous avons le droit de témoigner.
D'ailleurs, j'écris essentiellement pour vous inviter, vous journalistes, en particulier
les journalistes de Turquie, à suivre ce procès de près. Venez, et soyez les témoins de la conception de la démocratie avancée du pouvoir, et de cette démonstration de force.
Je dis cela parce que vous êtes absents. Le premier jour, vous vous êtes défilés, vous êtes
restés une heure ou deux et vous êtes partis. Je ne peux comprendre comment on peut lâcher la couverture d'un tel événement. Est-il possible que vous soyez déjà habitués ? Qu'est-ce qu'il
vous faut pour vous étonner ? Si j'étais vous, je serais impatient d'assister à un tel procès.
Vous seuls pouvez avancer dans cette affaire. Parce
que nous les observateurs, nous pouvons être mis à la porte. Dès le premier jour le juge nous a avertis
: « Je n'admettrai pas que les observateurs restent debout. Asseyez vous, s'il vous plaît » nous a-t-il dit
poliment [il y a trop peu de places assises dans la salle d'audience pour le public - ndt]. (...)
Le deuxième jour d'audience, le président du tribunal a de nouveau expulsé les observateurs et Büsra Ersanlı a déclaré : « Les avocats ont pris une décision précise sur les conditions de
leur entrée dans le tribunal. Moi aussi je souhaite qu'ils reviennent. Mais nos proches n'ont rien décidé de tel. Pourtant ils ont été exclus par la Cour. D'un point de vue psychologique, il est
très important pour nous qu'ils soient près de nous lors de la lecture de l'acte d'accusation. »
Comment le dire ? La victime et le bourreau sont
face-à-face, sans témoins. Nous sommes entourés par des médias qui ne sont mus que par la peur du pouvoir, des médias vendus. Les journalistes se débrouillent avec leur conscience. Nous, nous
voyons bien que nous disposerons de plus d'informations que ceux qui ont renoncé à rechercher la vérité.
Le contrôle de l’information est tel que les journalistes [inféodés au pouvoir] peuvent
parler de la même façon, impartiale et froide, d'un garçon de douze ans mis en pièces par une bombe, et de la manière de se débarrasser de la cellulite.
Mais comme dans les cas semblables, nous avons besoin de vous, comme témoins et comme
experts, pour suivre de près ce procès, puisque nous vivons là comme des assiégés.
Le 10 juin, dans un article publié par Radikal 2 et intitulé « Le lourd
calvaire de la démocratie avancée », Büsra a écrit : « Malgré l’incroyable injustice que je subis, je n’arrive pas à ressentir d'hostilité en moi et je ne comprends toujours pas
comment on a pu accumuler tant de charges contre moi dans l'acte d'accusation. »
Pour nous aussi c'est un sujet d'étonnement. Nous devons être là pour voir de près la
haine, l'animosité qui sont suspendues au dessus de nos têtes sous le nom d'une « justice » boursouflée.
Depuis qu'elle est enfermée, Büsra écrit. Sur les chats, sur les droits des femmes, sur les
livres. Elle écrit sur les injustices commises à son encontre et sur les charges qu'on fait peser sur elle. Elle répond aux centaines de lettres qui lui sont adressées. Elle reste droite, elle
fait tout cela avec sa conscience et sans cesser de sourire, et sans nourrir aucun sentiment d'hostilité. Aucun lierre vénéneux ne pousse en elle.
Celui qui peut un moment discuter avec Büsra, passer un peu de temps avec elle comprend
pourquoi. Büsra est ainsi.
On est impressionné par sa sincérité et sa franchise. Elle dit ce qu'elle a à dire sans
détour, et tout ce qu'elle dit est très clair. « A chacun la paix et et la justice, et le courage pour les défendre » : c'est sa devise.
Une personne qui inculque un tel courage ne peut concevoir qu'une telle injustice puisse
lui arriver, et ne peut développer aucun sentiment d'inimitié.
Büsra, qui a toujours voulu étendre vers de nouvelles contrées le rêve d'un monde libre
fondé sur la paix et la justice, ne craint pas les obstacles qui peuvent se dresser sur sa route. Parce qu'elle ne parle pas le même langage que les dirigeants, elle ne peut se compromettre avec
eux. Elle ne tente pas de les amadouer. Elle ne discute pas avec ceux qui disent : « Suivez-moi, je vous mènerai à la paix » et qui empruntent des voies tortueuses, elle n'est pas de
ceux qui entraînent les autres vers une « sortie » qu'il faut chercher dans le noir avec une bougie.
Le pouvoir, d'un côté, dit aux Kurdes, « Suivez-nous et nous vous mènerons à la
démocratie et à la paix » ; de l'autre il dit au public et au monde : « Voyez ! Ils ne veulent pas la paix ». Le pouvoir joue un jeu implacable.
Quant à nous, nous ne savons pas où mènera ce jeu. Comment le pourrions-nous ? Quand
Büsra sortira, elle continuera de clamer : « A chacun la paix et et la justice, et le courage pour les défendre ». (...)
Sur un ton menaçant, les gens du pouvoir et les partisans de la guerre agiteront leur doigt sous ses yeux en menaçant : « Halte ! Pas plus
loin ! » ; mais elle, souriant et se tournant vers nous, dira : « On peut aller plus loin... On peut aller vers un autre
monde ».
Mais pour l'instant, l'important est que Büsra et
les autres inculpés sachent qu'ils ne sont pas seuls. J’invite nos amis journalistes à suivre le procès, sur place, durant la semaine qui vient. Ensemble, soutenons ceux qui sont
« dedans ».
Sibel Yalın Yerdeniz –
bianet.org