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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


La liberté d'expression en Turquie : aux limites de l'absurdité

Publié par Quotidien Birgün sur 8 Septembre 2016, 11:45am

Catégories : #La Turquie d'aujourd'hui

La répression contre les universitaires pour la paix continue : condamnation pour une comparaison à un dragon

 

[Les médias français parlent, heureusement, de la répression visant les "Universitaires pour la paix", ces enseignants-chercheurs qui ont signé au printemps une pétition contre la guerre au Kurdistan turc et ses horreurs. Depuis les mesures d'interdiction du quotidien pro-kurde Özgür Gündem et l'arrestation de la plupart de ses responsables et rédacteurs, quelques cas de répression sont connus, dont celui de la célèbre écrivaine Aslı Erdogan et de la traductrice et linguiste Necmiye Alpay.

J'ai choisi de publier ici un cas de répression plus discrète, moins dramatique, sans emprisonnement, mais qui illustre la manière obstinée par laquelle le pouvoir et ses "derniers filaments" tentent de venir à bout des récalcitrants. A force, ce pouvoir cherche à obtenir une population moutonnière, qui choisira de rester "tranquille" pour avoir la paix. Un peu comme en URSS autrefois.

A noter que la répression s'exerce ici par une autorité administrative, l'université, qui a la prétention de détenir un pouvoir judiciaire. C'est en effet l'université qui requiert la peine de prison!]

[Voici la traduction, par Sibel Özbudun, d'un article paru le 26 août 2016 dans le quotidien Birgün.]

Ci-dessous, vous trouverez un lien vers un article de Laurent Mignon, dans La Croix, sur Necmiye Alpay.

Yasin Durak au cours d'une conférence de presse. Photo publiée par Birgün le 26 août 2016

Yasin Durak au cours d'une conférence de presse. Photo publiée par Birgün le 26 août 2016

 

 

L’Université de Niğde a ouvert une enquête contre l’enseignant chercheur Yasin Durak en lui reprochant d’avoir insulté le Président dans son article paru dans le journal BirGün. En prenant également une décision disciplinaire, l’université a ouvert la voie à une procédure judiciaire contre Durak qui pourrait aboutir à une condamnation allant de un à quatre ans d’emprisonnement.

 

L’Université de Niğde a ouvert des enquêtes administrative et disciplinaire contre l’enseignant-chercheur Yasin Durak en lui reprochant d’avoir insulté le Président dans son article intitulé « On ne peut pas être un héros sans défier un dragon », paru dans le supplément dimanche du journal BirGün du 8 mai 2016.

Trois jours après la publication de l’article de Yasin Durak, enseignant chercheur à la chaire de Sociologie des Institutions du département de Sociologie de la Facultés des Sciences et des Lettres, l’enquête du rectorat s’est terminée à la vitesse grand V. Durak a reçu un blâme et la commission d’enquête a ensuite autorisé l’ouverture d’une procédure pénale à son encontre.

Durak a contesté la légalité de l’enquête menée à son encontre. On lui a répondu « qu’il est établi qu’il a commis une infraction prévue par l’article 299 du Code pénal turc modifié par la loi n°5237. » La direction de l’université a donc prévu pour son employé une peine d’emprisonnement allant de 1 an à 4 ans, comme si elle était une juridiction pénale.

 

Les courriers ne sont pas pris en compte

 

« Ces enquêtes font partie d’une plus large opération pour venir à bout des académiciens signataires de la déclaration » dit Yasin Durak, et ajoute : « Des fonctionnaires ouvertement menacés par le Rectorat, qui agit manifestement dans l’illégalité, refusent de prendre en compte mes demandes. » [note: le "recteur" en Turquie est l'équivalent d'un président d'université en France]. Durak souligne que plus de quatre mois après la décision de restitution à son poste, sa carte de personnel ne lui est toujours pas remise et que toutes ses requêtes sont rejetés avec le motif suivant : « Pas avant la fin des enquêtes vous concernant ». Comme retour à ses requêtes envoyés via BIMER [NdT : site Internet de communication du gouvernement], il déclare n'avoir reçu que des réponses puériles comme « Votre carte de personnel n’a pas été délivrée suite à une panne de la machine qui les fabrique. » Il n’a par ailleurs pas reçu d’indemnités de transfert, ni d’autorisation de recherche en vue de terminer ses recherches de terrain pour sa thèse et n’a pas pu prendre son congé annuel. Yasin Durak a précisé que Fatma Gül Eryıldız, académicienne signataire de la déclaration [des "Universitaires pour la Paix], qui vient d’être rétablie à son poste à l’Université de Nigde, commence à subir le même traitement.

 

Une bigoterie organisée domine la bureaucratie !

 

Yasin Durak, auteur du livre Emegin Tevekkülü ("Le Travail dans les mains de Dieu") traitant de l’islamisation des relations de travail en Turquie, était également le rédacteur en chef du numéro consacré à la « Laïcité » du Journal des Sciences Sociales Praksis. L’universitaire, connu pour ses écrits contre l'AKP et le conservatisme, déclare à ce sujet :

« Ce que je vis n’est rien comparé à ce que vivent beaucoup de mes collègues. Tout universitaire qui a essayé de défendre les droits et libertés en Turquie subit ce genre de traitements ridicules, même dans le passé. Nous sommes comme prisonniers d’une nouvelle d’Aziz Nesin [Ndt : écrivain satirique turc, aujourd’hui décédé], nous n’arrivons pas à en sortir.

Une bigoterie organisée domine la bureaucratie. Chaque gros bonnet qui met la main sur un tampon confond l’autorité avec le non-droit. Ils agissent avec la motivation ‘si tu n’es pas de notre côté, tu mérites tout ce qu’on te fait subir.’ La conscience publique a entièrement disparu en Turquie. Dans un tel environnement, les universitaires signataires ont été, bon gré mal gré, sous les projecteurs. Tous ceux qui veulent prouver leur dévotion au palais nous attaquent. Les directions d’universités, saisissant l’opportunité de l’état d’urgence, sont en train de renvoyer des Universitaires pour la paix. En tant qu’universitaires exilés, licenciés, emprisonnés, menacés, fichés et obligés de s’occuper des injustices frauduleuses et variées, aucun d’entre nous ne cède, nous ne cèderons pas. Quoi qu’ils fassent, tant que nous sommes en vie et que nous pouvons écrire, ils ne peuvent pas nous arrêter ! »

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