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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Communiqué des avocats de Charlotte Lecaille et Nora Freitag

Publié par Etienne Copeaux sur 27 Septembre 2015, 09:55am

Catégories : #La Turquie d'aujourd'hui, #Répression - Justice

[Cette déclaration, publiée en turc et en anglais, traduite ici en français, dénonce les conditions de détention de deux jeunes femmes, une Française et une Allemande, qui ont été arrêtées alors qu'elles cherchaient à venir en aide à des groupes de réfugiés syriens.

Il est à noter qu'elles avaient été libérées par le procureur dès le lendemain de leur arrestation, mais la libération n'est pas effective puisqu'elles ont été immédiatement placées en Centre de rétention pour étrangers.

On peut estimer qu'elles seront libérées et expulsées au plus tard dans une quinzaine de jours, comme ce fut le cas pour une autre jeune française arrêtée puis expulsée lors du mouvement de Gezi. Mais cette dernière a révélé combien les conditions de "séjour" dans ce centre de rétention sont pénibles et dégradantes.

L'affaire confirme une fois de plus l'extrême sensibilité du pouvoir turc, qui ne supporte pas la solidarité, l'entraide et, comme de tout temps (ce n'est pa sune nouveauté AKP), considère tout étranger s'intéressant d'une manière ou d'une autre à la Turquie comme un agent provocateur ou un espion. Les grands médias se fait une spécialité dans ce genre de diffamation, c'est même l'un des "maronniers" de la presse turque. Les réseaux sociaux malheureusement prennent la suite. A nous de diffuser de vraies nouvelles, la vérité, du moins ce que nous en savons.

Je me demande à ce propos comment travaillent les rédacteurs de dépêche, dans les agences de presse. Le Monde daté de ce dimanche en reproduit une d'Associated Press (page six, en bas à droite). Le titre affirme : "Une Française accusée d'espionnage emprisonnée en Turquie". Première remarque : Le Monde ne s'intéresse pas à son amie allemande, Nora Freitag, encore moins à leurs trois amis syriens.
Deuxième remarque, la dépêche d'Associated Press prétend qu'elles sont "accusées, SELON LES MEDIAS LOCAUX, d'avoir incité des migrants à passer la frontière". Les rédacteurs de dépêches ne disposent-ils pas d'autres sources que les médias locaux? N'auraient-ils pas pu aller au renseignement auprès du procureur ou des avocats des jeunes gens?
Troisième remarque: Le Monde accorde toute sa confiance aux rédacteurs de cette dépêche et reprend en titre le prétendu chef d'accusation d'"espionnage", sans guillemets ni conditionnel. Alors que les jeunes femmes sont accusées de contrevenir à la loi sur les rassemblements et les manifestations (loi 2911).
On me dira peut-être que c'était les vacances. Mais il vaudrait mieux ne rien publier que de relayer ce que dit la presse turque "mainstream" en ce genre de circonstance.

E.C.]

Photo publiée par Hürriyet. ... et la même photo par Star, accompagnée du titre: "Les 'agents de Gezi' en plein travail". De gauche à droite, Nora Freitag, Charlotte Lecaille et Mohammed FaresPhoto publiée par Hürriyet. ... et la même photo par Star, accompagnée du titre: "Les 'agents de Gezi' en plein travail". De gauche à droite, Nora Freitag, Charlotte Lecaille et Mohammed Fares

Photo publiée par Hürriyet. ... et la même photo par Star, accompagnée du titre: "Les 'agents de Gezi' en plein travail". De gauche à droite, Nora Freitag, Charlotte Lecaille et Mohammed Fares

 

 

 

 

 

 

Déclaration des avocats de Charlotte Lecaille et Nora Sophia Freitag, arrêtées à Istanbul alors qu'elles venaient en aide à des réfugiés syriens

 

 

Comme vous le savez, à ce jour, plus de deux millions de Syriens fuyant leur pays et leur domicile se sont réfugiés en Turquie. Chaque jour, nous apprenons la mort, en nombre de plus en plus élevé, de personnes qui cherchaient à traverser la mer pour se rendre en Grèce, espérant une vie meilleure. Ces réfugiés se sont organisés via les réseaux sociaux et depuis le 10 septembre, un mouvement a débuté pour joindre Edirne [ville de l'ouest de la Turquie proche des frontières et bulgare]. Mais beaucoup de ces migrants ont été bloqués par les autorités turques, que ce soit à l'entrée de la ville d'Edirne ou dans les gares routières d'Istanbul. Les autorités les font attendre des jours entiers.

La demande des réfugiés est très simple : ils veulent passer en toute légalité et en sûreté, pour que cessent les décès lors des passages illégaux. Durant leur attente, de nombreuses ONG et volontaires sont venus pour leur apporter réconfort moral, vivres et aides médicales.

Apprenant que des groupes de migrants avaient décidé de poursuivre leur voyage à pied vers Edirne, des volontaires ont voulu leur venir en aide. A la gare de péage autoroutière de Mahmutbey [près d'Istanbul], la police est intervenue contre les migrants. Nos clientes, Charlotte Lecaille et Nora Sophia Freitag, étaient dans le groupe des volontaires, et bien qu'elles étaient éloignées des migrants lors de l'intervention de la police, elles ont été arrêtées et placées en détention.

Leur présence en ces lieux n'avait d’autre but que d'apporter aide et secours, faire preuve de solidarité, et aider leurs amis à retrouver leurs familles. Trois autres personnes, de nationalité syrienne, ont été arrêtées : Ali Fares, Muhammed Fares, et Abdalsalam Sakkal. Si l'arrestation de nos clientes est illégale et sans justification aucune, ce qui s'est passé après leur libération par le procureur est entièrement hors de toute légalité. Le 22 septembre, elles ont été placées au Centre de rétention des étrangers de Kumkapı (Istanbul), sans qu'aucune décision officielle et légale ne leur ait été signifiée, en violation du principe de liberté et de sécurité individuelle telle qu'elle est définie tant dans la déclaration européenne des droits de l'Homme que dans la constitution de la république de Turquie.

En outre, lorsque nous, les avocats, sommes arrivés au Centre de rétention le 24 septembre, notre demande de visite a été rejetée par les officiers de police alors en service, arguant que la préfecture avait donné des ordres particuliers concernant ces détenues.

Si ces ordres ont été vraiment donnés, ils sont illégaux ; leurs auteurs et ceux qui les ont exécutés ont commis un délit. Nous avons demandé à voir le texte de ces ordres et visiter nos clients, conformément aux prescriptions de la Cour européenne des droits de l'Homme visant à empêcher la ségrégation en assurant le droit à l'assistance par un avocat.

Le 25 septembre, la Cour de justice d'Istanbul a refusé de prendre en considération notre demande, qui dénonçait ces pratiques illégales, et signalait que le délai légal de rétention de 48 heures avait expiré. Notre droit à entreprendre une action légale au nom de nos clientes a été pratiquement nié. Ces pratiques illégales, menées sous prétexte des congés de la Fête du sacrifice durant laquelle la plupart des services compétents sont fermés, ont limité sérieusement les droits de nos clientes et démontré combien il est difficile de mettre la loi en pratique.

Nous voudrions que les juristes et le public soient sensible à ces problèmes. Il est important également de dénoncer les pratiques d'une certaine presse, qui prétend que ces individus sont des « agents provocateurs », simplement parce ce sont des citoyennes de l'Union européenne qui se trouvaient là pour aider leurs amis à retrouver leur famille parmi des centaines de réfugiés de guerre. Les allégations de ces organes de presse sont fantaisistes, puisque nos clientes sont simplement mises en cause en vertu de la loi 2911 sur les réunions et manifestations, et ont été libérées dès le lendemain.

En outre, la presse a diffusé les photos de leurs passeports et cartes d'identité qui avaient été confisquées par la police, en violation du droit au respect de la vie privée. Nous entendons porter plainte contre les journalistes qui ont sévèrement violé les droits individuels de nos clientes, et contre ceux qui leur ont fourni ces documents.

L'immigration provoquée par la guerre en Syrie est un problème insoluble. Nos clientes ne sont évidemment pas responsables des problèmes provoqués par la guerre et l'immigration, qui proviennent des incapacités du système. Le problème est politique et non légal. Les erreurs politiques ne peuvent être justifiées par l'incrimination de nos clientes, ni par les obstacles au libre exercice de leurs droits par des méthodes illégales. Les coupables ne sont évidemment pas ceux qui se dirigent vers la frontière pour leur survie, ni ceux qui les aident. Les coupables sont les Etats qui ont provoqué et continuent de nourrir cette guerre, et qui ferment leurs frontières à ces populations désespérées.

En tant qu'avocats engagés dans cette cause, nous considérons nécessaire d'alerter le public sur les fausses informations et les procédures illégales. Nous affirmons que nous suivons attentivement le développement de cette situation, pour mettre fin à des pratiques illégales, notamment la détention injustifiée de nos clientes, pour mettre fin aux campagnes de diffamation, et pour engager les actions nécessaires contre l'irrégularité de ces procédures.

Respectueusement, Arzu Aydoğan, Rengin Ergül, Esra Salmanlı, Sinem Uludağ Gök, Cem Gök, avocat(e)s.

 

 

 

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