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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Esquisse n° 57 - Villages fantômes (2) - Les migrations forcées

Publié par Etienne Copeaux sur 10 Août 2015, 10:00am

Catégories : #La Turquie des années 1990, #Kurdistan

Beaucoup des jeunes de la "génération 90", celle qui a fait Gezi, celle qui se révolte dans les villes du Sud-Est, celle qui a voté HDP en juin 2015, ont subi, enfants, les déplacements forcés des années 1994-2000.Beaucoup ont vu leurs parents frappés, battus, humiliés par les "forces de sécurité". Beaucoup ont assisté à la mise à feu de leur maison, de leur village et ont fui vers la ville, sans comprendre ce qui se passait.

Quelle politique saura guérir une telle plaie ?

« C'était le 18 mai 1993. Des opérations avaient commencé un peu plus tôt. A chaque opération ils nous persécutaient, nous harcelaient, ils nous demandaient pourquoi on aidait l'Organisation [le PKK]. On leur disait qu'on ne s'en mêlait pas ; alors ils nous disaient 'Ou vous acceptez les protecteurs de village ou vous partez'. Mais on ne voulait pas s'enrôler dans les protecteurs. Il y a eu quelques opérations, ils ont continué à nous persécuter.

Le 29 mai 1993 j'ai été arrêté. Un mois plus tard, deux instituteurs de Buçuktepe ont été assassinés. Nous ne savions pas par qui. Du coup, le 12 juin, à Buçuktepe, quinze à vingt maisons plus cinq de notre hameau Selamsu, ont été détruites par l'Etat. Les maisons et tout ce qu'elles contenaient ont brulé. Les gens des deux villages se sont réfugiés à Diyarbakır. Mais comme il y avait des problèmes là-bas, des familles en sont reparties » (Témoignage de Mehmet Ali Alkan, du village de Buçuktepe-Selamsu, recueilli parmi d'autres par la Göç-Der de Diyarbakır, mis en ligne en 2009).

Mehmet Ali Alkan livrant son témoignage. Capture d'écran du site Göç-Der de Diyarbakır, 2009.

Mehmet Ali Alkan livrant son témoignage. Capture d'écran du site Göç-Der de Diyarbakır, 2009.

 

Les migrations forcées, les expulsions, les destructions de villages ? Nous avons connu cela en « France » ! Mais c'était de l'autre côté de la Méditerranée, c'était des expulsions de villageois qui peuplaient de pauvres mechtas auxquels personne, en France, ne s'intéressait. Les incendies volontaires, les bombardements au napalm, les « regroupements », les zones interdites, était fait au nom de la lutte contre un « ennemi intérieur », un nationalisme séparatiste teinté de marxisme. C'était chez nous.

En Turquie, les expulsés ont fait gonfler la population des villes, transformé le centre d'Istanbul en gigantesque squat et modifié la sociologie de l'Anatolie de l'ouest. Mais où étaient « nos » expulsés ? On ne les voyait pas : ils sont restés de l'autre côté de la Méditerranée, dans les « regroupements » ou dans les taudis aux abords des grandes villes d'Algérie : c'est d'ailleurs en Afrique du Nord qu'est né le terme « bidonville ». De ce côté-ci de la Méditerranée, les hommes qui venaient en métropole dans l'espoir de faire survivre leur famille étaient également relégués dans des bidonvilles : quatre-vingt neuf rien qu'en région parisienne, dont celui de Nanterre n'était que le plus vaste et le plus célèbre avec 14 000 habitants.

Oui, nous avons tout connu, la guerre, la violence de masse, l'exode de centaines de milliers de villageois, les bidonvilles, puis les problèmes de racisme envers la population immigrée, et soixante ans plus tard nous n'en avons pas terminé. Il est à craindre que la guerre contre le PKK qui dure depuis 1984, ne produise des effets aussi déstabilisateurs sur la Turquie.

La vague migratoire a frappé la population de l'ouest anatolien dans les années 1990. La violence de l'expulsion, les violences qui la précèdent, celles qui l'accompagnent toujours, ainsi que les violences quotidiennes de toutes sortes subies dans l'après, et qui d'ailleurs ne sont pas reconnues comme telles (discrimination, misère, chômage, malnutrition, habitat précaire, maladies, carences...) est l'un des phénomènes les plus importants dans la formation de la Turquie contemporaine. Pour comprendre, l'historien doit descendre au niveau individuel, mesurer la peine des gens, car leur douleur dure et risque de faire durer la guerre. C'est pourquoi, comme le souligne la sociologue Miriam Geerse dans sa thèse, la césure entre l'avant et l'après, entre ici et là-bas, n'est jamais nette. Il n'y a pas un « ici » domaine de guerre et un « là-bas » lieu de paix. En exaspérant les douleurs, humiliations et rancoeurs, les déplacements forcés incitent à la radicalisation et de ce fait peuvent déplacer la guerre en même temps que les hommes.

Photo publiée par l'association Amed Göç-Der, lieu et date non précisés.

Photo publiée par l'association Amed Göç-Der, lieu et date non précisés.

 

Le déplacement forcé n'est pas un simple déménagement. Dans leurs travaux, Miriam Geerse ou Övgü Ülgen le font bien apparaître à travers les témoignages de ceux qui l'ont vécu. Avant le déplacement, c'est toute une période de menaces, de perquisitions accompagnées de coups ou pire, d'enlèvements suivis d'exécutions, de destructions ou vols de biens, d'humiliations publiques, une période de peur qui peut durer plusieurs années. Ainsi le rapport de la Ligue turque des droits de l'Homme pour mars 2001 donne l'exemple de violences commises par les « équipes spéciales » dans la région de Karlıova (département de Bingöl), où elles ont forcé des hommes à rester allongés nus dans la neige pendant des heures, puis les ont battus.

La torture, souligne M. Geerse, est presque une routine pour les Kurdes en cette période. Le viol, lui, fait partie de l'indicible car il signifie la perte de l'honneur (namus) pour la victime et sa famille (Geerse, pp. 92-98). A cela s'ajoutent les violences économiques qui rendent la vie impossible : interdiction du pâturage, du commerce, embargo sur certains produits, mise à feu des forêts, restrictions de circulation. Les témoignages recueillis à Tarlabası (Istanbul) par la chercheuse Övgü Ülgen sont édifiants. Un jour, sous la pression des menaces de mort, de l'intimidation permanente, des coups, de la destruction du matériel agricole ou du bétail, parce que le village a été incendié et qu'on a tout perdu, en somme pour survivre simplement, on part : « Il y avait plus de problèmes de survie que d'ennuis de subsistance (…) à cause de la répression considérable et de l'usage de la torture dans la partie du sud-est de la Turquie. Les soldats ont interdit à la population de faire paître les animaux, ils les ont également forcés à entrer dans la milice. Sinon, nous devions quitter notre village. En tout cas, nous ne pouvions pas supporter ce traitement inhumain. Ainsi, nous nous sommes enfuis à Istanbul » (Övgü Ülgen, p. 39).

Le PKK prend sa part dans les intimidations et violences ; dans les témoignages publiés par la presse turque de l'époque, l' « Organisation » seule est rendue responsable de la migration forcée. Mais dans les entretiens réalisés par les chercheuses, c'est l' « Etat » surtout qui est coupable des expulsions. L'Etat, Devlet, dans les témoignages et encore aujourd'hui dans les conversations, désigne en bloc l'armée, les forces spéciales de la police, les « protecteurs », la gendarmerie. L'Etat, dans le sud-est de la Turquie, a cessé depuis longtemps d'être considéré comme une superstructure d'organisation et de protection du citoyen et de la vie publique : l'Etat, c'est l'ennemi.

Le départ provoque toutes sortes d'appauvrissements, parmi lesquels la destruction d'une partie du lien familial, et la perte de statut social : même s'il était pauvre, le villageois était quelqu'un ; le migrant, là où il parvient, n'est plus rien. Il n'a plus de statut, plus de personnalité, plus d'histoire, plus de langue pour se faire comprendre. S'il était « quelqu'un », plus personne ne témoignera de son honorabilité passée : « J'avais mille moutons et j'étais propriétaire aussi. Bon sang, j'étais un homme aisé ! » (Ö. Ülgen, p. 38).

Au-delà, le migrant doit faire face à tout ce qu'on connaît, tout ce qui est visible et invisible de la misère économique : logement précaire, manque de ressources, dépendance de réseaux, absence de reconnaissance et donc d'aides sociales, précarité sanitaire.

Ces migrants ne sont pas des réfugiés au sens juridique, ce terme étant réservé aux personnes qui ont franchi une frontière internationale pour préserver leur vie ou leur liberté (Article 1A2 de la convention de Genève, juillet 1951). Ce sont des déplacés de force (mecburi göç). Comme l'existence des Kurdes n'est pas reconnue en Turquie, la condition de migrant ne l'est pas non plus (Geerse, p. 7). Invisibles aux yeux des fonctionnaires, des lois, des agents de l'Etat et des institutions sociales, les déplacés toutefois ne le sont pas aux yeux des médias. Les migrations forcées des années 1990 sont un des sujets les plus importants de la presse de l'époque, particulièrement dans la seconde moitié de la décennie.

Photo publiée sur le site d'Amed Göç-Der. Lieu et date non précisés.

Photo publiée sur le site d'Amed Göç-Der. Lieu et date non précisés.

Van, Hakkari, Diyarbakır submergées

 

L'estimation de leur nombre va de quelques centaines de milliers à trois millions. Un rapport parlementaire publié en janvier 1998 (désigné ci-après « Rapport 532 ») fait état de 380 00 personnes déplacées pour 3400 localités détruites ou évacuées de force. Ce rapport a été fait très sérieusement, mais le chiffre des migrants peut être considéré comme un minimum. Beaucoup d'estimations approchent le million de déplacés, chiffre également avancé par Miriam Geerse dans sa thèse.

Au niveau de la commune, on peut avoir une idée précise des expulsions grâce aux données des recensements publiées par le site yerelnet.org.tr. Dans une localité, le phénomène se traduit le plus souvent par une chute brutale de la population à partir du recensement de 1990 (voir l'article précédent). Mais on observe aussi des cas d'augmentation anormalement rapide, par exemple de cent habitants à plus de mille en quelques années. Dans ce cas, il ne fait pas de doute que certains lieux ont servi de centres de regroupement où se sont réfugiés (ou bien où ont été autoritairement rassemblés) les habitants de villages voisins, évacués ou détruits : c'est le cas de Dagdösü (région d'Eruh département de Siirt) dont la population double entre 1985 et 2000, ou Kelekçi (sous-préfecture de Dicle, département de Diyarbakır) où vivaient 440 habitants en 1985, 1100 en 2000, puis 121 en 2012 !

Les habitants quittent leurs villages détruits par l'armée, ou parce qu'ils refusent d'être enrôlés dans les milices de « protecteurs », ou encore parce que l'interdiction du pacage leur coupe tout moyen de vivre. En 1996, 176 villages de la région de Hakkari ont été vidés de leur population, et le cheptel ovin (200 000 têtes) détruit ; les villageois se sont réfugiés au chef-lieu, qui est passé de 30 à 90 000 habitants ; la surpopulation (sept à huit familles par maison) et les restrictions de déplacement ont rendu la vie très difficile (cf. Ertugrul Pirinççioglu, « Hakkari gerçegi », Milliyet, 22 juin 1998.

Après cette première étape migratoire, ce sont souvent les grandes villes régionales qui ont absorbé la vague, avec les difficultés qu'on imagine. La population de Van est passée de 211 000 habitants en 1960 à 637 000 en 1990 ; Diyarbakır, qui avait perdu beaucoup de population au cours de la répression de la décennie 1970 (475 000 habitants en 1965, 169 000 en 1980...) est passée à 381 000 en 1990, et 545 000 en 2000. Mais ces chiffres ne tiennent pas compte de la population en transit, de ceux qui attendent une solution en campant dans les stades, qui sont là pour quelques mois et ne sont jamais recensés.

Les villes-relais, Hakkari, Van, Batman ou Diyarbakır, n'ont pas les moyens d'accueillir le flot. Dès le début de l'été 1996, plusieurs quotidiens publient des reportages sur les camps de déplacés à Van. Même Türkiye, pourtant grand défenseur de la solution militaire dans la question kurde, publie en août 1996 une série d'articles intitulée « Diyarbakır n'en peut plus des migrants » : « Si la population ne peut pas vivre dans la tranquillité dans une région, le pays non plus ne peut pas connaître la tranquillité, il ne peut pas progresser et avancer comme on le voudrait. La solution, c’est que chacun puisse vivre chez soi et dans son propre milieu, humainement » (Türkiye, 5 août 1996). De toute manière, les autorités, par de fréquentes descentes de police en pleine nuit par exemple, intimidaient systématiquement les migrants jusqu'à ce qu'ils quittent les villes-relais (Geerse, p. 71).

En 1997, Cumhuriyet dresse un tableau navrant du quartier Aziziye à Diyarbakır, où aucun logement ne compte moins de huit à dix personnes. Dans les quartiers qui accueillent les migrants, il n'y a pas de réseau d'assainissement, pas d'adduction d'eau, pas d'emplois. Ce sont souvent les enfants qui soutiennent les familles ; ils travaillent neuf heures par jour dans les champs de coton pour 4 à 500 000 livres (3 dollars), lavent les pare-brises, cirent les chaussures, vendent des concombres à la sauvette, chapardent... Selon le préfet de Diyarbakır lui-même, 80 000 enfants ne sont pas scolarisés (Cumhuriyet, 22 juillet 1997). Dans l'ensemble du département, ce sont un tiers des écoles qui sont fermées (« Rapport 532 », p. 34).

Le rapport de la Ligue turque des droits de l'homme déjà évoqué évaluait à 6000 le nombre d' « enfants des rues » livrés à eux-mêmes, dont 98 % provenait de familles forcées à la migration ; un tiers d'entre eux ne figuraient dans aucun recensement.

 

De gauche à droite: Départ précipité de migrants, lieu et date non précisés; une famille de migrants dans la plaine de Cizre; famille réfugiée sous tente, s.l.n.d. Photographies de Sedat Aral poour Yeni Yüzyıl, respectivement 4 janvier 1996, 19 et 22 février 1996 (cliquer sur la photo pour agrandir).De gauche à droite: Départ précipité de migrants, lieu et date non précisés; une famille de migrants dans la plaine de Cizre; famille réfugiée sous tente, s.l.n.d. Photographies de Sedat Aral poour Yeni Yüzyıl, respectivement 4 janvier 1996, 19 et 22 février 1996 (cliquer sur la photo pour agrandir).De gauche à droite: Départ précipité de migrants, lieu et date non précisés; une famille de migrants dans la plaine de Cizre; famille réfugiée sous tente, s.l.n.d. Photographies de Sedat Aral poour Yeni Yüzyıl, respectivement 4 janvier 1996, 19 et 22 février 1996 (cliquer sur la photo pour agrandir).

De gauche à droite: Départ précipité de migrants, lieu et date non précisés; une famille de migrants dans la plaine de Cizre; famille réfugiée sous tente, s.l.n.d. Photographies de Sedat Aral poour Yeni Yüzyıl, respectivement 4 janvier 1996, 19 et 22 février 1996 (cliquer sur la photo pour agrandir).

On ne peut parler de tabou sur la question de la migration : bien au contraire, les journalistes sonnent l'alerte. Mais la presse est quasiment muette sur les causes véritables du flux humain, le système des « protecteurs » qui pousse nombre de villageois à partir, et les violences infligées par les « forces de sécurité ». Dans la presse, il faut lire les articles attentivement pour trouver une mise en accusation discrète du système des « protecteurs », par exemple, dans Zaman du 15 juillet 1996, où des migrants interrogés à Kylios, près d'Istanbul, déclarent ne jamais retourner dans leur village tant que ce système durera.

Toutefois, les articles publiés, ne serait-ce que par leur fréquence, sont révélateurs du malaise qui s'empare de la société. Rien qu'en 1996, on dénombre des enquêtes sur la situation à Diyarbakır, sur les revendications des migrants de Hakkari ; des statistiques sur la population migrante à Adana et Mersin (Cumhuriyet). En mars, un article de Yeni Yüzyıl déplore la fuite des villageois alors que la « terreur » ne cesse pas. En mai Sabah s'intéresse aux enfants des migrants. En juin, le Turkish Daily News dénonce la misère, Cumhuriyet s'inquiète de la montée du système tribal et de l'influence des aghas dans les grandes villes, et crie à la catastrophe, car un tiers du total migratoire des années 1984-1996 s’est produit en 1994 : « Nous vivons une des plus grandes migrations du siècle ; des pans entiers de notre culture sont effacés  ».

Le thème du retour au village s'étend dans tous les journaux au cours du mois de juillet 1996, avec toutefois de sérieux doutes exprimés jusque dans les titres : « Le retour, oui mais... » (Zaman) ; « Les migrants hésitent » (Zaman) ; voire « La fable du retour au village » (Milliyet). Puis, les journalistes attirent l'attention sur ceux qui arrivent à Istanbul ou sur la souffrance particulière des femmes. Comme on l'a vu, même le raciste Türkiye, défenseur des « protecteurs » et autres forces spéciales, s'inquiète de la surpopulation dans les villes d'accueil.

De temps à autre, assez fréquemment même, des événements particuliers retiennent l'attention de la presse. J'ai évoqué ailleurs le reportage sur les Kurdes cueilleurs de noisettes de la mer Noire, leurs conditions de transfert et de vie dégradantes. Des groupes humains errent d'un lieu à l'autre, repoussées de partout. Türkiye (24 juillet 1997) rapporte que deux cents personnes ayant quitté Uzundere (sous-préfecture de Çukurca, Hakkari) se sont établies à Doganlı en 1995. Elles décident de repartir pour Van, en sont empêchées par la police, mais refusent de retourner dans la région de Hakkari d'où elles viennent, n'ayant plus ni maison, ni champs, ni ravitaillement.

Dans un entretien publié par Akit le 4 mai 1998, le maire de Van, Aydın Talay, se plaint des conditions difficiles qui prévalent dans sa ville, avec des dizaines de milliers de chômeurs : « Sans la religion, nous aurions une explosion sociale. C'est seulement grâce à leur foi que les gens de Van se respectent et partagent la ville ». Les migrants campent dans les parcs. En été, les hommes partent pour tenter leur chance dans les métropoles. Restent les familles, qui survivent grâce aux petits boulots des enfants (6 à 7 par couple), dans la rue.

Un an plus tard, dans un reportage au titre anodin, « Une histoire de solidarité », dans Gazete Pazar, le supplément dominical de Radikal (23 août 1998), on apprend beaucoup. Depuis le printemps 1997, quatre cents familles de protecteurs de villages seraient arrivées à Van en provenance de Hakkari, où elles ne se sentent plus en sécurité - alors que c'est la zone la plus militarisée de Turquie ! Elles veulent s'établir « dans une ville plus sûre ». Installées sur le campus de l’université, dans des abris, et sur les plages du lac, des milliers de personnes vivent sans électricité, sans eau courante, entassées « à vingt au moins par pièce », lorsqu'elles ont un toit. Au début, la ville leur a attribué une petite aide alimentaire, qui n'a pas duré. Les besoins les plus élémentaires, toilettes, hygiène, eau, ne sont pas assurés et une partie des migrants a passé l'hiver sous tente dans cette ville qui est à 1700 mètres d'altitude. Fatalement, 80 % de ces gens n'ont aucun travail, même provisoire. Le titre optimiste du reportage est dû à l'initiative de la Chambre des architectes (TMMOB), de l'Union des chambres de commerce (TOBB) et de la Fondation pour le développement (Türkiye Kalkınma Vakfı) qui ont pris en mains la construction de 258 logements en quatre mois. Pour une fois, et malgré la surpopulation de la ville, une solution a été trouvée. Est-ce parce qu'il s'agissait de familles de « protecteurs » ?

Quelques jours plus tôt, la reporter Leyla Tavsanoglu avait constaté qu'à Van, ville autrefois « moderne » « où Turcs, Kurdes et Arméniens vivaient en bonne entente », la misère est désormais partout. Comment la région pourrait-elle vivre alors que le pâturage est interdit, et que tout trafic routier est suspendu de 16 heures à l'aube ? Comment produire, comment commercer ? Les villages sont coupés du monde, et même lorsqu'ils sont encore peuplés, ils sont déjà morts. Les interlocuteurs de la journaliste promettent : s'il y avait des élections, nous voterions pour le HADEP (le parti pro-kurde de l'époque) ; mais tous les sièges du HADEP, à Van et dans les sous-préfectures, ont été fermés sur ordre du préfet (Cumhuriyet, 19 août 1998).

Selon divers articles (Milliyet, 8 août 1997 ; Cumhuriyet, 8 juillet et 13 août 1997, et « Rapport 532 », pp. 14, 34), la situation est du même ordre à Tunceli (Dersim) dont le maire estime que 70 à 80% des 374 villages du département sont vides, si l'on excepte ça et là quelques vieillards ; 272 écoles sur 311 sont fermées. Selon une étude de la Chambre des architectes (TOBB), plus de 50 % des personnes nées dans le département sont parties. Tunceli ne peut plus absorber le flot et presque toute la population est sans emploi. La situation est identique à Kars.

Au début de 1996, la situation du département de Sivas inquiète plus particulièrement. Le PKK cherche à renforcer des connections avec l'extrême-gauche qui y est bien établie, et avec le monde alévi. En janvier 1996, l'Etat y envoie des « équipes spéciales » (özel tim) dont les violences provoquent une nouvelle vague de migration ; 69 villages sont évacués rien qu'autour de Sivas, de nombreux hameaux sont brûlés. Une vague migratoire se dirige alors vers Adana et Mersin, au sud du pays (Yeni Yüzyıl, 14 janvier, 19 et 22 février ; Cumhuriyet, 11 et 23 février 1996).

De gauche à droite: Famille originaire d'un village de la région de Hakkari réfugiée à Van; famille réfugiée sous tente (s.l.n.d.). Photographies de Canan Asık pour Yeni Yüzyıl, 22 février 1996.De gauche à droite: Famille originaire d'un village de la région de Hakkari réfugiée à Van; famille réfugiée sous tente (s.l.n.d.). Photographies de Canan Asık pour Yeni Yüzyıl, 22 février 1996.

De gauche à droite: Famille originaire d'un village de la région de Hakkari réfugiée à Van; famille réfugiée sous tente (s.l.n.d.). Photographies de Canan Asık pour Yeni Yüzyıl, 22 février 1996.

Les nombreux rapports : comment ignorer ?

 

Au foisonnement des articles et reportages s'ajoutent les multiples rapports établis durant ces années par des administrations, des ONG ou des partis politiques. En voici quelques-uns, tous mentionnés par la presse de l'époque :

  • En 1991 un premier rapport du parti Refah conclut à la faillite de la vision officielle du problème kurde.

  • Le rapport Adnan Kahveci, présenté au président Özal en mai 1992, intitulé « Comment on ne résoudra pas la question kurde », qui écarte toute solution militaire.

  • Le premier rapport du parti de centre-droite ANAP (novembre 1993), préconise la levée de l'état d'exception (OHAL, cf. l'"Esquisse" n° 38) dans le sud-est.

  • Le Rapport sur l'est (Dogu Raporu) de l'ANAP, en janvier 1996, dresse un tableau sévère des évacuations, destructions de bétail, surpopulation, notamment dans de département de Hakkari.

  • Le rapport du HADEP, résumé dans Cumhuriyet du 20 juin 1996, précis, détaillé année par année, fait un bilan de la migration et de ses implications humaines et culturelles.

  • Le rapport du parti islamiste Refah, en février 1996, se fait l'écho d'un fort désir de retour au village, et conclut : « C'est une erreur de penser que le problème puisse être réglé par les armes ».

  • Le rapport d'une commission de dix députés formée en juin 1997 (« rapport 532 »), présenté à l'Assemblée nationale le 14 janvier 1998 à la suite de nombreuses enquêtes, tente d'établir des chiffres précis, mais impute la principale responsabilité à « l'organisation terroriste ».

  • Le rapport d'enquête sur les effets de la migration depuis 1984, portant sur 334 familles de Van, dû à Ahmet Bilgili, sociologue à l'Université de Van, résumé dans Zaman du 21 janvier 1998.

  • L'enquête de la municipalité d'Istanbul, à l'époque aux mains du Refah et de Recep Tayyip Erdogan, réalisée auprès de 875 personnes, publiée en novembre 1996, très édulcorée, énumère tout de même ce qu'attendent les migrants pour rentrer au village : qu'on leur procure un toit, qu'on leur accorde un crédit, qu'on leur assure leur sécurité et celle de leurs biens, et qu'on reconnaisse l'identité kurde (Radikal, 25 novembre 1996).

L'oeuvre accomplie par les associations d'entraide est plus intéressante encore. En 1999, la Göç-Der (Göç Edenler Sosyal Yardımlasma ve Kültür Dernegi – Association d'entraide sociale et culturelle des migrants) a commandé un travail sur les migrations au sociologue Mehmet Barut (université de Mersin), qui a enquêté auprès de plus de 2000 foyers de migrants pendant deux ans. Présenté au public en avril 2002, son rapport marque un tournant dans la connaissance des migrations forcées et permet de prendre la mesure des transformations qu'a connues la Turquie à la fin du siècle : ces millions de personnes qui ont subi toutes sortes de violences, ont porté en elles le trauma subi (résumé dans bianet.org, 15 avril 2002).

Ce fut d'abord le choc de l'expulsion, dans des conditions catastrophiques. Mehmet Barut confirme les informations délivrées ça et là par la presse, mais surtout il ne tait pas la responsabilité de l'Etat. 83% des enquêtés disent avoir été expulsés directement par les autorités ou avoir été placés dans une situation qui les a forcés à « choisir » l'exil, que ce soient les pressions ou les menaces des « protecteurs », l'interdiction de faire pâturer le bétail, les restrictions sur la circulation des produits alimentaires, en somme l'impossibilité de gagner son pain, de préserver ses biens et de vivre en sécurité. Il confirme la situation déplorable des migrants après leur arrivée en ville : sous-alimentation, pauvreté extrême, absence de protection sociale, logement précaire, illettrisme des adultes de langue kurde. La sous-scolarisation est presque générale : plus du tiers des enfants de migrants à Istanbul, Izmir ou Diyarbakır, plus de la moitié à Mersin ou Van, et les trois quarts à Batman. Le rapport de Mehmet Barut permet en outre de mesurer la violence du processus : il estime qu'un enfant sur cinq serait décédé au cours de la migration, et qu'un réfugié sur trois aurait subi des mauvais traitements.

De gauche à droite: une famille cherche de la nourriture dans un dépôt d'ordures près de Hakkari; la familel de Mehmet Özer, villageois réfugiés à Hakkari; sept familles de Yoncalı, au total 69 personnes, réfugiées à Hakkari, se partagent la même maison. Photographies de Hayrettin Karateke, Hürriyet, 13 et 14 février 1996 (cliquer pour agrandir).De gauche à droite: une famille cherche de la nourriture dans un dépôt d'ordures près de Hakkari; la familel de Mehmet Özer, villageois réfugiés à Hakkari; sept familles de Yoncalı, au total 69 personnes, réfugiées à Hakkari, se partagent la même maison. Photographies de Hayrettin Karateke, Hürriyet, 13 et 14 février 1996 (cliquer pour agrandir).De gauche à droite: une famille cherche de la nourriture dans un dépôt d'ordures près de Hakkari; la familel de Mehmet Özer, villageois réfugiés à Hakkari; sept familles de Yoncalı, au total 69 personnes, réfugiées à Hakkari, se partagent la même maison. Photographies de Hayrettin Karateke, Hürriyet, 13 et 14 février 1996 (cliquer pour agrandir).

De gauche à droite: une famille cherche de la nourriture dans un dépôt d'ordures près de Hakkari; la familel de Mehmet Özer, villageois réfugiés à Hakkari; sept familles de Yoncalı, au total 69 personnes, réfugiées à Hakkari, se partagent la même maison. Photographies de Hayrettin Karateke, Hürriyet, 13 et 14 février 1996 (cliquer pour agrandir).

Les Göç-Der

 

L'activité des Göç-Der, présentes à Istanbul depuis 1997 et à Diyarbakır (Amed), Van et Adana, est très importante. Dans une interview non datée, Ahmet Kalpak, responsable de l'Amed Göç-Der, a évoqué le long travail que les associations de migrants ont dû mener, non seulement pour faire valoir leurs droits, mais pour faire connaître leur situation et l'ampleur du phénomène, « informer une grande partie de la population turque parce qu'elle n'était pas au courant, ou bien ne voulait pas accepter cette réalité ». Les citadins de l'ouest, le plus souvent, savaient mais détournaient les yeux. La loi elle-même faisait obstacle au travail de fond des associations, qui jusqu'en 2004 étaient sous contrôle des services de sécurité et de l'armée, et considérées comme des ennemis intérieurs, puisqu'il s'agit de Kurdes venant en aide à des Kurdes. Nombre de militants ont été traduits en justice, sous le coup de l'article 312 du code pénal, qui punit les « incitations à la haine en raison de l'appartenance ethnique ». Le sociologue Mehmet Barut lui-même a été inculpé à la suite de la publication de son rapport (il a été acquitté en 2005 cf. Hürriyet, 25 novembre 2005).

Les Göç-Der ont assuré des services allant des premiers secours à l'information et la formation des nombreux illettrés et à l'assistance judiciaire qui a permis à certains d'accéder à la justice de la Cour européenne des droits de l'homme (CDEH). Ainsi dès 1992, la Turquie a été mise en accusation suite à une plainte des villageois de Kelekçi (Dicle). A la fin de 1997, environ 1800 personnes avaient adressé une requête à la Cour (cf. Sabah et Cumhuriyet, 17 septembre 1996 ; et le « Rapport 532 », pp. 89 à 97).

Depuis les années 2000, les Göç-Der continuent de soutenir les déplacés, en se faisant leur porte-voix auprès des autorités, et en recueillant des témoignages, photographies, vidéos des villages évacués, qui sont rassemblés sur des sites Internet. Malheureusement les clichés et vidéos manquent le plus souvent de précisions (lieux, dates) qui permettraient de les utiliser dans une recherche, mais ils permettent de se faire une idée générale de l'état des villages, de la violence des événements, de la détresse des habitants, sur place ou dans les villages de tentes qui ont souvent été leur refuge provisoire.

Un tel travail de mémoire est d'autant plus indispensable que, la langue kurde n'étant pas reconnue, l'histoire de ces migrations n'est pas documentée par des archives écrites : seules les archives orales existent, mais il faut les recueillir... Nous sommes entrés dans une nouvelle phase désormais, avec des travaux universitaires dont ceux de Miriam Geerse et Övgü Ülgen, les témoignages comme ceux d'Asiye Z. Güzel et Müjgan Halis, en tant que femmes et sur les femmes, qui apportent des pierres importantes à l'édifice.

Mais cette histoire n'est pas terminée : l'installation des migrants dans les gecekondu ou autres quartiers misérables des grandes villes, comme Tarlabası à Istanbul, n'a pas réglé la question, même si beaucoup des migrants, surtout parmi les jeunes, se considèrent maintenant comme des urbains.

Car, en premier lieu, le problème de la pauvreté n'a pas été résolu.

Ensuite, les migrants sont tenaillés par la perte d'un genre de vie, d'un art de vivre, même s'il était misérable : la nostalgie, le regret de la vie perdue, loin d'être un penchant passéiste que l'historien considère en général avec condescendance (lorsqu'il le considère), agissent puissamment sur l'individu ; or ce sont les individus qui font l'histoire.

Enfin, leur vie présente reste précaire et leur situation n'est ni stable ni garantie : à Tarlabası en particulier, quartier en voie de gentryfication car très proche de Taksim, l'expulsion de ces milliers de squatters a commencé. Comme certains témoins d'Övgü Ülgen le soulignent, on leur réserve le même sort que lorsqu'ils étaient dans leur village. « Il y a de nouveau cette crainte, la même que celle à laquelle nous avons fait face dans notre village. Il semble qu'ils traitent par le mépris les habitants de Tarlabaşı, exactement comme dans notre village auparavant. Ici [à Istanbul], il y aura un déplacement forcé, comme ça passait dans les années 1990 dans nos villages. Finalement, ils nous enverront à nos villages ou à une autre ville. Dieu nous sauve de la mort, qu’est-ce que je peux dire 1 ? ».

La nostalgie d'un genre de vie dont on a été expulsé, s'ajoutant aux violences subies personnellement, où à celles subies par les proches, ainsi qu'aux deuils, cela fait du monde. Murat Paker estime que cinq millions de personnes ont été victimes de violences physiques depuis 1980. En rajoutant les proches et leurs traumatismes psychologiques, quinze millions de personnes seraient touchées par les diverses formes de violences 2. Un cinquième des citoyens de la Turquie auraient donc subi un choc physique ou psychique au cours de cette période, et ils appartiennent très majoritairement à la population kurde. A cela, il faut ajouter les descendants, puisqu'on sait maintenant que ce genre de trauma, qui est d'autant plus fort qu'il n'est pas reconnu, se transmet aux enfants. Pire encore, le trauma se poursuit aujourd'hui.

Quelle politique saura guérir une telle plaie ?

 

 

De gauche à droite: enfants dans une école en ruines près de Sivas (photo Tarık Ersoy, Yeni Yüzyıl, 18 février 1996); migrants sous tente, lieu non précisé, deux photographies de Selahattin Aktas pour Zaman, 19 février 1996 (cliquer pour agrandir).De gauche à droite: enfants dans une école en ruines près de Sivas (photo Tarık Ersoy, Yeni Yüzyıl, 18 février 1996); migrants sous tente, lieu non précisé, deux photographies de Selahattin Aktas pour Zaman, 19 février 1996 (cliquer pour agrandir).De gauche à droite: enfants dans une école en ruines près de Sivas (photo Tarık Ersoy, Yeni Yüzyıl, 18 février 1996); migrants sous tente, lieu non précisé, deux photographies de Selahattin Aktas pour Zaman, 19 février 1996 (cliquer pour agrandir).

De gauche à droite: enfants dans une école en ruines près de Sivas (photo Tarık Ersoy, Yeni Yüzyıl, 18 février 1996); migrants sous tente, lieu non précisé, deux photographies de Selahattin Aktas pour Zaman, 19 février 1996 (cliquer pour agrandir).

 

Quelques références :

 

Ahmetbeyzade Cihan, « Negotiating Silences in the So-Called Low-Intensity War: The Making of the Kurdish Diaspora in Istanbul », Signs. Journal of Women in Culture and Society, 2007, 33(1):159-182.

Deli Fadime, « Les Flux Migratoires des Communautés Originaires de Mardin vers İstanbul », in Rigoni Isabelle (dir.), Turquie : Les mille visages. Politique, religion, femmes, immigration, Paris, Editions Syllepse, 2000.

Geerse Miriam « The Everyday Violence of Forced Displacement. Community, Memory and Identital Politics Among Kurdish Internal Forced Migrants in Turkey », Thèse, Université d'Utrecht, janvier 2011, 373 p.

Güzel, Asiye Zeybek, Asiye’s Story Londres, Saqi Books, 2003.

Halis, Müjgan, Batman’da Kadınlar Ölüyorlar, Istanbul, Metis Yayınları, 2001.

İnsan Hakları Mart Ayı Raporu [Rapport de la Ligue des Droits de l'homme, mars 2001], 16 avril 2001, http://eski.bianet.org/2001/04/17/haber1789.htm

Paker Murat, Psiko-Politik Yüzleşmeler, Istanbul, Birikim Yayınları, 2007.

Ülgen Övgü, « Le Déplacement forcé kurde après les années 1990 sur la naissance d’une identité communautaire à Tarlabaşı, Istanbul », mastère de sociologie générale, EHESS, Paris, 2013, 97 p.

Wedel Heidi, « Migration and Displacement : Kurdish Migrants in Istanbul in the 1990s », in F. Ibrahim & G. Gürbey (eds), The Kurdish Conflict in Turkey, New York, St Martin’s, 2000, pp. 181 – 193.

Une famille de migrants "installée" en ville. Lieu, date et auteur non précisés. Türkiye, 23 avril 1996.

Une famille de migrants "installée" en ville. Lieu, date et auteur non précisés. Türkiye, 23 avril 1996.

 

 

Choix d'articles de presse sur les migrations forcées, 1996-1999

15 octobre 1996, « Geriye göçe Hilar örnek », Nezir Özdere, Zaman.

    1. 13 février 1996, « Diyarbakır ekseninden Güneydogu ve göç », Seymus Diken, Yeni Yüzyıl.

      22 février 1996, « Hakkarili göçmenler ‘köklü’ çözüm istiyor ; bundan anladıkları da köylerine dönmek - ‘Köye dönelim bize yeter’ », O. A. Büber, Yeni Yüzyıl.

      23 février 1996, « Göç, Adana ve Mersin’e », Cumhuriyet.

      13 mars 1996, « Dogu’da terör degil insanlar bitti », Hakan Yigit, Yeni Yüzyıl

      27 mai 1996, « Göç çocukları », Sabah.

      4 juin 1996, « Let this misery end ! », Jan Paçal, Turkish Daily News.

      9 juin 1996, « Allah’a sükür köyümüze döndük », Selçuk Eken, Sabah.

      10 juin 1996, « Agalık kentlere indi », Cumhuriyet.

      20 juin 1996, « HADEP’in Güneydogu raporu : 3 bin köy bosaltıldı », Cumhuriyet.

      12 juillet 1996, « Köye dönüs güvencesi », Cumhuriyet.

      13 juillet 1996, « Vatandas dönecek ama... », Osman Güzelgöz, Zaman.

      15 juillet 1996, « Göçmenler kararsız », Zaman.

      16 juillet 1996, « Geriye göç masalı... », Nazim Alpman, Milliyet.

      18 juillet 1996, « Köye dönüs hayali », Nazim Alpman, Milliyet.

      27 juillet 1996, « Karakas : Köye dönüs ne zaman ? », Milliyet.

      30 juillet 1996, « Atrus’tan dönüs sevinci », Zaman.

      5 août 1996, « Diyarbakır göç yorgunu », Türkiye.

      12 août 1996, « Geriye göç ! », Hürriyet.

      19 août 1996, « Gurbetin de gurbetine çıkanlar », Cumhuriyet.

      24 août 1996, « Göçün adresi aynı ama kaynagı farklı », Ates.

      26 août 1996, « Bosaltılan köylere ‘Lego ev’ projesi », Hürriyet.

      27 août 1996, « Istanbul’un ‘öteki’ çocukları - Bir gün doktor olacak ama... », Berat Günçıkan, Cumhuriyet.

      2 septembre 1996, « Agır’dan kalkıp Istanbul’un Büyükadası’na göçen Kürt ailesinin sıla özlemi - Bülbülü altın kafese koysalar », Devrim Sevimay, Cumhuriyet.

    1. 15 octobre 1996, « Göç kadının sırtında », Yeni Yüzyıl.

      20 novembre 1996, « Göç olgusunu sorgulayan resimler », Atila Ergür, Cumhuriyet.

      5 décembre 1996, « Göç, yuvaları doldurdu », Türkiye.

      5 décembre 1996, « Alevi köylerine göç baskısı sürüyor », Cumhuriyet.

 

1997

23 février 1997, « 2 bin 500 yerlesim birimi bosaltıldı » (interview du préfet de OHAL, Cumhuriyet).

4 mars 1997, « Surlar göçe yenildi », Türkiye.

10 mars 1997, « Burası Mus’tur”, Filiz Bil, Sabah.

12 mai 1997, « Kutsal görev », Sabah.

8 juillet 1997, « Köyümüze geri dönelim », Selahattin Karakıs, Zaman.

8 juillet 1997, « Türkiye göç yorgunu » - Ahmet Sefik, Cumhuriyet.

13 juillet 1997, GAP’ta göç ve sorunları » - Ramazan Topdemir (Zaman)

24 juillet 1997, « Yine göç, yine dram » (Türkiye)

25 juillet 1997, « Köyümüze dönelim » - Köye dönüs projesi – TEMA vakfı » (Sabah)

29 juillet 1997, « Güneydogu göç çıkmazında » - Soner Günes (Zaman)

13 août 1997, « Kurtulus umudu hala göçte » (Cumhuriyet)

14 août 1997 « Dogu'nun umut istasyonu Arifiye » - Altan Erüs (Milliyet)

10 octobre 1997, « Istanbul’daki Güneydogu » - Zaman.

17 novembre 1997, « Eve dönüs’ projesi fiyasko » (Milliyet)

28 novembre 1997, « Erkan’a agıtlar yakıldı » (Sabah )

2-4 décembre 1997, « Vanlyam göçmemem issizem » - Ahmet Yücekök (Yeni Yüzyıl)

1998

13 janvier 1998, « Memlekete dönmek isterdik », Yeni Yüzyıl

21 janvier 1998, « Köy bosaltma ve gıda kontrolü », Mehmet Ali KıÒlalı, Cumhuriyet.

21jan 1998, « Göç çocukları… », |lhan Kaya, Zaman.

7 février 1998, « Tartısmalı ‘Göç raporu’ baskıda », Yurdagül SimÒek, Radikal.

7 mars 1998, « Göç edenlerin dramı », Fatih Asık, Zaman.

19 avril 1998, « Hosçakal Istanbul - Istanbul rüyası bitti », Milliyet.

22 avril 1998, « Adaletsiz gelir dagılımı ve insan hakları ihlalleri göçleri arttırdı - Göç sorunu çözümsüzdür » - rapport de Türkiye genç Isadamları Dernegi, Cumhuriyet.

13 mai 1998, « Köye dönüs kredisi yolda », Harun Gürek, Milliyet.

8 août 1998, « Umuda yolculuk », Milliyet.

17 août 1998, « Çagdas köleler », Nedim Sener, Milliyet.

17 août 1998, « G. Dogulu isçi terörist mi ? », Okan Aralan, Milliyet.

18 août 1998, « Utanç ekspresi », Nedim Sener, Milliyet.

18 août 1998, « CHP : Hitler gibi vali », Milliyet.

18 août 1998, « Yazıcıoglu’nun savunması », Yalçın Dogan, Milliyet.

18 août 1998, « Yazıcıoglu’nun yasagı Giresun’da », Radikal.

19 août 1998, « Yazıcıoglu’na inat vali olmak » - Erdogan Erisen, Cumhuriyet.

14 septembre 1998, « Bizi köyümüze gönderin », Arife Avcu, Milliyet.

9 octobre 1998, « Göç tartısması », Adem Demir, Akit.

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