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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 61 - En 2015, la peur du retour aux années 1990

Publié par Etienne Copeaux sur 13 Février 2016, 17:31pm

Catégories : #La Turquie des années 1990, #La Turquie d'aujourd'hui, #Kurdistan

 

 

 

Le découpage du temps en décennies ou en siècles, commode, conduit à chercher des spécificités à des unités temporelles qui ne sont que des vues de l'esprit. Beaucoup d'événements et de phénomènes des « années 1990 » ont duré, soit parce qu'il s'agit de tendances de fond, soit parce que leurs conséquences se font toujours sentir : je suis d'accord avec Arlette Farge (Des lieux pour l'histoire, 1997) qui estime que dans l'histoire d'un fait douloureux, les souffrances et les peines subies font partie de l'événement et le font durer.

Parmi les phénomènes qui durent et perdurent ou sont revivifiés par des échos dans l'actualité, on peut citer les procédures judiciaires souvent très longues, les pratiques de mobilisations qui peuvent être continues comme celle des mères de disparus, qui dure depuis 1995, ou être reprises comme la pratique du tapage aux fenêtres (mouvement « Une minute d'obscurité pour faire la lumière », 1997, et mouvement de Gezi, 2013).

La durée, la persistance, est encore plus caractéristique de pratiques infra-politiques comme le culte et la sacralisation du drapeau, utilisé par les manifestants ou acteurs de la vie sociale comme instrument de légitimation ou de protection.

L'imaginaire collectif et les représentations ont également une histoire, souvent très longue. La force des représentations symboliques et historiques du parti ultra-nationaliste MHP, qui puise dans l'histoire et dans la religion, provient de celles qui sont prodiguées à chacun par l'enseignement ; elles se retrouvent en éléments discursifs, sémiologiques ou symboliques de légitimation, non seulement pour les militants du MHP, mais désormais pour les milices au service de l'Etat, comme le montre la pratique des mêmes milices agissant au sud-est, qui tracent sur les murs les trois croissants symboles du parti – mais renvoient aussi au passé ottoman.

Enfin, dans le même ordre d'idées, je pense à la diffusion de l'islam en tant que signe dans des sphères qui en semblaient jusque-là préservées, comme la prière en public (surtout en présence de photographes de presse) par des policiers, de militaires, des officiers généraux, des politiciens (pas seulement islamistes), une pratique qui s'est généralisée pour devenir une constante au cours des années 1990, et destinée à désamorcer, à détourner l'islam politique, mais qui a contribué à augmenter encore le poids de la religion dans le nationalisme et la vie politique, en s'appuyant consciemment ou non sur le courant déjà ancien de la synthèse turco-islamique. Ainsi le nationalisme teinté d'islam tel qu'il existe aujourd'hui est un courant ancien qui a été porté par les dernières décennies du XXe siècle, et l'AKP n'en est que l'accomplissement.

Il est également des événements interminables, dont les conséquences dureront des générations : l'évacuation ou la destruction de milliers de villages et les migrations forcées, le gonflement des villes du sud-est et des banlieues des grandes métropoles, l'irruption de l’Anatolie profonde dans les villes de l'ouest. De tels événements ont une durée transgénérationnelle : les enfants des centaines de milliers d'expulsés de cette époque sont maintenant adolescents ou jeunes adultes, ils ont hérité des souffrances de leurs parents, n'ont aucune possibilité de résilience et ce sont eux qui portent la révolte dans les rangs du PKK.

 

Passé ou présent ?

 

En étudiant un passé proche comme celui des années 1990, on a affaire à une période qui par bien des aspects n'est pas fermée. Simplement parce qu'elle est assez brève, vingt ans, pour que les acteurs, les idées, les œuvres, les événements même puissent durer, se poursuivre, survivre. Et les signes, objets de discours, symboles, icônes, stéréotypes, visions du passé ont une durée de vie bien plus longue encore.

Le problème est dans la recherche de ce qui peut faire l'unité d'une période ; depuis 20 à 25 ans la Turquie a connu des changements profonds, évidents, dans la vie politique, qu'il est inutile d'énumérer ; des points de rupture politiques, des modifications radicales de l'équilibre des forces (entre les dirigeants politiques et l'armée), également des ruptures sociétales spectaculaires manifestées par des événements tels que les obsèques de Hrant Dink (2007) ou le mouvement de résistance de Gezi (2013).

Certains événements auraient pu constituer des ruptures décisives : le coup d'Etat du 28 février 1997 qui semblait mettre fin à l'islam politique ; la destitution d'Erdogan (1998) « qui ne pourrait même plus être muhtar » selon la presse de l'époque ; l'arrestation d'Abdullah Öcalan, le chef du PKK, qui, pensait-on, allait mettre fin à la guerre (1999). Seule la date de 2002, l'arrivée au pouvoir de l'AKP, semble rester une rupture, puisque la période qu'elle ouvre ne s'est pas refermée.

Mais c'est la guerre contre le PKK qui donne une unité profonde à la période, en dépit de tous les changements politiques, sociaux, économiques, survenus depuis trente ans. La guerre a connu des pauses, des périodes de cessez-le-feu et un processus de recherche de solution qui a semblé sérieux (2013-2015). L'aliment de la guerre est le nationalisme tel que le conçoit le parti MHP, qui a exercé et exerce son influence sur tous les gouvernements de l'époque ; son discours fondé d'une part sur les représentations véhiculées par l'enseignement, et d'autre part à la fois sur le kémalisme et sur la religion, est d'une grande pertinence, c'est-à-dire qu'il peut être reçu, admis et relayé sans réticence par une grande partie de la population.

Le MHP a traversé l'époque sans encombres. Il n'a jamais eu maille à partir avec le pouvoir ; et sans jamais être au pouvoir, il a constamment réussi à jouer son rôle de chien de garde du nationalisme. C'est un mouvement politique qui prône l'action violente, que l'Etat désavoue rarement et même utilise plutôt. Depuis ses débuts, son idéologie est clairement anti-kurde et c'est peut-être cela, plus que son ancien penchant panturquiste, qui fait son succès, sa force politique et sa longévité.

Quand j'utilise l'expression de « racines du présent » pour désigner les contenus de mon blog, ce n'est pas pour dresser le portrait d'une « Turquie éternelle ». Je n'ai pas une vision essentialiste ou orientaliste de la Turquie. Mais je crois qu'il existe des tendances profondes, des pratiques d'Etat qui résident plus dans les pratiques quotidiennes des extrémités du pouvoir, des « veines capillaires » du pouvoir, que les dépositaires de l'autorité mettent en œuvre aussi bien par inertie que par conviction (cf. mon article « Lire Foucault en considérant la Turquie »).

 

La « génération 90 » et le nouveau regard sur la période

 

Les années 1990 sont les années de naissance de la nouvelle génération turque, qui n'a connu la période que par la génération précédente. Les Alévis, les Kurdes ont entendu les récits des violences, humiliations, meurtres et massacres. Les « Turcs blancs » sont en principe à l'abri des discriminations, mais au cours de leur vie de jeunes adultes, ils n'ont connu que l'AKP et sa politique répressive.

Tous s’interrogent sur le passé récent, la période qui les a vus naître.

Or voici qu'au cours de l'horrible été 2015 je me suis mis moi-même à risquer des comparaisons entre ce présent et les années noires vécues vingt ans plus tôt, car beaucoup des faits qui se produisaient, en 2015, sentaient le déjà-vu. Surtout, la rencontre entre l'interrogation des jeunes générations sur le passé récent, et les événements actuels qui évoquent la mémoire de ce que leurs parents ont vécu sous Çiller, Yılmaz, Erbakan ou Ecevit, commence à susciter des publications, sur papier ou sur Internet.

En voici trois exemples : le site d'information bianet.org a publié à la fin de 2014 une série de 69 articles, « Les combats pour la justice dans les années 1990 ». La simple liste des sujets traités est un panorama de la décennie : la manifestation quotidienne « une minute d'obscurité pour faire la lumière » en 1997, les mouvements LGBT, les combats pour les droits humains, la révolte des paysans de Bergama, la marche des mineurs, le combat de Leyla Zana, les mères du samedi, les mères pour la paix, les combats pour la liberté d'expression, pour la liberté de la presse (13 articles rien que sur ce thème), contre la torture, les luttes étudiantes, les luttes féministes, les mouvements de désobéissance civile, la remise en cause de l'urbanisme. Panorama ? Pourtant, de façon très surprenante, il n'y a qu'un seul article sur les luttes des Alévis, et deux seulement sur les combats des Kurdes... Cette liste reflèterait-elle une vision par trop « majoritaire », stambouliote, des combats ?

Une autre publication au contraire fait la part belle aux violences subies et aux combats portés par les Kurdes et les Alévis. Il s'agit du livre d'Ali Yılmaz, Karanlık Vardiya (« La Vigie dans l'obscurité », éd. Dogan Kitap) publié en mai 2015. Ouvrage qui n'est pas sans défaut mais dresse un tableau effrayant de la période : exécutions extra-judiciaires, violences dans les villes, mesures de couvre-feu autorisant tous les abus, ratissages des quartiers... Le tableau qu'il brosse est dur, et permet une comparaison précise avec le présent : méthodes de répression et de guerre. Chose révélatrice, ce livre est un succès de librairie, preuve que la période intéresse et inquiète.

Un autre livre, excellent travail d'histoire orale, qui a intéressé beaucoup de lecteurs, l'enquête de Rojin C. Akın et Funda Danısman, Bildigin gibi degil, 90'larda Güneydogu'da çocuk olmak (« Ce n'était pas comme tu crois. Etre un enfant dans les sud-est dans les années 90 », éd. Metis, 2011), vient compléter la belle collection de témoignages Siyahbeyaz des éditions Metis, née justement dans ces années-là, et dont l'ensemble est une des meilleures sources sur la période.

 

Esquisse n° 61 - En 2015, la peur du retour aux années 1990Esquisse n° 61 - En 2015, la peur du retour aux années 1990

 

 

Il existe donc maintenant un regard sur le passé récent, un regard distancié, analytique, un regard d'historien ; c'est la société elle-même qui en ressent le besoin.

Pour ce qui me concerne, je ne peux écrire sans tenir compte du présent, et mes choix de susam-sokak sont parfois guidés par l'actualité. Et comme mon travail s'étire désormais sur cinq ans, beaucoup d'articles sont déjà « datés », marqués par l'époque à laquelle ils ont été rédigés. La publication en ligne me permettrait de mettre à jour, d'effacer les marques du temps de l'écriture, mais je préfère ne pas y toucher, de sorte que chaque article concerne le passé mais reflète aussi un présent... qui lui-même passe rapidement.

 

Quand le passé surgit et fait peur

 

Mais l'intérêt pour la décennie 1990 se manifeste autrement. Non pas un intérêt analytique, mais un bond dans le déjà-vu, le déjà-vécu, un sentiment amer qui se fait à la fois peur et protestation. « Sommes-nous plongés à nouveau dans les années 1990 ? » : sous cette forme interrogative, ou sous une forme péremptoire, « nous y sommes », un bourdonnement s'est amplifié à partir de l'été 2015, dans les médias mais également dans les propos de la population, qu'on peut entendre directement ou par les témoignages diffusés sur les réseaux sociaux.

Le phénomène a interpelé le chercheur Jean-François Pérouse qui, dans un article publié sur le site de l'Observatoire de la vie politique turque le 20 août 2015, décortiquait ce qu'il considérait comme un « lieu déjà commun ». En quelques points, il démontait la prétendue similitude entre les années 1990 et le présent. Le mouvement kurde, souligne-t-il, alors cantonné dans les montagnes, est désormais urbain ; la police a en grande partie remplacé l'armée dans la conduite de la répression ; la situation régionale n'a plus rien de commun avec celle de l'époque (guerre en Syrie, création du territoire kurde de Rojawa et surgissement de DAESH) ; et « la question kurde est dans un autre état de maturation », c'est-à-dire qu'elle a pris, dans la vie politique, une dimension qu'elle n'avait pas autrefois.

A la lecture de l'article j'ai été très frappé par les photos de presse choisies comme illustrations par l'auteur. Ce sont des images qu'on pouvait voir vingt ans plus tôt : un enterrement de soldat avec le drapeau enveloppant le cercueil, un cadavre exposé, une soldate turque embrassant un enfant, stéréotype universel de la prétendue humanité des forces armées. Ainsi l'article, tout en critiquant l'idée de continuité entre les deux époques, présentait une certaine continuité des stéréotypes. Ainsi se pose la question de la signification des stéréotypes et leur rapport à la réalité des faits. Une chose est certaine, c'est que les médias imposent au public des représentations stables de la réalité. Le débat auquel Jean-François Pérouse réagissait pose en effet cette question : la permanence des représentations, et même l'existence d'un tel débat, signifient-elles que la réalité elle-même n'a pas changé ?

Il est évident que l'on ne retourne pas dans le passé, et que rien n'est jamais comme avant, ne serait-ce que grâce à l'existence – que J.F. Pérouse souligne aussi - d'Internet, des réseaux sociaux, des téléphones portables, de la photo et vidéo numériques grâce auxquelles le témoignage est immédiat et peut bénéficier d'une diffusion illimitée.

Mais qu'il soit justifié ou non, pertinent ou non, le « lieu commun » existe, il faut l'interroger et l'étudier en tant qu'objet d'histoire, en tant que « lieu de mémoire ». Celui-ci exprime en fait une peur profonde qui elle-même doit être traitée en événement historique. Le topos « années 1990 » existe dans les propos des gens, spontanément exprimé, sur les réseaux sociaux, et dans les médias.

 

"Vous ne nous ferez pas revenir aux années 90!" Couverture de la revue satirique Penguen, septembre 2015

"Vous ne nous ferez pas revenir aux années 90!" Couverture de la revue satirique Penguen, septembre 2015

Directement concerné, de par le sujet de mes recherches, et peut-être contribuant moi-même, pour le public francophone, à diffuser le « lieu commun », j'ai cherché à le mesurer, le circonscrire tel qu'il apparaît, en turc, dans les médias, à l'aide des moteurs de recherche d'Internet.

Sur la Toile, si ma recherche est correcte, le thème du retour à 1990 dans les médias apparaît en trois phases – si l'on exclut les expressions de nostalgie, les articles de mode, de musique, le sujet « vintage » :

  • une première fois en été 2011

  • puis en octobre 2014

  • enfin, massivement, à partir de juin 2015.

 

Ces occurrences présentent deux caractères généraux. Le premier est que les années 1990 sont un passé rejeté voire abhorré, caractérisé par l'instabilité politique, l'hyperinflation et surtout la violence, les exécutions extra-judiciaires, la guerre. Il semble exister un consensus sur le rejet. La période forme contraste, en effet, avec le début de la gouvernance AKP caractérisée par une indéniable croissance économique, une paix relative, la mise à l'écart de l'armée, le déclin d'un kémalisme sclérosé, une ouverture, un espoir de changement auquel beaucoup de gens, même de gauche, se sont laissés prendre.

L'autre point commun des articles recensés est qu'ils concernent presque tous le problème kurde et les violences dans le sud-est du pays. Les autres sujets abordés à propos des années 1990, l'inflation et l'instabilité politique, sont marginaux.

La prégnance du thème guerre/violence/problème kurde explique les périodes d'apparition du « lieu commun » :

La première précède le processus de paix (entamé en mars 2013). Au cours de l'été 2011, les pouvoirs politiques décident d'augmenter fortement les effectifs des « opérations spéciales » (özel harekat) connues de façon sinistre aussi sous l'appellation d' « équipes spéciales » (özel tim) (presse du 27 juillet). C'est également une année où la police opère des milliers d'arrestations, en particulier de journalistes dont la grande majorité travaille dans la presse kurde. Sezgin Tanrıkulu, secrétaire général adjoint du CHP, exprime alors dans Zaman la peur d'une guerre civile et d'une nouvelle vague d'exécutions extra-judiciaires, la peur de reproduire les mêmes erreurs que dans la décennie 1990 car, dit-il, « il sera beaucoup plus difficile de réparer les erreurs qu'à cette époque ». A quelques jours près, le site de la chaîne NTV exprime la même crainte. En novembre, au cours d'une manifestation de soutien aux journalistes d'Özgür Gündem emprisonnés, Murat Çelikkan, journaliste à Radikal et militant des droits humains, déclarait que « si l'on considère attentivement ce qui se passe, on voit bien qu'on retourne aux années 1990 : voici 17 ans [1994], Gündem était en permanence menacé et subissait un attentat à la bombe. (…) Nous nous sommes rassemblés pour rappeler la mémoire de ces faits et attirer l'attention sur ce sujet sensible. Ce sont des choses qui n'arrivent pas normalement dans une démocratie ».

Cette série d'occurrences (2011) apparemment ne dure pas. Les médias ne s'intéressent guère à la violence « ordinaire » dans le Kurdistan, la vague d'arrestations se calme un peu, et surtout, en 2013, le « processus de paix » entamé éloigne un peu les craintes de retour à la période noire des exécutions sans jugement et des destructions de villages.

Le thème des années 1990 revient en octobre 2014. Rien d'étonnant : c'est l'époque de la résistance de Kobanê, dont le siège par l'Etat islamique est observable depuis la frontière turque, et suscite de nombreuses et violentes manifestations de solidarité dans le sud-est de la Turquie, au cours desquelles une cinquantaine de personnes trouvent la mort. Dans des médias de gauche comme Agos, Radikal (Oral Çalıslar), Birikim, on trouve déjà des analyses comparables à celles de J.F. Pérouse, soulignant tout ce qui diffère, en 2014, de ce que la Turquie a vécu 20 ans plus tôt. Mais Oral Çalıslar, entre autres, juge que « nous ne retournons pas vers les années 1990, nous allons vers autre chose, et nous y sommes déjà », sans que cet « autre chose » très inquiétante soit nommée.

Enfin, en 2015, à part quelques occurrences au printemps et en juin, la crainte de « retour » s'exprime massivement après l'attentat de Suruç (20 juillet, 33 morts) ; les espoirs nés du résultat des élections du 7 juin sont déjà éteints, l'attentat provoque un choc profond, le gouvernement reprend la guerre contre le PKK, d'abord en Irak puis en Turquie, la répression et les violences contre le HDP commencent, et l'Etat laisse faire ses nervis. Erdogan laisse alors entendre que le gouvernement pourrait envisager la levée de l'immunité des députés du HDP élus en juin. Cette menace est un déclic, qui renvoie à un événement très précis, la levée de l'immunité des députés du HEP (le parti pro-kurde d'alors), élus en 1991, qui avaient prononcé leur serment en kurde. Le cas de Leyla Zana est célèbre, mais la photographie qui devient à ce moment une icône est celle de l'arrestation (1994) du député Orhan Dogan, poussé comme un malfaiteur dans un véhicule par des policiers en civil. C'est l'occasion, dans les médias, d'un flash-back sur l'épisode.

 

L'arrestation du député Orhan Dogan, mars 1994

L'arrestation du député Orhan Dogan, mars 1994

 

Ainsi il existe des « liens » - j'utilise ce mot dans l'acception du langage d'Internet - qui renvoient aux années 1990, comme s'il suffisait de « cliquer » sur certains événements, certaines images, pour renvoyer à autre chose. Les liens sont de trois sortes :

  • des mesures militaro-administratives (été 2011) de réorganisation des forces de répression ;

  • la velléité de lever l'immunité parlementaire du HDP (juillet 2015) ;

  • des épisodes de violences portant un caractère de déjà-vu. Özgür Gündem accompagne un cliché représentant le corps d'un jeune de 17 ans que la police aurait laissé mourir faute d'accès aux soins (31 juillet 2015) du titre « 1990'lara dönüs fotografı (la photo du retour aux années 1990) ». Notons que les attentats de Suruç puis d'Ankara (10 octobre) ne jouent pas ce rôle, peut-être parce qu'ils n'ont pas d'équivalent dans le passé.

Hasan Nerse, 17 ans, tué dans une rue de Cizre. Photo publiée par le quotidien Özgür Gündem, 31 juillet 2015

Hasan Nerse, 17 ans, tué dans une rue de Cizre. Photo publiée par le quotidien Özgür Gündem, 31 juillet 2015

A partir de cette fin de juillet 2015, les articles et les auteurs se divisent entre quatre types d'évaluations :

      1. c'est la même chose qu'en 1990 ;

      2. c'est pire ;

      3. c'est autre chose ;

      4. c'est mieux !

Les avis 1 et 2 signifient pareillement que c'est l'horreur. Le type 3 exprime une profonde inquiétude. Et les avis de type 4, rares, émanent seulement du pouvoir.

 

Commençons par ce dernier cas de figure « c'est mieux ! »

 

Ce n'est jamais formulé ainsi, mais sous la forme d'une menace ironique : « Vous ne voulez tout de même pas retourner aux années 1990 ! » Dès mars 2015, c'est ainsi que le ministre du travail Faruk Çelik répondait aux propositions salariales de Kemal Kılıçdaroglu, président du parti kémaliste CHP. La formule « années 1990 » agit comme une menace, celle du retour de l'inflation, qui n'existe que dans la propagande de l'AKP.

Surtout, en octobre 2015, donc juste avant les élections anticipées du 1er novembre, le ministre des finances Mehmet Simsek (devenu depuis vice premier ministre) use de la même rhétorique : les électeurs vont avoir à choisir entre les années 2020 (« nous »), et les années 1990 (« les autres »). « Ou bien nous réalisons nos objectifs pour 2023 [date du centenaire de la république] ou bien vous choisissez les affrontements, les combats de rue, les tensions, l'instabilité et les coalitions » (haberler.com, 28 octobre).

Mais ce même 28 octobre, gazetemanifesto.com dénonce justement le « lieu commun » comme émanant de la propagande de l'AKP qui désigne deux épouvantails : l'inflation, l'instabilité.

En effet, cette rhétorique avait été formulée dès le début du mois d'août (presse du 3 août) par le président Erdogan. Questionné sur la rumeur du « retour à 1990 », le président répondait : « Ceux qui disent cela ont une mentalité très arriérée, bien plus ancienne que celle des années 1990 (…). Peut-être sont-ils nostalgiques de cette époque. (…) Mais désormais, nous sommes dans une situation très différente puisque maintenant, (...) il y a un président élu par la Nation ». En somme, on peut traduire « C'est mieux parce que je suis là ».

 

Le second cas de figure : « C'est la même chose »

 

On le rencontre dès juin 2015, puis il se fait plus fréquent au cours de l'été, surtout en août.

Hayri Tunç, dans le média kurde jiyan.us va même plus loin en estimant en juin 2015 : « Nous n'y retournons pas, puisque nous n'en sommes jamais sortis ». Un point de vue volontiers partagé par les Kurdes plutôt que par les médias de l'ouest, car ces derniers sont souvent myopes sur la question kurde lorsqu'il n'y a pas soulèvement général : les violences et humiliations subies par la population kurde sont permanentes, elles sont dans l'ordre des choses en Turquie, elles ne sont même pas toujours perçues à l'ouest.

Cette opinion est reprise en août (1 août) sur diken.org, par Frederike Geerdink, journaliste et blogueuse (kurdishmatters.com) basée à Diyarbakır : se fondant sur des faits qui commencent à se multiplier, comme les attentats contre les permanences du HDP, elle estime qu'il ne s'agit pas d'un retour, « c'est la pratique habituelle de l'Etat »,.

Puis les violences s’enchaînent, accompagnées par les évocations d'un « retour » aux années 1990. Début août, BBC-Türkiye envoie un reporter à Lice, qui fait parler les habitants exprimant leur crainte d'un retour à ce qui s'est passé en octobre 1993, lorsque la ville avait été partiellement détruite par l'armée, provoquant la mort de 16 personnes. C'est qu'il y a déjà, en ce début d'août 2015, couvre-feu à Silopi. Cette mesure dont le nom officiel est Sokaga çıkma yasagı, « Mesure d'interdiction de sortir dans la rue », permet aux forces de sécurité de tirer sans sommation sur tout ce qui bouge, de frapper des immeubles au mortier et à l'arme lourde, de détruire des bâtiments, tout en interdisant les communications avec l'extérieur, l'accès des ambulances et même l'évacuation des morts. A Silopi, trois personnes sont tuées durant le couvre-feu ; et à Agrı, Diyarbakır et Mardin, on signale des exécutions extra-judiciaires opérées par des membres des « équipes spéciales ».

Jusque-là, les mesures de violence d'Etat font en effet penser aux événements de Sırnak ou Lice quelque vingt ans plus tôt. Mais la peur monte encore en septembre, lorsqu'une librairie kurde est incendiée à Kırsehir : « Allons-nous vers de nouveaux Madımak ? » (16 septembre). « Madımak », nom de l'hôtel incendié par des émeutiers islamo-nationalistes alors qu'il abritait, en juillet 1993, des intellectuels alévis venus pour un festival à Sivas (37 morts), est un de ces liens qui deviennent fréquent dans les propos, y compris, tout dernièrement, dans le témoignage de Mehmet Tunç, membre du conseil municipal de Cizre, et tué lors du massacre du 8 février 2016 (lire la transcription de son dernier appel téléphonique sur kedistan.fr).

Les médias, qui font de temps en temps des flash-back pour rafraichir la mémoire des lecteurs, n'ont pas toujours bonne mémoire non plus, comme en témoignent certaines analyses. Par exemple, sozcu.com, le 6 août, s'alarme parce que le pouvoir institue des zones de contrôle qui ressemblent au défunt système dit OHAL (Olaganüstü Hal Bölgeleri, instauration d'un régime d'exception sur une région, régime supprimé en 2002), un plan de fichage de la population et la possibilité d'arrêter sans preuve, oubliant que tout cela est possible depuis longtemps, non seulement possible mais opératoire, notamment au cours des grandes rafles de 2011-2012. Bien avant Gezi, et conformément au concept d'Intelligence-led policing dit aussi « prophylaxie sociale ». Mais il est vrai qu'à cette époque, et même durant le mois de Gezi, cette vague répressive était déjà un peu passée au second plan.

Enfin, de façon très catégorique et très claire, le commentateur Okay Gönensin sur le site de Vatan affirme que « le retour à 1990 » est une réalité incontestable, en se basant sur les signes visibles comme les obsèques de « martyrs », les photos de violences, l'exposition des cadavres, les violences perpétrées lors des mesures de couvre-feu, et l'attitude même des médias conformistes qui « soufflent sur la braise » en ne parlant plus que d'héroïsme, de militarisme et de drapeau.

 

« C'est pire »

 

Peu à peu cette opinion s'impose. Le 12 août, le site d'Aljazeera-Turk publie une interview de Murat Karayalçın (président de la section stambouliote du CHP), alors que les élections anticipées du 1er novembre sont en vue. Il estime que le concept actuel de contrôle territorial (alan kontrol konsepti) est pire que les mesures d'état d'exception (OHAL) des années 1990.

Un thème repris par le politologue Baskın Oran, dans Radikal, le 20 décembre : « A l'époque, l'OHAL était régulé par une loi. Or les nouveaux modes de contrôle, les mesures de couvre-feu sont décidés par les préfets (vali). Il n'y a plus de loi. L'absence de loi est pire que la pire des lois. »

 

Ces exemples soulignent la gravité de la situation, qu'ils attribuent à la politique de l'Etat dans la guerre. Mais la même opinion, « c'est pire » est exprimée également pour la raison inverse : « C'est pire à cause du PKK ». Pour Hasim Söylemez, s'exprimant dans la revue conservatrice Aksyon, la situation est nettement bien plus mauvaise que dans les années 1990, parce qu'il existe désormais une multitude de territoires sous contrôle spécial (özel güvenlik alanları), alors qu'en face une trentaine de localités sont sous contrôle du PKK : c'est une situation de front contre front, une situation de guerre et non plus une guérilla diffuse (24 août). Surtout, continue Söylemez, le programme de « guerre populaire révolutionnaire » présenté par Duran Kalkan, un des hauts responsables du PKK, en 2007, serait en cours de mise en œuvre. L'auteur de l'article cite Duran Kalkan : « Nous organiserons nos forces de défense (…) car une société démocratique nécessite un système sécuritaire protégeant le KCK (Koma Civakên Kurdistan, Groupe des communautés du Kurdistan). Nous armerons, instruirons pour créer un système de défense partout où la société démocratique doit être défendue. Ceci ouvrira la possibilité d'une politique démocratique dans une autonomie démocratique. (…) L'affrontement continuera entre les territoires démocratiques et ceux contrôlés par l'Etat : la guerre populaire révolutionnaire est une guerre totale, un combat global ». Nous y sommes, estime Söylemez, et le PKK est seul responsable de l'état de guerre. D'ailleurs poursuit-il, il n'y a plus d'exécutions extra-judiciaires, c'est au contraire le PKK qui assassine.

Le premier ministre Ahmet Davutoglu conforte ce point de vue, répondant au « lieu commun » par une boutade : « Les députés du HDP retournent à la montagne de Cudi [proche de Cizre] et c'est le PKK qui retourne aux années 1990 » (en effet un groupe de 600 personnes dont des députés HDP était parti en bouclier humain dans le Cudi pour protéger un cimetière du PKK ; rudaw.net, 21 septembre).

 

... jusqu'aux années trente...

 

Mais à la fin de l'année 2015, alors que la situation empire rapidement, des auteurs estiment que si c'est pire que dans les années 1990, c'est parce que l'on retourne beaucoup plus loin en arrière, jusqu'aux années trente.

C'est l'opinion de Baskın Oran, dans le même article de Radikal du 20 décembre 2015, alors que s'éternise la longue série de couvre-feu meurtriers imposés par les forces de sécurité aux villes du sud-est, notamment à Cizre et Sur, la vieille ville de Diyarbakır. Les années trente, l'année 1938, c'est l'année de « tedip ve tenkil » (« extermination et déportation » : ce sont les termes officiels de l'époque), rappelle également l’écrivain kurde Selim Temo, également dans Radikal (30 décembre).

Pour Baskın Oran, qui a été partie prenante dans le processus de paix de 2013-2015, « il n'y a aucune volonté d'en sortir ». Si les Kurdes pratiquent la violence, c'est parce que sans cela ils ne seraient pas entendus, de même que les Arméniens n'ont pas été entendus avant les violences perpétrées par l'ASALA.

S'il est politiquement facile d'invoquer la violence et les erreurs des années 1990 car les acteurs ne sont plus là (Çiller et Yılmaz sont aux oubliettes, Erbakan, Demirel et Ecevit sont décédés), il n'en est pas de même pour les années trente. Mettre en cause la politique kurde de l'époque, c'est accuser Atatürk lui-même, qui était responsable des opérations dans le Dersim, et dont la fille adoptive Sabiha Gökçen participait aux bombardements. L'accusation de « retour aux années trente » n'est pas anodine et doit vaincre un tabou qui n'est pas encore tout à fait levé. Baskın Oran, sans nommer Atatürk, évoque « la vision kémaliste des années trente ». Selim Temo ne désigne pas de coupable. Mais on discerne ici un frein à la dénonciation de la politique anti-kurde pratiquée en Turquie, puisque cette politique est en quelque sorte un des fruits empoisonnés du kémalisme. Or R.T. Erdogan, certes anti-kémaliste, est prêt à endosser ces politiques kémalistes du passé tant que cela sert sa propre politique.

La période de la fin de l'année 2015 et du début de 2016, comme c'est prévisible, est d'un noir pessimisme. Les nouvelles provenant des quartiers sous couvre-feu, les centaines de décès et les milliers de blessés, la vie rendue impossible, la fuite de milliers d'habitants, fait dire à abcgazetesi.com « Maintenant ce ne sont plus les villages qu'on évacue, mais des villes entières ». Si l'assertion est (pour l'instant) exagérée, acceptons-la comme image, comme échelle de la différence entre les deux époques, et surtout comme échelle de la crainte.

 

Bien sûr, presque tous ceux qui expriment la différence entre les époques soulignent les changements évidents dans la situation régionale : la crise syrienne, l'existence du territoire kurde syrien de Rojawa (2012) et l'émergence de ce monstre politique qu'est DAECH (2014).

Mais le plus important, selon Fatih Yaslı s'exprimant dans le quotidien de gauche Birgün (27 décembre) est que « la culture de guerre de la Turquie s'est modifiée, avec l'addition d'un élément religieux à l'élément nationaliste : deux éléments qui se renforcent mutuellement pour former un militarisme religieux (dinsel militarizm) ».

C'est pour moi le retour au point de départ de ma réflexion. La religiosité allait croissant et pas seulement sous le gouvernement d'inspiration islamiste Refahyol (1996-1997). Les gouvernements supposés laïques qui l'ont précédé et suivi, et l'armée elle-même – depuis 1980 au moins - avaient favorisé la religiosité, d'abord pour contrer le communisme, puis pour « déminer » l'islam politique lui-même.

L'un des acteurs du processus fut le parti extrémiste MHP. Or, la collusion entre l'AKP et le MHP dans la guerre contre les Kurdes est maintenant patent, puisque les nervis qui opèrent dans les villes sous couvre-feu signent leurs forfaits du sigle des trois croissants du parti ultra-nationaliste. Les comptes Facebook et autres réseaux sociaux des groupes racistes anti-kurdes sont également parlants sur cet aspect de la guerre : certains y considèrent, en citant le littérateur Ahmet Arvasi, que les Kurdes, en résistant à l'Etat turc, sont des traîtres à l'islam. La stigmatisation, qui était ethnique, devient religieuse par un tour de passe-passe en excluant les Kurdes de la communauté religieuse, ce qui permet de redoubler les violences.

J'en reviens aux propos du président Erdogan qui disait en substance en août « c'est mieux qu'en 1990 puisque je suis là ». Il faut rappeler une autre citation. Au début de 2013, alors que commençait le processus de paix, Erdogan avait tenu ce propos plutôt courageux : « Nous emprunterons tous les chemins possibles pour la résolution [du conflit]. S'il faut boire de la cigüe, nous boirons de la cigüe, pourvu que notre pays connaisse la paix et la prospérité. Faire la guerre est facile, faire la paix est beaucoup plus difficile » (26 février 2013).

On dirait qu'Erdogan n'a retenu que quelques mots de son propos : « faire la guerre, c'est facile ». En effet, autant que tuer, faire la guerre permet de gouverner par des mesures d'exceptions, des lois anti-terroristes, cela permet d'écraser toute opposition, de censurer. Je dis souvent que c'est la guerre qui gouverne le pays depuis les années 1990. Les changements de gouvernements n'y ont rien fait. Même la mise à l'écart de l'armée par l'AKP n'y a rien fait puisque la répression est aujourd'hui plutôt dans les mains de la police et de la gendarmerie, sous contrôle, et de milices émanant directement de l'AKP ou du MHP : pour que rien ne change, on a changé l'organisation de la répression.

La référence aux années 1990 apparaît tragiquement dans le dernier appel téléphonique de Mehmet Tunç, conseiller municipal de Cizre, bloqué avec des dizaines d'autres dans des caves et mort depuis : « Si ces gens brûlent, l’humanité viendra chercher leurs corps carbonisés, comme l’hôtel de Madımak est passé dans l’histoire de la Turquie comme une honte... et en ce moment, cet immeuble, cet immeuble de quatre étages, je le sais, passera dans l’histoire de la Turquie comme une honte de l’humanité, comme une tache noire » (appel transcrit et traduit par Naz Öke). L'hôtel Madımak à Sivas, lieu de supplice pour 37 intellectuels, artistes, poètes, écrivains, journalistes en juillet 1993, sera peut-être prochainement un des « liens » les plus courants et les plus efficaces dans l'expression de la peur qui parcourt la Turquie actuellement.

 

A lire également sur susam-sokak.fr :

 

Quelques études :

AKIN Rojin Canan, DANISMAN Funda, Bildigin gibi degil. 90'larda Güneydogu'da çocuk olmak, Istanbul, Metis, 2011, 307 p.

ÇELIK Adnan, « Les 'Beyaz Toros'. Symboles des disparitions forcées au Kurdistan de Turquie », academia.edu.

PÉROUSE Jean-François, « Retour aux années 1990 à l’est de la Turquie ?“ Brève critique d’un lieu déjà commun », 20 août 2015.

SCALBERT Clémence, « Nommer la guerre, rêver la paix », 11 janvier 2016.

YILMAZ Ali, Karanlık Vardiya. 90'lı yılların politik arsivi, Istanbul, Dogan, 2015, 493p.

 

 

Documents consultés (par ordre chronologique de publication sur Internet)


 

2011

24 juillet 2011, « Terörle mücadelede iki kritik adım daha », par Sedat Güneç, Zaman.

28 août 2011, « Türkiye'nin ilk 'sivil savaşı' », par Sezgin Tanrıkulu, Radikal.

11 décembre 2011, « Özgür Gündem, Özgür Basın », par Sercan Meriç, Bianet.


 

2014

17 octobre 2014, « 90’lar mı, başka bir dönem mi ? », par Yervart Danzikyan, Agos.

18 octobre 2014, « 90'lara dönüş sinyalleri mi ? », par Oral Çalıslar, Radikal.

14 novembre 2014, « Çözüm Süreci ve '90'lara Dönüş », par Çiçek Cuma, Birikim.

 

2015

24 mars 2015, « Bakan'dan Kılıçdaroğlu'na jet yanıt », Haber7.

11 juin 2015, « 90’lara Dönmedik, Zaten Hiç Çıkmadık ki! », par Hayri Tunç, Jiyan.

24 juillet 2011, « Terörle mücadelede 90’lara dönüş endişesi », NTV.

29 juillet 2015, « '90'lara dönüş' endişesi », par Aram Ekin Duran, Deutsche Welle Türkçe.

29 juillet 2015, « 1990'lara dönüş », par Habib Güler, Zaman.

29 juillet 2015, « Zaman gazetesi ve Cumhuriyet'in bugünkü manşeti: 90'lara dönüş », En Son Haber.

31 juillet 2015, « Doksanlara dönüşün fotoğrafi », Özgür Gündem.

1 août 2015, « Türkiye’nin 1990’lara döndüğü falan yok, çünkü hiç gelemedi! », par Frederike Geerdink, Diken.

1 août 2015, « No, Turkey isn't returning to the 1990's it never even got there », par Frederike Geerdink, kurdishmatters.com.

3 août 2015, « Cumhurbaskanı Erdogan : 90'lara dönüs yok », par Verda Özer, Hürriyet.

3 août 2015, « Lice’nin korkusu 1990'lara dönüş », par Çagıl Kasapoglu, BBC Türkçe.

6 août 2015, « 90’lara dönüş yasası da hazır ! », Sözcü.

7 août 2015, « Silopi'de PKK ile polis arasında neredeyse 24 saattir yaşanan çatışma 90'lı yılları aratmıyor », Yön Haber.

12 août 2015, « Karayalçın: 90’larda bu noktaya gelinmemişti », par Bozan Irfan, Aljazeera Türk.

14 août 2015, « 90’lara dönüş: yargisiz infaz haberleri gelmeye başladi », Yeni Yön (source: Diken).

14 août 2015, « Bir Türkiye klasigi : 'Doksanlara dönüs' », par Veyis Özen Ertug, blog Haberci Günlük.

20 août 2015, « 90’lara döndük, tam döndük », par Okay Gönensin, Vatan.

20 août 2015, « Retour aux années 1990 à l’est de la Turquie ?“ Brève critique d’un lieu déjà commun », par Jean-François Pérouse.

24 août 2015, « 90'lar değil 2015 gibi », par Hasim Söylemez, Aksiyon.

1 septembre 2015, « 120 aşiretten PKK’ya tarihi çağrı; 90’lara geri dönüş istemiyoruz », Hukuki Haber (source: Yenişafak).

5 septembre 2015, « ‘90’lara dönüş’ tartışmasında son nokta: AKP Mesut Yılmaz’a adaylık teklif edecek iddiası », Sol.

16 septembre 2015, « Penguen'in kapağında 90'lara dönüş var », Demokrat Haber.

21 septembre 2015, « Davutoğlu: PKK 90’lara dönüş yaptı », Rûdaw.

28 octobre 2015, « 90’lar: Bir nehirde iki kere yıkanılmaz », Gazete Manifesto.

28 octobre 2015, « Mehmet Şimşek: 90'lı Yılların Çatışmalarına Dönebiliriz », Haberler.com.

7 novembre 2015, « 90’lara mı dönüş 99’a mı dönüş ? », par Sedat Akbal, Özgür Blog.

16 décembre 2015, « 90'lara dönüş Sabah'ı heyecanlandırdı ! », abc Gazetesi.

20 décembre 2015, « Türkiye 90'lardan daha kötü durumda devlet YÖK Erdogan var Ergenekon tekrar devrede », entretien avec Baskın Oran, Radikal.

27 décembre 2015, « Özel harekâtçılar, yeni  nesil sizin eseriniz olacaktır », par Fatih Yaslı, Birgün.

28 décembre 2015, « Kürt gençlerinin var olma mücadelesi: Direniş ve hendekler », entretien avec la sociologue Canan Coskan par Sibel Yükler Sibel, Harfvolver.

30 décembre 2015, « 90'lara degil 30'lara dönüldü », entretien avec l'écrivain kurde Selim Temo, Radikal.


 

2016

2 janvier 2016, « 22 yıl sonra yine mi ? », Bertaraf Haber.

8 janvier 2016, « Çözüm derken geldiğimiz yer », par Kâzım Güleçyüz, Yeni Asya.


 

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