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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Lire Foucault en considérant la Turquie

Publié par Etienne Copeaux sur 11 Novembre 2012, 10:40am

Catégories : #La Turquie d'aujourd'hui

 

A propos du cours délivré au collège de France le 14 janvier 1976, publié dans le volume « Il faut défendre la société », Cours au Collège de France, 1976, Paris, Gallimard-Seuil, 1997, pp. 21-36.

 

 

foucault.jpeg

 

Je ne sais pas si Michel Foucault s'est jamais intéressé à la Turquie, ni à un autre pays que le sien. Pourtant, ce qu'il professe semble applicable à des champs qu'il ne connaissait pas ; est-une preuve de la validité de ses thèses ?

Dans son cours au Collège de France du 14 janvier 1976, il continue d’examiner comment s'exerce le pouvoir, et invite à réfléchir sur l'existence d'un triangle fondamental par lequel s'exercerait l'autorité : le pouvoir, le droit, la vérité. A plusieurs reprises dans ce cours, Foucault prend la précaution de préciser que ses assertions valent « dans une société comme la nôtre ». Mais ailleurs il risque : « C'est vrai pour toute société » ; et il redit plus loin en généralisant : « Il n'y a pas d'exercice du pouvoir sans une certaine économie des discours de vérité ».

Certes, quelle société pourrait échapper à un pouvoir qui ne serait fondé sur un quelconque droit oral ou écrit, et qui n'élaborerait sa propre « vérité » historique ou mythique ?

 

Essayons d'appliquer ceci à la Turquie.

Foucault ne le dit pas, mais ce mot de « vérité » doit le plus souvent être compris comme « mensonge », car l'un des plus importants effets d'un pouvoir est la capacité de faire admettre aux subordonnés que le noir est blanc, ou que la guerre, c'est la paix, et que le mensonge, c'est la vérité. C'est pourquoi Foucault utilise également la tournure « effets de vérité » plus conforme, en fait, à ce qu'il décrit. Pour éviter de pervertir le mot « vérité » et l'employer sans cesse dans le sens de « mensonge », j'utiliserai également le terme de dogme 1.

Celui-ci est véhiculé par un discours émanant du pouvoir, qui doit être constant ou répétitif, puissant et convaincant, pour que l' « effet de vérité » se produise ; Foucault a analysé ailleurs ce phénomène, notamment dans L'Archéologie du savoir. Mais d'autres aussi, comme Jean-Pierre Faye ou Dan Sperber, ce dernier en particulier pour ce qui est de la « pertinence » nécessaire à la bonne réception du discours. Il peut être, il doit être convaincant au point que sa source, qui est le pouvoir, peut ne plus être perçue ; en effet, lorsque le discours est pris pour la vérité, il dépasse la notion de pouvoir, l'englobe au point de le masquer. Lorsque le discours est vraiment efficace, le dogme élaboré par le pouvoir est confondu avec la nature ; d'ailleurs, dans le discours, les éléments du dogme se travestissent souvent sous des formules telles que « naturellement », « bien entendu », « chacun sait », voire sous des fausses conclusions de raisonnement biaisés introduites par des formules comme « en dernière analyse », très prisée à l'époque où Foucault s'exprime. Ainsi l'auteur du discours, le pouvoir, se masque ; Judith Butler a formulé très clairement ce phénomène à propos de la photographie : « (…) il est essentiel à la poursuite des opérations [de l'Etat] que ce pouvoir ne soit pas vu ni même organisé (ou figuré) comme l'action d'un sujet » 2.

En ce qui concerne la Turquie, j'ai analysé la manière dont le dogme historique s'exprime dans le récit scolaire, comment le mensonge est naturalisé, souvent par l'usage de présupposés dont la déconstruction n'est pas aisée. Le discours historique, produit dans des milieux académiques avant d'infuser le milieu scolaire, est à la base de l'élaboration du dogme ; il a le grand avantage d'être perçu comme un discours de savoir, un discours scientifique, qui décrit des « faits » ; si le discours est habile, il est d'ailleurs exempt de mensonges et la transformation du récit en dogme se fait par d'habiles assemblages, des procédés discursifs qui transforment des hypothèses en présupposés non discutés. Qui plus est, le discours est validé par des instances de savoir, parfois au niveau universitaire. Son efficacité est accrue par la durée de la scolarité et, son assimilation étant sanctionnée par des notes ou des examens, il devient un dogme dont la connaissance est obligatoire. Puis, ce discours est complété, pour les garçons, à l'armée ; il est relayé par les imams de l'islam officiel ; enfin par les médias.

Pour que le caractère obligatoire soit effectif, il faut que le discours et le dogme soient sous-tendus par des « règles de droit que les relations du pouvoir mettent en œuvre pour [les] produire ». Foucault, comme à son habitude, renverse d'ailleurs le raisonnement habituel ; au lieu de s'interroger sur le discours à partir de la nature du pouvoir, il se demande, en « saisissant le pouvoir à ses extrémités », « quel est donc ce type de pouvoir qui est susceptible de produire des effets de vérité [...] dotés d'effets si puissants ? ».

Il nous invite donc à caractériser le pouvoir – le régime politique turc par exemple – à partir de son « discours de vérité ». A posteriori, cette attitude me paraît conforter mes recherches antérieures sur le discours historique scolaire en Turquie : une relative permanence du discours à travers les décennies, depuis 1931, révélerait, si Foucault a raison, une permanence de certains des caractères du pouvoir, malgré les changements politiques et les trois coups d'Etat survenus durant la période analysée. Il s'agit en gros du pouvoir kémaliste, mais pas exclusivement car un tel discours, solidement établi, naturalisé, bénéficie d'une grande force d’inertie et le plus souvent résiste au moins un certain temps aux changements politiques.

Croire ou ne pas croire en un récit historique, en un mythe fondateur ou en tout dogme proféré par l'autorité n'est pas toujours une question d'opinion comme nous aurions tendance à le penser dans les « démocraties occidentales ». En France, rien ne nous interdit de remettre en cause les grands mythes nationaux, quoique la vérité sur des questions comme la violence coloniale ou la guerre d'Algérie soit longue et difficile à établir et à faire admettre. Mais lorsque le récit de vérité est établi à la suite d'une violence (coup d'Etat, révolution, régime autoritaire, occupation étrangère...), et qu'en retour il a pour fonction de masquer cette violence, la croyance de la population dans le récit est cruciale pour l'autorité de l'Etat. Cela va plus loin : dans la mesure où le dogme établit un mythe, il arrive que chacun trouve son confort dans la croyance, car le mythe rassure et consolide la communauté. Je me demande même s'il est possible d’établir un « récit de vérité » – un mensonge d'Etat en fait – sans violence, ou au moins sans coercition. J'évoquais la remise en question des mythes nationaux en France, en principe libre ; mais durant les années 1970 la répression envers les enseignants qui dérivaient de la ligne officielle était dissuasive : le licenciement, l'éloignement, la mise à l'écart des promotions, de telles mesures de coercition sont de petites violences qui incitent à rester dans le rang. A un niveau inférieur, ce sont les parents d'élèves eux-mêmes qui exercent le contrôle et la coercition envers un enseignement non conforme au dogme.

Lorsque le discours de vérité est par trop contradictoire avec la réalité du vécu, en particulier avec la mémoire familiale (je pense aux populations kurdes, arméniennes, orthodoxes de la Turquie d'aujourd'hui) mais aussi avec l'environnement monumental, en porte-à-faux avec le dogme (je pense à l'héritage antique et aux centaines d'églises dans toute la Turquie), il faut l'appuyer sur un droit établi en outrepassant éventuellement un droit antérieur : une révolution, un coup d'Etat, un coup de force du pouvoir. C'est ainsi que Mustafa Kemal a établi un récit entièrement nouveau qui légitimait à la fois son propre pouvoir et la domination des Turcs sur les non musulmans d'Anatolie, et qui légitimait également ce qui s'était passé en 1915.

Dans ses grandes lignes, ce récit s'est maintenu jusqu'à nos jours. Et pour continuer d'imposer la « vérité » de l'Etat (les points cruciaux étant le génocide de 1915, l'existence dans le pays d'une population musulmane non turque et d'une population musulmane turque mais non orthodoxe), la violence doit continuer de s'exercer, ne serait-ce que par des moyens administratifs comme ceux que j'évoquais plus haut, et la simple pression sociale. Mais aussi par une violence sur les corps, principalement l'emprisonnement et, dans le sud-est, la violence militaire. La guerre contre la population kurde, endémique depuis 1925, crée une situation de danger vital  (ou prétendue telle) pour le pouvoir ; aussi, elle engendre un discours spécifique, celui d'une urgence d'Etat qui sert à justifier des états d'urgence, supposés mettre en danger l'existence même de la communauté.

En d'autres termes, l'état de guerre permet de justifier des accusations de crimes de trahison ou de terrorisme, et les « discours de vérité » réapparaissent sans cesse (dans la presse, dans le discours politique et dans les actes d'accusation) comme la légitimation suprême de la répression, de l’outrepassement du droit, de la transmutation d'actes légaux en preuves d'appartenance à un mouvement terroriste. C'est pourquoi, d'une part, le pouvoir s'accroche de façon rigide au dogme élaboré à l'époque même des grandes violences dirigées contre les non-musulmans d'Anatolie (1895-1923) qu'il continue de nier ; et que d'autre part la guerre ou la situation d'exception permettent le maintien du discours et la permanence du pouvoir, par-delà les changements de gouvernements.

Et comme le dit justement Foucault, la notion de souveraineté ne suffit pas à définir le droit ni la domination ; celle-ci se fait également par l'intermédiaire des dominés, des « sujets dans leurs relations réciproques », par un système d' « assujettissements multiples ». Il s'agit de l'édifice des administrations qui rejettent hors d'elles ce qui n'est pas conforme, et qui transmettent la « vérité » : l'enseignement, l'armée, la justice, la religion contrôlée par le Diyanet 3.Pour y parvenir, le pouvoir distribue des prébendes, des avantages petits ou grands. La participation des « dominés » à leur propre sujétion s'exerce aussi de manière symbolique, mais permanente, par les célébrations qui entretiennent le mythe national, particulièrement les fêtes nationales des 23 avril, 19 mai, 30 août et 29 octobre. Il est vrai que ce type de consensus, en 2012, est en train de se fissurer sérieusement ; mais il est révélateur que le pouvoir de l'AKP ait maintenu l'essentiel de cet appareil de célébrations, qui maintient la cohésion et reste profitable à l'exercice du pouvoir.

« Le pouvoir, dit Foucault, est quelque chose qui circule, quelque chose qui fonctionne en chaîne ». Les individus « n'en sont jamais la cible inerte, ils en sont toujours les relais. L'individu avec son corps, ses désirs, c'est un des effets du pouvoir, l'individu n'est pas le vis-à-vis du pouvoir, il en est l'un des effets premiers ». Comment ne pas penser à la multiplicité des « effets » du pouvoir sur le corps, non seulement par la violence, mais par une discipline imposée et finalement acceptée : toutes ces cérémonies au drapeau, dans le cadre de l'école ; les défilés, les imposantes figures de gymnastique de groupe, lors des fêtes nationales, qui imposent aux écoliers des mois d'entraînement ; le pays qui se fige au garde-à-vous lors de l'anniversaire de la mort d'Atatürk chaque 10 novembre ; les contraintes imposées sur le vêtement au début de la république, mais encore en 1997-1998 4... Il faut saisir, dit Foucault, l'importance matérielle de l'assujettissement « dans les corps, les forces, les énergies, les matières, les désirs, les pensées, etc. ».

Ceci constaté, on pourra revenir à la première des précautions méthodologiques préconisées par Foucault dans son cours ; en effet le pouvoir ne s'exerce pas seulement dans les cabinets ministériels ou à l'Assemblée. Pour comprendre comment il fonctionne, il faut « le saisir à ses extrémités, dans ses derniers linéaments, là où il devient capillaire » : l'instituteur ou le sergent qui punissent, le citoyen qui dénonce. Là, le pouvoir, « débordant les règles de droit qui l'organisent et le délimitent, se prolonge par conséquent au-delà de ces règles (…), prend corps dans des techniques et se donne des instruments d'intervention matériels, éventuellement même violents ». Le domaine de la violence étant principalement situé dans l'armée, dans les prisons, les commissariats et toutes les zones de guerre, pensons au témoignage de Mahmut Alınak sur les quartiers de haute sécurité : « , écrit-il, on est face-à-face avec l'Etat ». Mais il utilise également le droit, et je renvoie aux multiples et interminables procès en cours, aux procédures qui prennent des libertés avec les fondements du droit (voir l'article « Le droit, instrument de prophylaxie sociale »).

La seconde précaution préconisée par Michel Foucault est de renoncer à analyser le pouvoir au niveau de l'intention ou de la décision, de ne pas se poser la question « qui a donc le pouvoir ? » ; d'étudier le pouvoir « du côté de sa face externe, là où il est en relation directe et immédiate » avec « sa cible », son « champ d'application ». Rejoindre donc les préoccupations de Siegfried Kracauer 5 : s'intéresser aux feuilles, qui permettent d'identifier l'arbre ; j'ajouterais même : s'intéresser au bruit du vent dans les feuilles, au bruit de fond, à tout ce à quoi on est trop habitué pour le percevoir, comportements, objets, livres d'école, annonces publicitaires, sémiologie discrète de la vie quotidienne, rituels d'Etat ou privés, domaines déjà un peu labourés par une poignée de chercheurs et chercheuses.

A partir de tels « mécanismes infinitésimaux », l'analyse « ascendante » du pouvoir est la proposition méthodologique suivante ; elle doit servir à éclairer le fonctionnement du pouvoir. « Ces mécanismes de pouvoir ont leur solidité, leur logique propre, leur technologie, ils ont été investis, colonisés, utilisés, fléchis, transformés, déplacés, étendus par des mécanismes plus généraux et des formes de domination globale. » Dès lors, la question de « qui a le pouvoir » a moins d'importance : si l'on constate une permanence des méthodes dans ces mécanismes, qui transcendent les changements de gouvernement (entre les forces kémalistes et l'AKP notamment), il faudra s'interroger sur ce qui fait cette permanence, et ce qu'elle signifie sur la nature du pouvoir. Ce n'est pas faire preuve d' « essentialisme » comme on me le reproche parfois, ce n'est pas être à la recherche d'une sorte de « Turquie éternelle » qui serait immuable quelles que soient les vicissitudes politiques. C'est tenter d'aller au fond de la nature du pouvoir ; et l'on retomberait sans cesse sur les violences fondatrices et leur négation.

Les préconisations qui précèdent mènent à la dernière : au cours de l'analyse, faire fi des idéologies ; car ce qui se forme, « c'est beaucoup moins et beaucoup plus. (…) Ce sont des instruments effectifs de formation et de cumul du savoir, ce sont des méthodes d'observations, des techniques d'enregistrement, des procédures d'investigation et de recherche, ce sont des appareils de vérification ».

C'est d'ailleurs pourquoi, grâce à ces mécanismes, un pouvoir peut se prolonger malgré les changements, même les changements les plus radicaux comme l'a montré Tocqueville à propos de la Révolution française. C'est sans doute vrai aussi du passage de l'URSS à la Russie et peut-être aussi, plus qu'on ne l'imagine, du passage de l'Empire ottoman à la Turquie. Et cela fait songer aux permanences dans l'exercice du pouvoir administratif en France avant et après 1944 (la police de Vichy, et la police durant la guerre d'Algérie).

Dans ce cours, Foucault reprend une idée qui lui est chère, en opposant la « souveraineté » à ce qu'il a appelé le « bio-pouvoir » : d'un côté, un pouvoir qui s'intéresserait seulement au territoire et n'oppresserait les individus qu'occasionnellement, pour lever tributs et impôts ; de l'autre, un pouvoir ayant prise sur l'individu lui-même et son corps, un pouvoir de discipline. Il s'appuie schématiquement sur ce qu'il appelle lui-même dans un autre cours des « cavalcades » historiques, brossant en quelques phrases de grands tableaux historiques portant sur plusieurs siècles...

Par exemple, « le problème majeur autour duquel s'organise toute la théorie du droit au Moyen Age est le problème de la souveraineté ». Mais il omet de préciser la complexité de cette question de souveraineté, qui en France se construit autour de l'existence du domaine royal, source de pouvoir politique et économique. La souveraineté est donc effectivement liée à un territoire précis et à son mode d'administration. Mais il me semble que Foucault oublie que le pouvoir souverain (au moins sur le domaine royal), tout comme le pouvoir féodal, exerce bien un pouvoir de discipline sur les corps, ne serait-ce que par le travail forcé et l’assujettissement à vie au domaine.

Opposer un ancien système « de souveraineté » s'exerçant de façon discontinue par prélèvement d'impôts et de taxes, « par un quadrillage serré de coercitions matérielles plutôt que l'existence physique d'un souverain », à « une nouvelle mécanique du pouvoir » qui serait apparue aux XVIIe-XVIIIesiècles, portant sur les corps et ce qu'ils font, et qui serait « l'une des grandes inventions de la société bourgeoise », me paraît abusif – et aussi un trait d'époque, où l'on voulait tout expliquer par l'existence de la bourgeoisie. Mais surtout, Foucault ne tient aucun compte de ce qui existait hors d'Europe, voire hors de France. Le pouvoir ottoman, la société ottomane pourrait-elle s'insérer dans ce cadre théorique ?

En revanche, il me semble pertinent de réfléchir à la congruence entre l'idée de Foucault et le concept moderne de nation, mot qu'il ne prononce pas dans ce cours. En effet la nation n'admet pas le doute ; elle requiert du citoyen un engagement, une solidarité à toute épreuve avec tout élément de sa propre nation, une solidarité qui fait accepter la contrainte sur les corps, en particulier le service militaire et la mobilisation. Les instruments, les vecteurs de cette acceptation n'existaient pas en effet aux époques auxquelles se réfère Foucault ; et c'est bien ce qu'il appelle le « bio-pouvoir », ce pouvoir qui s'exerce sur les corps, qui a inventé l'école, l'éducation nationale, qui infuse au citoyen la solidarité nationale, et lui enjoint non seulement d'être fidèle, mais surtout d'aimer la nation, et éventuellement de tuer et de mourir pour elle. La nouveauté de ce bio-pouvoir est d'avoir institué, au lieu d'un amour du souverain, l'amour d'une entité abstraite, de ses mythes, de ses héros (cf. dans ce blog mon texte « L'enseignement de l'histoire, entre affect et intellect ». Le système éducatif au sens large (école, caserne, église ou mosquée) assure la cohésion « du corps social », dit Foucault : la cohésion de la nation en fait, en s'appuyant sur la coercition.

Et Foucault nous renvoie, à la fin du cours, au point de départ ; nous avons là, avec la nation, un « système disciplinaire » et non plus souverain. Ces disciplines « ont leur propre discours », elles sont « créatrices d'appareils de savoir, de savoirs et de champs multiples de connaissance », elles sont « extraordinairement inventives ». Pour s'en rendre compte, il suffit de considérer le discours historique qui s'est formé en Turquie pour légitimer la violence de l'événement-origine.

Or, poursuit Foucault, ces discours ne forment pas un droit ; ce n'est pas un système juridique, ils s'imposent principalement par la persuasion, ils deviennent une norme, une « règle naturelle ». En Turquie certes, certains éléments de ce discours et du dogme sont ou ont été protégés par des lois, comme tout ce qui touche à Atatürk, à l'armée, à la négation du génocide des Arméniens. Mais le consensus atteint un point tel, à certaines époques ou dans certains milieux, que la sanction pénale n'est même pas nécessaire : la délation, la réprobation par les citoyens « normés » peut être telle qu'elle exclut presque naturellement le hors-normes et favorise l'auto-censure.

Et Foucault assène une idée qui n'a certainement pas plu à tous ses collègues : le code de la normalisation « se réfère nécessairement à un horizon théorique qui ne sera pas l'édifice du droit, mais le champ des sciences humaines ». Il apparaît ici que l'exercice du bio-pouvoir requiert donc le contrôle de l'histoire, de la sociologie, et d'autres sciences humaines telles que, dans les années trente en Turquie, la linguistique, puisqu'il s'agissait de démontrer la pure turcité de la nation.

Mais si ce système de normes n'est pas au sens propre un droit, il appartient au système juridique de masquer les procédés, d'effacer « ce qu'il peut y avoir de domination et de techniques de domination dans la discipline » (ici nous rejoignons J. Butler) et de « [garantir] à chacun qu'il [exerce], à travers la souveraineté de l'Etat, ses propres droits souverains ».

Nous sommes bien au-delà de la conception simpliste de la démocratie, qui résulterait, à en croire Francis Fukuyama, d'une rencontre entre un Etat solide, l'autorité de la loi et la responsabilité du gouvernement devant ses administrés 6. Les trois conditions sont réunies depuis longtemps en Turquie, mais la démocratie recule ; certainement, la guerre, et les interventions militaires répétées avec leurs violences, ont faussé le jeu.

 

Notes

1« Proposition théorique établie comme vérité indiscutable par l'autorité qui régit une certaine communauté », selon la définition du Centre national de ressources textuelles et lexicales (http://www.cnrtl.fr).

2Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, Paris, Zones, 2009, p. 101.

3Diyanet Isleri Bakanlıgı : Direction des Affaires religieuses, directement liée au Premier ministre.

4Après la chute de la coalition menée par les islamistes du parti Refah (juin 1997), l'Etat a inquiété les personnes portant cübbe (djellaba), turban ou les femmes voilées. Le droit pour les femmes de porter le foulard de tête à l'université a été le motif d'incessantes manifestations.

5Siegfried Kracauer, L'histoire. Des avant-dernières choses, Paris, Stock, 2006, p. 174. Kracauer s'appuie sur l'historien britannique Lewis Namier (1888-1960).

6Francis Fukuyama, Le Début de l'histoire. Des origines de la politique à nos jours (Saint-Simon, 438 pages. Compte rendu d'Alain Frachon dans Le Monde, 18 octobre 2012 (http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/10/18/francis-fukuyama-apres-la-fin-de-l-histoire_1777529_3232.html)

 

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