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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


"Si on ne nous laisse pas passer, nous essaierons par la mer"

Publié par Meral Candan. Traduction E.C. sur 30 Septembre 2015, 09:41am

Catégories : #La Turquie d'aujourd'hui

C'est parce qu'elles voulaient venir en aide aux Syriens bloqués à Edirne, ville turque proche des frontières bulgare et grecque, que Charlotte Lecaille et Nora Freitag ont été arrêtées.

Je propose ici la traduction du reportage de Meral Candan « Si on ne nous laisse pas passer la frontière, nous essaierons par la mer », paru sur le site bianet.org le 29 septembre 2015.

Réfugiés syriens du groupe FB "Crossing no more" à Edirne. Toutes les photos de cet article sont de Meral Candan, bianet.org

Réfugiés syriens du groupe FB "Crossing no more" à Edirne. Toutes les photos de cet article sont de Meral Candan, bianet.org

Meral Candan a passé une journée avec les migrants syriens amassés sur le stade de Kırkpınar, à Edirne.

Meral Candan İstanbul - BİA Haber Merkezi 29 Eylül 2015, Salı 00:00

http://bianet.org/bianet/goc/167885-sinirdan-gecemezsek-denizden-deneyecegiz

« Depuis deux semaines, grâce aux informations diffusées sur les réseaux sociaux, des migrants syriens se dirigent vers Edirne, en provenance de différents points de Turquie. Leur but est de pouvoir passer la frontière en toute sécurité « pour une vie meilleure ». La police les a rassemblés, de force, au lieu dit Kırkpınar d'Edirne [un espace boisé public au nord de la ville, où se trouve un complexe sportif]. Les migrants vivent là depuis des jours, bloqués par la police. Une seule revendication : l'ouverture de la frontière.

 

« Les conditions de vie y sont inhumaines et ils doivent d'abord livrer un combat pour la vie. Certains sont là depuis dix jours, et il en arrive tous les jours. En arrivant, on rencontre d'abord des autobus vides et des groupes de policiers. Les bus sont là, me dit-on, pour les migrants qui se laisseraient « persuader » de repartir. Puis, plus loin, une file interminable s'allonge, pour la distribution des vivres. Car des ONG sont là, des volontaires, pour aider comme ils peuvent – mais c'est insuffisant. Il y a énormément d'enfants, et des maladies contagieuses commencent à se propager.

« Voici deux jours, des pluies battantes se sont mises à tomber, qui auraient pu affaiblir leur détermination. Tous ne sont pas sous tente et pour beaucoup le seul abri était des sacs ou des bâches de nylon. Une voiture de police émet une annonce en arabe ; en gros : « Ça suffit maintenant, repartez ! » L'annonce est répétée sans cesse toute la journée. Les conditions de vie, la pluie, la police, tout cela va peut-être « persuader » certains migrants au retour.

 

Muhammed : « Je ne veux pas m'affronter avec la police »

« Certains s'en vont en effet. Je croise Muhammed, 27 ans, sac sur le dos, visage inquiet, qui se prépare à repartir. Il essaie de me répondre en turc. Il était étudiant en comptabilité à Damas.

« Mais pour pouvoir terminer ses études il a laissé sa famille à Damas, voici un an, et il est venu en Turquie. Il n'a que quelques vêtements et son sac à dos. Certes il a pu fuir la guerre mais la vie qu'il mène ici est très difficile. « pas de boulot, et si on en trouve, les salaires sont extrêmement bas et les loyers trop élevés » se plaint-il.

« Son plus cher désir est de finir ses études mais il ne l'a pas pu en Turquie. Son rêve est d'aller en Europe, si possible en Norvège. Il aurait voulu prendre sa famille avec lui, mais « sans travail, sans logement, comment faire ? » s'insurge-t-il. Il est parti seul, il se prépare à continuer seul.

« Pourquoi quitte-t-il Edirne ? La police veut déplacer ceux qui sont ici vers le camp d'Osmaniye. « Je n'ai aucune envie de me coltiner avec la police », dit-il, et il attend l'autobus qui le ramènera à Istanbul.

« Il compte travailler quelques mois à Istanbul, et chercher de nouveau à passer la frontière. « Je n'ai pas le choix », dit-il comme tous les autres migrants avec qui j'ai discuté.

Erfan : « On veut seulement passer »


 

« Assis par terre, je vois deux jeunes, silencieux, dont l'un tient, Erfan, une pancarte « Crossing, no more. On veut passer, c'est tout ». C'est la simple raison d'être à Edirne.

« Erfan a 25 ans et sa priorité est d'étudier comme tous ceux de son âge. En Turquie depuis deux ans, il a vécu à Urfa. Apprenant ce mouvement vers Edirne, il est venu ici plein d'espoir. Il est depuis dix jours à Edirne, et depuis six jours dans ce parc de Kırkpınar. « On n'a rien fait ni à la police ni aux soldats. On veut passer paisiblement, c'est tout. »

« Sa famille est restée à Urfa, il est venu seul. Décidé à rester jusqu'à ce qu'on ouvre la frontière, malgré les mauvaises conditions et son état de santé qui se dégrade, vu le mauvais temps. Si rien ne se passe, il fera comme Muhammed, il ira travailler quelque part, gagner un peu d'argent et reviendra pour essayer de passer.

Les migrants en veulent aux journaliste turcs

« La police s’approche tandis que je discute avec Erfan, et on me demande ma carte de presse. Ils interdisent à tout non-journaliste de s'approcher des migrants. De toute façon il n'y a pas grand-chose à apprendre. Il n'y a pas que des policiers qui s'approchent : tout un groupe de migrants, qui écoutent la conversation, d'autres qui ne me font pas confiance pour ce que je vais dire à la police. Certains même reprochent à Erfan de m'avoir parlé. Parce que je suis une journaliste turque. Ils nous accusent d'avoir diffusé des fausses nouvelles. Et même quand je leur assure que mon seul but est de les écouter ce genre de réaction se fait entendre toute la journée. Mais je continue mon travail avec mon enregistreur.

« Je fais connaissance avec Aziz qui parle turc, arabe et anglais, et fait l'interprète auprès des autres migrants.

Ali : « Je n'ai pas le choix »


 

« Dès qu'on reste quelque temps dans cet endroit les gens arrivent vers vous, ils ont envie de parler, de partager leurs soucis. Ali est l'un d'eux. Il est en Turquie depuis deux ans et se sent très fatigué. Il a erré dans plusieurs régions, Burdur, Antakya, Izmir, avant de venir à Edirne. Il a essayé de passer par la mer, sans succès. Il est seul. Parmi ses trois frères, l'un est mort à la guerre, au pays ; un autre a perdu ses jambes, et le troisième a réussi à fuir en Allemagne voici six mois. C'est le rêve d'Ali : rejoindre son frère en Allemagne.

« En Syrie, il tenait un kebab ; il a tout laissé, se retrouve sans travail et sans patrie ; il tente sa chance ici, en Turquie, mais a tout échoué jusqu’ici. S'il ne peut pas passer ici à Edine, il retournera à Izmir tenter sa chance. « Je n'ai pas le choix ».

« Ali me dit qu'il se plaît en Turquie. Il me montre ses papiers d'identité, et une photo d'Erdogan sur une feuille de journal toute froissée : « On remercie la Turquie et Erdogan, mais maintenant, nous devons partir ». On voit très bien les traces que la guerre a laissées sur son corps et dans son cœur. Il a les larmes aux yeux. « Personne ne souhaite quitter son pays. C'est la guerre qui nous a chassés ». C'est tout ce qu'il parvient à dire.


 

Can : « Je suis dans ce parc depuis trois jours, personne ne nous vient en aide »

« Je discute avec Can tandis que les voitures de police diffusent leurs annonces . Il m'explique comment il est arrivé ici. Son turc n'est pas mauvais, il a pris des cours et s'est débrouillé de lui-même. Il est venu d'abord à Antakya (Turquie) depuis la ville syrienne d'Afrin voici deux ans ; il avait 19 ans.

« Il a appris le mouvement des migrants vers Edirne par Facebook. Il a marché 35 km à pied avant d'atteindre la ville-frontière, une nuit le long de l'autoroute. « Pour nous ça va, nous nous sommes jeunes, mais il u a des enfants, ils tombent malades ». Il est dans le parc depuis trois jours. Personne ne lui est venu en aide.


 

« Necmiye et Mahmut sont venus de Kobanê en passant par Urfa, avec une famille de sept personnes tentant de survivre. Ils espèrent gagner l'Allemagne. Ils étaient d'abord allés à Izmir en pensant aller en Europe par la mer. Mais ils ont appris que le bateau qui les précédait leur traversée avait coulé : justement celui où se trouvait Aylan et un autre bébé qui est mort. Ils ont laissé tomber et se sont tournés vers Edirne.

« Un cousin de Mahmut est en Allemagne depuis vingt ans. Ils savent que la vie est meilleure là-bas : c'est l'objectif de la plupart des migrants ; lorsqu'ils ont appris que ces derniers temps l'Allemagne a accepté de recevoir les migrants, cela leur a donné de l'espoir. (...)


 

Sena : « La vie est très dure ici »

« Un espoir que partagent Sena et sa famille. Elles comptent attendre jusqu'à ce que la frontière soit ouverte. Les larmes aux yeux, la gorge serrée, elle dit qu'ils n'ont nulle part où aller, ni maison ni pays, qu'ils ont dû dépenser 20 000 $ pour passer en Turquie, et qu'ils n'ont plus rien. Ils sont fatiguées de la Turquie : « La vie est trop dure ici » dit-elle. Les prix sont trop élevés, et pour se loger ils avaient dû accepter des conditions de logement indignes. Les salaires sont très bas pour de longues journées de travail. C'est durant leur séjour à Mersin [côte sud de la Turquie] qu'elles ont appris la situation à Edirne par Facebook ; aussi, elles ont acheté un billet d'avion Adana-Istanbul. Elle raconte la suite : « On avait le billet mais la police a refusé notre embarquement parce que nous sommes Syriens. Pour mille lira j'ai acheté un billet d'autobus pour Istanbul, ensuite je suis venue en taxi, pour 500 lira à Edirne. Là, la police nous a retenues à la gare routière pendant 24 heures. Et finalement je suis arrivée ici ».

« Si elle s'est obstinée, ce n'est pas pour elle mais pour ses enfants. « En Allemagne on me donnera une maison », dit-elle, c'est ce que leur racontent des parents qui sont déjà là-bas. Et si elle ne peut pas passer la frontière ici, elle ira à Izmir pour passer par la mer, dit-elle résignée.

Fatma : « Tout ce que j'ai fait c'est pour l'avenir de mes enfants »

« Dans la tente à côté, c'est Fatma et ses enfants, elle s'adresse à nous, elle a quelque chose à nous dire. A 43 ans, elle est venue en Turquie voici dix mois, avec son mari et ses enfants, qui sont tous malades. En plus son mari a été blessé à la jambe par une explosion. Leur vie difficile a encore empiré. Fatma a dû longtemps travailler dans un atelier de confection.

« Je travaillais au moins douze heures par jour, pour 800 lira, une somme qui suffisait tout juste pour le loyer », et il fallait en plus soigner le mari. Ce dernier entre dans la conversation, il montre sa blessure : « Même avec ça j'ai dû travailler, et je n'ai même pas été payé ». Il est allé consulter dans un hôpital, on lui demandait 40 000 dollars « parce que nous sommes Syriens ».

« Eux aussi veulent aller en Allemagne pour une vie meilleure, surtout pour l'avenir de leurs enfants. Et eux aussi, si la frontière reste fermée, iront à Izmir pour prendre la mer. Lorsque je lui fais remarquer que c'est très dangereux, elle me rétorque : « Si tu es une mère, tu dois comprendre que je ferai tout, absolument tout pour mes enfants »

Le porte-parole du groupe : « Ils nous accepteront »

« Le soir vient. Une rumeur parcourt le stade et ses abords, la police serait prête à intervenir. Certains affirment qu'on va les faire monter de force dans des bus, d'autres pensent qu'on est tranquille jusqu'au matin. On me demande que que j'en pense. Les gens sont las, fatigués, inquiets. J'ai du mal à les convaincre que je ne sais absolument rien.

« Muhammed, un représentant du groupe Facebook « Crossing No More » vient à moi et m'emmène à « sa maison » car il s'est mis à pleuvoir et ça le met en colère. « Sa maison », c'est une couverture à même le sol, sous les tribunes du stade. Il a de l'espoir, car dans les heures qui viennent se tient un sommet de l'Union européenne et il pense que la situation va se régler. « Ils vont nous accepter ».

« Dans son pays, il était étudiant en sciences politiques, il lui restait une année à accomplir quand la guerre a éclaté. Il est venu à Edirne dans l'espoir de finir ses études, vivre une vie meilleure et surtout venir en aide aux gens. Il ne veut pas rester en Turquie : « Ici il n'y a pas de justice ».

« Il se réjouit que les médias soient présents : « Sans cette présence on nous aurait dispersés depuis longtemps ». A son tour, il dit que si la frontière n'est pas ouverte ils passeront clandestinement et conclut par la phrase la plus fréquemment entendue ce jour-là : « On n'a pas le choix ».

« Ils protègent leurs frontières mais pas les gens »

« Le sommet européen se termine et ses conclusions se diffusent sur les réseaux sociaux. « L'UE s'est mise d'accord avec la Turquie » : la nouvelle, un moment, réjouit les migrants, mais on se demande vite ce que cela signifie. En fait, comme toujours, l'Union européenne a choisi de protéger ses frontières et non les hommes ; la question des migrants a provoqué une crise sécuritaire et n'est perçue et considérée que sous cet angle. Le dernier espoir de ces centaines de migrants s'évanouit.

« Quant à moi je dois m'éloigner de cet endroit, pour mettre tout cela par écrit. En même temps ce qui était redouté arrive : la police expulse les journalistes non accrédités et nous apprenons qu'on « persuade » les migrants de monter dans les autobus. Le lendemain de cette enquête, nous avons appris que le stade et ses abords ont été évacués. Il paraît que le porte-parole de « Crossing No More », Muhammed, et une quinzaine d'autres personnes, ont été renvoyées.

« Est-ce un hasard ? Beaucoup ont été envoyés à Izmir. Après avoir refusé leur passage par terre, on leur montre le chemin de la mer.

« Que ceux qui apprendront ces prochains jours la mort de migrants ayant tenté de passer par la mer, se souviennent des paroles de Muhammed, Sena, Can : on n'a pas le choix.

« Aussi, nous non plus, nous n'avons pas d'autre choix que de les aider. »

Texte et photos Meral Candan, bianet.org. Traduction E.C.


 

 


 

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