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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Notes sur Mardin (9) - Un enterrement dans la nuit

Publié par Etienne Copeaux sur 21 Novembre 2015, 11:18am

Catégories : #La Turquie d'aujourd'hui, #Kurdistan, #Répression - Justice

 

 

 

Kızıltepe (Qoser). Le 2 novembre, dernier jour de notre mission d'observation du scrutin, nous apprenons la mort d'un adolescent, tué par une balle de la police. Un drame qui se vit pratiquement tous les jours dans les villes du Kurdistan turc. Pour comprendre, il faut avoir à l'esprit le contexte imposé par les autorités. Naguère, l'ensemble du sud-est du pays était sous un régime d'exception (OHAL), très attentatoire aux libertés fondamentales, qui a été levé en 2002. Mais peu à peu s'est instaurée une pratique de couvre-feu, littéralement « Mesure d'interdiction de sortir dans la rue – Sokaga çıkma yasagı », instaurée par le préfet pour une durée indéterminée. Dans cette situation, aucune forme de vie normale n'est possible dans les villes ou quartiers concernés, car non seulement il est interdit de sortir de chez soi, pour quelque raison que ce soit, mais l'accès à ces zones est empêché par la police : ravitaillement, produits de première nécessité, et même médecins et ambulances sont bloqués : ces « interdictions de sortir » sont en réalité de véritables sièges.

Les « forces de sécurité » ont alors le champ libre dans les rues, qui sont parcourues de canons à eau et véhicules blindés. Des hélicoptères déposent des tireurs d'élite sur les terrasses et surveillent l'ensemble. Le siège le plus meurtrier fut sans doute celui de Cizre (sur le Tigre, à la frontière irakienne), en octobre, où plus de vingt personnes sont décédées dont un bébé d'un mois, faute de soins (voir sur susam-sokak "La vie à Cizre sous le siège et "Cizre du point de vue des femmes").

Cette forme très brutale de répression avait été mise en œuvre par l'Etat dès le début des années 1990, notamment à Lice. Plus récemment, elle s'est accentuée à l'automne 2014, appliquée à six départements entiers pendant le siège de Kobanê par DAESH et ce fut une période extrêmement meurtrière dans le sud-est de la Turquie. L'ensemble du département de Mardin était concerné. Outre la police, l'Etat fait donner ses sbires mafieux : le 11 avril 2014, le co-maire de Kızıltepe, Ismail Asi, a été agressé et blessé dans son bureau par trois hommes armés.

Kızıltepe/Qoser, grande ville de gauche menée par le BDP/HDP, n'est jamais restée à l'écart de ces violences, soit qu'elle ait été directement englobée dans les périodes de couvre-feu, soit que sa population se montre solidaire des villes kurdes voisines. Et même en l'absence de couvre-feu, la police veille à empêcher toute manifestation de solidarité. Ainsi, le 13 septembre 2015, une marche organisée dans les quartiers de Berçem et Koçhisar a été dispersée par les canons à eau et des tirs à balles réelles. Le 1er octobre, le couvre-feu a été instauré dans plusieurs secteurs ruraux de Nusaybin, puis, à la mi-octobre, à Nusaybin même. Très vite, des manifestations de solidarité se sont déroulées dans les autres villes du département, dont, à nouveau, Kızıltepe, et dans les mêmes quartiers de Berçem et Koçhisar (dit aussi Mezopotamya). Deux adolescents sont blessés.

Le 2 novembre, alors que nous sommes réunis autour des élus de Kızıltepe, nous apprenons donc la mort de l'un d'eux, Ahmet Ünal, seize ans.

Ahmet Ünal. Photo publiée par le site d'informations local mardinarena.com

Ahmet Ünal. Photo publiée par le site d'informations local mardinarena.com

Les événements qui ont conduit à la mort de ce jeune se sont déroulés en deux temps.

Le 16 octobre, selon le site de Milliyet, les directions locales des partis HDP et BDP de Kızıltepe avaient organisé une marche de protestation en solidarité avec la ville de Nusaybin. Les manifestants se sont rassemblés place de la Liberté (Özgürlük meydanı), un lieu très convivial où, au soir du 31 octobre, nous avions pris le thé et palabré avec les élus et la population. Le cortège s'est mis en marche en proférant des slogans ; la police, selon la presse, a sommé les manifestants de se disperser, ce qu'ils n'ont pas fait. Les canons à eau sont intervenus, poussant la foule dans les rues adjacentes. Plusieurs gamins qui caillassaient les blindés ont été arrêtés.

Le 18, les choses se gâtent. Des jeunes du quartier Koçhisar/Mezopotamya, une zone très pauvre et radicalisée de Kızıltepe, continuent de manifester. En soirée, ils construisent un barrage sur l'un des ponts qui franchissent la petite rivière séparant leur quartier du centre-ville. L'endroit est bien visible sur les photos aériennes de la ville : un petit ouvrage de béton, des voies de terre battue comme, semble-t-il, une grande partie des « rues » du quartier, transformées en champs de boue lors des pluies. Une unique photo, prise sans doute avant l'intervention de la police, circule sur les médias locaux ; dans cette scène nocturne, on ne distingue personne sur la route ni près du barrage auxquels le flash a donné une blancheur de neige.

Le barrage dressé sur le pont de Koçhisar. Photo publiée par de nombreux médias locaux

Le barrage dressé sur le pont de Koçhisar. Photo publiée par de nombreux médias locaux

La police, à nouveau, a tenté de disperser le groupe à l'aide de canons à eau et de grenades à gaz. Sur la suite, les versions des organes de presse varient selon l'orientation politique. Selon le quotidien de gauche Evrensel, la police aurait tiré sans retenue à balles réelles sur les jeunes. Selon l'agence réactionnaire Ihlas (19 octobre), les jeunes auraient d'abord tiré sur la police, qui aurait riposté. Un site d'information local, Mardinlife, désigne les victimes comme des militants du PKK. Toujours est-il qu'un jeune est blessé au genou, et un autre, Ahmet Ünal, est touché très gravement à l'abdomen. Ce sont leurs camarades qui les emmènent à l'hôpital.

Deux semaines plus tard, la nouvelle du décès du jeune Ahmet survient alors que nous sommes en compagnie des élus. Ceux-ci nous demandent un geste de solidarité, l'envoi d'une délégation pour accompagner le convoi funèbre qui arrivera le soir même de Diyarbakır, jusqu'au cimetière.

Les obsèques ont lieu tard le soir. Le cimetière du quartier Mezopotamya est dans une obscurité totale, dépourvu d'éclairage public. Lorsque nous arrivons au bout des dernières ruelles, les blindés de la police et les canons à eau sont déjà là. C'est une scène extraordinaire : guidés par nos hôtes, nous pénétrons dans une vaste aire où la marche est difficile, parsemée de grosses pierres, plongés dans une foule dense et invisible d'où fusent les agıt, les lamentations funéraires traditionnelles des femmes. La scène n'est éclairée que par les téléphones portables. A quelque distance, à la lumière de lampes-torches, des garçons se pressent, se bousculent, pour participer à l'inhumation de leur camarade : les pelles et pioches passent de main en main, c'est leur dernier hommage.

J'avoue que je ne suis pas rassuré. Les obsèques de militants tournent souvent à la manifestation, la police intervient sans ménagement, et il arrive que des obsèques se terminent par d'autres morts (cf. cet article). Une intervention brutale de la police ici, dans le noir, dans ce champ pierreux parmi les tombes serait terrible. Nous ne savons pas où nous sommes, ni comment retrouver notre bus. D'instinct, je prends le seul repère disponible, Orion.

Mais nous sommes guidés. A plusieurs reprises je sens des mains qui saisissent mes épaules pour me diriger. On nous laisse passer pour approcher de la tombe. Nous sommes tout près de la mère du jeune garçon, entourée de pleureuses, et qui s'évanouit dans les bras de Hulo. L'agitation continue autour de la tombe, jusqu'à ce qu'on demande à la foule de reculer : c'est la pelleteuse qui s'approche, qui va achever l'inhumation. Les phares de l'engin éclairent la scène d'une lumière violente. Le travail est vite fait. Puis c'est le tour de l'imam et des prières mais aussitôt vient le temps de la colère et des slogans, proférés par les jeunes autour de la tombe, relayés par la foule : « Les martyrs ne meurent pas ! », « « Son sang sera vengé ! » - les mêmes slogans sont proférés lors des obsèques de policiers. Personne ne pleure. Quelques brèves allocutions, celle du co-président de l'association MEYA-Der (une association de soutien aux victimes de la répression) : « Ils veulent nous anéantir mais qu'ils sachent que nous ne mourrons pas. Quand un Ahmet s'en va, mille Ahmet surgissent. Parce qu'un Kurde ne plie pas face à ceux qui veulent l'écraser, parce qu'un Kurde ne renoncera jamais à son combat » ; celle du co-président du HDP du département : « L'oppression continue sur cette terre déjà gorgée de sang ; mais le combat continue ! Nous suivrons les traces de nos camarades jusqu'à la dernière goutte de sang et leur drapeau ne sera jamais abaissé ! ».

 

On entonne des chants, le chant de la résistance kurde dont chaque verset est repris par la foule. Comme toujours les obsèques sont très brèves, d'autant que la police est présente, menaçante. Je suis impressionné par la rapidité de la dispersion, fruit d'une longue pratique. Chacun s'en va d'un pas vif ou en courant, alors que les engins de la police se mettent en branle. Il n'y aura pas d'incident ce soir-là.


 

 

 

Les obsèques d'Ahmet Ünal. Sur la photo de gauche, à l'extrême gauche, Leyla Salman, co-maire de Kızıltepe. Photos publiées sur le site mardinarena.com, sans mention d'auteur. Les obsèques d'Ahmet Ünal. Sur la photo de gauche, à l'extrême gauche, Leyla Salman, co-maire de Kızıltepe. Photos publiées sur le site mardinarena.com, sans mention d'auteur.

Les obsèques d'Ahmet Ünal. Sur la photo de gauche, à l'extrême gauche, Leyla Salman, co-maire de Kızıltepe. Photos publiées sur le site mardinarena.com, sans mention d'auteur.

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