Partager l'article ! Esquisse n°18 - Erdogan, les mosquées, les casernes...: [dernières modifications: 19 mars 2012] Le 12 juillet 2011, ...
[dernières modifications: 19 mars 2012]
Le 12 juillet 2011, devant le groupe parlementaire de l’AKP, Recep Tayyip Erdogan a répondu aux critiques portant sur son programme de gouvernement. Il en a profité pour déclamer une nouvelle fois, en public et devant les caméras, le désormais fameux poème de Ziya Gökalp, pour lequel il avait été condamné à dix mois de prison en 1998 : « Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles sont nos casques, les mosquées nos casernes, et les croyants sont nos soldats 1 » (voir la vidéo). Les députés de l’AKP ont accueilli l’allocution du premier ministre par une ovation debout.
Avant d’être premier ministre, Recep Tayyip Erdogan a été maire d’Istanbul, à partir de mars 1994. Sa victoire électorale avait fait impression, du fait de l’importance de la ville ; pourtant, elle a été acquise avec une faible majorité de voix. Mais, comme dans le cas des autres municipalités Refah, son pouvoir a été conforté par le succès du parti islamiste aux élections générales de décembre 1995, puis par la formation du gouvernement de coalition Refahyol.
Quelques précisions sont nécessaires sur le pouvoir municipal en Turquie. En langue française, on dispose d’un excellent article de Yeseren Eliçin-Arıkan, « Municipalités métropolitaines et municipalités d'arrondissements en Turquie », publié en 1997 et disponible en ligne 2.
Istanbul est une « municipalité métropolitaine » (Büyüksehir belediyesi) alors que Sultanbeyli, évoqué dans l'article précédent, est une des 34 « municipalités d’arrondissement » (ilçe belediyesi) qui constituent la métropole. A l’époque que j’étudie, l’administration municipale est régie par la loi n° 3030 du 9 juillet 1984, et les élections locales par la loi n° 2972 du 18 janvier 1984 ; ces lois procèdent encore d'un pouvoir issu du coup d'Etat de 1980; aussi, il ne faut rien en attendre de démocratique... Elles organisent le système à deux niveaux des grandes villes de Turquie. Celles-ci sont régies par un maire assisté d’un conseil métropolitain et d’un conseil exécutif dont une partie des membres sont nommés, et qui a pourtant un pouvoir délibérant 3. « Dans les conseils exécutifs, les membres désignés peuvent difficilement agir à l'encontre de la volonté du maire étant donné que celui-ci est le supérieur hiérarchique », écrit Y. Eliçin-Arıkan.
Ces lois font du maire d’une grande ville turque un véritable potentat. Il ne peut être révoqué que par une majorité des trois quarts des conseillers. Dans tous les domaines, il dispose d’un droit de veto suspensif, qui ne peut être levé que par une majorité des deux tiers. Aussi, écrit Y. Eliçin-Arıkan, « La majorité pour délibérer devient automatiquement une majorité qualifiée des deux tiers au lieu d'une majorité simple. Le conseil municipal est ainsi réduit à un organe consultatif. » En outre, le maire dispose d’un droit de modifier les délibérations, sans que le conseil puisse s’y opposer : « Le système peut facilement dégénérer vers une structure dictatoriale. »
Cette situation, déjà préoccupante, est aggravée par la loi électorale. Le maire est élu au suffrage direct à un seul tour et peut donc parvenir au pouvoir grâce à une faible majorité relative des votants. En revanche, le conseil métropolitain est formé par l’agrégat d’un cinquième de chaque conseil de municipalité d’arrondissement. Ainsi, un maire élu avec une faible majorité peut avoir en face de lui une forte opposition, mais il peut gérer la situation grâce au droit de veto. C’est ce qui s’est passé à Istanbul en mars 1994 : Recep Tayyip Erdogan n'a été élu que par 20 % des votants, et il s’est trouvé face à un conseil d’opposition : seulement 88 conseillers apparentés au Refah sur un total de 198.
Le 15 avril 1994, le nouveau conseil a désigné comme premier adjoint un membre de l’ANAP, Kemal Özkan, par 104 voix, et comme second adjoint un membre du SHP, Özkal Yici, par 108 voix. Dès le 19 avril, le maire a opposé son veto. Selon les termes de Cumhuriyet, « il n’a même pas fallu vingt jours » pour établir un système de « démocratie pour la charia » 4.
Dans l’exercice des pouvoirs municipaux, le maire-potentat s’appuie sur sa base électorale, constituée principalement, selon Y. Eliçin-Arıkan, des segments les mieux organisés de la société turque, à savoir les associations de commerçants, d’artisans, d’entrepreneurs - je reviendrai sur ce point dans un prochain article. « En ce qui concerne les grands projets (…) l’influence des élus (…) est réduite au minimum », car deux « centres de coordination », spécifiques aux grandes villes, organisent les services techniques urbains : l’un pour les infrastructures (Altyapı koordinasyon merkezi), et l’autre pour les transports (Ulasım koordinasyon merkezi). C’est une porte ouverte à la gestion des affaires municipales par et pour les intérêts privés, une porte ouverte au trafic d'influence, au clientélisme, à la corruption. Ce système n’est pas propre à l’époque d’Erdogan. Il caractérise aussi, selon Y. Eliçin-Arıkan, les époques antérieures, notamment le mandat de B. Dalan (1984-1989). Depuis longtemps donc, une « technocratie municipale » toute puissante met à l’écart la société civile et même les partis.
Pourtant, ce n’est pas l’existence de cette technocratie qui ulcère l’establishment : c’est la mainmise du Refah sur elle. C’est pourquoi les critiques contre Erdogan se concentrent sur les questions symboliques. Cumhuriyet, par exemple, est scandalisé que la première réunion du conseil ne soit pas ouverte par l'hymne national, mais par la récitation de la fatiha ("Bismillahirrahmanirrahim - Au nom de Dieu clément et miséricordieux") qui pour un musulman doit précéder tout acte important. Scandalisé aussi que, dès le 18 avril, le maire fasse dire une prière pour faire venir la pluie… Puis, l’opposition et les médias se focalisent sur le projet de construction d’une grande mosquée sur la place de Taksim ou sur l’intention du maire de rouvrir Sainte-Sophie au culte musulman 5.
Il est frappant de constater que dans les affaires évoquées dans l’article précédent (cf. esquisse n° 17), ce n’est pas en raison de faits de corruption, de prévarication, de malversation, de trafic d’influence, ou de création d’emplois fictifs qu’on a tracassé le maire de Sultanbeyli et déposé les maires de Kayseri et de Sincan.… Il s’agissait d’affaires de symboles ou de propos jugés offensants pour le culte d’Atatürk. Comme si ces détails presque protocolaires étaient métonymiques 6, éléments symboliques et superficiels représentant la profondeur du pouvoir de l’establishment, et par là même revêtus d’une sacralité, d’un caractère intouchable qui rend la transgression aussi grave, sinon plus, que les délits qui, en France, créent généralement des ennuis aux élus. Le fonctionnement de la vie publique, l'exercice du contrôle, s’opèrent par des voies proprement incroyables chez nous. L’obsession métonymique infuse la vie politique au moins depuis Atatürk puisque le Guide a opéré, lui aussi, des réformes comme celle du chapeau, dont le caractère superficiel ferait sourire si elles n’étaient pas la métonymie d’un changement voulu comme plus profond.
Revenons à la poésie récitée une nouvelle fois par Recep Tayyip Erdogan en juillet dernier, qui lui a valu de sérieux ennuis de 1997 à 2003. A la fin de 1997, après la chute du Refahyol, les municipalités constituent tout ce qui reste du pouvoir du parti religieux, mais une procédure d’interdiction du parti Refah est en cours. Il était clair alors que l’interdiction du Refah allait susciter la naissance d’un nouveau parti. La carrière politique de Necmettin Erbakan, 71 ans, semblait brisée, et on spéculait sur le leader du futur parti. Erdogan, 45 ans à l'époque, représentait la jeunesse et le dynamisme, et la mairie d’Istanbul était un tremplin commode pour l’entrée dans la vie politique nationale. A mesure que les menaces sur le Refah se précisaient, les tirs se sont concentrés sur lui.
Les attaques portent sur les symboles. En novembre, la municipalité a fait publier un livre-cadeau qui ulcère les kémalistes, un livre sur l’histoire de la Ville qui traduit ou trahit, selon Oktay Ekinci (Cumhuriyet) 7, l’esprit de reconquête religieuse d’Istanbul (fetih), l’un des thèmes de propagande du Refah en 1994. En effet, Erdogan écrit dans la préface : « Istanbul attendait le jour où elle redeviendrait elle-même ; ce jour est venu. (…) Istanbul est en de bonnes mains (emin ellerde) ». Dans ce livre, les temps qui ont précédé l’époque ottomane ne sont vus que comme des « temps étrangers », et la vision du passé continue encore et toujours de se nourrir d’un ottomanisme idéalisé (voir à ce sujet le mémoire d'Ulrike Lepont) 8 .
Mais le domaine symbolique est loin d’être la seule préoccupation des ennemis du Refah. Des coïncidences de calendrier, durant même la procédure d’interdiction du Refah, permettent de rappeler opportunément que l’islamisme turc peut engendrer de grandes violences politiques. Dans les derniers jours de novembre se conclut le procès de l’incendie criminel de l’hôtel Madımak (Sıvas), qui avait provoqué la mort de 37 intellectuels venus commémorer le poète alévi Pir Sultan Abdal. Le verdict est lourd : 33 condamnations à mort. Fin décembre, dans le milieu étudiant, on commémore avec plus de force que de coutume le massacre de Marache (1978) où au moins 111 alévis avaient trouvé la mort. Enfin, la commémoration de l’assassinat, par une foule fanatisée, d’un instituteur kémaliste en 1930 à Menemen a été plus fervente que d’habitude.
Dans cette ambiance, le 6 décembre 1997, Recep Tayyip Erdogan est en visite à Siirt (Anatolie du sud-est), en compagnie d'hommes d'affaires de la MÜSIAD (organisation patronale islamiste) et de députés du Refah. La visite prend un tour à la fois religieux et politique, à tel point que le commandant de garnison, le général Sadık Ercan, refuse de recevoir le maire d’Istanbul. Erdogan en effet se rend sur les sépultures de différents saints, et, selon Milliyet, prie publiquement pour que le Refah ne soit pas dissout.
Photo Milliyet, 7 décembre 1997
Sur la place de la république, à Siirt, il prononce un discours devant 5 000 personnes qui l'acclament au cri de « Tayyip, basbakan! Tayyip au gouvernement ! ». Son discours, toujours selon Milliyet, est sans cesse interrompu par des tekbir 9. Manifestement, Erdogan sort de son rôle de maire d'Istanbul. Il prononce des propos enflammés, pour défendre la société musulmane, et attaquer l'etablishment qui a mis à bas le Refahyol avant de chercher à interdire son parti :
« Même si les cieux se déchirent, même si la terre s'entr'ouvre, même si les tornades et les éruptions s'abattent sur nous, nous ne changerons pas de route. Ma référence, c'est l'islam. Si je ne pouvais pas affirmer cela, quel serait le sens de ma vie ? Même l'Occident reconnaît la liberté de croyance. En Europe, on respecte la prière, on respecte le foulard de tête. En Turquie ce n'est pas le cas. Et pourquoi ? Personne ne pourra faire taire l'ezan [l'appel à la prière], car là où l'on n'entend pas l'ezan, la tranquillité est impossible. On ne peut discriminer le Kurde, l'Arabe, le Tcherkesse, car tous sont unis sous le toit de l'islam. Nous ferons cesser le racisme en Turquie. Honte à ceux qui ont créé cette situation ! Ceux que les succès du Refah inquiètent ont tout essayé pour l'empêcher d'arriver au pouvoir. Mais rien ne nous fera obstacle. » Et Erdogan prononce les vers décisifs : « Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles sont nos casques, les mosquées nos casernes, et les croyants sont nos soldats ».
Vers ressentis comme sacrilèges à l’égard de la république kémaliste. La référence à l’islam et ce qui ressemble à un appel à la charia provoquent le scandale. Erdogan a prêté le flanc ; peu importent la gestion de sa ville, les accusations de concussion, de prévarication et autres trafics d’influence. On va l’attaquer sur le sacrilège, comme on l'a fait pour Karatepe à Kayseri, Yıldız à Sincan ou Koçak à Sultanbeyli. Le mardi 9 décembre, on apprend que trois procédures judiciaires vont être instruites contre Erdogan : par la cour de sûreté de l’État de Diyarbakır, par le procureur de la république de Siirt, et par le procureur de la république de la Cour de cassation (Yargıtay), Vural Savas, homme rigide et sévère, qui se comporte durant ces années comme le principal gardien du temple kémaliste. Ce dernier a ordonné à l’agence de presse Anatolie (AA) de fournir les enregistrements du discours à la justice 10. Ce jour, l’attaque commence dans tous les quotidiens laïcistes.
Le titre de la chronique de Güngör Mengi, dans Sabah, est agressif : « Reste à ta place ! » (Otur yerinde !). Erdogan, écrit-il, se sent à l’étroit à Istanbul. « Lorsqu'il se rend en Allemagne ou n'importe où en Turquie, il ne se comporte pas comme le maire d'une ville mais comme un politicien, il s’exprime déjà comme le leader d’un parti », écrit Hikmet Çetinkaya sous le titre « Les mosquées sont nos casernes… ». Mengi attaque sur la « référence à l’islam » : Istanbul est alors en proie aux inondations, on s’y croirait au Bengladesh, et son maire se promène en Anatolie. « Si sa référence était la démocratie, il serait à Istanbul. » Dans le même quotidien, Hasan Cemal dénonce l’ambition du maire : « Où court-il ? Que prépare-t-il ? Que veut-il ? Ce n’est pas un mystère : il veut le pouvoir. Ces derniers mois (…) il a commencé sa tournée dans toute la Turquie. Partout il délivre un message ferme et radical. Il veut secouer la base du parti, il veut que son nom soit avancé par les foules. (…) [Quand le Refah sera dissout] comment sera-t-il recréé, avec qui ? Gül ? Gökçek [le maire d’Ankara] ? Ils ne sont pas assez islamistes ! Erdogan n’a pas de rival ! » Pour Ümit Zileli, de Cumhuriyet, « ils » sont désormais démasqués. Leur message est clair : leur référence n’est pas la démocratie mais l’islam. « Peut-on être plus clair ? C’est la première fois qu’ils le disent ouvertement. La démocratie pour eux n’est pas un but mais un moyen. Maintenant qu’il brigue un poste de leader de parti, Erdogan dévoile son vrai visage à sa propre base 11. »
Mais d’où viennent ces quelques vers qui ont servi de détonateur ? Le débat, très vite, se déplace du fond (la politique du futur parti islamiste) à l’étincelle elle-même : on croit d’abord à une citation de Mehmet Akif Ersoy, auteur très ambigu car il appartient à la mouvance islamiste du début du XXe siècle, mais il est l’auteur de l’hymne national, et vénéré pour des raisons opposées par les camps kémaliste et islamiste. Et puisque Recep Tayyip Erdogan, croit-on, se réfère à Mehmet Akif, différents commentateurs se penchent sur cet auteur, le « poète national » qui a l’insigne honneur d’être le seul personnage, hormis Atatürk, dont le portrait figure, à l'époque, sur les billets de banque.
Le poème, écrit Necati Dogru dans Sabah, a été écrit lors de l’occupation d’Istanbul, ce qui expliquerait le ton martial et l’usage des valeurs musulmanes dressées contre l’occupant infidèle 12. Mehmet Akif est poète national, mais comme Erdogan le cite, on peut attaquer Mehmet Akif pour viser Erdogan, mais en même temps magnifier le portrait du poète pour déconsidérer celui qui s’y réfère. Certes, Ersoy « a passé sa vie à défendre la charia » et c’était un grand croyant. Mais c’était surtout un grand nationaliste, qui a été un des plus grands défenseurs du Millî Mücadele [la guerre de Libération] entre 1919 et 1922. Certes, « Il était contre les réformes d’Atatürk, mais c’était un anti-impérialiste ». Et Dogru utilise la figure d’Ersoy pour attaquer ad personam : « Ersoy a été député pendant quatre ans, mais n’a pas pris la parole une seule fois ; il ne s’intéressait pas au monde, il était sans ambition. [Pour l’hymne national] il a été payé 55 livres, ce qui à l’époque lui aurait permis de s’acheter quatre yalı sur le Bosphore. Mais il a préféré en faire don à la Protection de l’enfance. » Le journaliste de Sabah se fait alors puritain, renvoyant à ses adversaires leurs propres arguments moraux : « Erdogan a une personnalité contraire [à celle de Mehmet Akif]. Il fréquente les plages du Brésil et de l’île Maurice où les femmes sont dénudées. Le jour même où à Siirt il baise la main des cheikhs, il se déplace dans une Mercedes des plus luxueuses et porte des cravates Versace. (…) De même que les faux socialistes exploitaient l’image de Nazım Hikmet, Tayyip Erdogan exploite celle de Mehmet Akıf. » Cette critique n’est pas pertinente, évidemment, puisque le maire d’Istanbul ne s’est absolument pas comparé à Mehmet Akif.
Pour Türkiye, quotidien « national-islamiste », citer Mehmet Akif ne peut être qu’un acte vertueux. Et très logiquement, ses rédacteurs ne voient pas où est le scandale, puisque dans l’hymne national, on trouve des vers de la même teneur, comme « L’appel à la prière, fondement de la religion de nos martyrs » 13.
En somme, pourquoi reprocher à Erdogan d’être proche de la « synthèse turco-islamique » qui est, depuis 1982, la doctrine officielle sous le masque de « culture nationale » ? C’est ce qu’a bien compris Hikmet Çetinkaya (Cumhuriyet), qui, dès le 9 décembre, présente Erdogan et ses sorties comme un pur produit de la politique officielle : « [En 1980] les chefs de la junte ont fermé la Société linguistique [Dil Kurumu] et la Société historique [Tarih Kurumu] et ils ont créé la Haute fondation Atatürk pour la culture, la langue et l’histoire (AKDTYK) 14. J’ai en mains un numéro de la revue Türk Dili, et voici le genre de poème qu’on y trouve : « Les saints se font entendre de province en province - Leur esprit libre se nourrit du Coran - D’une aube à l’autre, les mosquées, les minarets - Font pleuvoir leur chant, ma Turquie » 15. Erdogan n’est-il pas dans le ton de cette revue, de cette institution qui se réclame pourtant d’Atatürk ? « Nous vivons dans ce pays un faux ataturquisme, poursuit Çetinkaya. Les discriminations linguistiques, religieuses, raciales ont été créées par la synthèse turco-islamique, créée avec le soutien de l’État », conclut-il. L’islamisme s’est développé avec le soutien des militaires, qui voulaient l’opposer, à l’époque, au communisme. « Les mosquées sont nos casernes : pour moi, écrit le journaliste, cela évoque les mosquées du Hezbollah, cela me rappelle [dans les années 1970] les lieux de prière qui étaient des foyers d’organisations armées. Cela nous renvoie aux prières du vendredi à Beyazıt et à Eyüp, où c’est l’organisation IBDA-C [mouvement islamiste interdit] qui s’exprime. Tout cela est planifié, programmé ». En somme, le régime actuel, prétendument laïque, ne peut s’en prendre qu’à lui-même, ce sont des serpents qu’il a nourris.
L’atmosphère s’appesantit. Au cours de cette même semaine, Milliyet juge opportun de publier le portrait et le nom d’une jeune femme qui a refusé de se lever à l’écoute de l’hymne national. Délation ordinaire en milieu kémaliste : c'est un appel à la vindicte 16. Le processus de fermeture du Refah avance, appuyé par l’establishment. A partir du 15 décembre, Cumhuriyet publie une série d’articles sans mention d’auteur, comme s’il s’agissait d’un éditorial, ce qui est rare dans ce journal, intitulé « La démocratie, en attendant la charia » 17. Explicitement, la série se place dans le cadre de la procédure d’interdiction du Refah, cadre dans lequel Erdogan tente de restaurer l’image du parti, malmenée par les maladresses répétées d’Erbakan. Erdogan est décrit comme un personnage qui cherche à « moderniser », à se poser en exemple, très habilement, à tel point qu’il parvient à abuser une partie de la presse « libérale » et « quelques écrivains démocrates ». Sont visés tous ceux qui ne font pas allégeance au kémalisme rigide, comme le quotidien Radikal, certainement. Mais l’auteur de l’article s’interroge sur l’incident de Siirt : si Erdogan a cité « cette vieille poésie » (qui, apparemment, n’est toujours pas identifiée), « ce n’est certainement pas pour se présenter comme un maire d’Istanbul un peu poète. Que veut-il faire passer derrière son personnage cravaté ? » Cumhuriyet cherche ce qu’il y a derrière tous ces signes ; et les aligne : conflit sur le protocole dès la première séance (hymne national ou fatiha pour l’ouverture ?) ; prière pour la pluie ; ouverture du Congrès Habitat II par un concert de musique ottomane ; ces signes accumulés, ainsi que la politique culturelle mise en œuvre depuis 1994, montrent bien que la « modernité » affichée par le « cravaté » n’est que de la dissimulation (takkıye). Et, en 1997, la dissimulation n’a même plus cours, l’identité de la Ville est islamiste (refahlı) et non pas kémaliste (ce qu’il faut entendre par « contemporaine », çagdas).
Photo Cumhuriyet, 15 décembre 1997
La photographie qui illustre cet article est bien choisie. Ni signée ni référencée, c’est une image divisée en deux parties : au centre droite, Erdogan lui-même, vêtu de sombre, cravaté ; dans le coin supérieur droite – mais on ne le remarque pas immédiatement – un personnage barbu ; au premier plan, dans le coin inférieur droite, on devine une caméra et la main de l’opérateur. La partie gauche de l’image est au contraire presque blanche, occupée par quatre jeunes femmes voilées qui se pressent autour d’une table, en face d’Erdogan, qui probablement dédicace un ouvrage. Ce dernier semble ainsi dans son milieu, un milieu voilé et bigot. La « dissimulation », terme qui en islam désigne une attitude licite de prudence, voire de clandestinité en cas de risque de persécution, est un thème à la mode ; il n’a plus jamais cessé de l’être, réapparaissant plus tard sous la désignation de « l’agenda caché » de l’AKP. On le retrouve quelques jours plus tard encore dans Cumhuriyet, puis dans Sabah 18.
On sent très bien, dans les semaines qui suivent, que longtemps après l’intervention de l’armée en février 1997, puis la chute du Refahyol en juin, la bataille continue de faire rage entre les camps laïciste et islamiste. De plus, cette bataille trouble se superpose à une autre, la lutte des milieux démocrates contre la violence policière et la répression, ainsi qu’à une vraie guerre, au Kurdistan. En janvier, c’est le second anniversaire de la mort du journaliste Metin Göktepe dans un commissariat (9 janvier 1996), et l’anniversaire de l’assassinat d’Ugur Mumcu, tué dans un attentat le 24 janvier 1993. Le mois de janvier est ponctué d’actes sacrilèges contre des bustes d’Atatürk, à Sincan, à Eyüp, à Gaziosmanpasa, à Esenler… A Zeytinburnu, le buste d’Ugur Mumcu est à son tour détruit.
Ce n’est pas étonnant, car le 16 janvier 1998, la décision de la Cour constitutionnelle est prise, et le parti Refah est dissout. La presse kémaliste se réjouit, Radikal le regrette en titrant : « C’est la démocratie qui a perdu ». Le 21, la décision de la Cour constitutionnelle est publiée. Le Refah est mort, reste à régler son compte à celui qui prétend à la succession du nouveau parti islamiste Fazilet, auquel accourent les anciens cadres et militants du Refah. Son cas est examiné par la Cour de sûreté de l’État de Diyarbakır. L’université d’Istanbul est agitée par un türban eylemi, un mouvement de protestation des étudiantes qui veulent porter le foulard de tête dans l’enceinte universitaire. Enfin, le 27 février 1998, presque un an jour pour jour après son fameux ultimatum, le conseil de sécurité nationale (MGK) croit bon d’émettre un nouvel « avertissement » contre la « réaction religieuse ».
Le processus entamé par l’armée et l’establishment contre le parti Refah est presque achevé. Il reste à abattre l’homme le plus charismatique, celui qui semble représenter l’avenir du courant islamiste. Ce n’est pas sa gestion de la ville d’Istanbul, mais son penchant pour la déclamation qui va lui être fatal.
Conditions d'utilisation et de citation de ce texte : voir "avertissement" en page d'accueil
(à suivre – devamı var)
Références supplémentaires :
ELICIN-ARIKAN Yeseren, « Municipalités métropolitaines et municipalités d'arrondissementen Turquie », Cahiers d'Etudes sur la Méditerranée Orientale et le mondeTurco-Iranien[En ligne], 24/1997,mis en ligne le 28 février 2005. URL : http://cemoti.revues.org/1463
KENTELFerhat, « L’Islam, carrefour des identités sociales et culturelles en Turquie : le cas de la prospérité », Cahiers d'Etudes sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-Iranien[En ligne], 19 | 1995, mis en ligne le 14 mai 2006. URL : http://cemoti.revues.org/1700
HEPER Metin, TOKTAS Sule, « Islam, Modernity, and Democracy in Contemporary Turkey: The Case of Recep Tayyip Erdogan », The Muslim World, vol. 93, n° 2, pp. 157–185, avril 2003.
Notes
1 « Minareler süngü, kubbeler migfer; camiler kıslamız, müminler asker. »
2 Yeseren ELICIN-ARIKAN, « Municipalités métropolitaines et municipalités d'arrondissement en Turquie », Cahiers d'Etudes sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-Iranien, 24 /1997, mis en ligne le 28 février 2005.
3 Ce qui contrevient à la Charte européenne des collectivités locales (1985), pourtant signée par la Turquie, comme le précise Y. Eliçin-Arıkan.
4 Cumhuriyet, 15 décembre 1997.
5 Sabah, 17 octobre 1996.
6 Selon l'expression de Hilmi Yavuz, Zaman-France, 11-17 mars 2011.
7 Cumhuriyet, 29 novembre 1997.
8 Cf. Ulrike Lepont, « Istanbul entre ‘ville ottomane’ et ‘ville monde’. La politique culturelle de la municipalité du Grand Istanbul confrontée aux ambitions municipales d’internationalité », mémoire présenté dans le cadre du mastère GAELE sous la direction de Brigitte Dumortier, Université de Paris-IV, 2008. Adresse URL: http://www.ifea-istanbul.net/website_2/images/stories/oui/Litteraturegrise/memoires/ulrike%20lepont%20-%20istanbul%20entre%20ville%20ottomane%20et%20ville%20monde%20-%20paris%204%20-%20.pdf
9 Metin Demirel et Ali Bilgili. « Minareler süngümüz camiler kıÒlamız », Milliyet, 7 décembre 1997. Le tekbir est l’exclamation Allahüekber ! « Dieu est grand ! ».
10 Sabah, 9 décembre 1997.
11 Güngör Mengi, « Otur yerinde », Sabah, 9 décembre 1997 ; Hasan Cemal, “Tayyip Erdogan », Sabah, 9 décembre 1997 ; Hikmet Çetinkaya, « Camiler kıÒlamız », Cumhuriyet, 9 décembre 1997 ; Ümit Zileli, « Gerçek yüzleri bu ! », Cumhuriyet, 11 décembre 1997.
12 Necati Dogru, « Mehmet Akif ve Tayyip Erdogan », Sabah, 11 décembre 1997.
13 « Bu ezanlar ki sehadetleri dinin temeli », Ahmet Kabaklı, Türkiye, 13 décembre 1997.
14 La Türk Dil Kurumu et la Türk Tarih Kurumu avaient été fondées par Atatürk en personne. Sur ces institutions et l’AKDTYK, voir mon ouvrage Espaces et temps de la nation turque. Analyse d’une historiographie nationaliste, 1997.
15 « Evliyalar diyar diyar seslenir - Hür önüller Kuran ile beslenir - Camilerde minareler ses verir - Safak safak, yagmur yagmur Türkiyem. » Cité par Hikmet Çetinkaya, Cumhuriyet, 9 décembre 1997.
16 « Istiklal marsı için ayaga kalkmadı », Milliyet, 14 décembre 1997.
17 « Seriata kadar demokrasi », Cumhuriyet, 15 décembre 1997 et jours suivants.
18 Oktay Ekinci, « Seriatın kravatlı baskanı », Cumhuriyet, 18 décembre 1997 ; Ali Ekber Ertürk, « Fazilet takiyesi », Sabah, 19 décembre 1997.