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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisses... (10) - Newroz ou Nevruz, suite : images de 1997-1999

Publié par Etienne Copeaux sur 22 Mars 2011, 14:12pm

Catégories : #La Turquie des années 1990, #Kurdistan

 

Nevruz, Newroz : quelques images de 1997-1999

[dernières modifications: 27 janvier 2013]

Dans l’article précédent j’ai brièvement présenté le processus d’étatisation, et de turquisation de la coutume de Newroz, le nouvel an traditionnel kurdo-iranien.

Je dois dire que, lorsque je travaillais à ma thèse sur l’étatisation de l’histoire par Atatürk au début des années trente, de doctes personnes (pas forcément turques) m’objectaient que tout cela était du passé, un passé révolu. Les élucubrations d’Atatürk et de ses proches, la « thèse turque d’histoire », la « théorie solaire de la langue » auraient été nécessitées par les circonstances, il se serait agi, au pire, d’une erreur de jeunesse du régime.

C’est faux, bien sûr. Les délirantes conceptions culturelles des années trente n’ont pas seulement servi à restaurer la fierté des Turcs, une fierté malmenée après la défaite de 1919 et le partage de l’empire ottoman. En réalité, cette politique culturelle a constamment servi, au moins jusqu’à la fin du xxe siècle, d’instrument d’oppression culturelle, notamment contre les Kurdes. J’ai mentionné cela dans l’article intitulé « Le TKAE et les Kurdes », sur ce blog, ainsi que dans un bref article paru en 2009 dans la revue Diplomatie (« La carte, l’armée, l’histoire », Diplomatie, n° 36, janvier-février 2009, p. 60). Dans un autre article de ce blog, je commente une carte diffusée par l'armée en 1998 qui voudrait prouver l'origine turque des Kurdes. L’utilisation de l’outil de guerre culturelle qu’est la « thèse turque d’histoire » est continue ; simplement, depuis 1982, on lui a collé l’étiquette plus acceptable de « culture nationale ». L’étatisation de la fête de Newroz en est un bel exemple, qui survient en 1995-1996, soixante ans après la publication de la « thèse d’histoire turque » ; et grâce aux informations diffusées sur Internet (voir notamment istanbul.blog.lemonde.fr et yollar.blog.lemonde.fr), je vois que cela continue. Il s’avère que « l’erreur de jeunesse » du régime est en réalité la base d’une politique de longue haleine.

Dans ce second article sur Newroz, je voudrais simplement commenter ma récolte de photographies de presse publiées de 1997 à 1999 dans quelques quotidiens turcs. N’oublions pas que ces années sont parmi les plus terribles de la guerre dans le sud-est. Par ailleurs, elles sont marquées par un affrontement impitoyable entre le courant islamiste (représenté surtout à l’époque par le parti Refah) et le rigide laïcisme kémaliste, qui s’est soldé par un nouveau coup d’État « en douceur » le 28 février 1997. Mais sur le plan de la politique menée dans le sud-est, la période est d’une grande cohérence : les changements de gouvernement n’empêchent nullement l’armée et « l’État profond » de continuer la guerre, la répression, les exactions des « équipes spéciales » et des « protecteurs de villages », les destructions de villages… Et parallèlement se déroule cette opération de récupération, cette tentative de désamorçage de la culture kurde, censée ne pas exister.

Le Newroz de 1997 se déroule sous un gouvernement "islamiste" (coalition Refahyol) mais la politique de l'année précédente est poursuivie. Cette période est celle de la multiplication des universités, dans tous les départements. C’est un moyen de multiplier ainsi les serviteurs de l’Etat, qui vont défendre, avec une apparence de discours « scientifique », « académique », la politique de « culture nationale ». Les semaines qui précèdent Newroz, les intellectuels au rabais sont mobilisés. Le 20 mars 1997, c’est à l’Université de Bagcilar que se tient le symposium sur « Nevruz dans le monde turc », accompagné de danses folkloriques de type soviétique (Zaman).

 

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Comme je l'avais signalé précédemment, le newroz est mis en relation avec la culture turque des steppes, mais newroz est présenté aussi – pour que la continuité soit affirmée – comme une coutume ottomane. La culture ottomane a été rejetée dans l’enfer politique par le kémalisme, mais, en ce printemps 1997, la coalition Refahyol est encore au pouvoir. Aussi c’est par des concerts de mehter, ces cliques de musique militaire ottomane très en vogue dans les milieux ultra-nationalistes (MHP), que Nevruz est marquée dans certaines villes. Pour bien souligner la continuité historique entre la culture des steppes, l’histoire ottomane et la coutume kurde, il suffit d’allumer un feu près de l’équipe des mehteran, comme ici sur la place de Sultanahmet (Sabah, 22 mars 1997)… Ou bien, comme sur une photo publiée dans le même numéro, la supposée continuité de la tradition de l'empire  à la république est marquée par la localisation du concert au pied de la statue d’Atatürk à Ankara - coskusuz, dit la légende, sans enthousiasme. C’est la date du concert, simplement, qui sert d’indexation à la fête de nevruz.

 

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En 1996, Yılmaz avait fait l’effort d’aller jusqu’à Igdir pour sauter par dessus les flammes. Erbakan ne se déplace pas, mais délègue sa vice-premier ministre Tansu Çiller qui ne pouvait pas faire moins que son grand rival Yılmaz. Simplement, pour ne pas risquer de salir son deux-pièces blanc, elle préfère sauter par-dessus quelques débris de bois que l’allumette a à peine entamés (Sabah, 22 mars 1997).

Ces photographies de Nevruz nous présentent les dirigeants d’une manière bien différente que lors des jours de fête nationale. Ils rient. Ils accomplissent un rituel qui désorganisent leur tenue vestimentaire, qui risque d’être salissant, ils sont photographiés en une attitude désordonnée, défaite, décoiffée. Leur dignité est mise à l'épreuve. C’est nouveau, je pense, dans la photographie de presse turque. Les jours de fête officielle, le dirigeant est plutôt hiératique, debout dans la tribune d’honneur, à contempler les défilés, ou bien parmi ses pairs, solennel, au moment des congratulations réciproques.

Le Nevruz 1997 n’a pas été moins controversé que le crû précédent. A Istanbul, un grand meeting a été tenu par le HADEP, mais cette fois encadré et contrôlé, dans un espace facile à boucler,  loin du centre, le parc Abide-i Hürriyet à Sisli, où se trouve aujourd'hui le palais de justice de Caglayan. La presse signale des chants et slogans en kurde, mais pas d’incident.

Rue Istiklal à Istanbul, le CHP, qui pourtant n’est pas à la pointe du combat pour les droits des Kurdes, marche avec une banderole : « Que le feu de Nevruz ne s’éteigne jamais ». C’est un slogan qui n’engage à rien… Les militants du CHP distribuent des œillets rouges aux passants, avant d’aller déposer une gerbe au monument d’Atatürk sur la place de Taksim (Cumhuriyet, 21 mars 1997).

Dans le sud-est, préventivement, des « mesures de sécurité extraordinaires », comme dit la presse, sont prises pour éviter tout incident.

 

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Somme toute, comme l’écrit Zaman sur sa une du 23 mars, « Chacun a fêté Nevruz à sa façon ». Avec le rituel du feu, les couleurs verte rouge et jaune portées par les femmes, mais aussi avec le saut désormais obligatoire du chef du gouvernement, et, choses relativement nouvelles, la musique glacée des mehteran, le défilé timide et le slogan plus timide encore du CHP, avec les menaces de violences dans le sud-est surtout, Newroz devient en effet un jour qui n’est pas comme les autres : ni fête officielle, ni jour de révolte, assaisonné de tentatives de récupération des uns et des autres, il se situe, en 1997, quelque part entre le 8 mars et le 1er mai – chronologiquement aussi, d’ailleurs !

Les mois de mars, à cette époque, sont d’ailleurs toujours marqués par des commémorations qui ravivent l’inquiétude : le 9 mars, lendemain de la journée des femmes toujours vécue dans la tension, c’est l’anniversaire de la répression à Gaziosmanpasa, en 1995 ; 16 mars, l’anniversaire d’un massacre d’étudiants à l’université d’Istanbul, en 1978.

Et la violence quotidienne n’est jamais loin : le 14 mars, Sabah présentait en une, le plan de réorganisation des « équipes spéciales », illustré par une femme guerrière, maquillage, ray-ban et fusil d’assaut, ces équipes spéciales qui vont justement « prendre des mesures de sécurité extraordinaires » contre ceux qui voudraient manifester une semaine plus tard.

En 1998, la présence iconique du feu demeure, mais l’image des gouvernants a évolué. Le Refahyol est passé aux oubliettes. Le gouvernement est à nouveau dirigé par Mesut Yılmaz, assisté de Bülent Ecevit. Mais c’est le ministre de la culture, Istemihan Talay, qu’on voit, non pas sauter par dessus les flammes, mais danser le halay à Diyarbakır (Sabah, 22 mars 1998), donnant la main à une jeune femme en costume kurde. Ce n’est pas nouveau ; il arrive à des généraux, même, de danser le halay avec une jolie Kurde (Hürriyet, 22 mars 1996). Alparslan Türkes, le président du MHP, fait de même à Kars (Türkiye, 23 mars 1998 – il est mort deux semaines plus tard). Le halay permet d’exprimer, sur un cliché, une plus grande convivialité. Certes, la joie est plus retenue, mais le dirigeant ou le notable a un contact physique avec ses voisins, fût-ce par le petit doigt. C’est une danse bon enfant, à la fois calme et joyeuse, par laquelle souvent se clôt une fête ou même certaines manifestations politiques.

En 1998 une autre image iconique apparaît, car le président Demirel entre en scène. Non pour sauter, ce serait trop comique, mais pour frapper avec une masse l’enclume d’Ergenekon, au cours d’un Türk Kurultayı à Bursa ; cela convient bien à son physique de forgeron. C’est un cliché sympathique, qui montre l’homme d’État aux prises avec l’outil, un peu comme ces images de pose de première pierre, où des notables cravatés sont bien embarrassés de la pelle ou de la truelle qu’on leur met en mains. Tandis qu’à Sultanahmet, invariablement, une pauvre troupe de mehteran vient jouer, et seul Türkiye en rend compte… l’image de ces musiciens déguisés ne s’impose pas vraiment dans la presse, ni, sans doute, dans le pays.

Comme chaque année, les mesures de sécurité sont renforcées dans le sud-est. Mais comme les Kurdes peuplent désormais les banlieues de toutes les grandes villes, la tension est sur tout le territoire. Des affrontements, pas très graves, ont lieu à Diyarbakır. Kazlıçesme, grand terrain vague sous les anciennes murailles d’Istanbul, est le lieu d’une immense manifestation « du PKK » selon Türkiye, avec 20 000 personnes peut-être. L’organisation aurait essayé, selon ce journal ultra-nationaliste, de « provoquer les citoyens », mais, "grâce au sang-froid de ces derniers", il n’y a pas eu d’incident. Ainsi tente-t-on de démontrer que le PKK, n’est pas « comme un poisson dans l’eau » parmi une assemblée de Kurdes. Pourtant Türkiye signale les couleurs dominantes des vêtements féminins et traduit en turc les slogans : « La guérilla frappe, le Kurdistan se construit », « Liberté pour les détenus du HADEP », « Vive le PKK, vive le grand Apo ».

A Adana, la fête se passe sous une pluie battante, mais est-ce vraiment une fête ? Les gens ont le visage grave, et font le V de la victoire en fixant l’objectif d’un air de défi (Zaman, 22 mars 1998). Nevruz, écrit Zaman, s’est passé « sur le fil du rasoir » (bıcak sırtında). Sur toutes les images, tous les photographiés font le signe de la victoire.

 

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A Mersin, place de la République, une grande manifestation a lieu le 22 mars. Des milliers de personnes, dix mille peut-être, affluent « des quartiers où les gens du sud-est sont nombreux ». Trois barricades sont construites contre les charges de la police. Un blindé est caillassé et poursuivi par des gamins (photo Cumhuriyet). Des groupes refusent de se disperser, et trente personnes sont interpellées. « Ailleurs dans le sud-est, écrit Cumhuriyet le 23 mars, plusieurs secteurs ont vécu des moments de grande tension ».

 

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Cette année, les belles images sont toujours celles des gens autour du feu, les images de femmes dans leurs robes-drapeau, des images de joie mêlée de défi. Un père hisse sur ses épaules une petite fille portant châle et foulard de tête, sans doute aux couleurs kurdes, et qui fait des deux mains le V (Zaman, 21 mars 1998). Dans Sabah, dont le reporter est à Batman, un homme déjà âgé, qui se rétablit après le saut, fait le V devant le photographe.

Pour finir, le Newroz de 1999 : cette fois, c’est une rupture, puisque le chef du PKK, Abdullah Öcalan (Apo), traqué en Syrie, puis en Russie, puis en Italie, est enfin enlevé par un commando turc au Kenya, le 16 février. Une nouvelle stupéfiante qui met la Turquie en état de choc : pour beaucoup, joie intense, à peine croyable, de voir enfin Apo sur le point de devoir rendre des comptes. Partout, des manifestations, particulièrement de mères de soldats tués, exigent la peine de mort. Dans le sud-est, et dans tous les milieux démocratiques, les partis et les cercles qui réclamaient non pas une guerre victorieuse pour le PKK, mais la recherche d’une solution pacifique, c’est une consternation silencieuse. L’arrestation d’Apo va-t-elle signifier une répression accrue ? Est-ce une défaite historique pour le mouvement kurde ? Comment vont réagir les combattants, sur le terrain, et surtout comment va se comporter l’armée ?

C’est donc un mois après cet événement extraordinaire que le nouvel an kurde se prépare. Le gouvernement, l’armée, l’intelligentsia triomphent. La grande presse a réussi en quelques jours à diffuser et faire admettre qu’Apo est directement responsable de la mort de 30 000 personnes, que c’est un « tueur de bébés » (Bebek katili Apo). L’événement donne lieu à tellement d’articles, commentaires et images que, début mars, il est même le thème d’un défilé de mode (Milliyet, 7 mars 1999). Malheur aux vaincus !

Aussi, Newroz cette année-là est une fête qui se terre. Les mesures de sécurité qui entourent les célébrations officielles sont une fois de plus, « extraordinaires », et sans doute plus encore que les années précédentes, étant donné le contexte. En général, dans le sud-est, le 21 mars se passe sans affrontement, au prix, par exemple à Van, de l’interdiction pure et simple de Newroz (Milliyet, 21 mars 1999). Sur la place de Sultanahmet à Istanbul, le vali a organisé une fête avec le traditionnel feu de joie, mais il est difficile de juger de la participation populaire : le photographe a cadré serré, on ne voit sur le cliché qu’une dizaine de personnes (Sabah, 22 mars 1999).

Le seul incident sérieux, selon la presse, se déroule à Gaziosmanpasa (Istanbul) : autour des feux ont été proféré des slogans « séparatistes », puis, selon Sabah, des partisans du PKK ont tiré sur la police. Six policiers sont blessés, par balle ou jet de pierres. L’une des photos du 22 mars est impressionnante, car on y voit des policiers désorientés, désarçonnés quoique suréquipés et casqués. Au lieu de faire front, ils se baissent pour éviter les tirs, tandis que certains entourent leurs collègues touchés. Pour quelques brefs instants, le mouvement kurde a pris sa revanche.

 

Sur les célébrations actuelles de Newroz - Nevruz, voir yollar.blog.lemonde.fr

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