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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Trois moments de stupéfaction

Publié par Etienne Copeaux sur 28 Juillet 2017, 14:40pm

La stupéfaction n'est pas forcément proportionnelle à la gravité de l'événement qui la provoque. Nous connaissons tous les événements gravissimes qui se sont produits – que la Turquie a produits – au cours du XXe siècle : le génocide, les expulsions de masse de 1923, les pogroms de 1955, les massacres, les coups d'Etat. De nos jours, le siège suivi de la destruction de quartiers entiers de villes kurdes de Turquie au cours de l'hiver 2015-2016, la répression qui ravage le pays depuis juillet 2016 nous consterne, nous enrage ; mais ce sont là des suites en quelque sorte logiques d'un processus de radicalisation.

Par stupéfaction, j'entends une réaction très personnelle face à des faits inattendus, inattendus pour moi. L'état de ma propre réception, dans ce que je vais dire, est donc aussi important que les objets observés. « Objets » : je n'ai pas d'autre mot pour les désigner ; le premier est réellement un objet, un monument ; le second, un récit ; et le troisième, un acte. Une grande part du trouble ressenti vient non seulement de ma réception, mais de l'expérience postérieure à celle-ci, un sentiment de solitude, car ces objets, causes de mon trouble, n'étaient pas ou peu étudiés, ou considérés comme marginaux et sans importance. Ainsi, si mon trouble était provoqué par de tels insignifiants, c'est ma réception qui devait être mise en cause : erreur d'évaluation, de jugement.

Ces trois moments de trouble s'étalent entre 1981 et 1995 ; et c'est actuellement, plus de vingt ans plus tard, que je veux parler du point commun aux trois « objets », trois points périphériques dont le centre est la violence.

Le monument d'Afyon, la célébration de la force

 

En 1981, c'est le premier contact avec la Turquie. Ce pays a mauvaise presse. Trois ans plus tôt, il y a eu le film Midnight Express, et l'année précédente, le coup d'Etat du 12 septembre 1980. Nous sommes encore dans la phase de répression et de couvre-feu. Venus de France en autocar, nous arrivons en pleine nuit à la gare routière de Topkapı ; il est interdit d'en sortir avant l'aube. Nous nous allongeons sur le sol pour dormir un peu. Alors, un homme s'approche, enlève sa veste et en recouvre Claire. Ce geste protecteur est notre première image de la Turquie. Mais notre voyage se déroule dans une atmosphère policière, militaire ; les attentats meurtriers, en Europe, de l'organisation clandestine arménienne ASALA nous valent une certaine agressivité. Le souvenir du génocide s'impose à nous.

Nous nous arrêtons un peu par hasard à Afyon, même pas conscients du sens étrange de ce nom : l'opium. C'est une petite ville « pittoresque » par ses maisons traditionnelles et son incroyable citadelle construite sur un piton vertigineux dominant la ville.

Au pied du rocher, dans un jardin public, un monument étrange est la cause du premier moment de stupéfaction. Sur un socle cubique décoré de bas-reliefs, se dresse un homme de bronze, nu, athlétique. Il lève les deux bras, prêt à frapper ; son poing gauche est fermé, sa main droite est ouverte, les doigts en crochets, comme pour agripper. Il regarde, menaçant, un autre homme nu, à terre, terrassé, au visage souffrant, les veines saillantes. L'homme debout, le Turc, a le visage de Mustafa Kemal. Son adversaire, son ennemi, est à terre, mais le Turc s'apprête à frapper encore. C'est un monument de la Victoire (Utku Anıtı) mais il diffère foncièrement de tous ceux, si nombreux, que nous connaissons en France et ailleurs.

Trois moments de stupéfaction
Trois moments de stupéfaction
Trois moments de stupéfaction

C'est la représentation de l'ennemi écrasé, et plus encore de l'acte d'écrasement d'un ennemi au sol, qui nous étonne ; plus encore, le visage haineux du vainqueur, et surtout la minutie anatomique de l'esthétique nazie. De fait, le sculpteur est Heinrich Kippel, un Autrichien qui a servi dans le Groupe artistique de l'armée impériale et royale, avant d'être appelé au service de la Turquie de 1925 à 1938. Il est également l'auteur des statues d'Atatürk à Sarayburnu (Istanbul) et Ankara, et a contribué au monument de la république de la place de Taksim.

Le monument d'Afyon a été inauguré en mars 1936. Atatürk s'y est rendu en 1937 et l'a qualifié de « parfaite représentation du triomphe ».

Aucun signe ou symbole ne permet d'identifier l'ennemi. C'est évidemment l'armée grecque, qui a occupé Afyon en 1921. Mais le Grec n'est qu'une métonymie ; l'ennemi, c'est aussi les puissances occidentales, et tous les non-Turcs.

Situé dans une ville de province, ce monument a peu attiré l'attention. Là, nous avons pris conscience que la violence est une valeur positive dans ce pays. Le monument a doublement fait scandale, pourtant, mais dans les milieux religieux conservateurs : parce qu'il a été installé sur l'emplacement d'une mosquée ; et parce que le sexe de l'homme triomphant était trop visible : il a été mutilé en 1950.

Dans le contexte militaire de notre premier séjour, et celui du « réveil de la mémoire » des Arméniens, la vue de ce monument nous a glacé. Autant que la Victoire et la Force du Turc, il nous a semblé représenter la Violence et la Haine.

La violence masquée par l'histoire

 

Vous connaissez le second moment stupéfaction. C'était au début de mes recherches pour la thèse. Je lisais des manuels scolaires d'histoire turcs pour étudier la manière dont l'histoire est instrumentalisée par le nationalisme, en particulier les premiers manuels mis en service par le régime kémaliste, en 1931. J'avais lu auparavant, bien sûr, les classiques de la turcologie, et la plupart des études portant sur les réformes mises en place par Mustafa Kemal. Toujours, les auteurs accordaient de l'importance aux sujets « durs » comme la république ou la laïcité, et négligeaient ce sujet « mou » qu'est l'histoire qu'on raconte aux enfants, la manière dont on éduque les générations de citoyens. Question sans importance ! Peu d'auteurs évoquaient la « réforme de l'histoire ». Aussi quand j'ai commencé à lire les chapitres écrits pour les manuels de 1931 concernant « l'histoire ancienne des Turcs », j'ai mis en doute mes capacités linguistiques. Je ne pouvais pas croire que le pouvoir, à l'instigation d'Atatürk lui-même, avait fait apprendre à ses citoyens de telles sornettes : les Turcs avaient fondé la première civilisation humaine, en Asie centrale, et ils avaient migré au VIIe millénaire avant J.-C. vers toutes les extrémités du continent eurasiatique, fondant toutes les civilisations. Les Hittites, en particulier, étaient des Turcs, et donc les Turcs étaient les premiers habitants de l'Anatolie. Kemal et toute une bande de « savants » aux ordres réglaient, sur le papier et pour les décennies à venir, le problème arménien et celui des minorités non musulmanes, tout en passant sous silence l'existence des Alévis hétérodoxes et des Kurdes.

La migration alléguée des Turcs dans le continent eurasiatique... au VIIe millénaire avant J.C., qui aurait permis la naissance des civilisation. Carte extraite du manuel de la Société d'histoire turque pour la première année de lycée, 1931

La migration alléguée des Turcs dans le continent eurasiatique... au VIIe millénaire avant J.C., qui aurait permis la naissance des civilisation. Carte extraite du manuel de la Société d'histoire turque pour la première année de lycée, 1931

Démographiquement, le « problème » avait été réglé par le génocide et les expulsions de masse de 1923. Comme l'écrivait Sabri Duran, auteur d'un manuel de géographie en 1929, « La Turquie est un pays où ne vivent que des Turcs, les non-Turcs, des étrangers, ayant été déplacés hors de la patrie » (Duran 1929: 177-178). Ou comme l'écrivait cyniquement en 1931 l'anthropologue suisse E. Pittard, eugéniste, ami et conseiller d'Atatürk : « La Turquie était débarrassée de ses éléments allogènes ». Il restait à effacer les traces du forfait, ce fut la « réforme de l'histoire ». George Orwell n'était sans doute pas conscient d'avoir raison à ce point.

Ma stupéfaction venait de la grossièreté du mensonge, mais aussi du silence des spécialistes. Il existait des dizaines d'ouvrages sur Mustafa Kemal et ses réformes, mais que disaient-ils de celle-ci, à mon avis la plus importante ? Rien, ou d'autres sornettes destinées à excuser une « maladresse » du grand homme. Cela, réellement, était stupéfiant, et caractérisait le courant turcologique de l'époque par son aveuglement et sa complaisance. Parmi les ténors de la turcologie, citons Bernard Lewis, qui certes qualifiait la réforme de l'histoire d' « élucubration » et de « doctrine douteuse » mais évacuait le problème en deux lignes, sollicitant un « oubli clément » (B. Lewis, Islam et laïcité, 1989, p. 380). Tandis que Jean-Paul Roux absolvait : « Il y eut d'inévitables abus [...]. On serait tenté de s'en gausser si on n'y discernait pas de la sagesse. La réussite du moins fut totale » (J.P. Roux, Histoire des Turcs, 1982, p. 14). En 1983, la revue Europe publiait un texte de Sebahattin Eyuboglu (1908-1973) intitulé « Notre Anatolie » qui affirmait après un raisonnement contourné : « En disant que le Grec est Turc, [Atatürk] voulait dire par là que nous étions maîtres de ces terres avant les Grecs. » (Europe, n° 655/6, 1983, p. 23).

« La réussite fut totale » : Jean-Paul Roux aurait-il eu le culot de dire que la réussite du génocide fut totale ? Tout le négationnisme de la turcologie de l'époque s'exprime dans cet autre aveuglement : la « réforme de l'histoire », loin d'être un sujet marginal comme on l'a prétendu, était bien le cœur du problème, car le récit historique, en gommant l'existence des « allogènes », était le parachèvement du génocide. Il était même l'alibi forgé par une bande de criminels pour masquer leur forfait. Par sa maladresse même, l'alibi prouvait l'existence du génocide.

Les cimetières de Chypre, la démonstration

 

Le troisième moment de stupéfaction survient en 1995, lors de notre premier séjour au nord de Chypre, la « République turque de Chypre du Nord » (RTCN). Jusque-là peu informés de l'histoire de l'île, nous prenons conscience, de visu, du nettoyage ethnique opéré à la suite du débarquement turc de 1974 : la plupart des villages de cette partie de l'île ont été orthodoxes, comme en témoignent les églises monumentales et la modestie de la plupart des mosquées. L'inadéquation entre le paysage et la population témoigne visuellement des déplacements forcés.

Toujours curieux des cimetières, qui retracent l'histoire d'un lieu et sont des livres ouverts, nous nous enquerrons de ceux de ces villages anciennement orthodoxes. Et c'est la stupéfaction : il s'avère très vite que toutes les tombes de tous les cimetières orthodoxes de la partie nord ont été détruites à coups de masse et parfois profanées. Il n'y a pas d'exception.

Le cimetière orthodoxe de Gialousa (Yenierenköy) en 2002. Photo E.C.

Le cimetière orthodoxe de Gialousa (Yenierenköy) en 2002. Photo E.C.

Ce méfait n'a pu être accompli que par une troupe nombreuse. Son caractère systématique prouve une organisation centralisée. Ni l'armée turque, maîtresse du territoire, ni les autorités nord-chypriotes n'ont empêché la destruction ; pire, les autorités n'ont rien fait pour la remise en état au cours des décennies suivantes.

Il s'agit d'une violence anthropologique post mortem. On a voulu détruire non seulement des tombes, mais le lignage, l'histoire personnelle des morts, et porter atteinte à leur religion. Une violence gratuite, puisque les familles des défunts ne sont plus là, expulsées dès l'été 1974. A défaut de pouvoir les tuer, on a tué leurs morts.

C'est de plus un acte de monstration, qui s'offre à la vue de tout individu qui veut bien le voir. Les auteurs auraient pu détruire totalement, niveler au bulldozer, effacer facilement toute trace des cimetières, comme pour le cimetière arménien de Taksim, à Istanbul. La méthode employée a demandé beaucoup plus de « travail » et d « ouvriers », et cela dénote une volonté de faire exemple, comme une exécution publique.

Or, et c'est la deuxième source de stupéfaction de notre part, cet acte insensé, peut-être unique sur un territoire entier, cet acte total et totalitaire, n'a pas fait scandale hors de la population chypriote orthodoxe. Nul chercheur, nul journaliste n'a cherché à rendre compte de l'odieux.

Entre deux séjours, nous avons souvent cru avoir rêvé, mais nous avions nos photos des cimetières dévastés. Notre dernière visite remonte à 2014. Hormis les modestes remises en état par les familles (puisque le territoire du nord est accessible à ceux du sud depuis 2003), l'état est inchangé ; souvent, les réfections sont aussitôt détruites. Il ne s'agit donc pas d'un subit accès de colère mais d'un acte froid, pensé, planifié et suivi.

Violence exhibée, violence masquée, violence tue

 

J'ai essayé de faire ressentir ce que j'ai – nous avons – éprouvé ; il s'agit d'un ressenti personnel, subjectif ; certains diront, ou m'ont déjà dit, une prise en compte très exagérée de phénomènes superficiels, et, pour les cimetières, un excès de sensiblerie.

Ces trois « objets » qui nous ont choqué ont en commun la violence.

Violence de la période d'accouchement de la république, légitimée par la victoire, mais dont la représentation à Afyon, dans son esthétique totalitaire, dénote une haine vivante de tout ennemi passé ou présent. Mon interprétation est corroborée par le discours politique d'aujourd'hui, et même par le discours historique scolaire : 1919 et le traité de Sèvres qui divisait l'Anatolie, l'impérialisme occidental et chrétien, sont toujours dénoncés avec vigueur, et les manuels scolaires enjoignent les enfants à rester conscients du danger toujours présent. La statue est en fait la représentation de ce discours.

Violence du génocide et des différentes phases du nettoyage ethnique, y compris à l'encontre des Kurdes et des Alévis hétérodoxes, masquée par un récit historique grossier en 1931, ultérieurement repris plus subtilement de manière à être plus crédible. L'histoire est le premier masque de la violence, puis elle renforce le second masque, le nationalisme, qui légitime, rassure, conforte. Le tout est placé sous un troisième masque, la figure charismatique du Père, Atatürk.

Violence démonstrative des profanations de Chypre (mais il s'en produit régulièrement sur le territoire anatolien également) qui attestent et démontrent le caractère religieux, musulman, du nationalisme turc, puisque sa victoire s'accomplit dans l'abattage des croix.

Documentation sur le monument d'Afyon :

Kadijevic, Aleksandar (2014), « The Cult of Atatürk’s Personality in the Works of Heinrich Krippel », Matica Srpska - Journal for fine arts, Novi Sad, 42, pp. 291-308.

Tekiner, Aylin (2010), Atatürk Heykelleri: Kült, Estetik, Siyaset. İstanbul: İletişim.

http://www.goethe.de/ins/tr/ank/prj/urs/arc/kri/deindex.htm

http://www.isteataturk.com/haber/4152/zafer-utku-aniti-afyon

http://ilimcephesi.com/caminin-ustune-zafer-aniti-diktiler/

 

Références bibliographiques :

Copeaux, Etienne (1990), La Turquie et son passé, Mémoire de diplôme d'études approfondies, Université de Paris-VIII (en ligne).

Copeaux, Etienne (1997), Espaces et temps de la nation turque. Analyse d'une historiographie nationaliste, 1931-1993, Paris, CNRS-Editions.

Copeaux, Etienne, Mauss-Copeaux, Claire (2005), Taksim ! Chypre divisée, Lyon, Aedelsa.

Duran, Faik Sabri (1929), Türkiye Cografyası, Lise Kitapları III. Sınıf, Istanbul, Devlet Matbaası.

Panzac, Daniel (dir.) (1988), Turquie, la croisée des chemins. Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, n°50.

Pittard, Eugène (1931), Le Visage nouveau de la Turquie, Paris, Société d’Editions Géographiques, Maritimes et Coloniales.


 

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