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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Le week-end qui unifiera peut-être tous les mouvements

Publié par Etienne Copeaux sur 1 Juillet 2013, 10:06am

Catégories : #Gezi et ses suites

 

En quelques jours, la révolte turque a accompli un virage qui va probablement déterminer le futur proche du pays.

D'abord, le vendredi 28 juin, un événement malheureux est survenu : près de Lice (prononcer Lidjè), la population d'un village manifestait pacifiquement contre l'extension d'une caserne de gendarmerie. Les militaires ne sont pas contentés d'employer contre ces gens des moyens dissuasifs de « gestion démocratique des foules » comme à Istanbul. Ils ont tiré à balles réelles. Un jeune homme de 18 ans, Medeni Yıldırım, est mort et une dizaine de personnes sont gravement blessées.

Il faut comprendre le sens de la manifestation des villageois. N'allez pas imaginer un poste de gendarmerie bonasse comme nous en avons dans nos campagnes françaises. La gendarmerie est la principale arme de guerre contre la population kurde. Elle est comparable à une force d'occupation. Une caserne de gendarmerie est une place forte qui contrôle toute la zone environnante, dresse des barrages, effectue des missions de répression et d'intimidation, renseigne.

Nous ne sommes dans une région extrêmement sensible. Lice a été durement touchée par la répression anti-kurde de 1925. Elle est le lieu même autour duquel le PKK s'est constitué en 1978.

L'événement a été filmé en direct par les témoins, la nouvelle a immédiatement circulé sur les réseaux sociaux. Samedi soir, une nouvelle et immense manifestation de solidarité avait lieu place de Taksim à Istanbul. Le thème de l'amitié entre les peuples – turc et kurde notamment – était déjà fortement présent lors de l'occupation du Gezi Parkı. Mais ce samedi, l'événement de Lice a d'un seul coup donné du corps aux slogans. Le mot d'ordre « Taksim est partout, la révolte est partout ! » est devenu « Lice est partout, la révolte est partout ! ». Bien sûr, de très nombreux Kurdes sont parmi les manifestants des villes de l'ouest turc, mais on ne sait si le mouvement kurde, avec ses structures, va rejoindre la rébellion : le processus de paix, en cours depuis novembre, est fragile, et nul ne veut risquer son échec par des décisions hâtives ou malheureuses. Ce que les « Turcs » comprennent parfaitement. Mais l'événement de Lice a introduit une dimension nouvelle, ou plutôt a fortement renforcé cette dimension du mouvement de protestation. Sur certaines pancartes, on pouvait lire « La libération de la Turquie ne se fera pas si le Kurdistan n'est pas libéré ».

Puis, le dimanche 30 juin, avait lieu la Gay Pride d'Istanbul. Elle s'est déroulée, à nouveau, dans les lieux consacrés, la place de Taksim et la rue Istiklâl. Cette marche a été un succès sans précédent et dépasse totalement la dimension « LGBT ». Des dizaines de milliers de personnes ne se définissant pas LGBTs'y sont associées, manifestant par là leur soutien à une partie de la population qui certes s’affirme de plus en plus, mais connaît encore des discriminations, persécutions et violences. On ne connaît pas le nombre de participants à la Gay Pride ; le défilé s'étirait sur toute la rue Istiklâl (1,5 km) mais quand la tête parvenait à Tünel, il restait une foule immense à Taksim. Cette Gay Pridereprésente la partie de la Turquie qui considère que, pour paraphraser le slogan précédent, le pays ne pourra se libérer que si les mêmes droits sont accordés à tous, quelles que soient leurs orientations sexuelles.

Enfin, on remarque dans toutes les initiatives de ces dernières semaines des slogans, des déclarations, des prises de positions, affiches, tags etc., concernant les Arméniens. La composante alévie du mouvement est également très forte. Tout cela peut se résumer par des billets et des pancartes vus à Gezi Parkı la semaine passée : « Turcs, Kurdes, Arméniens, Alévis, nous sommes tous frères ! ».

Cette union dans la lutte, cette arrivée au grand jour d'une sourde exigence qui fermentait depuis deux décennies, et qui avait connu une première catharsis lors de l'assassinat et des obsèques de Hrant Dink (janvier 2007) est la caractéristique majeure de la Turquie d'aujourd'hui. C'est une lame de fond, qui exige l'égalité des droits pour tous, et qui exige la reconnaissance de l'histoire (le génocide, les massacres de Kurdes et d'Alévis).

Les jeunes manifestants sont exigeants. Et, comme j'ai pu le constater, ils sont heureux de ce qu'ils vivent, malgré les morts et les quelque 10 000 blessés. Le mouvement a atteint une autre dimension.

On s'interrogeait sur ce que voulaient ces jeunes : se battaient-ils vraiment pour quelques arbres ?

Les étudiants en urbanisme de l'université Mimar Sinan (Istanbul) répondent de façon magistrale. Un court film d'Emircan Soksan, composé de portraits en plan fixe d'une quinzaine de jeunes qui à un rythme implacable énoncent une parole brève sur un ton très ferme, dresse en somme la liste des exigences de la jeunesse :

« Deux ponts, un troisième en construction ; 296 centres commerciaux dont 110 en chantier ; 3463 hôtels ; des millions d'arbres abattus. A l'ombre des arbres, des millions attendent la réalisation de leurs droits. Durant l'occupation de Gezi Parkı, à cause de la violence policière, 9832 personnes sont été blessées. 9833 ! 9834 ! »

« Trois ponts, 296 centres commerciaux, ça suffit ! Ça suffit ! Ça suffit ! Pendant l'occupation de Gezi Parkı, quatre personnes sont mortes. Mehmet Ayvalıtas. Abdullah Cömert. Mustafa Sarı. Un garçon a été tué par une balle d'un policier. En pleine tête. Une balle de la police. En pleine tête. Ethem Sarısülük. Le policier qui a tué Ethem a été relâché par le tribunal. »

« Trois ponts. Trois aéroports. 296 centres commerciaux. Ça suffit ! En neuf ans, plus de 7000 femmes ont été violées. 60% d'entre elles avaient moins de 18 ans. 60% d'entre elles étaient des gamines. Des gamines, simplement. Ils disent : 'Elle était consentante'. Ils disent : 'Le viol n'a pas été accompli'. Ils disent : 'C'était mon ex-copine'. Ils disent : 'De toute façon elle n'était pas vierge !'. Les violeurs sont toujours libérés. Ils sont parmi nous. »

« 296 centres commerciaux. 3463 hôtels. Ça suffit ! »

« Nous ne sommes pas des provocateurs. Nous ne sommes pas manipulés. Nous ne sommes pas des agents de l'étranger. Ni du 'lobby de la finance'. »

« Mais qui sommes-nous bon dieu ? Nous sommes les jeunes. Nous sommes les vieux. Nous sommes les travailleurs. Nous sommes les femmes. Nous sommes les hommes. Nous sommes les homosexuels. Nous sommes les Arméniens. Les Turcs. Les Kurdes. Les alévis. Nous sommes des mères. Des pères. Nous sommes étudiants. Nous sommes des humains. Nous sommes des humains. Nous sommes unis. »

« Ne nous rejetez pas dans l'altérité. Ne discriminez pas. Ne nous divisez pas. »

« Pas de centres commerciaux ! Pas d'hôtels ! Pas de ponts supplémentaires, nous n'avons pas besoin de tout cela ! Nous avons besoin de la rue. Nous voulons de la convivialité. Nous voulons la mer, nous voulons des forêts. Nous voulons la paix. Nous voulons la paix. Nous voulons la tolérance pour tous. La liberté. Plus de libertés. Pour tous. Un monde juste. Nous voulons ce monde, oui. Nous avons tout en mains pour rendre ce monde vivable. »

« Nous les étudiants en urbanisme de l'université des beaux-arts Mimar Sinan, diplômés en 2009, nous ne voulons pas servir le capital, les intérêts financiers, nous voulons servir les intérêts de l'Homme, pour un monde équitable, pour tous. »

« Nous montons la garde. Résiste, Istanbul ! Résiste, Ankara ! Résiste, Izmir ! Résiste, Adana ! Résiste, Hatay ! Résiste, Eskisehir ! Résiste, Mersin ! Résiste, Turquie ! »

« Nous sommes des êtres humains, nous sommes unis, ne nous divisez pas ! »

Dans ce texte, dans ce film, tout y est. Le film, et la Turquie qu'il représente, renforce les hypothèses, les thèses de sociologues turcs actuels : la part démocrate, progressiste de la population doit rejoindre, rejoint effectivement les mouvements des « minorités » pour leur libération : Kurdes, Arméniens, LGBT, parce qu'ils ont compris que rien ne pourra se faire sans eux. Ou comme le dit encore un slogan souvent entendu : « On ne peut obtenir seulement la liberté pour quelques-uns, il faut la liberté pour tout le monde ! »

 

Taksim-sam-soir-20---copie.jpg 

Au Gezi Parkı le 15 juin (quelques instants avant l'évacuation brutale par la police). Etudiants de Polytechnique qui proclament leur refus de servir un urbanisme allant contre les intérêts et les désirs de la population. Photo E.C. 


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