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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


De choses et d'autres, sur Chypre (4) : Sysklipos

Publié par Etienne Copeaux sur 25 Septembre 2014, 13:25pm

Catégories : #Chypre

Notre recherche passée sur Chypre me fait penser – en moins douloureux ! - aux efforts des alpinistes français découvreurs de l'Annapurna en 1950. Deux mois de marches pénibles pour simplement comprendre comment parvenir au pied de la montagne, je ne sais combien d'escalades à plus de 6000 m pour simplement voir l'Annapurna et ses possibles voies. Aujourd'hui, n'importe quel gamin pourrait dire à Herzog, Lachenal, Terray et Rebuffat, s'ils étaient vivants : « Pépé, je vais te montrer sur Google Earth comment faire ! ».

Avant 2003, il fallait passer par Athènes et Istanbul, ou Londres, pour aller d'un côté à l'autre de Chypre. Hors des brochures de propagande, il y avait peu de documentation sur ce qui était advenu. Dans cet univers bouleversé par vingt ans de conflits, des déplacement et expulsions de masse, puis des décennies d'occupation militaire au nord, il était difficile de suivre la trace des gens, de comprendre ce que disaient les paysages, les ruines, les toponymes. Le travail de reconstitution nous a demandé des années.

Et le même gamin pourrait nous dire : « Mais pourquoi avez-vous parcouru tant de kilomètres à vous briser le dos sur de mauvaises routes ? Je vais vous montrer sur Internet des milliers de documents sur ce que les gens ont vécu et subi, village par village ! ».

En 1998 et en 2000, nous avions visité le petit village de Sysklipos, dénommé Akçiçek (« La Fleur blanche ») par les autorités turques après l'invasion de 1974. Il est situé sur le flanc sud du Pentadactyle, au milieu d'une chaîne de villages de piémont s'étendant de Larnakas tis Lapithou (Kozan) à l'ouest, et Agirda (Agırdag) à l'est. C'est une zone pauvre, tournée vers la plaine de la Mesaoria et donc privée des bénéfices du tourisme balnéaire. Avant 1974, Larnakas (Kozan), Agridaki (Alemdag) et Sysklipos étaient entièrement orthodoxes. Les villages plus à l'est, entièrement musulmans, ont été inclus, de 1963 à 1974, dans la plus grande des 44 enclaves turques. Là s'était réfugiée la population musulmane après les violences du « Noël sanglant » de 1963, marquées notamment par le massacre d'Agios Vasileios (Ayvasil, devenu Türkeli) : dans ce village mixte de la plaine, neuf civils musulmans, dont une enfant de dix ans avaient été massacrés par les fanatiques de l'EOKA.

Comme le souligne Sevgül Uludag, journaliste turco-chypriote qui enquête sur les disparus de la période des affrontements, les villageois musulmans, alors, ont connu le meurtre, le viol, le saccage de leur maisons, la perte de tous leurs biens et l'exil vers ces enclaves. Ils ne reverraient pas leur village pendant dix ans.

En 1974, à la suite d'un coup d'Etat perpétré par l'ultra-nationalisme grec (EOKA-B), la Turquie est intervenue militairement, arguant qu'un massacre généralisé des musulmans était à craindre. Mais la Turquie a outrepassé les droits que lui donnait le traité de garantie de 1959 : elle est non seulement intervenue, mais son armée a expulsé la population orthodoxe de la zone conquise... elle s'est établie, et la zone occupée a fait sécession, devenant un protectorat turc.

A l'époque où nous enquêtions à Chypre, notre attention a été attirée par l'état de ruine totale du village de Sysklipos. D'ordinaire, les villages abandonnés en 1963 par les Turcs ou en 1974 par les Grecs ont été réoccupés par les expulsés des deux bords ; lors de nos visites dans les années 1990, ils étaient dans un état de relatif délabrement, de négligence qui dénotait l'absence de perspective, le découragement de leurs habitants. Mais ils vivaient.

En 1998, Sysklipos était un amas de ruines. Presque toutes les maisons étaient inhabitées, le plus souvent effondrées. On voyait que cela avait été un joli village, entouré de grands caroubiers et de vieux oliviers. Il était parcouru par de belles calades construites avec art, les murs extérieurs de maisons étaient décorés de galets, les intérieurs comportaient de belles salles voutées. Nous avions retrouvé l'emplacement d'un ancien moulin à huile dont il ne restait que les meules. Les murs intérieurs de l'église étaient couverts de graffitis. En bas du village, une chapelle était également en ruine.

Il n'y avait presque personne. Mais un homme nous a interpellé, sarcastique : « Alors, ça vous plait, les ruines ? ». Il nous a expliqué ce qui était arrivé, mais de façon confuse et partiale, puisque, forcément, il n'était pas d'ici mais du sud, arrivé après 1974, et n'ayant connaissance des événements que par la propagande et des on-dit. Les rares nouveaux habitants de Sysklipos n'avaient jamais croisé les anciens, qui étaient plus de 300 avant les affrontements des années 1960. Nous n'avons donc presque rien su de Sysklipos.

 

Mais il y a Internet, désormais, avec trois sites au moins, qui font état d'autres témoignages sur Sysklipos. Le premier est celui de Sevgül Uludag, déjà mentionné. Elle relate le témoignage de Maria, petite-fille du pope de Sysklipos, qui avait 11 ans en 1974.

Maria se souvient que les relations avec les Turcs des environs étaient bonnes, dépourvues de conflits graves. Mais, enfant, elle n'a pas su que la plupart de Turcs avaient déserté la zone après 1963... Les relations peuvent-elles être mauvaises quand les gens vivent séparés ? De l'invasion turque en 1974, elle se souvient de l'arrivée d'une groupe de Turcs d'un village voisin, Krini (Pınarbası) accompagnés de soldats, qui ont tué quatorze personnes rassemblées dans une maison, le 3 août. Le père de Maria fait partie des « disparus » de 1974. elle ne l'a jamais revu depuis le 26 juillet, ainsi que quatre autres membres de sa famille.

Un autre récit est plus explicite et détaillé, celui que fournit le site Hellenic Antidote. L'auteur de l'article a choisi un pseudonyme évocateur, « John Akritas », du nom d'un héros chypriote mythique et surtout nom du plan par lequel les Grecs de l'île espéraient aboutir au rattachement à la Grèce (enosis). Il s'agit donc d'un site anti-turc et passablement revanchard. Mais les informations délivrées sont crédibles. Il donne la liste des victimes, et les portraits de onze d'entre elles. Lors de l'invasion turque, la plupart des habitants du village avaient fui. Il ne restait que des vieillards qui ne pouvaient partir, ou ne savaient où aller, ou encore quelques personnes qui refusaient de partir. Quinze personnes étaient réfugiées dans une maison ; le 3 août, selon « Akritas », des soldats turcs sont venus, ont séparé les hommes des femmes, et ont violé les femmes. Pour la suite, « Akritas » s'appuie sur le témoignage d'un officier de l'armée turque, le colonel Güleryüz, cité dans un ouvrage d'un célèbre littérateur turc, Erol Mütercimler, publié en 2009, Satılık Ada Kıbrıs (Cyprus, Island for Sale : Unknown Aspects of the Peace Operation). Le colonel turc atteste que les personnes qui avaient trouvé refuge dans la maison ont été massacrées à l'arme automatique. Il n'y avait qu'une survivante, une petite fille utilisée comme domestique par les soldats turcs.

En 1974, les villageois grecs du nord de l'île ont connu, en plus massif encore, ce que les Turcs avaient connu en 1963-1964 : meurtres, viols, saccage des maisons, perte de tous les biens, exil. Ils n'ont pas revu leurs villages avant 2003.

Les maisons, partiellement détruites par la guerre, se sont écroulées au fil du temps, puis ont été envahies par la végétation. Les migrants turcs du sud n'ont pas voulu les remettre en état. Le village était, selon un troisième témoignage, un petit paradis de verdure et de jardins. Sur un site bilingue, on peut écouter un homme de 80 ans, Konstandinos Kseni, maître de moulin, raconter la prospérité ancienne du lieu, les rapports pacifiques avec les Turcs. En 2014, à part les quelques habitants, la seule forme de vie et d'activité, bien triste, est la gigantesque carrière qui grignote la montagne et l'enlaidit, et recouvre le village de bruit et de poussière.

Au village, ces morts grecs n'ont droit à aucun souvenir, aucune plaque commémorativeAu total, 27 personnes ont été tuées à Sysklipos, petit Oradour privé de mémoire. Sevgül Uludag poursuit ses investigations pour retrouver leurs dépouilles.

 

Sites consultés:

https://www.youtube.com/watch?v=EOqV_KXmHbw interview de Konstantinos Ksenis. Le site bi-communautaire Phoni Kiprion-Kıbrıslıların Sesi-Cypriots' Voice http://www.prio-cyprus-displacement.net/default_print.asp?id=462 existe depuis 2007 avec le soutien de l'UE.

Blog de Sevgül Uludag:

http://sevgululudag.blogspot.fr/2013/02/stories-from-agios-vasilios-shilloura.html

http://hellenicantidote.blogspot.fr/2013/08/attila-74-evil-fate-of-sysklipos-village.html

http://www.prio-cyprus-displacement.net fournit des statiques sur la population des villages, avec la répartition entre Turcs et Grecs, depuis 1831.

 

 

L'église de Sysklipos en 1998... et en 2014. Photos E.C. et C.M.-C.
L'église de Sysklipos en 1998... et en 2014. Photos E.C. et C.M.-C.

L'église de Sysklipos en 1998... et en 2014. Photos E.C. et C.M.-C.

Sysklipos en 1998. Successivement : Vue vers la plaine - L'ancien moulin à huile - Une des calades du village - Le seul monument, à la mémoire d'un soldat turc...
Sysklipos en 1998. Successivement : Vue vers la plaine - L'ancien moulin à huile - Une des calades du village - Le seul monument, à la mémoire d'un soldat turc...
Sysklipos en 1998. Successivement : Vue vers la plaine - L'ancien moulin à huile - Une des calades du village - Le seul monument, à la mémoire d'un soldat turc...
Sysklipos en 1998. Successivement : Vue vers la plaine - L'ancien moulin à huile - Une des calades du village - Le seul monument, à la mémoire d'un soldat turc...

Sysklipos en 1998. Successivement : Vue vers la plaine - L'ancien moulin à huile - Une des calades du village - Le seul monument, à la mémoire d'un soldat turc...

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