Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 72 - La célébration de l'"éternelle patrie des Turcs"

Publié par Etienne Copeaux sur 23 Janvier 2019, 10:55am

Catégories : #La Turquie des années 1990, #Sous la Turquie - l'Anatolie

Le récit historique imposé par l'Etat turc en 1931 est resté depuis étroitement contrôlé par le ministère de l'éducation nationale. Il est élaboré en amont par des historiens universitaires, qui s'inspirent eux-mêmes d'écrits nationalistes mais qui à leur tour inspirent aussi le nationalisme, et le tout inspire enfin les auteurs de manuels scolaires... quand ce ne sont pas les mêmes personnes. J'ai donné un exemple de ces écrits historiques nationalistes dans l'article précédent, avec le texte de Mehmet Altay Köymen sur la bataille de Malazgirt (1071).

Cet événement est d'une importance capitale pour le « roman national » turc, puisqu'il s'agit de la rencontre entre le peuple turc et la terre anatolienne. Autrement dit, comme le répète sans cesse le discours d'Etat – mais c'est également une réalité historique – la bataille de Malazgirt marque la naissance de ce qu'on appelle la Turquie. C'est un événement historique surprenant pour un Français. Si l'on appliquait la structure du récit turc à notre pays, il faudrait s'intéresser à l'histoire des Francs (un peuple germanique !) avant leur arrivée en « France », et négliger tout ce qui s'est passé sur ce sol auparavant (Celtes, Gaulois, colonisation grecque, Gaule romaine etc.). Nous avons coutume de parler de l' « histoire de France » mais dans les écoles turques on n'apprend pas l' « histoire de la Turquie » mais l' « histoire des Turcs », qui est couramment désignée comme l' « histoire nationale » (millî tarih). Dans cette optique, Malazgirt représente un point et un moment de rencontre capital.

Le récit historique met en scène les peuples turcs dans leurs déplacements géographiques, dont certains ont été fantasmés par le kémalisme (les prétendues migrations préhistoriques qui auraient apporté la lumière de la civilisation à l'humanité entière), mais les autres bien réels, depuis les rives de la rivière Orkhon et la Sibérie du sud, à travers l'Asie centrale (dite Transoxiane ou Turkestan) et le plateau irano-afghan. Au moment du récit où les Turcs arrivent en Anatolie, les élèves ne savent pas grand-chose de ce qui s'est passé sur ces terres. Leurs habitants, Grecs et Arméniens, ne sont pas considérés comme des ancêtres, cet honneur étant réservé aux Hittites et Sumériens que le kémalisme a glorifiés.

Ainsi, si les Grecs et les Arméniens voient arriver au XIe siècle, dans leur pays, d'étranges étrangers, la vision de l'histoire proposée aux Turcs au XXe siècle est au contraire celle d'un peuple qui est « nous », « les Turcs », arrivant dans un pays qui lui est destiné et qui est peuplé d' « étrangers » ! Voilà donc la perspective vertigineuse dans laquelle l'histoire est enseignée.

J'ai déjà évoqué dans d'autres articles la présence, dans les manuels scolaires, de curieux anachronismes que sont les évocations d'Atatürk dans des leçons sur l'antiquité ou le Moyen-Age, et que j'appelle « insertions kémalistes », qui définissent une chronographie du discours historique. Elles ne sont pas distribuées au hasard et sacralisent des événements ou périodes précises que sont les migrations depuis l'Asie centrale, la culture de l'Orkhon (ou Turcs célestes, VIIIe siècle), la conversion à l'islam (IXe-Xe siècles), la bataille de Malazgirt (1071) et la bataille des Dardanelles (1915). Ces étapes chronologiques sont aussi géographiques et soulignent le déroulement de l'histoire d'est en ouest, qui est la topographie du discours.

Dans le cas de Malazgirt, la sacralisation par le procédé de l'insertion kémaliste est facilitée par la date de la bataille, un 26 août, comme le début de la Grande Offensive de Mustafa Kemal contre l'armée grecque, en 1922 : « Le hasard a fait que la Grande offensive, qui a conclu notre Guerre de libération, a été lancée par Atatürk à la même date que la victoire de Malazgirt. La Grande offensive, commencée le 26 août 1922, a de nouveau délivré notre patrie de l’ennemi, qui en avait arraché une partie de nos mains, par la force et la ruse. » (Aksit, 1985, 93). On note dans cet extrait la mention « de nouveau délivré », ce qui confirme la vision étrange d'une occupation de « notre patrie » par les Grecs... avant que les Turcs n'y soient présents. Voici un exemple de ces phrases qui visent à démontrer que les qualités des Turcs sont intrinsèques, inaltérables et ne varient pas selon les époques  : « [De même que le sultan Alparslan en 1071], Atatürk, au cours de la guerre d’indépendance [1922], s’est également comporté avec bonté lorsqu’il a fait prisonnier le commandant ennemi Tricoupis. Cela montre le bon comportement des Turcs envers leurs prisonniers. » (Merçil, 1990, 97).

Dans cette littérature scolaire de la fin du XXe siècle, c'est clairement Atatürk qui donne son sens à l’histoire turque : « La victoire remportée par Atatürk lors de la Grande offensive et de la bataille menée par le Haut Commandement a mis un point final à la série de victoires qui ont signifié au monde que l’Anatolie était irrévocablement la patrie des Turcs. Par un hasard extraordinaire, cette bataille aussi a commencé un 26 août, 851 ans plus tard. C’est ainsi que le succès de Malazgirt a été le premier maillon de cette chaîne de victoires. » (Sahin, 1992, 206). Il faut rappeler, pour mieux comprendre ces propos, que la Turquie était effectivement menacée de disparition, avant même sa naissance, par le traité de Sèvres (août 1920).

Mais il ressort de ces quelques exemples de mentions anachroniques que Mustafa Kemal Atatürk est un personnage prédestiné à sauver la Turquie ; tel un messie, il a été annoncé par des événements ou des quasi prophètes comme le sultan Alparslan. Atatürk clôt l'histoire de la Turquie comme Mahomet clôt l'histoire de la Révélation.

Le général grec Tricoupis remet son épée de commandement à son vainqueur Mustafa Kemal. Affiche (56X40 cm) du début de la république

Le général grec Tricoupis remet son épée de commandement à son vainqueur Mustafa Kemal. Affiche (56X40 cm) du début de la république

La bataille de Malazgirt, à l’issue de laquelle l’armée byzantine fut vaincue, au nord du lac de Van, par les troupes du sultan seldjoukide Alparslan, a donc une signification très actuelle et, à la fin du XXe siècle, très kémaliste : c’est le début d’une « éternelle patrie turque », « c'est depuis cette date que le drapeau au croissant et à l’étoile flotte sur cette terre » (Kapan, 1996). Depuis la guerre gréco-turque de 1919-1922, la justification de leur établissement en Anatolie apparaît aux Turcs comme une nécessité politique ; les leçons qui concernent la bataille de Malazgirt y veillent.

Du vivant d’Atatürk, la valeur des Turcs était simplement soulignée par un trait qui forme une constante du récit historique dans les manuels postérieurs, à propos de Malazgirt ou d’autres combats : les Turcs sont vainqueurs malgré leur infériorité en nombre, et sont donc plus valeureux. Un autre caractère déjà présent dans les manuels des années trente est la mansuétude du sultan Alparslan, qui reçoit son vaincu en hôte et non en prisonnier, avant de le libérer. Nous avons dans ces traits la manifestation de deux qualités turques : la valeur militaire d’une part, la grandeur d’âme de l’autre. Ces deux éléments sont l’état minimal de la modalité appréciative dans le récit de la bataille. Ils sont d'ailleurs conformes aux récits des historiens byzantins ou arméniens de l'époque (Michel d’Attaliate, qui a participé à la bataille, Jean Skylitzès, Nicéphore Bryenne ou Matthieu d’Edesse) ou à ceux des auteurs arabes, immédiatement postérieurs (Imad ed Din al Isfahani, 1183 ; Ibn al Djawzi, XIIIe siècle), comme le souligne d'ailleurs l'historien français Claude Cahen.

A partir de 1945, le discours sur Malazgirt se modifie dans le sens d’une interprétation turco-islamique de la bataille, mais il faut attendre le milieu des années quatre-vingt pour qu’apparaissent tous les éléments qui font de la victoire turque un événement musulman et kémaliste. C’est alors qu’on commence d’insister sur la coïncidence de dates (26 août) entre Malazgirt et le début de la Grande offensive de 1922. Il n'est d'ailleurs pas du tout certain, comme l'explique l'historienne Ayse Hür, que la 26 août soit la date exacte, et il est possible que la « coïncidence » soit une invention de l'historiographie kémaliste (Hür, 2012).

L'empereur byzantin Romain Diogène et son vainqueur Alparslan. Imagerie scolaire

L'empereur byzantin Romain Diogène et son vainqueur Alparslan. Imagerie scolaire

L’islam et la nation turque confondues dans un même combat


 

L’interprétation de la victoire de Malazgirt est dominée par des considérations sur la nature et le mode de consécration du pouvoir du sultan des Turcs seldjoukides. À partir de l’époque de Tugrul Bey (1025-1063) qui s’empara de Bagdad, capitale du califat abbasside, en 1055, le sultan seldjoukide apparaît comme le champion militaire du calife, qui en août 1061 lui décerne le titre de « Grand Shahinshah, Souverain du monde en Orient et en Occident, Restaurateur de l’islam » (Turan, 1969, vol. 1, 190).

Dans une telle perspective, la victoire d’Alparslan, neveu de Tugrul, à Malazgirt, est celle de l’islam sur le christianisme ; interprétation confortée par la décision du calife de faire prier, dans l’ensemble du monde musulman, pour la victoire d’Alparslan chaque vendredi durant sa campagne. C’est, selon les sources classiques (Cahen, 1934), ce qui décida Alparslan à lancer ses troupes dans la bataille un vendredi, le 26 août, après la prière de midi, pour se trouver en phase avec le monde musulman. C’est pourquoi le récit de Malazgirt insiste tant sur les heures précédant le combat, empreintes de ferveur religieuse. Le vendredi 26 août 1071 à midi, Alparslan et son armée communient dans la prière, qui galvanise les combattants :

« Dans l’armée [byzantine] composée de gens qui ne se comprenaient pas, de religions différentes, aux mœurs et coutumes diverses, l’indiscipline régnait. (...) Les Oghouz et Petchénègues de l’armée byzantine rejoignirent les Seldjoukides vers le matin, ce qui diminua encore le moral des Byzantins. (...) Les Turcs, qui partageaient tous la même foi, avaient un excellent moral ; ils étaient totalement supérieurs par leur instruction [militaire], leur discipline, leur expérience ; c’étaient des guerriers de très haut niveau. » (Turhal, 1989, 80).

La brève description des deux armées est faite d’un amalgame entre quatre couples de notions ou de termes qui s’opposent :

  • - Byzantins / Turcs seldjoukides ;
  • - chrétiens / musulmans ;
  • - soldats de différentes confessions chrétiennes / soldats unis dans la foi musulmane ;
  • armée ethniquement hétérogène / armée entièrement turque.

 

L’amalgame unit chaque fois une composante politique, une composante religieuse, une composante morale (une armée de mercenaires démotivés s’opposant à un groupe moins nombreux mais soudé par un idéal), et un élément « racial » défini implicitement par l’évocation de l’hétérogénéité byzantine, et par l’expression « frères de race » (ırkdas, soydas) souvent utilisée pour désigner l’identité turque commune entre les Oghouz et Petchénègues, mercenaires de l’armée byzantine, et les Seldjoukides. Les Turcs sont plus forts, parce qu’ils sont fervents, unis dans la foi mais aussi unis par le sang. Aussi, les contingents Oghouz et Petchénègues, selon le récit, trahissent les Byzantins au cours de la bataille pour « ne pas verser le sang de leurs frères » bien qu’ils ne soient pas musulmans (Orkun, 1946, 97-98). L’épisode illustre la solidarité ethnique inter-turque, plus forte que la faible solidarité religieuse chrétienne, insuffisante pour retenir les contingents Arméniens aux côtés des Byzantins : « Même les Arméniens et les Grecs étaient ennemis mortels, bien que de même religion » (Köymen, 1990, 83).

Dans son étude des sources, Claude Cahen ne juge pas sérieuse l'allégation de trahison des Oghouz et Petchénègues, qui n'est même pas mentionnée par les chroniqueurs arabes. Comme, en outre, les sources ne font pas état d'une défection arménienne, on peut établir que les auteurs de manuels, tout en étant globalement fidèles aux chroniques arabes, ont gauchi certains éléments du récit, pour l’interpréter dans un sens plus conforme à l’esprit nationaliste : à l’élément religieux fortement présent dans les sources, les auteurs ont ajouté une dimension ethnique et nationale en partie imaginée. Un troisième élément s’y rajoute, constitué des vertus turques (la cohésion, l’unité, la discipline, la conscience nationale et historique) nécessaires pour vaincre l’armée byzantine, trois à dix fois plus nombreuse selon les récits. L’armée turque ainsi présentée n’est pas sans évoquer celle des soldats de l’an II et la bataille de Valmy.

La prière d'Alparslan avant la bataille. Image publiée par le quotidien Yeni Akit le 26 août 2017

La prière d'Alparslan avant la bataille. Image publiée par le quotidien Yeni Akit le 26 août 2017

La dimension humaine du héros

 

A tout mythe, il faut un héros. Alparslan a, par rapport à son oncle Tugrul, la chance d’accomplir la mission historique qui donnera naissance à la Turquie. De plus, il est un héros accessible : il tient à faire la prière avec ses hommes ; avant le combat, il délaisse l’arc et la flèche, symboles du commandement, et se munit de l’épée et de la massue, armes des simples soldats ; puis, au cours d’une proclamation, il libère ses hommes de toute obligation envers lui et abandonne son titre de sultan : « Ou bien nous serons victorieux, ou bien nous serons martyrs et nous irons au Paradis. Que ceux qui le veulent s’en aillent. Aujourd’hui, ici, il n’y a plus de sultan ; même moi, je ne suis que l’un d’entre vous ! » (Turhal, 1989, 81).

A ces proclamations s’ajoute un cérémonial décrit dans tous les manuels : Alparslan s’habille en blanc de pied en cap, et noue lui-même la queue de son cheval ; prêt à mourir, il désigne son fils Melikshah pour lui succéder et déclare vouloir être enterré là où il tombera. Enfin, il part à l’assaut devant ses troupes. La force émotionnelle du récit tient au développement donné à ces anecdotes ; en bons scénaristes, les auteurs, fidèles aux sources classiques, suspendent le temps avant la bataille.

Les vertus turques rendent la victoire prévisible ; en conséquence, la véritable issue n’est pas tant la conquête que la manifestation de la supériorité de cœur des Turcs, illustrée par le comportement d’Alparslan qui, après la bataille, reçoit son prisonnier, l’empereur Romain Diogène, comme un hôte, avant de le libérer : « Alparslan a fait preuve d’une grande magnanimité envers l’Empereur » ; « Un Turc ne se comporte jamais mal envers un prisonnier ou envers un faible. Car ce n’est pas viril d’écraser un plus faible que soi » ; « Un exemple incomparable de l’humanité des Turcs » (TTTC, 1931, vol. 2, 260 ; Orkun, 1946, 98 ; Köymen, 1990, vol. 2, 85).

Cet épisode de l’entrevue entre les deux souverains est un second exemple de gauchissement de la réalité au profit de la réputation des Turcs. Il fallait en réalité que Romain Diogène reste en vie et sur le trône pour que le traité passé avec Alparslan s'accomplisse. Ainsi, les auteurs turcs du XXe siècle attribuent à une vertu turque « éternelle » un comportement dicté au moins en partie par le calcul politique, car, comme le souligne Claude Cahen, le sultan n'envisageait pas la conquête de l'Anatolie et voulait un équilibre entre les deux puissances, pour se consacrer à la guerre contre les Fatimides d'Egypte, une dynastie chiite.

La suite de la leçon, enfin, abandonne les sources et laisse la place à une interprétation proprement turque. L’assaut turc de 1922 contre l’armée d’occupation grecque, réplique de l’événement de 1071 selon le récit, illustrerait la pérennité des vertus turques puisqu'Atatürk, lui aussi, fit preuve de magnanimité en libérant le général grec Tricoupis ; surtout, la victoire de 1922 aurait parachevé un processus commencé au XIe siècle.

La portée de l’événement

 

Pour bien comprendre la portée de la geste de Malazgirt, il faut se souvenir que, depuis 1931, l’historiographie kémaliste voulait conférer aux « Turcs » du néolithique l’origine de la civilisation universelle, et faire des Hittites les premiers ancêtres, pour légitimer la présence turque en Anatolie. Cette interprétation de l’histoire turque est désormais fortement modifiée par le poids donné à Malazgirt : les Turcs ne sont pas arrivés avant 1071, et ce qui fait la valeur de leur victoire est le caractère musulman des vainqueurs. L’événement a, du point de vue de l’histoire turque et de l’histoire de l’islam, une portée incalculable que les auteurs de manuels soulignent en évoquant l'avenir turc de la péninsule anatolienne et l’expansion des Turcs à partir de celle-ci :

« Après cette expédition, les Turcs, qui ne furent plus jamais expulsés d’Anatolie, la conquirent peu à peu, la turquifièrent et y fondèrent un Etat organisé. Plus tard, débordant les limites de ce pays, ils prirent l’ensemble de la péninsule des Balkans, l’Europe centrale, la Syrie, l’Egypte, l’Irak, l’Afrique du nord et les côtes de la mer Noire, et fondèrent un des plus grands empires du monde. C’est pourquoi la bataille de Malazgirt est l’un des événements qui ont le plus transformé l’histoire turque et l’histoire mondiale » (Aksit, s.d.,141).

Le mode de perception du territoire anatolien, dans les pages sur l’établissement des Turcs, témoigne d’une représentation complexe : c’est l’idée que les auteurs des manuels se font de la représentation de l’Anatolie par les ancêtres des Turcs. Elle est évidemment déterminée par leur propre représentation de la Turquie, elle-même tendue par le souci de justification... et de masquage du génocide de 1915. La représentation de l’Anatolie, dans ce processus, est mise dans la perspective de l’origine asiatique ; l’Anatolie, dont les pâturages rappellent ceux d’Asie centrale, est perçue comme un nouveau paradis évoquant le pays des origines ; l’établissement des Turcs répondrait à un sentiment de nostalgie ; elle serait un retour au pays, un retour aux sources, bien qu’il s’agisse d’un ailleurs. C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre l’expression « nouvelle patrie » souvent employée, au cours de ces leçons, pour désigner l'Anatolie. En même temps, la similitude des milieux naturels et des possibilités de vie existant entre les deux patries vaut, elle aussi, comme justification implicite de l’établissement : il s’agirait d’un pays prédestiné aux Turcs.

La bataille de Malazgirt (Mantzikert) en couverture de la revue grecque Istorikes Selides, avril 2006

La bataille de Malazgirt (Mantzikert) en couverture de la revue grecque Istorikes Selides, avril 2006

Légitimer la présence en Anatolie

 

Ce destin anatolien vient rejoindre, à travers la bataille de Malazgirt, la prédestination proclamée des Turcs à l’islam, et l’Anatolie est présentée comme le lieu où les Turcs pouvaient accomplir au mieux leur mission historico-religieuse : la défense du monde musulman. De plus, en capturant un empereur byzantin, en prenant l’Anatolie, les Turcs ont surpassé les Arabes, éternels rivaux, qui avaient échoué dans cette tâche, « même au plus fort de leur puissance » (Turhal, 1989, 82). Il s’agit du début d’une entreprise de surclassement, qui s’accomplira en 1453 avec la prise de Constantinople. Désormais, la chrétienté se rend compte de l’existence des Turcs, et sa réaction militaire, agressive, sous la forme des Croisades n’est pas autre chose qu’un aveu de la part des Chrétiens : les Turcs existent.

Au début des années 1990, comme pour répondre encore à des accusations implicites (nous sommes à l'époque du « réveil de la mémoire » des Arméniens), la fin des chapitres sur la bataille de Malazgirt a été l’occasion de plaidoyers pour justifier la présence turque. L’argumentation s’appuie sur l’idée d’une relative vacuité de l’Anatolie, d’une mauvaise mise en valeur, ou d’une domination injuste : « La population locale de l’Anatolie était très faible. À cette époque, ce grand pays était assez désertique. (...) Peu après, les Turcs devinrent nettement majoritaires. (...) Une partie de la population chrétienne migra vers les Balkans. La population autochtone diminua » (Deliorman, 1992, vol. 1, 216-217).

Le thème de la décadence de l’Anatolie est de plus en plus important dans les manuels des années 1990, en un paragraphe dont le titre est identique dans tous les manuels édités en 1992 et 1993 : « La transformation de l’Anatolie en une patrie turque » ou « La turquification de l’Anatolie ». Ainsi, à l’interprétation universaliste de l’événement vient s’ajouter un message adressé aux Grecs : vous étiez peu nombreux, et vous avez abandonné le pays. Quant à la population arménienne, elle n'est tout simplement pas mentionnée.

Je propose ici un extrait un peu long, qui permet de prendre connaissance de la rhétorique utilisée sur ce thème. Il provient d'un manuel d'histoire pour le deuxième niveau de lycée.

« La turquification de l’Anatolie, et sa transformation en un pays désormais appelé Turquie, sont devenus une évidence que l’Europe n’a jamais voulu admettre. La civilisation anatolienne, qui a servi d’exemple à l’Occident, a été oubliée et mal interprétée, et cette grande culture a été imputée, un peu pour des raisons affectives, aux Grecs. Alors qu’en Anatolie la culture et la science en étaient à leur plus haut niveau, les sociétés établies en Grèce vivaient de façon primitive. Alors que l’Anatolie vivait dans la connaissance et la liberté, dans la péninsule du Péloponnèse les femmes étaient méprisées et n’étaient même pas admises à table. Au contraire, chez les Turcs, existait l’égalité entre les sexes, la tolérance et la liberté dans les relations sociales. L’Anatolie, avant l’arrivée des Turcs, était dans l’insécurité, car sans cesse soumise à des incursions persanes, puis arabes. De plus, les seigneurs byzantins prenaient leur terre au peuple anatolien, et, en faisant travailler les paysans comme des esclaves sur leurs domaines, ne leur laissaient même pas le temps de cultiver leur propre terre ; les paysans, opposés au gouvernement en raison de leur situation malheureuse, ne prenaient aucun intérêt à la défense du pays. C’est là l’origine des très bonnes relations qui s’établirent entre la population locale et les groupes de Turkmènes qui venaient s’établir en Anatolie. Un des résultats est que, des deux côtés, leur héroïsme a été exprimé par des épopées ».

« (...) C’est ainsi que naquit une nouvelle culture turque anatolienne. C’est pour cela que les racines de la civilisation turque anatolienne comprennent des éléments turco-islamiques et autochtones ».

« C’est en cela que réside la véritable importance de la victoire de Malazgirt. Cette victoire annonçait la naissance d’une nouvelle civilisation et un avenir faste. C’est ainsi que l’Anatolie, si belle par sa situation, son climat, sa nature, devint la patrie des Turcs, où devaient naître tour à tour l’Etat seldjoukide d’Anatolie, l’Empire ottoman, qui fut le plus grand Etat de son temps, et la moderne république de Turquie » (Mumcu, 1990, vol. 2, 56). »

 

Si le raisonnement diffère de celui des autres auteurs (ce n’est pas la vacuité du pays qui est invoquée, mais le bon accueil des autochtones), on retrouve le souci de justifier la présence turque en arguant de leur supériorité dans le domaine de la civilisation, par des arguments récurrents comme l’égalité des sexes, référence implicite au kémalisme : l’histoire de la bataille de Malazgirt entraîne les auteurs bien loin du champ de bataille proprement dit. Malazgirt, point central du discours historique, est la consécration de la supériorité turque sur les Byzantins, sur les Grecs (« la population locale », toujours sans mention des Arméniens), les Européens en général, et, dans le monde de l’islam, sur les Arabes. En démontrant qu’Alparslan et Atatürk sont deux héros de la même veine, on enracine le kémalisme non plus seulement dans l’Asie centrale, mais dans un événement plus proche dans le temps et dans l’espace, plus musulman aussi : Malazgirt est le symbole tout trouvé de l’idéologie de la « synthèse turco-islamique » (selon laquelle les Turcs seraient « les boucliers et défenseurs de l'islam »), qui est ici plus précisément une synthèse kémalo-islamique. Ce caractère a changé évidemment après quinze années de gouvernance d'Erdogan, ce que j'examinerai dans un article ultérieur.

"Août, le mois des victoires" illustration publiée le 26 août 2018 sur le blog d'un particulier

"Août, le mois des victoires" illustration publiée le 26 août 2018 sur le blog d'un particulier

En 1996, le « mois des victoires » prend un caractère officiel

 

A cette date, les caractères allégués de la victoire, à la fois kémaliste et musulman, ainsi que la coïncidence de dates, conféraient déjà à l’anniversaire de Malazgirt un caractère de célébration semi-officielle, d'autant qu'un parti national-islamiste, le Refah, était au pouvoir dans les grandes villes depuis 1994, et au gouvernement de juin 1996 à juin 1997. Il est alors devenu commun de parler du mois d’août comme du « mois des victoires », ou de la « semaine des victoires » pour la période qui va du 26 au 30 août. Le thème était apparu d’abord dans les ouvrages nationalistes comme ceux du médiéviste Ibrahim Kafesoglu, théoricien de la « synthèse turco-islamique » (Kafesoglu, 1966, 243-244) et dans les publications d’extrême-droite destinées au grand public (Türkiye Gazetesi Çocuk, 1982), puis repris, après 1980, dans des publications officielles comme Gençligin Sesi (La Voix de la Jeunesse), une revue émanant du ministère de la culture (Sarıcay, 1991). La presse conservatrice ne manque pas d’évoquer Malazgirt le 26 août, puis à nouveau le 30 août, jour anniversaire de la victoire de 1922. Les célébrations locales s’enchaînent ensuite jusqu’au 9 septembre, anniversaire de la prise d'Izmir (Smyrne) par l'armée de Mustafa Kemal, jour où « les espoirs du traître Occident de nous prendre l’Anatolie sont tombés » et où l’Anatolie cessa d’être « souillée par les sales pieds des Grecs » (Songar, 1996).

Le double anniversaire fut désormais célébré dans le discours officiel, comme le montre la proclamation de Süleyman Demirel, président de la République, lors de l'anniversaire de 1996, tout empreinte encore de la grande peur de Sèvres :

« La sainte patrie qui nous a été offerte, un mois d’août, par la victoire de Malazgirt (...) a été sauvée de l’ennemi, lors d’un autre mois d’août, par la victoire du Haut Commandement [l’armée kémaliste], pour acquérir une éternelle indépendance. L’armée turque, au cours de l’histoire et au cours de notre siècle, s’est persuadée de sa noblesse et de son honneur. Aujourd’hui, elle est la garante d’une vie paisible et confiante au sein de notre nation. Nos forces armées ont une puissance qui leur permet de repousser toutes les menaces dirigées contre la nation et de disperser tous les assauts » (Message du président de la République, 25 août 1996).

Mais les contradictions internes qui, en été 1996, parcouraient l’Etat turc, se sont reflétées jusque dans la célébration des victoires. Necmettin Erbakan, Premier ministre islamiste, s’exprimant sur le site même de Malazgirt le 26 août, a donné une coloration nettement religieuse à l’événement :

« Cette armée emplie de foi a remporté la plus grande victoire de l’histoire. L’événement montre qu’aucune force ne peut surpasser celle du croyant. Ce jour-là, lorsque le soleil s’est couché, l’Anatolie était devenue la patrie des Turcs. Cette victoire s’est prolongée des siècles durant. En 1453, les enfants d’Alparslan ont pris Istanbul. Cent ans plus tard, ils étaient aux portes de Vienne. Ils ont répandu la sublime puissance de l’islam et sa civilisation supérieure. (...) En 1922, dans un bruit de tonnerre se répandant depuis Kocatepe, nous avons remporté la victoire de Dumlupınar, nous avons bouté l’occupant hors de la patrie et nous avons fait de ce pays, pour l’éternité, la patrie des Turcs musulmans » (Déclaration du Premier ministre à Malazgirt, 26 août 1996).

Cette déclaration a choqué le monde kémaliste et le lectorat de Cumhuriyet, non par son caractère religieux, mais par l'absence de référence à Mustafa Kemal Atatürk. Le quotidien Cumhuriyet, intarissable propagateur de la langue de bois kémaliste, n’a pas manqué de fustiger cette lacune, certainement voulue, prouvant a contrario que, dans le discours officiel, le nom d’Atatürk devait être prononcé lors de la célébration d’un événement survenu au XIe siècle. Nous retrouvons là une autre forme d’insertion kémaliste.

 

Durant le dernier quart du XXe siècle, la Turquie traversait une phase de son histoire culturelle où l’on cherchait à reconstruire une identité basée sur la religion musulmane, en réaction aux apparences « laïques » du mouvement kémaliste. Dans cette perspective, le sultan Alparslan et son exploit militaire convenaient aux célébrations d’un Etat qui n’avait pas renoncé au kémalisme, mais qui faisait de très importantes concessions à la religion.

Par ailleurs, le discours sur Malazgirt est fortement tendu vers l’altérité grecque, en raison même de la prétendue gémellité avec la guerre de 1922. L’évocation de la victoire de 1071 et de son héros, jointe à celle de la Grande Offensive de 1922, a l’avantage de pouvoir souder la nation contre un ennemi tangible, proche dans le temps et l’espace ; la force de cette évocation a été alimentée par les crises turco-grecques en mer Egée (crise de Kardak, janvier 1996) et surtout à Chypre, et par les constantes allégations d'un soutien de la rébellion du PKK par la Grèce. Les journalistes de la plupart des grands quotidiens n’ont jamais eu de scrupule à jeter de l’huile sur le feu, et tant que cette situation durera, la commémoration des victoires restera mobilisatrice.

L'équilibre entre les deux événements de 1071 et 1922, dans les discours, dans la propagande et l'idéologie, peut se modifier, mais, comme on le verra, il sera difficile au pouvoir d'Erdogan de se passer complètement de ce binôme historique qui est d'autant plus évocateur pour la population turque qu'il est célébré depuis des décennies, à l'école, dans les discours, dans la presse, dans es mosquées, et sur place, au cours des commémorations d'Etat.

La chronographie du discours définie par les « insertions kémalistes », autrement dit les événements et les faits culturels associés à la personne d’Atatürk et aux principes kémalistes forment une représentation subjective du kémalisme, celle que le pouvoir culturel des années 1980-1990 voulait faire prévaloir, et qui composait déjà beaucoup avec la religion. Comme toute représentation, elle pouvait évoluer, et c'est ce qui se passe à l'époque d'Erdogan.

 

(à suivre)

Sources

1 - Manuels scolaires

Aksit N., 1985, Ortaokullar için Millî Tarih Ana Ders Kitabı - I [Manuel principal d’histoire nationale pour les écoles moyennes, vol. 1], Devlet Kitapları, Millî Egitim Basımevi, Istanbul, [constamment réédité].

Aksit Niyazi, s.d., Tarih, Lise II [Histoire, Lycée II], Istanbul, Remzi Kitabevi, 229 p.

Deliorman A., 1992, Tarih, Lise 1-2 [Histoire, Lycée 1-2], Istanbul, Bayrak, 279 et 252 p.

Kara K., 1993, Millî Tarih Ders Kitabı, Orta Okul, II [Manuel d’histoire nationale, Ecole moyenne, II], Istanbul, Serhat, 216 p.

Kopraman K.Y., 1994, Tarih Ders Kitabı, 1 [Manuel d’histoire, 1], Ankara, Devlet Kitapları, 220 p.

Köymen M.A.(dir.), Tarih. Lise II [Histoire. Lycée II], Istanbul, Ülke, 1990, 236 p.

Merçil E. (dir.), 1990, Lise için Tarih I-II [Histoire pour les Lycées II], Istanbul, Altın Kitaplar Yayınevi, 256 et 255 p.

Mumcu A. (dir.), 1990, Liseler için Tarih 1-2 [Histoire pour les Lycées 2], Istanbul, Inkılâp Kitabevi, 191 et 159 p.

Orkun H.N., 1946, Ortaokul için Tarih Okuma kitabı[Livre de lecture d’histoire pour l’école moyenne],Ankara, s.n., vol. 2, 158 p.

Sümer F. (dir.), 1992, Liseler için Tarih 1 [Histoire pour Lycées 1],Istanbul, Ders Kitapları Anonim Sirketi, 272 p.

Sümer F., Turhal Y., 1986, Tarih, Lise I[Histoire, Lycée 1], Ders Kitapları Anonim Sirketi, Istanbul, .

TTTC [ouvrage collectif], 1931, Tarih [Histoire], Istanbul, Devlet Matbaası, 4 vol., pl., cartes h.t., ill. h.t.

Turhal Y., 1989, Tarih, Lise II [Histoire, Lycée II], |stanbul, Ders Kitapları Anonim Sirketi.

Türk Tarihinin Ana Hatları[Les grandes lignes de l’histoire turque], 1930, Istanbul, Devlet Matbaası, xiv-605-[5] p. Réédité en turc moderne par Dogu Perinçek, 1996, Istanbul, Kaynak Yayınları, 467-[5] p.

Ugurlu N., Balcı E., 1990, Tarih. Lise I, Istanbul, Serhat, Örgün, 252 p.

Yıldız H.D. (dir.), 1989, Tarih. Lise I, Istanbul, Servet Yayın-Dagıtım, 214 p.

1996.

2 - Autres sources

Anonyme, 1982, « Malazgirt’ten Dulumpınar’a [De Malazgirt à Dulumpınar] », Türkiye Gazetesi Çocuk, I, 19, pp. 18-19.

Isinsu E., 1991, Alparslan, Ankara, Kültür Bakanlıgı Yayınları, [44] p.

Kafesoglu I., 1966, Türk Milliyetçiligin Meseleleri [Problèmes du nationalisme turc], Ankara, Ayyıldız Matbaası, 208 p.

Kafesoglu I., 1979, Türkler [Les Turcs], Islâm Ansiklopedisi, fascicules 127-128-129, Ankara, pp. 142-280.

Kapan I., 1996, « Zafer ruhu [L’esprit de la victoire] », Türkiye, 26 août.

Sarıcay S., 1991, « Zaferler Ayı Agustos [Août, le mois des victoires] », Gençligin Sesi, II, 16, pp. 26-27.

Songar A., 1996 a, « Malazgirt’ten Afyon’a [De Malazgirt à Afyon] », Türkiye, 30 juin.

Turan O., 1969, Türk Cihan Hakimiyeti Mefkûresi Tarihi. Türk Dünya Nizâmının Millî Islamî ve Insanî Esasları [Histoire de l’idée de domination mondiale chez les Turcs. Les bases nationales, islamiques et humaines de l’ordre mondial turc], Istanbul, Istanbul Matbaası, 2 vol., 216 et 346 p.

Yalçıntas N., 1996, « Sehidlerimiz [Nos martyrs] », Türkiye, 30 août.

3 - Références bibliographiques

Cahen C., 1934, « La campagne de Mantzikert d’après les sources musulmanes », Byzantion, IX, 2, pp. 613-642.

Copeaux E., 1997, Espaces et temps de la nation turque. Analyse d'une historiographie nationaliste, Paris, CNRS-Editions, 1997, 365 p.

Copeaux E., 2000, « Les prédécesseurs médiévaux d’Atatürk. Bilge kaghan et le sultan Alp Arslan », Revue d’Etude de la Méditerranée et du Monde Musulman, n° 89-90, pp. 217-243. En ligne : https://journals.openedition.org/remmm/282.

Ersanlı-Behar B., 1992, Iktidar ve Tarih. Türkiye’de “Resmi Tarih” Tezinin Olusumu (1929-1937), [Le pouvoir et l’histoire. Genèse des thèses de l’”histoire officielle” en Turquie], Istanbul, Afa Yayınları, 230 p.

Hür Ayse, 2012, « Malazgirt - Büyük Taarruz Parantezi », Demokrat Haber, 26 août 2012. En ligne: https://www.demokrathaber.org/tarih/malazgirt-buyuk-taarruz-parantezi-h11268.html.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents