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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 29 - 1998 : Un "islam turc" contre l'islamisme ?

Publié par Etienne Copeaux sur 10 Septembre 2012, 09:30am

Catégories : #La Turquie des années 1990

Dans un contexte aussi lourd que celui de l'été et de l'automne 2012, avec ces procès politiques à répétition, est-il possible parler sereinement d'un débat sur la langue dans la pratique religieuse ? La répression bat son plein contre les Kurdes, les intellectuels de gauche, les journalistes, les étudiants. Les nouvelles de la Syrie voisine sont déprimantes. Nous essayons d'informer et d'agir pour nos amis turcs tandis que chaque jour nous nous demandons ce que deviennent ceux que nous avons connus à Alep et Damas. Quelle urgence !

Avec le mois de ramadan ont repris les agressions contre les les Alévis, qui ne pratiquent pas le jeûne. A Sürgü, près de Malatya, des familles alévies ont été agressées par un groupe de plusieurs centaines de personnes qui ont voulu mettre le feu à leur maison, criant : « Nous allons vous apprendre à respecter la religion ! ». Fin août, c'est à Kartal, dans la banlieue d'Istanbul, que reprenaient ce type d'agressions. La tension entre sunnites rigoristes et Alévis est toujours vive. Souvenons-nous du marquage de nombreux domiciles d'Alévis, en mai dernier, notamment à Adıyaman. Les Alévis craignent toujours, peut-être avec raison, que le massacre de Sivas (1993) ne soit pas le dernier.

Tout ceci souligne le caractère crucial des débats sur la religion en Turquie, et de la place hégémonique de l'islam sunnite dans la définition de la nation : c'est bien plus qu'une question religieuse.

Les débats sur la pratique religieuse tels qu'ils apparaissent dans la presse d'il y a quinze ans ne sont pas anecdotiques. Ils révèlent un malaise profond sur la place de la religion dans la vie publique et la vie politique, qui a été ravivé par la brève accession au pouvoir du parti islamo-conservateur Refah (1996-1997). Et s'il y a malaise, c'est parce que, effectivement, et depuis qu'existe l'idée de nation turque, la religion musulmane fait partie de la définition de celle-ci. Bien entendu, il ne s'agit pas d'une définition officielle, mais de la vision effective de la nation telle qu'elle ressort de l'analyse du discours politique.

C'est pourquoi des questions telles que la place des Alévis dans la nation, la pratique religieuse publique de la part des dirigeants civils et militaires, l'intervention de l'Etat dans la définition des normes de la pratique et dans le discours relayé par les mosquées, ainsi que la visibilité de la religion dans le paysage, ne sont pas des questions annexes. Voyez dans les articles précédents de la série « esquisses », comme, à force d'aborder la question de la prière sous des angles divers, on glisse rapidement et sans presque le vouloir vers des problèmes politiques (cf. mes « esquisses » n° 3, 20, 21, 26, 27, 28).

Cette fois, il s'agira donc de voir comment un débat sur la langue de la prière peut aboutir à une controverse sur l' « islam turc », ceci par la médiation d'un général d'aviation.

Le Coran étant considéré par les musulmans comme parole de Dieu, il n'est pas question de discussion ni d'exégèse. La Parole ayant été transmise à Mahomet en arabe, l'arabe serait langue de Dieu, langue sacrée. Longtemps, on a considéré que traduire le Coran revenait à le désacraliser, à blasphémer.

Le christianisme n'a pas de langue vraiment sacrée : les Eglises admettent que les évangiles sont des récits historiques d'origine humaine, et qui en outre ne sont pas de première main. Le latin n'était que la langue liturgique de l'Eglise catholique. Pourtant, quels problèmes ont suscité la traduction des textes dans les langues vulgaires, depuis Luther ! Il est naturel que dans les pays musulmans non arabes (dont la population est largement supérieure à celle des pays arabes) surgisse périodiquement un débat sur l'emploi de la langue vulgaire dans la prière. Une prière prononcée dans une langue étrangère et incomprise, l'arabe, peut-elle être fervente et sincère ? En islam, est-il licite de prononcer la prière en une autre langue que l'arabe ? Des aménagements du rituel formel sont-ils possibles, admissibles ? Il faut comprendre que pour un croyant, ces questions sont source d'angoisse, car elles concernent son propre salut !

La question de la langue touche à celle de la ferveur religieuse, à la compréhension de la parole considérée comme sacrée... mais elle touche aussi à la conception de la nation. Ainsi, à une époque où l'islam politique se renforce et parvient au pouvoir, puis se réorganise afin de le reconquérir (1994-2002), l'une des réponses des forces « laïcistes », tout en essayant maladroitement d'apprivoiser l'alévisme qui est un « islam anatolien », a été la relance d'un débat sur un « islam turc » supposé plus égalitaire, plus démocratique et débarrassé d'interprétations coutumières, une sorte d'islam national ; la place de la langue turque dans la pratique religieuse est donc une question centrale.

Elle a été discutée de façon intense en 1997-1998, après la chute du Refah. Dès lors, et sur la lancée de la fête de Hacıbektas en août 1997, les dirigeants ont visiblement cherché à domestiquer l'islam, c'est-à-dire à renforcer son caractère turc.

Ainsi, à la fin du mois d'août 1997, le directoire de l'université de Kocaeli recommandait l'apprentissage de la prière en turc, décision surprenante aux yeux d'un étranger qui n'a pas l'habitude de voir une université ce mêler de ce genre d'affaire. Mais en Turquie, une telle initiative n'a pas choqué, et la presse de l'époque relate le fait sans commentaire. Immédiatement, d'autres établissements ont suivi : l'université du 9-Septembre à Izmir, celles de Sivas, d'Antalya, d'Adana 1... Il est à noter qu'un an auparavant, peu après l'accession du Refah au pouvoir, certaines universités avaient choisi de signifier leur attachement à la laïcité par l'organisation d'un concert classique (cf. « esquisse » n° 4) lors de l'ouverture de l'année universitaire. En 1997, après la chute du même parti, des établissement adoptent un autre mode de communication, celui de la langue. Musique classique occidentale, usage de la langue turque en religion, se révèlent être des procédés équivalents pour le combat laïque ; langue et musique ont en l'occurrence une charge politique identique, une même valence, un même effet escompté.

Quelques jours plus tard, le 3 septembre, Hekimoglu Ismail, un chroniqueur du quotidien islamiste Zaman, haussait les épaules : « Ce sont ceux qui ne prient pas qui réclament la prière en turc ». Dans la même semaine, Toktamıs Ates, universitaire et célèbre commentateur de Cumhuriyet, kémaliste intransigeant, explicitait l'idée exprimée par ces conseils d'universités dans un article intitulé « L'islam anatolien » où il soulignait le caractère « arabe », voire « iranien », de la religion pratiquée par l'islam politique : il s'agirait là tout simplement d'un « islam d'importation », tout en dénonçant toute forme de concession du monde politique envers la religion 2.

Par contraste, l'actualité de la fin de 1997 comporte des sujets bien plus brûlants, toujours les mêmes d'ailleurs : la guerre, les rafles de la police contre les mouvements de la gauche radicale ; des mouvement étudiants, le procès des incendiaires de Sivas et ses 33 condamnations à mort ; et, sur le plan politique, les suites de la « liquidation » de la période Refahyol avec ses offensives (« normalisation » à Sultanbeyli) et contre-offensives (le fracassant discours d'Erdogan à Siirt et la polémique consécutive).

Toutefois certains détails montrent combien la question de la prière est latente dans la société. Milliyet, par exemple, relatant les obsèques de Süleyman Sadık Öge, militant de la gauche radicale assassiné en novembre, titre son article sur l’élément le plus remarquable, selon la rédaction, de l’événement : « Des obsèques sans prière » 3. La prise de libertés avec le rite est assez rare pour être soulignée ; la profession d'athéisme fait toujours scandale.

Les obsèques non religieuses d'un révolutionnaire, Süleyman Sadık Öge. Milliyet, 13 novembre 1997

Les obsèques non religieuses d'un révolutionnaire, Süleyman Sadık Öge. Milliyet, 13 novembre 1997

Ainsi, et malgré les sujets prioritaires de l'actualité, la question est suffisamment obsédante, pendant quelques mois, pour que, le 17 janvier 1998, la chaîne ATV consacre l'émission-phare d'Ali Kırca,  Siyaset Meydanı, à la prière en turc, avec des personnalités de tous bords. Le lendemain, des chroniqueurs de la presse écrite commentent et s'opposent. Yılmaz Karakoyunlu, chroniqueur de Sabah et député ANAP d'Istanbul, retrace l'historique de la prière en turc, vieille de 130 ans grâce à Ali Suavi qui a traduit en turc le Coran et les prières ; Suavi, explique-t-il, s'appuyait sur Ebu Hanife, théologien du VIIIe siècle et fondateur de l'école hanéfite du droit musulman. Ebu Hanife, précise Karakoyunlu, voulait que « les portes de l'idjtihad » restent ouvertes, autrement dit les possibilités d'interprétation personnelle et de réforme dans l'islam. Ali Suavi, puis Ziya Gökalp, se seraient donc placés dans la lignée de cette école, qui d'ailleurs prévaut en Turquie. L'islam turc serait donc, historiquement et par nature, réformiste 4.

Dans le quotidien islamiste Akit, au contraire, Yasar Kaplan, qui a participé à l'émission, vitupère : on peut autoriser à un nouveau converti l'emploi de la langue vulgaire, ou aux personnes qui n'ont pas la capacité d'apprendre par cœur. Sinon ce n'est pas la prière. « Ceux qui affirment le contraire contribuent à la propagande [pour la suppression de l'enseignement religieux] ; ils sont commissionnés par le Conseil de Sécurité (MGK) » 5. Indéniablement, le débat se place d'emblée dans la controverse politique : d'un côté les laïcistes, l'armée et le MGK qui font flèche de tout bois pour gêner les islamistes ; de l'autre les tenants de l'islam politique qui eux-mêmes n'ont pas renoncé à la lutte et multiplient les manifestations au cours de l'année 1998.

Durant les semaines suivantes, la controverse se poursuit. En l'occurrence, on ne peut se passer de l'avis de la Présidence des affaires religieuses (dit familièrement Diyanet), l'instrument de contrôle et d'étatisation de l'islam. Le président du Diyanet, Mehmet Nuri Yılmaz, s'est prononcé au cours d'une émission télévisée, confortant les partisans de la prière en turc, en s'appuyant sur des précédents bien lointains : Kuteybe bin Müslim (Qutayba ibn Muslim), le conquérant arabe de l'Asie centrale, aurait autorisé les Persans à dire la prière dans leur langue maternelle. Le 27 janvier, l'argument est repoussé, non par les « islamistes », mais par le camp adverse. C'est Cemal Sener, auteur d'un ouvrage très lu sur l'alévisme 6, qui s’exprime en page deux de Cumhuriyet, et sous sa plume la polémique prend un ton anti-arabe : comment s'appuyer sur un tel fait, écrit en substance Sener, alors que Kuteybe, gouverneur du Turkestan au début du VIIIe siècle, a fait massacrer les habitants de Merv, durement réprimer la révolte de Samarcande, détruire des villes entières et fait dresser des pyramides de crânes de « Turcs » 7. Sener traduit là une vision assez populaire à gauche et un courant historiographique selon lequel les « Turcs » d'Asie centrale auraient subi massacre sur massacre, voire un véritable « génocide » de la part des conquérants arabes. Vision qui contredit l'histoire officielle, selon laquelle les Turcs se seraient convertis volontairement à l'islam 8, et qui est la base de la théorie de la « synthèse turco-islamique ». Vision qui voit également la religion musulmane comme une religion arabe, imposée par les Arabes, et non une religion dont les Turcs se seraient appropriés pour la rendre plus tolérante et moins formelle 9. Aussi, ce que suggère Sener est que ce n'est pas sur avis du Diyanet que les Turcs se mettraient à prier dans leur propre langue, mais au nom de l'histoire, parce qu'ils veulent rester eux-mêmes et parce que l'islamisation a été une acculturation. Cemal Sener est alévi, de gauche, et à plusieurs reprises il a été poursuivi et emprisonné ; il est clair que pour lui, l' « islam turc », c'est l'alévisme.

De la sorte, la simple question de la prière en turc soulève des vagues jusque dans l'historiographie tant, dans ce pays en principe laïque, rien n'est anodin en matière religieuse.

La mèche est allumée. En février, Yasar Nuri Öztürk, l'autre autorité turque en matière de religion – autorité tant morale qu'universitaire, et pesant du côté de la tolérance et de l'ouverture – dénonce lui aussi le Diyanet  comme un « organisme clérical et inquisitorial » et déclare, sur la chaîne Kanal 6, que si la prière est licite en turc, on ne saurait écarter la la possibilité de prier en kurde. La presse islamiste s'indigne et révèle par là son conformisme par rapport au dogme nationaliste ordinaire 10.

Il fallait mettre de l'ordre, le Diyanet se devait d'intervenir encore en mettant les ponts sur les i. Comme on sait, c'est cette Direction qui fournit aux imams, chaque semaine, le texte du prône (hutbe) du vendredi. Le vendredi 20 février 1998, sous le titre « On ne peut dire la prière (namaz) en turc », Zaman publie le prône qui sera lu ce jour, précisant : « Dans ce sermon [d'aujourd'hui] on expliquera dans toutes les mosquées du pays qu’il ne faut pas confondre namaz en turc et dua en turc. Aucune namaz traduite [de l'arabe] ne peut remplacer la namaz ordonnée par l’islam » 11. C'est revenir une nouvelle fois sur la différence entre la prière (namaz) qu'on dit cinq fois par jour et lors des cérémonies rituelles, et la prière personnelle ou invocation (dua). Voici le jugement du Diyanet : « On peut dire sa dua en turc. La namaz, et la lecture du Saint Coran se dit en arabe. Il ne faut pas confondre namaz en turc et dua en turc. Aucune traduction ne peut tenir lieu du texte original. Le sens d'une parole traduite du Saint Coran n'est plus la parole du Créateur, c'est une interprétation du traducteur ».

L'armée s'en mêle

Voilà le débat tranché... apparemment. Car si le Diyanet dispose en principe de l'autorité en matière de religion, il existe une autorité supérieure : l'armée. Le 15 mai 1998, la cérémonie annuelle en l'honneur des « martyrs » de l'armée de l'air ne se déroule pas tout à fait comme d'habitude.

Certes, elle comporte les éléments convenus du rituel militaire : dépôt de gerbe (çelenk), minute de silence, salve d'honneur, hymne national, en présence du chef-d'état-major de l'armée de l'air, le général Ilhan Kılıç. Mais, comme le soulignent tous les journaux du lendemain, le programme comportait une différence avec les cérémonies passées : « l'accomplissement des devoirs religieux envers les martyrs ». Devoirs de quelle religion, il est inutile de le préciser dans cette Turquie laïque ; seuls des imams sont présents, en l'occurrence les hautes autorités du Diyanet. J'ajouterai qu'il y a une autre différence : d'ordinaire cette cérémonie passe inaperçue. Cette année-là, tous les organes de presse ont été convoqués ; les imams s'expriment devant une grappe de micros ; l' « événement » est rapporté en une, et le message à faire passer est directement dans la titraille. L'armée communique, l'Etat va délivrer sa vérité.

« Prière en turc pour les martyrs de l'armée de l'air » Photo Burhan Elis, Milliyet, 16 mai 1998

« Prière en turc pour les martyrs de l'armée de l'air » Photo Burhan Elis, Milliyet, 16 mai 1998

L'élément frappant, à l'examen du numéro de Milliyet du 16 mai 1998, est l’accent porté sur l'usage de la langue turque. Le titre de la une, sous la photo, annonce : « Prière en turc pour les martyrs de l'armée de l'air » ; la légende précise que pour la première fois « l'accomplissement des devoirs religieux est prévu dans le protocole » et que « pour la première fois le Coran a été lu en turc », après toutefois que la prière a été dite en arabe ; enfin que le chef d'état-major lui-même a approuvé la démarche.

L'article, en page intérieure, laisse entendre que cette cérémonie religieuse « différente » est la vraie raison de la présence de tant de journalistes. Les questions de ces derniers ont vraisemblablement été soufflées. Un journaliste demande au général s'il y a un sens particulier à donner à cette cérémonie, lui donnant l'occasion d'approuver et remercier publiquement les imams, et se féliciter que, pour une fois, on ait compris le sens des prières. Tout est réglé : la présence des religieux, la traduction de la prière, l'intervention du journaliste et la réponse du général, qui est en fait une déclaration d'autosatisfaction.

La suite de l'article est conforme ; il n'y est plus question que d'héroïsme, de défense de la patrie et des principes indéfectibles d'Atatürk.

L'Etat a parlé. La substance de l'événement est ce qui apparaît en une, et seulement cela. La vérité étatique est le caractère licite de la prière en turc. La presse est aux ordres, même la presse de gauche non conformiste. Tout juste Radikal précise-t-il plus clairement que la prière a été dite d'abord en arabe. C'est en une également que Cumhuriyet annonce « Coran en turc pour les martyrs » ; mais Yeni Yüzyıl introduit dans le titre même (en une également) l'interprétation qui s'impose : « Un message de l'armée. Le Coran en turc pour les martyrs », et assortit le titre d'une photo du général Kılıç en prière. La rédaction du très conformiste Sabah pense peut-être se faire bien voir des religieux en écrivant le mot « Coran » à leur manière : « Kur'an » 12. Enfin Hürriyet, avec un titre équivalent à ceux des autres quotidiens, propose à ses lecteurs le texte complet en turc de la prière qui a été dite.

Et la mèche continue de se consumer.

En août 1998, comme on sait, la fête alévie de Hacıbektas connaît une nouvelle tentative de récupération par le pouvoir politique, qui oppose à cette occasion l' « islam anatolien » authentique et tolérant, à l'islam politique qui a été vaincu, pense-t-on, l'été précédent : Mesut Yılmaz, premier ministre, « à titre privé », s'en fait le chantre (cf. l' « esquisse » n° 27). Il aurait en effet proclamé : « Nous devons nous libérer de l'esprit rétrograde importé des Arabes et des Iraniens qui ont influencé notre religion ». Je souligne à nouveau : ce premier ministre d'une république laïque ne prend aucune distance avec « notre » religion censée être celle de tous ses compatriotes. On remarquera la parenté de ses propos avec ceux tenus par Toktamıs Ates, en septembre 1997, cités plus haut : nous assistons là à la circulation en boucle d'un élément de discours, qui devient peu à peu un événement discursif ; en passant du monde universitaire à la presse et au registre politique, il se « naturalise » et prend les apparences d'une vérité.

Mesut Yılmaz, de par l'autorité de sa fonction, a ouvert une porte, donné un signal. Car moins de deux semaines plus tard, le 28 août, le général Ilhan Kılıç, qui semble décidément préposé par l'Etat-major aux question religieuses, expose devant les nouveaux diplômés de l'école de l'air d'Izmir la conception de la religion (musulmane). Dans son édition du 31, Sabah s'en fait le relais. La date n'est pas choisie au hasard : c'est le lendemain de la fête de la victoire, qui est en fait la fête de l'armée, et surtout c'est le jour où l'interdiction du port du foulard de tête dans les universités devient effective.

Le général Ilhan Kılıç - Site officiel de l'armée de l'air turque (www.hvkk.tsk.tr)

Le général Ilhan Kılıç - Site officiel de l'armée de l'air turque (www.hvkk.tsk.tr)

Sabah présente le général comme « inspiré » par les déclarations de Yılmaz à Hacıbektas 13. C'est certainement l'inverse : il est plus vraisemblable que les propos de Yılmaz lui aient été suggérés ou imposés par l'armée, comme on le verra en évoquant le parcours du général Kılıç. Le quotidien annonce les conceptions du général par une manchette en première page : « L'islam turc : un concept intéressant » assortie du sous-titre : « Les propos de Yılmaz sur la nécessité de se protéger des influences rétrogrades des Arabes sont soutenus par le commandant en chef des forces aériennes » 14.

Devant les élèves de l'école de l'air, le général expose son idée en replaçant la religion dans un contexte national et patriotique :

« L'Etat turc, le pays, la nation forment un tout indivisible. Nous avons le devoir de protéger, de soutenir, de faire vivre éternellement l'Etat républicain turc, qui est un Etat de droit démocratique, laïque, et social. N'oubliez jamais ceci : les démocraties qui ne s'appuient pas sur la laïcité sont toujours contestées. Il ne faut accorder aucune importance, ni donner aucune occasion, à ceux qui font de la discrimination entre les langues, les religions (din) ou les croyances (mezhep), les races, et qui veulent troubler le caractère turc-musulman et moderne de notre belle religion 15. Votre foi et vos idées doivent toujours être mises au profit de l'intelligence et de la logique, au profit des forces armées turques et par conséquent au profit de notre grande nation et de l'humanité. »

Si le général Kılıç est ainsi au premier plan de l'actualité, depuis plusieurs mois, c'est qu'il a été le secrétaire général du Conseil national de sécurité (MGK) durant toute la durée du gouvernement Refahyol, jusqu'en août 1997, avant d'être nommé à la tête de l'état-major de l'armée de l'air. Il a donc été l'un des premiers personnages de l'Etat, et un pont entre l'armée et la politique ; il incarne ce qu'on nomme en Turquie l' « Etat profond ». Il a été l'interlocuteur privilégié des gouvernants, le président Demirel et les dirigeants du Refahyol (Necmettin Erbakan et Tansu Çiller) puis ceux de la coalition Anasol (Mesut Yılmaz et Bülent Ecevit). Dans l'ombre, méconnu du grand public, il est l'un des artisans du coup d'Etat « en douceur » du 28 février 1997. Il faut le considérer effectivement comme un expert en ingénierie politique, en ce qui concerne les rapports entre la religion et le pouvoir. Il n'est pas étonnant que sa parole fasse autorité.

Sur la question de la langue, en mai, il n'avait presque rien dit, et c'est la presse, avec un bel ensemble et certainement sur ordre, qui a placé ses maigres propos en une. Entretemps, à Hacıbektas, le pouvoir politique a pris le relais et a élargi le propos sur l'usage de la langue turque à l'affirmation d'un islam turc. Enfin, le général a saisi l'opportunité (sans doute provoquée) de se présenter comme « inspiré » par un homme politique.

Nous assistons là à la fabrication d'un discours d'Etat, et à la manière dont l'Etat dispose de la presse pour dire sa vérité.

 

Une manœuvre qui profite au nationalisme

 

Durant tout le mois de septembre 1998, la presse reflète les réactions. Dans les quotidiens de la mouvance islamiste, on proteste de l'inutilité du débat : il n'y a qu'un islam, et il est universel. Des personnalités comme l'essayiste Abdürrahman Dilipak ou le futur président e la république Abdullah Gül, réaffirment l'unicité et l'universalité de l'islam ; mais un sociologue de l'université d'Istanbul, Zekeriya Beykoz, fait l'éloge de l'islam turc, « qui est la sincérité, la cordialité, la simplicité et le refus de l'ostentation ». Les universitaires Murat Belge dans Radikal, Nur Vergin dans Yeni Yüzyıl, étalent leurs réflexions sur le concept turc-musulman.

Quant aux Alévis, ils refusent de voir leur foi embrigadée dans le débat militaro-politique : « L'Anatolie est à toutes les croyances, toutes les croyances sont égales dans la république » et alertent l'opinion sur les dangers de la synthèse turco-islamique, et dont les propos officiels ne sont jamais loin 16.

Justement, une mouvance politique est satisfaite : l'extrême-droite, qui promeut la « synthèse ». A force d'évoquer « notre religion », « notre belle religion », en présentant implicitement l'islam comme « la » religion, la seule religion des Turcs, les politiques et les militaires finissent par flatter les tenants de ce courant conservateur. En somme, le débat n'a profité qu'au nationalisme, au renforcement d'une identité turque exclusivement musulmane ; les tentatives de Mesut Yılmaz et Süleyman Demirel, à Hacıbektas, d'intégrer les Alévis dans « notre » religion sont vaines et peu sincères. Le 1erseptembre, Nazıf Okumus, un des dirigeants du parti d'extrême-droite MHP, fait savoir que « cela fait des années que nous défendons cette idée sous le nom d' « idéal turco-islamique » (Türk-islam ülküsü). Nous voulons un islam éloigné des coutumes et de la culture arabe, un islam raffiné » 17. D'autres dirigeants du MHP renchérissent les jours suivants 18.

Le 7, Altemur Kılıç, dans l'ultra-nationaliste Türkiye, estime que [Mesut Yılmaz et le général Kılıç]« ont souligné l'importance de l'islam dans notre particularité turque, dans l'unité nationale dont la religion est la base incontournable ». Comme souvent, le discours étatique et celui de l'extrême droite se rejoignent. La confusion profite au MHP : lors des élections générales d'avril 1999, il arrive en seconde position avec 17 % des voix et surtout obtient 129 sièges au parlement. Et le Fazilet, successeur du Refah, remporte également un gros succès avec plus de 15 % des voix et 111 sièges. Les manœuvres n'ont servi à rien, l'essai de « turquisation » de l'islam, comme bouclier contre l'islamisme, a échoué ; en vain, les généraux se sont appliqués à prier en public : trois ans plus tard seulement, l'AKP parvient au pouvoir et y est toujours. Un pouvoir qui n'est pas moins nationaliste que ne l'est l'armée.

Notes

1«  Türkçe din egitimi önerisi », Radikal, 1 septembre 1997.

2 Hekimoglu Ismail, « Türkçe ibadet », Zaman, 3 septembre 1997 ; Toktamıs Ates, « Anadolu Müslümanlıgı », Cumhuriyet, 6 septembre 1997.

3 « Namazsız cenaze », Milliyet, 13 novembre 1997.

4 Yılmaz Karakoyunlu, « Türkçe ibadet », Sabah, 18 janvier 1998.

5 Yasar Kaplan, « Türkçe ibadet meselesi », Akit, 18 janvier 1998. Le Conseil de sécurité nationale (MGK) composé d'officiers généraux et de membres du gouvernement, est la plus haute autorité, qui à l’époque prévalait sur le conseil des ministres et dictait chaque mois l'ordre du jour politique. Moins d'un an plus tôt, le 28 février 1997, il avait lancé un ultimatum au gouvernement de l'islamiste Necmettin Erbakan, aboutissant à la démission de celui-ci en juin.

6 Cemal Sener, Alevilik Olayı. Toplumsal bir Baskaldırının Kısa Tarihçesi [Le fait alévi. Brève histoire d’une rébellion], Istanbul, Ant Yayınları, 9e édition, 1990, 208 pages.

7 Cemal Sener, « Kuteybe, Diyanet ve Türkçe ibadet », Cumhuriyet, 27 janvier 1998.

8 « Les Turcs ont couru vers l'islam », disent certains récits.

9 Erdogan Aydın, Nasıl Müslüman Olduk ? Türklerin Müslümanlastırılmasının Resmi Olmayan Tarihi [Comment sommes nous devenus musulmans ? Une histoire non officielle de l'islamisation des Turcs], Ankara, Basak Yayınları, 1994.

10 « Simdi de Kürtçe ibadet ! », Yeni Safak, 8 février 1998.

11 « Türkçe namaz olmaz », Zaman, 20 février 1998.

12 Les musulmans turcs fervents ont l'habitude de transcrire la prononciation arabe du mot « Coran » par l'emploi d'une apostrophe figurant la lettre hamza qui est un coup de glotte : « Kur'an » au lien de « Kuran ». Dans un contexte religieux on ne dit ou n'écrit jamais simplement « le Coran » mais « le Saint Coran » (Kur'an-ı Kerim).

13 Cf. l'article de Mahmut Bulut dans Sabah, 31 août 1998 : http://arsiv.sabah.com.tr/1998/08/31/.

14« Ilginç bir kavram ortaya atıldı : Türk müslümanlıgı », Sabah, 31 août 1998.

15«  Güzel dinimizin çağdaş Türk Müslümanlığı rengi ». C'est moi qui souligne.

16 Propos de Necati Yılmaz, de la Pir Sultan Abdal Dernegi, Milliyet, 6 septembre 1998.

17 Toutes ces réactions sont exposées dans un article d'Ali Ekber Ertürk, « Türk Müslümanlıgı'nın tartısması », Sabah, 1 septembre 1998.

18 Milliyet, 6 septembre 1998.

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