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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 40 - Adieu la peur! Février 1997, un précédent?

Publié par Etienne Copeaux et (involontairement) Kemal Gökhan sur 5 Juin 2013, 08:52am

Catégories : #La Turquie des années 1990, #Gezi et ses suites

 

A tous ceux qui cherchent une filiation du mouvement actuel avec quelque "printemps arabe", je demande s'ils ont observé un phénomène comme celui que je décris ci-après en Libye, en Egypte ou même en Tunisie.

« L'empire de la peur s'est écroulé, le mur de la peur est tombé », écrit Füsun Özbilgen ce matin 5 juin sur bianet.org. 

Les gens sont dans la rue, et à la maison ils retrouvent un mode de protestation qui était né en février 1997. Le mouvement s'appelait « Sürekli aydınlık için bir dakika karanlık – Une minute d'obscurité pour faire la lumière ». C’était à la suite du scandale de Susurluk, qui en novembre 1996 avait révélé les liens entre l'Etat, la mafia, l'extrême droite et les tribus inféodées, et les bandes paramilitaires opérant au Kurdistan. L'affaire avait secoué la Turquie.

Pour la première fois sans doute, un immense mouvement de la société civile s'était levé. La naissance du mouvement est entourée de légendes, mais il semble qu'il est dû en partie au moins à l'initiative d'un avocat, Ergin Cinmen, et d'un Comité de citoyens pour faire la lumière (Sürekli aydınlık için yurttas girisimi).

L'appel à manifester a été publié dans Milliyet le 1er février 1997 par Hasan Pulur dans sa tribune quotidienne, qui pour l'occasion s'intitulait « Une minute d'obscurité pour faire la lumière ». En voici un extrait :

« Si vous n'acceptez pas [les scandales qui touchent Tansu Çiller, la vice-première ministre], ce soir et chaque soir jusqu'à la fin du mois, éteignez vos lumières à 21 heures !

Si vous n'admettez pas qu'Erbakan [premier ministre d'alors] proclame, 544 ans après la conquête de Constantinople : 'En construisant une mosquée à Taksim nous ferons aboutir la conquête de la Ville', ce soir et chaque soir jusqu'à la fin du mois, éteignez vos lumières à 21 heures !

Si vous n'admettez pas la corruption, les trafics, les dissimulations par lesquelles les acteurs de la politique se protègent mutuellement, ce soir et chaque soir jusqu'à la fin du mois, éteignez vos lumières à 21 heures !

Si vous êtes conscients de la manière dont on piétine la démocratie en vue de détruire la république laïque, ce soir et chaque soir jusqu'à la fin du mois, éteignez vos lumières à 21 heures !

En bref, si vous n'êtes pas contents de la façon dont le pays est dirigé aujourd'hui, si vous voulez réagir, ce soir et chaque soir jusqu'à la fin du mois, éteignez vos lumières à 21 heures !

Oui, c'est un mouvement de protestation, dont le nom est : 'La société refuse le rôle de majorité silencieuse'. Ceux qui ont initié ce mouvement l'ont appelé « Une minute d'obscurité pour faire la lumière ». C'est un mouvement de société civile.

Qui sont-ils, comment s'appellent-ils ?

Qu’ils s'appellent Ali, Veli, Ayche ou Fatma quelle importance ? Si on vous demande 'Qui êtes-vous', répondez 'Nous sommes la population de ce pays'. Ça ne suffit pas ?

Voici ce qu'ils disent :

'Nous nous reconnaissons comme citoyens de la république de Turquie, réduits au rôle de majorité silencieuse depuis des années. (…) D'un côté ceux qui parlent nous dénient le droit de parler, d'un autre côté nous sommes une société qui a beaucoup de choses à dire et qu'on fait taire !

En tant que société, nous refusons, cette fois, le rôle de majorité silencieuse... Nous en avons assez que ceux qui piétinent la patrie, la justice, la démocratie et toutes les valeurs de l'Etat de droit continuent de parler en notre nom. Nous voulons la fin de toutes ces saletés qui nous gâchent la vie ! (…) »

 

L'idée était de créer une manifestation à domicile, de se compter, et de se faire voir et entendre aussi  : on demandait aux gens de se mettre aux fenêtres en faisant un maximum de bruit, en criant, en tapant sur des casseroles. Je trouvais que dans ma rue, Susam Sokak, cela avait un effet un peu triste, j'avais l'impression de voir des prisonniers manifester. Sans doute, beaucoup l'ont ressenti ainsi, et c'est pourquoi très vite les gens sont descendus dans la rue et ont défilé avec des bougies.

A l'occasion, ce mouvement d'un nouveau genre a fusionné avec des formes kémalistes classiques, comme le pélerinage au Mausolée d'Atatürk ainsi que le montre cette photo:

 

97.02.19 rd aydınlık eylemi Anıtkabir'de - copie

Manifestation devant le Mausolée d'Atatürk. Radikal, 19 février 1997. Photo Serkan Fidan

 

 

Le mouvement s'est éteint progressivement à la fin du mois. L'évaluation du nombre de participants est difficile. Certains ont parlé de 30 millions mais cela me paraît peu vraisemblable.

Mais il s'agit sans aucun doute du mouvement le plus largement suivi que la Turquie ait connu... avant celui du 1er juin 2013 !

La démocratie turque se cherchait. Les partis politiques de la gauche traditionnelle étaient tout aussi incapables que la droite de prendre en compte les grands problèmes de la société ; les affaires de corruption, jusqu'au plus haut niveau de l'Etat, se succédaient sans interruption. La gauche était incapable de mobiliser autrement qu'en faisant appel à la mémoire d'Atatürk. Il fallait inventer des formes nouvelles de protestation. Celle de février 1997 était imparable, la police ne pouvait rien faire. Le mouvement a changé la vie de nombreuses personnes, il a fait naître une conscience politique chez beaucoup, et augmenté l'inventivité de la société civile. Un peu comme en mai 1968 en France, les voisins se sont mis à se parler et à parler de politique, sans crainte des dénonciations qui sont monnaie courante en Turquie.

 

Un dessin de presse vous racontera cela mieux que moi.

Il est dû à l’excellent Kemal Gökhan Gürses, qui publiait dans Radikal-Iki, le supplément hebdomadaire de Radikal, une bande dessinée intitulée « Ah ! Mes trente-cinq ans ! ». Celle-ci a été publiée le 2 mars, après la fin du mouvement.

 

97.03.02 rd Su benim 35 yasım 

 

En voici le détail:

 

97.03.02 - Su benim 35 yasım 1 Depuis un mois on a eu bien des changements dans notre vie! "Grouillez-vous les enfants! On n'a plus qu'une demi-heure avant la manif! - Tu fais bien d'y penser! Il nous faut des bougies aussi! - Et moi je veux un sifflet pour la manif, s'il te plaît!"

 

97.03.02 - Su benim 35 yasım 2 C'est pas seulement nos habitudes qui ont changé. D'autres choses aussi..."Je ne savais pas qu'il y avait tant de monde dans le quartier!"

 

97.03.02 - Su benim 35 yasım-3  Notre fille a du mal à se retenir. Comme tous les enfants elle a peur du noir. C'est pour ça qu'elle s'intéresse au mouvement pour la lumière! "Allo! Ipek! comment ça se passe? La manif! Moi j'ai un sifflet que ma mère m'a acheté! Un sifflet Barbie, tout rose!"

 

97.03.02 - Su benim 35 yasım-4 Cette, fois, les alarmes de bagnoles qui nous pourrissent la vie sont aussi douces que la chanson de Munir Nurettin, Kalamis. "Pour la première fois les bagnoles sonnent l'alarme pour de VRAIS VOLEURS!"

 

97.03.02 - Su benim 35 yasım-5 Et surtout cette 'manif de séparatistes' a fait naître des liens d'amitié dans le quartier: "Bonsoir! J'ai une casserole au four, une autre sur le feu! Vous pourriez m'en prêter une pour la manif? - Bien sûr!"

 

97.03.02 - Su benim 35 yasım-6  Pendant tout ce mois de manif, chacun d'entre nous a peu à peu tué quelque chose: "Adieu la peur!"

 

97.03.02 - Su benim 35 yasım-7 Pour nous autres salariés la fin du mois signifie autre chose. "Papa, on est à la fin du mois, qu'est ce qu'on va faire maintenant? - Pas de souci ma fille, on va toucher la paie!"

 

97.03.02---Su-benim-35-yas-m-8.jpg Le souci de la gamine, que la manif prenne fin, ehh... "Est-ce qu'on a obtenu assez de lumière, ou alors..." C'était la plus belle manif... Une des plus belles manifs...

 

Bien entendu, cet "eylem" quotidien n'est pas le seul événement important de février 1997. Vous connaissez déjà la provocation islamiste de Sincan, près d'Ankara, qui a entraîné un "avertissement" de l'armée sous la forme d'un défilé de chars dans la même ville, et vous savez que la fin du mois de février a vu non seulement la fin de l'initiative "Une minute d'obscurité pour faire la lumière" mais aussi, le 28, une intervention "douce" de l'armée dans la vie politique turque. En effet, lors de sa réunion mensuelle, le Conseil national de séurité dominé par des militaires a adressé un ultimatum au gouvernement d'Erbakan, qui a été suivi, en juin, par sa chute. 

 

Note: je voulais demander l'autorisation de reproduire à Kemal Gökhan Gürses mais n'ai pas pu le joindre. Est-ce qu'il me pardonnera?

 

Voyez aussi ma première réaction du 1 juin: "Les arbres de Taksim cachaient la forêt de la révolte"

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