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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


A la Cemevi de Tunceli, août 2013

Publié par Etienne Copeaux sur 4 Janvier 2014, 13:44pm

Catégories : #Kurdistan, #Sous la Turquie - l'Anatolie, #Répression - Justice

 

 

Drôles d'endroits que ces villes du Dersim, comme Tunceli ou Hozat, qui sont pratiquement sous occupation militaire. On y accède en traversant des camps, elles sont sans cesse survolées par des hélicoptères, et les voitures de la police ne sont pas comme ailleurs : ce sont des blindés légers dit « akrep ». La ville de Tunceli est environnée de collines, chacune étant surmontée par un poste militaire et un mirador. Nous sommes en territoire kurde et alévi, et sur les murs, ce sont les icônes de l'extrême-gauche qui dominent.

On se sent dans une Turquie vraiment différente. Il n'y a presque pas de mosquées et rares sont ceux qui jeûnent pendant ramadan.

Bref, un jour d'août dernier, nous étions en conversation avec une amie française, dans un des çayevi installés sur la pente du Munzur, cette belle rivière. Un homme de notre âge passe ; il nous a sans doute entendu parler français, revient sur ses pas et nous aborde.

Nous bavardons. L'homme nous parle de sa vie d'ouvrier du bâtiment, en France, où il s'est réfugié après le coup d'Etat de 1980. Il a laissé sa santé sur les chantiers, et il est maintenant invalide. Il n'a pu revenir en Turquie que voici quelques années, s'est rendu à son village d'origine, qu'il a trouvé vide, vidé par la guerre au cours des années 1990.

Nous sympathisons. Nous nous revoyons, plusieurs fois, au même endroit. Un jour, un matin, l'homme se dit plus pressé et préoccupé car il doit se rendre à une cérémonie commémorative à la cemevi de la ville, lieu de culte et d'assemblée des alévis. Une de ses belles-soeurs est décédée, voici quelques mois : désirons-nous nous joindre à lui pour assister à la cérémonie ? Nous déclinons poliment, bien sûr, car nous n'avons pas à nous immiscer dans ces  circonstances familiales, privées et douloureuses.

L'homme insiste pourtant, et au prix de quelques détours dans la conversation, par lesquels il nous sonde, il se dévoile peu à peu lui aussi.

Oui, bien sûr, la défunte ne nous est pas inconnue.

Des membres de la famille nous rejoignent, nous nous présentons, et nous rendons ensemble à la cemevi.

Elle est à l'écart de la ville, sur une terrasse naturelle qui surplombe le Munzur. Un monument à Pir Sultan Abdal, quelques arbres, un abri où l'on peut s'asseoir en cercle pour discuter. A l'extérieur, un akrep attend, le temps de la cérémonie. 

La famille est là, nombreuse. Nous avons peur que notre présence paraisse incongrue – elle l'est un peu d'ailleurs - mais personne ne nous fait de remarque. On nous présente aux parents, aux sœurs, nous expliquons brièvement qui nous sommes. L'une des sœurs ressemble de façon très troublante à la défunte.

Nous n'entendons prononcer aucun mot sur les circonstances du décès, l'atmosphère est au recueillement empreint de discrétion. Les larmes sont contenues. Pas d'accusation, une dignité impressionnante. Personne ne filme ni ne prend de photos.

La petite société entre dans la cemevi pour prendre un repas en commun. Les conversations sont feutrées. A côté de moi, un homme âgé à grosse moustache blanche, coiffé d'un bob. Je tente une discussion, qui tombe à plat.

Ce voisin soudain se lève et prend la parole : c'est le dede de la communauté.

Très brièvement, il annonce qu'il va faire la prière, et demande à l'assemblée de se disperser ensuite calmement. Ce qui est fait.

Sur la terrasse nous discutons encore un peu avec quelques personnes, notamment les sœurs de la défunte.

Le cimetière n'est pas loin. Nous nous y rendons avec une parente. La tombe de Sakine est couverte de fleurs. Beaucoup de jaune, de rouge, de vert. A coté, un petit oratoire où l'on allume sa bougie, et que l'on baise ensuite. Derrière, un calicot portant les portraits des trois victimes : Sakine Cansız, Fidan Dogan, Leyla Söylemez. Assassinées à Paris le 9 janvier 2013.

 

 

Sakine-Cans-z-aout-2013-8.jpg

 

La tombe de Sakine Cansız, août 2013. © E.C.

 

[Je recommande à cette occasion une visite au site de Paul Koerbin, spécialiste des Pir Sultan Abdal et de la poésie des ozan alévis, qui a également écrit sur la cemevi de Tunceli:

http://koerbin.wordpress.com/2013/11/26/pir-sultan-abdal-iconography-tunceli-cem-evi-dersim/]

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