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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Chypre au festival de Groix

Publié par Etienne Copeaux sur 2 Septembre 2017, 08:33am

Catégories : #Chypre

Du 23 au 27 août s'est tenu le 17e FIFIG, le Festival international du film insulaire de Groix (Morbihan). Cette petite île de la côte sud de la Bretagne accueille chaque année une manifestation très sympathique, sur le joli site de Port-Lay, ancien port thonier, l'un des plus petits ports de pêche de Bretagne. Le bassin, à sec deux fois par jour, est entouré d'anciennes conserveries, écoles de pêche, maisons d'armateurs. Les projections ont lieu dans une ancienne usine, les débats sont sous tente, les spectacles sur une scène en plein air. Port-Lay est à quelques encablures du Bourg, qui, chose incroyable, dispose d'un cinéma depuis 1934, le Cinéma des Familles. Au Bourg également, une excellente librairie-café, L'Ecume, qui tient aussi un stand à Port-Lay. On va d'un site à l'autre par le sentier des douaniers, le long de la côte. Le tout est géré par une armée de bénévoles.

Je ne connaissais pas ce festival. Comme celui de Douarnenez, tout au bout de la Bretagne, il est d'une incroyable richesse. Là, vous pouvez voir des films et des documentaires rares et passionnants.

Cette année, le focus était mis sur les Petites Antilles, avec de multiples documentaires tournés en Guadeloupe, en Martinique, à Trinité-et-Tobago, Saint-Barthélémy... Mais autour du thème principal, les films concernent les îles du monde entier. Voyez-vous souvent des films tournés sur les îles Solovki, la Réunion, Ko Lipe (Thaïlande), l'île de Pâques, le Cap-Vert, la Papouasie-Nouvelle-Guinée? Des films souvent très forts, rejetant parfois la grammaire usée des documentaires classiques et inventant de nouvelles formes de récit, comme Tierra Sola de Tiziana Panizza (sur le thème de l'enfermement en l'île de Pâques) ou Les Ramasseurs d'herbes marines de Maria Murashova (îles Solovki) qui laisse entrevoir la vie intérieure de ces travailleurs de la mer.

Il y avait là également deux films sur Chypre, plus exactement sur la question chypriote et la division de l'île.

Hidden in the Sand (Cachée sous le sable) de Vasia Markides (2008) prend pour thème la "ville captive" de Varosha, cité balnéaire près de Famagouste, et qui, après l'invasion de l'armée turque en été 1974, a été non seulement vidée de ses habitants mais "gelée" pour être mise en jeu dans les négociations. depuis, elle est entourée de barbelés, gardée par l'armée, peu à peu envahie par la végétation.

J'étais un peu méfiant car ce thème est très prisé par les reporters et les cinéastes. Cette ville fantôme, unique au monde, est très photogénique, et attire la curiosité et les prises de vue souvent stéréotypées.

Mais la ville fantôme n'est qu'un prétexte pour la réalisatrice qui fait parler d'anciens habitants de la ville et des environs, utilise d'anciens documentaires et films de famille pour évoquer la division. Elle sait éviter la classique diatribe anti-turque, mais n'évite pas pour autant les clichés sur le nationalisme et le militarisme turcs. Souvent, dans ce genre de film produit du côté sud, le nationalisme et le militarisme grecs, la puissante et néfaste influence de l'Eglise orthodoxe sur les événements, sont complètement passés sous silence.

Mais la réalisatrice a inclus le témoignage imagé d'un jeune homme sur son service militaire dans l'armée chypriote, un document rare et presque comique. L'amateurisme de cette petite armée fait évidemment contraste avec le lourd contingent turc (30 000 hommes) qui stationne de l'autre côté depuis 1974. Un parallèle entre les deux extrêmes-droite, turque et grecque, qui jettent de l'huile sur le feu depuis 43 ans aurait été bien utile.

(pour la nostalgie pure, voyez https://www.youtube.com/watch?v=bcP-WsJACfs; sur l'extrême-droite du côté sud, voyez sur ce blog http://www.susam-sokak.fr/http/www.susam-sokak.fr/2017/05/chypre-le-referendum-de-1950-et-les-negociations-de-2017.html)

Sharing an Island (Partager une île), de Danae Stylianou (2011) est un film de 98' qui atteint parfois une dimension poignante. La réalisatrice suit un groupe de six Chypriotes de 25-30 ans, trois "Turcs" et trois "Grecs". Ils ne se connaissaient pas, ils ont été volontaires pour se rencontrer, d'abord au sein de la zone-tampon, puis à travers l'île. C'est la première fois qu'ils rencontrent "l'Autre", pour réaliser qu'ils sont des Mêmes que seule la langue sépare. C'est la première fois également qu'ils se rendent de l'Autre Côté, pour constater que c'est le même pays. Le film est donc le récit d'une multiple découverte.

Les jeunes gens vont se rendre compte de l'ignorance qu'ils ont de l'histoire de leur île - ils n'en ont que des bribes, faussés, biaisés; leurs visions du passé ne s'accordent pas. Une fois cela constaté, ils tentent de se comprendre. Ils ignorent la langue de l'Autre, qui vit à quelques kilomètres, et n'ont en commun que l'anglais qu'ils pratiquent vaille que vaille. Après chaque étape de leur visite, ils se confient leurs impressions, souvent très fortes, leur étonnement et leur malaise en présence de ce qu'ils ont vu de l'autre côté du miroir. Car, de l'autre côté, ils se voient eux-mêmes, avec la même identité mais une autre langue. Souvent, l'émotion les emporte et le spectateur a du mal à garder les yeux secs, en particulier lorsqu'ils évoquent ensemble leurs "disparus".

Ils vont visiter l'imam de Hala sultan, l'une des rares mosquées en fonction au sud, et le pope de Rizokarpaso, l'une des rares églises en fonction au nord. Le film ne dit pas assez la fonction de vitrine, le caractère factice censé démontrer la "tolérance" de chaque côté, de cette mosquée et de cette église. Car de chaque côté, depuis 43 ans, on s'applique à mettre en valeur l'héritage grec, "vieux de dix mille ans", d'un côté, et à turquifier de l'autre.

Les six jeunes en sortiront bouleversés, et la démarche va à l'encontre des deux "extra-nationalismes" (l'expression est de l'historienne chypriote Christa Antoniou) qui ont pourri l'histoire de l'île depuis le milieu du XXe siècle. Alors que se succèdent les cycles de négociations sous l'égide de l'ONU, de l'UE et des "puissances garantes" (le Royaume-Uni, la Grèce et la Turquie), périodiquement sabotées par l'une ou l'autre manifestation de mauvaise volonté, ce genre d'initiative apparaît comme le seul moyen de préserver l'unité, au moins culturelle, de l'île, et le désir de réconciliation et de réunification.

 

La projection des deux films a été suivie d'un débat mené par Mathilde Woillez, excellente connaisseuse du monde grec, qui a été l'occasion de préciser quelques points d'histoire - d'histoire, et non de mythologie historique nationale.

A ce propos, je mettrai bientôt à disposition des lecteurs de susam-sokak un article que j'avais écrit à la demande des éditions Metis, à Istanbul, et qui tente d'éclairer les points d'histoire qui sont le plus fréquemment sources de malentendus (lien).

En attendant, merci à Groix pour ce Festival, et en particulier à Mathilde Woillez, Sarah Farjot, Marie-Pia Hutinel, Cécile et Jean-Marc Dessal et à tous les bénévoles.

L'édition de 2018 sera consacrée aux les îles italiennes.

Au Festival du film insulaire de Groix... et sur ses marges
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