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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Le Centre Culturel Atatürk, un panneau d'affichage (2)

Publié par Etienne Copeaux sur 25 Novembre 2016, 14:23pm

Catégories : #La Turquie d'aujourd'hui, #Gezi et ses suites, #Répression - Justice

2013, « désordre » sur l'AKM

 

[article précédent : cliquer ici]

 

Les grandes manifestations des années 1970, si elles avaient utilisé la façade de l'AKM comme support ou comme fond de scène, n'avaient pas vraiment transformé l'aspect du bâtiment, et les manifestants et organisateurs n'avaient pas transgressé les interdits. Le « Palais de la culture », comme on l'avait appelé initialement, était en fonction, il contribuait au prestige du lieu et il était une icône de la Turquie moderne, laïque et kémaliste.

Le destin du Palais devait se jouer en 2008. L'établissement était alors fermé pour mettre en œuvre un grand plan de rénovation, car la ville devait être une prestigieuse « capitale européenne de la culture » en 2010 (cf. Radikal, 22 novembre 2008). Mais le projet, présenté fin 2008, n'a jamais été réalisé ; c'est un plan de pure et simple démolition qui l'a ensuite emporté, et depuis, l'AKM est un vaisseau échoué.

Le Centre Culturel Atatürk, un panneau d'affichage (2)

 

Mais en 2013 survient la révolte dite de Gezi (la « Promenade »), qui débute dans les derniers jours de mai. Pendant près d'une semaine, les affrontements se focalisent sur le jardin et ses arbres, mais dans la nuit du 31 mai au 1er juin, résistant aux assauts de la police, les protestataires réussissent à occuper durablement le site du jardin et la place de Taksim, renforcés par des dizaines de milliers de personnes venues de toute la ville, puis de tout le pays. Autant que Gezi, « Taksim » devient le nom d'une nouvelle Commune libre, anti-autoritaire et joyeuse, quoique assiégée. Un mot d'ordre apparu lors du meeting du 1er mai 2010, « Taksim est partout ! » réapparaît, actualisé : « Her yer Taksim, her yer direnis ! Taksim est partout, la résistance est partout ». Le Centre Culturel Atatürk, vide, regarde la place.

Le samedi 1er juin, Recep Tayyip Erdogan, alors premier ministre, rompt le silence sur les événements (Radikal 2 juin 2013 ). Le dirigeant ne va pas faire aux révoltés l'honneur d'un grand discours régalien. Il s'exprime devant la société des Turcs de Roumélie assemblée au centre de congrès de la Corne d'or, et en vient à la révolte seulement après avoir évoqué divers sujets. Il conteste alors le bien-fondé du soulèvement en faisant un compte des arbres à enlever et des arbres à planter : « Notre gouvernement a planté trois milliards, je dis bien trois milliards d'arbres dans 160 nouveaux parc nationaux. Alors, sommes-nous des ennemis de l'environnement, des ennemis des arbres ? ». Il confirme donc, « très nettement », la volonté du gouvernement de construire là, à la place du parc, une réplique de la caserne historique. C'est à cette occasion qu'il lance le célèbre épithète de « çapulcu » (« vandales » : prononcer tchapouldjou) à l'adresse des révoltés.

Après quelques rodomontades, Erdogan confirme alors que l'AKM sera démoli au profit d'un grand centre culturel incluant un opéra... mais « nous ferons également une mosquée (…) et pour cela nous n'avons pas besoin de l'autorisation du CHP [le parti kémaliste] ni de quelques çapulcu ».

Erdogan met le doigt sur deux points sensibles. La première est ancienne, la volonté de construire une mosquée dans un quartier où les églises sont nombreuses et qui, du fait, n'est pas encore totalement « conquis » par l'islam (voir à ce sujet mon étude « Islamiser l'espace : Taksim et Bodrum ». Le projet de grande mosquée, émis en 1996, avorté en raison de la chute du gouvernement islamiste d'Erbakan, avait provoqué une forte réaction dans les milieux laïcistes et l'intelligentsia d'alors.

La sensibilité à l'égard de l'AKM est plus difficile à expliquer. Sans être un lieu populaire - c'était surtout un opéra - il représentait une conception « moderne » de la culture de masse, qui dans le monde entier avait fait pousser de grandes « maisons de la culture », comme en France sous l'influence de Malraux. Par son nom également, il renvoyait à Atatürk, à la laïcité, à la modernité, tout ce que le pouvoir de l'AKP était censé démolir peu à peu. Pourtant, Erdogan annonçait un projet plus grandiose, au même endroit. Le centre Atatürk était d'ailleurs l'objet de critiques architecturales, mais par la simple annonce de sa démolition, il devient immédiatement un symbole de la résistance à Erdogan.

Avant le discours d'Erdogan, le 1er juin, le bâtiment était revenu en force sur les photos de presse, mais uniquement pour servir d'index, comme je l'expliquais dans le précédent article. La présence de sa façade, unique dans Istanbul, sur un cliché, suffit à prouver la localisation d'un événement. Or dans la nuit de la conquête du secteur Taksim-Gezi par les manifestants, se sont produites des casses de voitures. L'objet sacré de la société libérale a été profané, comme il l'est depuis longtemps dans les affrontements sociaux ailleurs. La photo de voitures renversées, brûlées, endommagées, est propre à faire peur au lectorat. On n'y fait guère attention quand cela survient au Kurdistan ou dans les quartiers périphériques de la ville. Mais à Taksim...

Les photos sont composées pour faire peur. La carcasse de voiture et la façade de l'AKM forment le stéréotype parfait.

Photo publiée sur le site du quotidien Aksam le 1er juin 2013. Au fond, la façade de l'AKM

Photo publiée sur le site du quotidien Aksam le 1er juin 2013. Au fond, la façade de l'AKM

Mais la déclaration d'Erdogan du 1er juin a provoqué une réaction inattendue des çapulcu. Comme l'annonce le quotidien Vatan sur sa première page du 3 juin 2013, la révolte se déplace « de Gezi à l'AKM ». Et le centre culturel lui-même devient, selon un titre de Hürriyet, « un nouveau résistant sur la place de Taksim » (Hürriyet, 10 juin 2013), la vedette de l'actualité. Car au soir du 1er juin, des manifestants pénètrent dans le bâtiment et surgissent sur la terrasse. Curieusement, ils n'ont rien d'autre à brandir que le drapeau turc. Mais, le 2 juin, une grande affiche de toile est suspendue au sommet du bâtiment ; sur fond rouge, deux simples mots constituent la réponse à Erdogan : « Boyun egme », c'est-à-dire « ne plie pas, ne t'abaisse pas, reste droit, pas de révérence, tiens bon ! » Je n'ai pas réussi à savoir qui ou quel groupe a choisi ce slogan, ni comment et où a été confectionné ce grand calicot. Mais il porte à merveille l'esprit de Gezi. Ce 2 juin, la photographie se diffuse, en même temps que celles des voitures et engins de chantier endommagés.

 

A gauche, l'affiche 'Boyun egme' d'abord seule sur la façade (photo Hürriyet, 2 juin 2013). A droite, sur la première page de Vatan, 3 juin 2013. Cliquer pour agrandirA gauche, l'affiche 'Boyun egme' d'abord seule sur la façade (photo Hürriyet, 2 juin 2013). A droite, sur la première page de Vatan, 3 juin 2013. Cliquer pour agrandir

A gauche, l'affiche 'Boyun egme' d'abord seule sur la façade (photo Hürriyet, 2 juin 2013). A droite, sur la première page de Vatan, 3 juin 2013. Cliquer pour agrandir

Certains sites d'information décrivent un « torrent humain » déferlant sur l'AKM, et un autre stéréotype apparaît, la vue plongeante depuis la terrasse du Centre culturel sur la place de Taksim. De jour, de nuit, des centaines de personnes montent, photographient le panorama inédit d'Istanbul, filment et souvent postent leurs vues sur youtube.

Manifestants sur la terrasse de l'AKM. A gauche, Radikal, 2 juin 2013. A droite, Hürriyet, 9 juin 2013. Cliquer pour agrandirManifestants sur la terrasse de l'AKM. A gauche, Radikal, 2 juin 2013. A droite, Hürriyet, 9 juin 2013. Cliquer pour agrandir

Manifestants sur la terrasse de l'AKM. A gauche, Radikal, 2 juin 2013. A droite, Hürriyet, 9 juin 2013. Cliquer pour agrandir

La place de Taksim vue de la terrasse de l'AKM, au soir du 4 juin. A gauche de l'écran, les terrasses de l'hôtel Marmara. A droite, les premiers arbres du parc de Gezi. La prise de vue met en évidence le peu de visibilité du monument de la République qui est au fond, en face. L'église de la Sainte-Trinité est hors champ, au fond à gauche.

Le premier acte d'affichage donne des idées. Très vite, en 24 heures, la façade de l'AKM se transforme en immense panneau d'affichage, en un social board où viennent s'exprimer surtout les mouvements révolutionnaires.

Dans un premier temps, c'est la partie haute du bâtiment qui est recouverte d'affiches. De gauche à droite, d'abord un grand portrait de Deniz Gezmis, révolutionnaire exécuté par pendaison en 1972, qui est resté une icône de la gauche et va le rester comme en témoigne l'affiche elle-même, et son portrait, les jours de révolte de juin, sur les t-shirt, ou sur les murs du quartier. Le portrait, sur la façade, est accompagné de slogans « Les peuples du monde entier marchent vers la révolution, et tout sera pour les travailleurs ! Union dans le combat ! » Plus à droite, la banderole jaune du SDP (Sosyalist Demokrasi Partisi) avec les portraits des grands ancêtres, Marx, Engels, Lénine, son slogan « Vive la révolution et le socialisme », et son emblème, un groupe de drapeaux rouges. Au centre du bâtiment, la fameuse affiche « Boyun egme ». Puis, sur la partie droite, une banderole du TÖPG (Toplumsal Özgürlük Parti Girisimi, « Initiative du parti social pour la liberté »), sur fond jaune avec son étoile rouge ; l'affiche bleue de l'ESP (Ezinlerlerin Sosyalist Partisi, Parti socialiste des opprimés), un parti marxiste-léniniste ; enfin une affiche, jaune, de la Plateforme de classe indépendante révolutionnaire (Bagımsız Devrimci Sınıf Platformu) proclamant « Classe contre classe ! Contre le système, la révolution ! Contre le capitalisme, le socialisme ! » ; une affiche du mouvement Kaldıraç (Le Levier), une autre du Front Populaire. En revoyant cela trois ans plus tard, on croit rêver.

La façade de l'AKM le 3 juin 2013. Photo agence dreamstime

La façade de l'AKM le 3 juin 2013. Photo agence dreamstime

Mais cela continue, jusqu'au recouvrement complet de la façade. D'abord, les vides entre les affiches du haut se remplissent, par des banderoles des supporters de football du Çarsı dont le « A » est le A cerclé des anarchistes. Plus à droite, une grande banderole, à fond rouge, du SYKP (Sosyalist Yeniden Kurulus Partisi, Parti de la refondation socialiste) et son slogan : « Les usines, les champs, le pouvoir, seront rendus aux travailleurs ! » ; la banderole plus colorée de l'Association de jeunesse pour la liberté (Özgürlüklü Gençlik Dernegi) qui annonce : « On arrive ! On va briser les chaînes ! » ; divers mouvements peut-être improvisés, comme un Front des travailleurs qui réclame la démission du gouvernement, la grève générale et la résistance.

Enfin le 4 juin, la façade est totalement recouverte d'affiches et calicots. Un collectif d'étudiants réclame la démission de « Tayyip ». Une grande affiche blanche du Parti révolutionnaire des travailleurs appelle les syndicats à proclamer la grève générale ; une autre, émanant d'une Plateforme de solidarité socialiste (Sosyalist Dayanısma Platformu) menace : « La justice ou l'insurrection ». Les affiches, proclamations, mots d'ordre, se bousculent, comme « Désormais c'est le temps de l'anarchie ! », ou simplement: « Paix! ». Mais entre toutes, une injonction signée elle aussi du SYKP, attire les regards par sa taille, son emplacement, son impertinence et sa simplicité : « Kes sesini Tayyip ! Ferme-la, Tayyip ! ». Si impertinente qu'elle est parfois censurée, sur les photographies.

Etat de la façade de l'AKM, le 3 juin (à gauche) et le 4 juin au soir (à droite). Photos Oynakbeyi (voir lien ci-dessous). Cliquer pour agrandirEtat de la façade de l'AKM, le 3 juin (à gauche) et le 4 juin au soir (à droite). Photos Oynakbeyi (voir lien ci-dessous). Cliquer pour agrandir

Etat de la façade de l'AKM, le 3 juin (à gauche) et le 4 juin au soir (à droite). Photos Oynakbeyi (voir lien ci-dessous). Cliquer pour agrandir

Après celui de Deniz Gezmis, d'autres portraits de révolutionnaires apparaissent : Mahir Çayan, tué lors d'une action violente à Kızıldere en mars 1972, İbrahim Kaypakkaya, mort sous la torture en mai 1973, et les « martyrs de juin », un groupe de huit révolutionnaires tués par la police en juin 1981 alors qu'ils préparaient un attentat contre le consulat d'Israël à Istanbul.

Ainsi l'AKM est devenu l'une des vedettes du mouvement de Taksim, une sorte de média à l'aspect relativement fixé durant la semaine qui suivi, avec des ajouts discrets mais importants : sur une vidéo datée du 8 juin, on remarque la présence, de part et d'autre du fameux « Boyun egme », d'un drapeau et du portrait en pied d'Atatürk ; et plus bas, sur la façade, un autre drapeau (le drapeau rouge visible sur la terrasse, à droite, est celui du mouvement Kaldıraç, reconnaissable sur d'autres clichés).

 

Capture d'écran d'une vidéo datée du 8 juin (Youtube) : un portrait d'Atatürk et deux drapeaux ont été ajoutés sur la façade

Capture d'écran d'une vidéo datée du 8 juin (Youtube) : un portrait d'Atatürk et deux drapeaux ont été ajoutés sur la façade

L'acte collectif de transgression est inouï. J'ai cru qu'il invalidait tous mes travaux antérieurs : la propension à l'obéissance, le dressage par l'école et l'armée, la déférence envers les valeurs kémalistes et nationalistes, bref le consensus imposé et accepté que j'avais cru déceler dans la société turque, même au sein de la jeunesse, tout cela me semblait envolé. Une nouvelle Turquie était affichée là, sur cette façade, dont j'avais peut-être sous-estimé les prémices. A ce moment-là, je sous-estimais au contraire la puissance de la réaction à venir.

Mais la façade n'était en fait guère représentative du mouvement de Gezi : principalement occupée par des partis et groupes d'ultra-gauche, marxistes-léninistes, elle renvoyait peu aux mouvements anti-autoritaires ni surtout à l'informel, à la société civile, à la mouvance écologiste, à la défense d'un urbanisme convivial non marchand, qui étaient d'ailleurs à l'origine du mouvement de résistance. Il n'y avait non plus, sur la façade, aucune allusion au conflit kurde, ni à la pluralité ethnique et religieuse de l'Anatolie, alors que les Arméniens et les Alévis étaient bien présents dans le mouvement.

Cette mainmise des mouvements de l'ultra-gauche peut s'expliquer par leur habitude de l'organisation, des défilés, des meetings, de la confection de calicots, de pancartes, de bannières, qui leur donne une réactivité supérieure à celle des mouvements informels. Ou plutôt, la forme qu'ils donnent à leur réactivité, très stéréotypée, leur permettait une visibilité plus grande. Et quelle visibilité ! Jamais un autre personnage qu'Atatürk n'avait contemplé la place de Taksim, et ce second était Deniz Gezmis, exécuté par les militaires ! Le mouvement de Gezi, aussi impertinent fût-il, était pourtant, dans sa mise en représentation, bien déférent vis-à-vis du kémalisme. Les portraits d'Atatürk étaient nombreux dans le parc, jusqu'à la fin, et il n'est pas étonnant que la façade de l'AKM ait été finalement mise en conformité avec le portrait et les drapeaux.

Cette façade de juin 2013, une œuvre éphémère, unique dans l'histoire de la Turquie contemporaine, a peut-être été l'enjeu de rivalités et conflits dont je ne sais rien. La place était somme toute limitée. Y a-t-il eu des négociations, des conflits entre les mouvements révolutionnaires pour l'attribution des emplacements, la taille des annonces ? Certains ont-ils tenté d'exercer une censure ? A la suite de quelles palabres ou conflits le portrait d'Atatürk et les drapeaux ont-ils été installés ?

 

Le nettoyage

En tout cas un tel état de choses, sur un bâtiment officiel du centre d'Istanbul, ne pouvait durer. La réaction policière s'est produite le 11 juin, décidée par le préfet d'Istanbul Hüseyin Avni Mutlu.

Dès 7 heures du matin, les forces d'intervention rapide (çevik kuvvet) de la police entrent sur la place, montant de Gümüsuyu. Leur premier objectif est le « nettoyage » de la façade de l'AKM et le rétablissement de l'ordre symbolique... avant de donner l'assaut aux occupants de Gezi.

Avant 9 heures, c'est chose faite et les photos du « nettoyage » sont publiées sur les sites Internet des médias. Comme par enchantement, Atatürk et le drapeau ont remplacé Deniz Gezmis, les slogans et les défis.

Toute la journée du 11, de violents affrontements se produisent sur la place et au parc, mais le mouvement n'est pas terminé : l'occupation se poursuit, avec ses stands, ses tentes, son réfectoire, sa bibliothèque, son organisation conviviale. C'est le samedi 15 juin au soir que la police donne l'assaut décisif, extrêmement violent, avec des combats qui s'étendent dans tout le quartier de Beyoglu.

L'opération de "nettoyage" de l'AKM en trois temps. Photos Timetürk, 11 juin 2013. Cliquer pour agrandirL'opération de "nettoyage" de l'AKM en trois temps. Photos Timetürk, 11 juin 2013. Cliquer pour agrandirL'opération de "nettoyage" de l'AKM en trois temps. Photos Timetürk, 11 juin 2013. Cliquer pour agrandir

L'opération de "nettoyage" de l'AKM en trois temps. Photos Timetürk, 11 juin 2013. Cliquer pour agrandir

Une vidéo du "netoyage" du monument de la République et de l'AKM, sur le site de l'agence ultra-nationaliste IHA, proche du pouvoir

L'histoire de la place de Taksim continuait de s'inscrire dans un contexte de conquête et reconquête. La place, bordant un quartier grec, a été en quelque sorte frappée du sceau kémaliste en 1928. Puis, le quartier a été conquis et dévasté par les émeutiers de septembre 1955. La place a été lieu d'affrontement entre gauche anti-impérialiste et droite islamo-nationaliste en 1969, conquis par la gauche syndicale en 1976 et douloureusement perdu. Défendu contre les islamistes, leur projet de mosquée de 1996-1997, le lieu était « repris » par les çapulcu en 2013, pour trois semaines, et la façade de l'AKM défiait le pouvoir et l'establishment une semaine durant.

Après 2013, le projet de restructuration de la place allait être réalisé, partiellement. La place devenait piétonne, une immense dalle, nue, froide, torride, balayée par le vent, la pluie et le soleil, demeurant avant tout un croisement routier (désormais souterrain), un lieu de passage pour des millions de personnes s'engouffrant dans le métro et les lignes de bus. Et le quartier changeait rapidement pour attirer les touristes fortunés, proposant un orientalisme de pacotille et des boutiques de luxe franchisées. Des cinémas, des lieux de spectacle, des librairies historiques fermaient, des mall s'installaient rue Istiklâl dans un style qui fait insulte à l'urbanisme du début du XXe siècle. Le néo-libéralisme prenait sa revanche sur le mouvement de Gezi. Mais Erdogan, défié, insulté, n'avait pas encore pris sa revanche personnelle. Ce fut fait en 2016, à nouveau sur la façade de l'AKM.

(à suivre)

 

Quelques sources :

22 novembre 2008, « Taksim'de yeni AKM 2010'a hazırlanıyor », Radikal.

2 juin 2013, « Taksim'de son durum », Hürriyet.

2 juin 2013, 18h, « Yıkacagız dedi AKM'ye boyun egme pankartı », egedesonsoz.com (dépêche DHA).

2 juin 2013, 20h, « Erdogan konustu : AKM'yi yıkacagız – Insan seli AKM'ye » timeturk.com.

3 juin 2013, "Gazetelerde bugün 3 Haziran": les « unes » des quotidiens du jour.

10 juin 2013, « Taksim meydanında bir direnisçi AKM », Hürriyet.

11 juin 2013, « Iste AKM'nin üzerinden temizlenen pankartlar », internethaber.com

Ouvrages:

Bayir (Ferhan) (éd.), Gezi Direnisi en Özel fotograflarla [recueil de photographies, Istanbul, Kaynak, 2013.

Bölükbası (Mehmet Deniz) (éd.), Devrim Taksim'de Göz Kırptı, Istanbul, Kaldıraç, 2013, 432 p. (une chronologie très précise des événements, couvrant toute la Turquie).

David (Isabel), Toktamıs (Kumru F.) (éd.), Everywhere Taksim. Sowing the seeds for a new Turkey at Gezi, Amsterdam University Press, 2015, 297 p.

Karabey (Haydar), Direnen Istanbul. Istanbul Yazıları (1978-2013), Istanbul, Ayrıntı, 2014, 272 p.

Kongar (Emre), Küçükkaya (Aykut), Türkiye'yi Sarsan Otuz Gün : Gezi Direnisi, Istanbul, Cumhuriyet Kitapları, juillet 2013, 189 p.

Özkoray (Nurten), Özkoray (Erol), Bireysellesme ve Demokrasi : Gezi Fenomeni, Istanbul, Idea Politika, juillet 2013, 251 p.

 

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