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Publié par Etienne Copeaux

 

 

[Dernières corrections le 19 juillet 2012]


Ismail Besikçi, « Hayali Kürdistan »'ın Dirilisi, Istanbul, Aram, 1998, 151 p.

 

Hayali Kürdistan'ın dirilisi détail


 

Ismail Besikçi (né en 1939) est un des intellectuels centraux de la période que j'observe, les années 1990 ; mais il n'est pas ce qu'on appelle un intellectuel « en vue », fréquentant les colloques, écrivant pour les journaux et revues... car il est bien souvent en prison. Lorsqu'il apparaît dans les journaux, au contraire, c'est en général parce qu'il lui est arrivé quelque chose de désagréable.

La décennie 1990 est marquée par une intensification progressive de la guerre entre l'armée turque et la rébellion kurde, et l'histoire politique et militaire de la période atteint son apogée en 1999, lors de l'enlèvement du chef de la rébellion et du PKK, Abdullah Öcalan dit Apo.

Le titre du livre d'Ismail Besikçi, « Hayali Kürdistan »'ın dirilisi –c'est-à-dire Le Réveil du « Kurdistan imaginaire »- fait référence à une caricature publiée dans Milliyet, 68 ans plus tôt, et qui a été reproduite en couverture : elle représente une sépulture, localisée à Agrı, dans l'est du pays, non loin du mont Ararat ; la pierre tombale indique : « Ci-gît le Kurdistan imaginaire ». Une référence à une période de répression atroce contre le mouvement kurde, et qui souligne, justement, la continuité de la répression depuis les débuts de la république, alors que, durant la guerre de libération (1919-1922), la propagande kémaliste promettait des droits pour les Kurdes « dès qu'on en aurait fini avec les gavur (infidèles) ».

Un des éléments qui donnent leur force aux travaux d'Ismail Besikçi sur le Kurdistan est que lui-même n'est pas kurde : il ne se livre pas à une défense de son peuple, il défend simplement la survie de la Turquie et de tous ses habitants, en tant que communauté nationale, gravement menacée par le refus des autorités de reconnaître la réalité kurde. Lorsqu'il a des ennuis avec la justice, il ne bénéficie d'aucune circonstance atténuante, ce qui est le cas également de Pınar Selek.

Certes, c'est un livre polémique, souvent empreint d'un ton de redondance imprécatoire, avec des formules qui reviennent comme des slogans, telle « Kürdistan'ın bölünmesi, parçalanması ve paylasılması - La division, la balkanisation, le partage du Kurdistan ».

Besikçi retrace donc les racines du mal, qu'il faut chercher dans un passé déjà bien trop long. La révolte de 1925 a été écrasée si durement, puis le soulèvement du Dersim (1938) réprimé avec une telle sauvagerie, que l'Etat turc a connu « la paix » pendant quinze à vingt ans. Une génération avait été brisée, il a fallu que les forces se refassent. La mobilisation avait repris après la guerre mondiale. Mais après le coup d'Etat de 1960, la politique d’assimilation des Kurdes, et de négation de leur identité, s'est renforcée. Malgré cela, 1965 voit la naissance du Türkiye Kürdistan Demokrat Partisi (Parti démocrate du Kurdistan de Turquie), en 1967 l'organisation des « meetings de l'est » (Dogu Mitingleri), et de 1969 à 1971, la diffusion des Devrimci Dogu Kültür Ocakları (Foyers culturels révolutionnaires de l'est). Cette renaissance aurait motivé, selon Ismail Besikçi, le coup d'Etat de 1971 et les années sous loi martiale qui ont suivi. Mais, malgré les procès contre les organisations kurdes, c'est en 1978 que le PKK a été fondé au village de Fis (Lice) par une vingtaine de personnes parmi lesquelles des Dersimli : ainsi se transmettait la mémoire de la grande répression de 1938. La guerre contre le Dersim ayant été opérée par l'armée de la république, il allait de soi que le mouvement kurde couperait avec l'idéologie kémaliste.

En réaction, c'est à cette époque que l'Etat a mobilisé des universitaires, commis pour « démontrer » que les Kurdes étaient simplement une branche de la famille des Turcs, et que la langue kurde n'existait pas : la fameuse « thèse turque d'histoire » (Türk Tarih Tezi) et la « théorie solaire de la langue » (Günes-Dil Teorisi) imaginées par Atatürk ont à nouveau servi. De nombreux « travaux scientifiques » ont été publiés par des organisme d'Etat ou para-étatiques, dont je fais mention dans un texte disponible sur ce site (lien). Moins de dix ans après l'intervention militaire de 1971, le mouvement kurde serait, à nouveau, l'une des causes principales du coup d'Etat de 1980.

Ismail Besikçi dénonce la négation de l'identité kurde, et les armes de la répression. L'article 142 du code pénal en vigueur jusqu'en 2004 prévoyait un délit de « tentative d'affaiblissement du sentiment national turc » ; il était évidemment très facile de l'utiliser comme arme répressive. Et l'article 143 punissait « le racisme », chose louable en théorie, mais le délit a été retourné contre les Kurdes, qui, en s'affirmant tels, seraient coupables de racisme anti-turc ! On sait qu'au cours des décennies précédentes, l'ensemble des noms de lieu kurdes ont été turquifiés ; aussi, continuer d'utiliser les toponymes kurdes relèverait de l'article 142, car cela reviendrait à émettre un jugement péjoratif sur les Turcs (Türkleri küçük düsünmek).

Lorsque paraît le livre de Besikçi, la guerre est à son maximum, les ravages s'en font sentir jusque dans les grandes villes, ne serait-ce que par les exodes qu'elle provoque. Besikçi s’attarde avec raison sur le système des « protecteurs de villages » (korucu). Les autorités imposent un choix impossible aux villageois : ou bien ils se plient au système des milices de korucu et deviennent la cible des rebelles ; ou bien ils refusent, et on leur donne cinq jours pour évacuer le village ; sinon, ils sont considérés comme rebelles. L'efficacité du système repose sur ce chantage, et sur l'appui qu'il prend sur les tribus, dont les chefs redistribuent prébendes et avantages de toutes sortes, qui deviennent à leur tour la base de trafics (drogue et armes). Le bilan, en 1998, est terrible : au moins 2500 villages ont été évacués et/ou détruits. Beaucoup d'autres ont été soumis à un blocus alimentaire, méthode qui avait été utilisée à Chypre contre les Chypriotes turcs entre 1964 et 1974 par les activistes grecs de l'EOKA ; les méthodes de guerre se transmettent à l'ennemi, c'est bien connu.

Ismail Besikçi en veut beaucoup aux politiques, d'où ses ennuis interminables. A plusieurs reprises (pp. 47 et 104 par exemple) il énumère les politiciens dont le discours est double : « Nous sommes frères, nous sommes comme les os et les muscles » mais refusent en même temps l'instauration de l'enseignement en kurde, de chaînes de radio et télévision en kurde. Sur sa liste des politiciens hypocrites figurent tant Bülent Ecevit (gauche modérée) qu'Alparsan Türkes (extrême-droite), Mümtaz Soysal, Süleyman Demirel, Nusret Demiral, Yetka Güngör Özden, acharné gardien du temple kémaliste qui à cette époque préside la cour constitutionnelle. Ni l'Assemblée, ni les partis, ni le gouvernement, à l'époque où écrit Besikçi, n'interviennent ou ne travaillent réellement pour un règlement de problème kurde. Au contraire, certaines dispositions d'une loi de 1913, la Memurin Muhakemati Usulü Kanunu ont été reprises par la loi n° 657 sur les fonctionnaires de l'Etat (Devlet Personel Yasası), qui préconise la « compréhension » des juges en cas d'assassinat de Kurdes par des policiers, militaires, gendarmes...

Dès la première page du livre, Besikçi signale qu'en été 1970, les membres des Komando Harekatı (troupes de choc) pratiquaient une torture psychologique consistant à faire promener un homme nu, attaché par la verge, à travers le village, de préférence par ses propres petits-fils. Plusieurs fois, il revient sur ce fait, en insistant : ceux qui ont pris les armes à partir de 1984 sont les enfants qui ont vu leurs parents ou grands-parents subir cette infâme humiliation.

Cette méthode a été pratiquée par l'armée française en Algérie. Comment un militaire, un politicien, un administrateur, peut-il être assez stupide pour croire que de telles méthodes vont amener la pacification ou mener à la victoire ? Elles ne peuvent qu'alimenter la révolte, pendant des générations, comme le souligne Ismail Besikçi, qui, uniquement pour ses écrits, a été emprisonné huit fois, pour une durée totale de 17 ans.

 

Pour autant que je sache, ce livre est épuisé, mais il est intégralement sur Internet, à cette adresse :

http://www.scribd.com/doc/51528307/İsmail-Beşikci-Hayali-Kurdistan-ın-Dirilişi

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Dila Mêhvan 16/07/2012

J'aime assez Ismail Besikçi pour son indépendance d'esprit et sa parole libre. C'est un homme dont je respecte l'engagement et le courage. De lui, je n'ai lu pour l'instant qu'un seul livre: "Bilim
- resmi ideologi devlet - demokrasi ve Kürt sorunu" et cet essai révèle, à lui seul, selon moi bien sure, la pauvreté de la "vie intellectuelle" en Turquie. La situation politique en Turquie est si
malheureuse que les "intellectuels" sont obligés de répéter à longueur de journées et d'années des discours qui me semblent d'une si grande évidence! Le régime politique turc, parce que teintés de
beaucoup de conneries - excusez du terme - obligent les quelques penseurs favorables à l'idéal démocratique à la répétition. Je veux dire par là qu'ils et elles sont constamment obligé(e)s de
répéter encore et toujours que la torture, la violence, la guerre ne doivent plus être, que la paix doit être instaurée, que la démocratie est nécessaire etc ... et ils doivent tant se défendre
contre des procédés ridicules qu'ils s'enferment ou/et se trouvent enfermés dans un espace qui se révèle d'une grande pauvreté. Les régimes politiques comme ceux de la Turquie appauvrissent
cruellement le débat public et le domaine de la recherche ... et c'est ce que je ressenti en lisant Ismail Besçikci. L'auteur se répète beaucoup, y compris lorsqu'il reporte des faits et anecdotes
qui révèlent les pratiques violentes des autorités à l'égard de la population kurde. Comme s'il fallait les répéter encore et toujours pour convaincre le lecteur du caractère cruel et barbare des
autorités. Lire Ismail Besikçi, ce fut, pour moi, naviguer entre deux sentiments: à la fois satisfaite de lire un auteur à la parole libre (d'accord ou pas avec lui, là est une autre question) mais
navrée de voir qu'au fond il ne dit rien qui soit exceptionnel (à supposer qu'il y ait des idées ou des propos plus exceptionnels que d'autres). Ismail Besikçi est ce que vous disiez dans un de vos
articles: il est ce chercheur qui ne peut complètement se défaire de l'actualité puisque vivant dans un régime autoritaire qui le prive de son indépendance d'esprit et de sa liberté de parole
nécessaire à un travail de recherche sincère et de qualité. Pour atteindre cet objectivité tant recherchée, on ne peut pas faire autrement que s'engager contre celui qui vous empêche de l'atteindre
et de le toucher même du bout des doigts. Ismail Besicik est cet homme qui ne peut que lutter contre son censeur pour faire correctement son travail de chercheur. Fonction qu'il ne peut exercer
tant les difficultés sont nombreuses.

Dila Mêhvan 16/07/2012

Je n'ai pas vraiment trouvé ces analyses insuffisantes. Il dénonce parfaitement bien ce qu'il y a à dénoncer en Turquie. J'étais juste désolée de le voir obligé d'argumenter sur des sujets qui ne
devraient pas/plus avoir besoin de démonstrations. Des sujets tels que l'indépendance de la presse, des chercheurs, universitaires, le droit à la vie, la fin de la torture... etc. Ça me rappelle
Ahmet Altan qui, dans un de ses articles, dénonçait justement cette obligation, pour les protagonistes qui interviennent dans le débat public, de répéter constamment les mêmes choses, contraints
par la situation politique d'écrire sur des sujets pourtant d'une grande évidence: la paix est bonne, la guerre est mauvaise, la torture est à bannir, les droits sont à respecter, l'idéal
démocratique à rechercher etc... Triste de voir qu'il faut encore et toujours argumenter pour rappeler le B.A - BA. Et c'est le sentiment que j'ai eu en lisant Ismail Besikci. Il est obligé, pauvre
de lui, pauvre de nous, de rappeler qu'il faut condamner la torture et plusieurs fois j'ai eu le sentiment qu'il répétait un propos comme pour convaincre le lecteur là où il devrait être déjà
convaincu... comme s'il fallait argumenter, insister pour sensibiliser le lecteur, le rappeler à son humanité alors qu'on ne devrait même pas avoir cette démarche sur des sujets d'une aussi grande
importance et évidence. Encore aujourd'hui, lorsque je lis des interviews livrés par l'auteur, je suis profondément désolée de voir qu'il est obligé, contraint, de répéter ce qu'il a écrit des
années auparavant. C'est que la situation ne change guère, voire très lentement et de ce fait, forcément, le discours ne change pas. Et donc forcément les intellectuels sont encore obligés de
répéter des évidences, d'où ce que j'appelle la pauvreté intellectuelle. C'est qu'il n'y a guère l'occasion et la place de discuter d'autres choses. La pauvreté que je dénonce n'est donc pas de
l'ordre d'une insuffisance intellectuelle, je ne dénonce pas une superficialité dans l'analyse. Au contraire même, je loue, avec vous, l'auteur qui sort du discours officiel et qui pour prouver son
propos rappelle l'histoire et les faits. Il n'affabule pas. Il dénonce, rappelle, porte à la lumière des évènements occultés par les discours officiels etc ... et il m'a semblé que l'auteur
s'employait à interroger le lecteur, le réveiller, l'amener à la remise en cause etc. La pauvreté est donc plutôt dans les thèmes portés sur l'espace public: ce sont toujours les mêmes et ce sont
des sujets sur lesquels on ne devrait même plus discuter mais comme les droits ne sont pas acquis en Turquie et que ce qui nous semble si évident ne l'est pas dans ce pays et bien la misère
continue...

Dila Mêhvan 16/07/2012

Tout à fait exacte!

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