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Susam-Sokak

Turquie - Les racines du présent - Le blog d'Etienne Copeaux


Gezi en perspective

Publié par Etienne Copeaux sur 23 Mai 2014, 14:20pm

Catégories : #Gezi et ses suites, #La Turquie d'aujourd'hui

Taksim, vendredi 14 juin 2013 au soir. Photo E.C.

Taksim, vendredi 14 juin 2013 au soir. Photo E.C.

Ils ne veulent être ni les instruments de la mondialisation, ni des pions dans un combat identitaire. C'est l'émergence d'une population préoccupée par des valeurs morales, d'acteurs sociaux non liés à une structure de pouvoir. Et c'est ainsi que Gezi est devenu rapidement un mouvement œcuménique, conforme au message clamé lors des obsèques de Hrant Dink.

 

[Ce texte est destiné à une manifestation toulousaine,

"La Turquie de Gezi Parkı. Quatre jours pour comprendre le soulèvement populaire du printemps dernier",

qui se déroulera du 27 mai au 1er juin 2014 à "La Chapelle, 36 rue Danielle Casanova à Toulouse.

Renseignements:  www.atelierideal.lautre.net.]

 

Je qualifiais volontiers la Turquie de la fin du XXe siècle comme un Etat de coercition où le citoyen, à la limite, pouvait devenir son propre gendarme, grâce à un contrôle social intense, efficace, régulé par la délation, l'autocensure, le conformisme assumé. Un état de fait que j'appelais le « consensus obligatoire », correspondant assez bien à la notion de « biopouvoir » de Foucault, un pouvoir de l'Etat sur la vie et les corps, intériorisé et garanti par la violence ou la simple menace de violence, une forme de dressage, dès l'enfance, par les rituels du culte d'Atatürk, les défilés, les cérémonies au drapeau, les immenses chorégraphies nationalistes dans les stades lors des fêtes commémoratives.

Pour les récalcitrants, l'Etat exerçait son « pouvoir disciplinaire » : la prison, la torture, la peine de mort, l'assassinat politique, la guerre (au Kurdistan) et toutes les formes de répression qu'elle est censée justifier. Ceux qui refusaient de se soumettre, comme les groupes radicaux d'extrême gauche ou le PKK, retournaient la violence contre l'Etat ; mais leurs organisations leur imposaient une autre contrainte sur le corps faite de discipline de parti, de hiérarchie, de contrôle des actes et des paroles, de défilés et de tenues para-militaires. Les violences se répondaient.

En vain puisque, au Kurdistan, la guerre s'éternisait, et le radicalisme révolutionnaire ne parvenait qu'à produire des « martyrs ».

Mais cet état de choses commençait à changer. Le triomphe de l’ultra-libéralisme et de la mondialisation, à la fin du siècle, a produit d'abord une course avide au bien-être matériel. La capture d'Öcalan, chef du PKK (1999), avait nourri un espoir de paix, tandis qu'on assistait à la montée d'une nouvelle société civile qui revendiquait et agissait d'une manière bien différente des mouvements révolutionnaires.

 

Le culte de la personnalité rendu à Atatürk restait un héritage des régimes totalitaires des années trente. Le kémalisme s'était formé comme une communauté fermée sur une langue et une histoire fabriquées, une nation construite sur le rejet, voire l'élimination des altérités. Il était figé, et le nationalisme outrancier du discours étatique, qui nourrit celui de l'extrême-droite, n'était plus crédible. Car, grâce à des témoignages de plus en plus nombreux, à des travaux d'histoire orale, le mensonge d'Etat sur le génocide des Arméniens se fissurait de plus en plus, et les crimes de la république naissante envers les Kurdes remontaient à la surface.

L'effet du travail obstiné d'une nouvelle génération d'intellectuels qui se sont mis à décortiquer, analyser, critiquer le discours, le fonctionnement et le mode de répression de l'Etat, et de la diffusion de ces travaux par le biais de certaines universités, de revues, des réseaux sociaux, commençait à se faire sentir. La guerre n'apportait aucune solution, créait sans cesse de nouveaux problèmes et nourrissait la haine. En « légitimant » l'état d'exception et la loi antiterroriste, elle détruisait la démocratie. Aussi, les partis pro-kurdes légaux successifs élargissaient leur audience dans les milieux démocrates non kurdes.

De nouveaux mouvements se développaient, résistant à la fois contre l’ultra-libéralisme destructeur de la convivialité urbaine, de la nature et de l'environnement ; des paysans se mobilisaient à Bergama en 1997-1998 contre la pollution provoquée par une mine d'or, ceux des vallées de la côte Pontique contre la construction de barrages ; en ville, nombreux étaient les combats contre la destruction de quartiers d'habitat précaire, pour la protection du patrimoine architectural, et plus récemment, contre des projets pharaoniques (le nouvel aéroport, le troisième pont sur le Bosphore). D'autres mouvements mobilisaient les femmes et les LGBT contre le machisme, forcément renforcé par la guerre, le militarisme et le nationalisme. On assistait depuis dix à quinze ans à une convergence, dans la lutte et les mobilisations, de mouvements apparemment hétéroclites mais qui avaient en commun d'être hors du contrôle des partis classiques, des syndicats et autres organisations de masse, car ils voulaient changer la vie et non prendre le pouvoir.

En même temps, durant ces dernières décennies, une mémoire se transmettait, celle des luttes des aînés durant les décennies 1960-1970 et de toutes les luttes anti-impérialistes dans le monde : l'icône de Deniz Gezmis, militant révolutionnaire exécuté en 1972, se voyait de plus en plus ainsi que celle du Che. Le souvenir de la Commune de Paris réapparaissait, Dieu sait par quels canaux.

Il n'est qu'à regarder la vidéo du concert du 25e anniversaire, en juin 2010, de Grup Yorum 1. La longévité de ce groupe qui mobilise en faisant vivre la mémoire et la mythologie de gauche par la musique, est exceptionnelle, et son audience l'est plus encore. Ce concert, au stade Inönü d'Istanbul, qui rassemblait 55 000 personnes, anticipe étonnamment ce qui s'est passé trois ans plus tard à Gezi. Le temps d'une génération, Yorum a été à la fois passeur et acteur. Que ce groupe soit souvent la cible de la police n'est pas surprenant, car il joue un rôle clé dans le monde de la gauche non institutionnelle. Mais pour que son message soit favorablement reçu et relayé, il fallait qu'il corresponde aux aspirations de la jeunesse. Cela signifie que l’héritage porté par Yorum, la mémoire des luttes de gauche a encore du sens aux yeux de son public, alors qu'il a été « ringardisé » ailleurs.

Mais comment a pu survivre la mémoire de ce passé que les militaires et la droite croyaient avoir enterré en 1980 ?

L'esprit de résistance peut s'éteindre si l'on persuade les gens qu'il n'y a plus rien contre quoi se révolter. Mais depuis des décennies et quel que soit le parti au gouvernement, l'Etat n'a-t-il pas entretenu et multiplié lui-même les motifs de révolte, par sa répression qui a atteint un point insupportable ces dernières années ? La guerre au Kurdistan n'a jamais vraiment cessé, et l'Etat a frappé, depuis 2009, la part la plus démocratique de la mouvance kurde, le BDP 2, ceux qui cherchent une solution pacifique, et particulièrement les non Kurdes qui se joignent à la lutte.

L'Etat frappe, et il fait frapper ou laisse impunément frapper, par ses sbires, ou par ceux qui prennent au mot son discours ultra-nationaliste et raciste. Hrant Dink, journaliste arménien de Turquie, en a été la victime emblématique, en janvier 2007. Son assassinat a été un électrochoc pour toute la part démocratique de la Turquie. C'est dans les obsèques de Hrant qu'il faut aussi rechercher les prémisses de Gezi. Un million de personnes clamant à travers Istanbul « Nous sommes tous des Arméniens ! », c'était le rejet radical de la définition ethnique de la citoyenneté qui s'exprime justement par le slogan « Quel bonheur pour celui qui dit 'Je suis Turc' ! 3 », c'était l'affirmation d'une pluralité, qui a toujours existé, mais dont la négation était source d'un malaise croissant.

Par la discrimination, la stigmatisation, la répression, par des assassinats et des massacres restés impunis, l'Etat a frappé et laissé frapper les Alévis, musulmans hétérodoxes, généralement de gauche, souvent kurdes, auxquels on refuse de reconnaître leur spécificité.

Depuis 2009 surtout, l'Etat a frappé les pacifistes, les intellectuels 4, les journalistes. Il s'en est pris aux étudiants qui remettent en question les dogmes et le savoir formaté, et veulent une université gratuite et ouverte à tous. Il s'est armé d'une « loi antiterroriste » qui viole les libertés fondamentales et permet d’emprisonner en raison des lectures, des fréquentations, des distractions, des participations à des événements ou des mouvements même légaux. Ainsi, en 2012, on comptait environ 10 000 prisonniers d'opinion, dont près de cent journalistes et des centaines d'étudiants.

Le courage des Turcs est admirable, qu'ils soient lycéens, étudiants, ouvriers grévistes, groupes opprimés, « mères du samedi » qui depuis 1995 protestent silencieusement chaque semaine contre la disparition d'un proche. Ils sont les ferments du mouvement de 2013. Sans craindre la prison et les coups, ils affirment leurs convictions, jusqu’au bout. Leurs luttes, leurs idéaux, ont été transmis par des media aussi divers que le groupe Yorum, des éditeurs comme Ragıp Zarakolu, universitaires comme Büsra Ersanlı, sociologues comme Ismail Besikçi ou Pınar Selek, militants pacifistes ou des droits humains comme Akın Birdal ou Ayse Berktay, intellectuels kurdes comme Musa Anter. Tous sont ou ont été inquiétés, persécutés, des dizaines ont été assassinés. Des fondations, ligues, et même corps de métier ont résisté inlassablement, comme la Ligue des droits de l'Homme, la chambre des architectes, celle des médecins, l'Association des juristes contemporains. De nombreux avocats n'ont jamais plié et ont subi de lourdes peines de prison.

Depuis vingt ans, malgré les obstacles, les intimidations, les sanctions administratives ou pénales, les travaux d'enquête, de sociologie, d'histoire, se sont multipliés, sur tous les sujets longtemps tabou, sur le Kurdistan, sur les massacres du Dersim en 1938, sur la mémoire arménienne, sur les mouvements de 68 et la culture politique de l'extrême gauche, recueils de photos, d’interviews, documents de toutes sortes : depuis des années, il n'y a rien de plus réjouissant qu'une bonne librairie d'Istanbul.

Le « consensus obligatoire » faiblissait, et le ferment agissait.

La dérive autoritaire du gouvernement d'Erdogan devait forcément susciter des réactions. Mais en outre, il a essayé d'imposer une morale, un mode de vie conforme à sa propre vision du monde et de l'islam. Voici qu'une nouvelle politique de contrainte sur les corps menaçait, à travers les propos scandaleux d'un ministre sur l'avortement, les prescriptions du premier ministre sur la vie familiale et la procréation, par l'interdiction de certains comportements jugés scandaleux, les restrictions sur l'alcool, etc., ceci au moment historique où le biopouvoir kémaliste perdait de sa force.

Enfin, ce gouvernement s'est signalé par une corruption à un niveau jamais vu jusqu'alors, liée à l'ultra-libéralisme et ses grands travaux d'équipement et d'urbanisme. Ces questions ont été d'un grand poids dans la naissance du mouvement. Istanbul constituait une grave anomalie pour le libéralisme triomphant. Les Arméniens ayant été exterminés, et les Grecs expulsés, le centre ville regorgeait de biens immobiliers « vacants », vite squattés par les immigrés de l'intérieur, Kurdes et Alévis ruinés et chassés par la guerre. Ainsi le centre d'une ville-monde était peuplé de pauvres, de rejetés, de marginalisés, situation inadmissible dans la logique libérale, anomalie qu'il fallait corriger. Depuis dix à quinze ans, Istanbul a connu le sort des autres grandes villes du monde : expulsions, destruction des centre-villes paupérisés, rénovation, hausse des prix de l'immobilier, multiplication de centres commerciaux et hôtels de luxe pour touristes fortunés. Le centre d'Istanbul est devenu le lieu de tensions sociales et urbanistiques, et c'est pourquoi les urbanistes ont joué un rôle important dans le processus de Gezi, puis dans son analyse 5.

Le déclencheur fut un projet de centre commercial nécessitant la destruction d'un jardin public, action typique de marchandisation et rentabilisation de l'espace. Si ce projet a tant ému, c'est parce que le secteur Taksim/Gezi est emblématique, lieu porteur d'une mémoire de gauche, au centre d'un quartier très animé, le lieu d'Istanbul que chacun connaît et où tous se retrouvent... mais interdit à toute manifestation.

Toutefois, c'est surtout la violence policière qui a emballé le processus. Brusquement, on appliquait à des Stambouliotes de la classe moyenne le traitement réservé aux Kurdes, aux Alévis, aux banlieues pauvres, populations qui connaissent depuis longtemps les canons à eau, les gaz, et aussi les balles. La répression à Gezi et Taksim a profondément choqué l'opinion, par la disproportion entre sa violence et son objet : les occupants du parc de Gezi ne menaçaient pas de renverser l'Etat ou l'ordre social. L'incapacité du gouvernement à négocier a éclaté au grand jour.

La prise de conscience a surgi, toutes les couleuvres avalées sur les plans environnemental, social, urbanistique, sont remontées brusquement à la surface et, en même temps, tout ce que l'Etat turc avait voulu enterrer, en particulier les questions d' « identité » fondamentales. Et c'est ainsi que Gezi est devenu rapidement un mouvement œcuménique, conforme au message du groupe Yorum, ou au message clamé lors des obsèques de Hrant Dink.

A travers la dénonciation des violences policières, la remise en question de l'identité turco-musulmane, la résistance aux grands bouleversement urbanistiques, le mouvement de Gezi secoue le gouvernement, mais aussi l'ultra-libéralisme qui est la vraie nature de l' « islamo-conservatisme ».

La révolte de Gezi correspond en grande partie aux intuitions formulées par Alain Touraine dès 1997. Ses acteurs sont des « sujets » libres, qui rejettent autant l'ultra-libéralisme et la consommation que le repli communautaire sur la nation, l'ethnie, la religion. Ils ne veulent être ni les instruments de la mondialisation, ni des pions dans un combat identitaire. C'est l'émergence d'une population préoccupée par des valeurs morales, d'acteurs sociaux non liés à une structure de pouvoir. Le mouvement de Gezi, comme tous les mouvements qui convergent en lui, transcende les catégories sociales, « unissent la conscience et l'action, le conflit et l'utopie ; ils affirment leur propre priorité sur l'action politique » 6. Il dépasse largement le cadre de la Turquie. Il n'est pas homogène, cherche encore sa voie, des repères.

Contrairement à mai 68 en France, le mouvement n'avait pas fait sa jonction avec le monde ouvrier. Le drame récent de la mine de Soma, où plus de 300 mineurs ont perdu la vie, également une conséquence de l'ultralibéralisme, aura-t-il pour effet une nouvelle convergence, celle des luttes sociales et de la lutte sociétale de Gezi ?

 

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Notes :

 

2Barıs ve Demokrasi Partisi, Parti de la paix et de la démocratie, fondé en 2008 mais en fait héritier d'un courant qui existe depuis vingt ans et ayant changé cinq fois de nom au fil des interdictions successives.

3C'est la devise qui conclut le discours du 10e anniversaire de la République prononcé par Atatürk le 29 octobre 1933 et que tout Turc apprend par cœur à l'école.

4Le cas de Pınar Selek est emblématique. Elle étudie, symbolise et incarne la convergence de ces mouvements qui refusent l'homogénéisation du pays en une identité « turque musulmane ». La durée de l'acharnement judiciare à son encontre, depuis 1998, illustre bien la permanence du caractère répressif de l'Etat, quels que soient les gouvernements qui se sont succédé depuis.

5Voir par exemple l'architecte-urbaniste Korhan Gümüs (en français) : http://www.lecourrierdelarchitecte.com/article_4660. Et l'article prémonitoire de Barlas Tolan, « Une ville géante, une ville illégale et une illégalité géante : Istanbul », in Ipek Merçil, Les faces multiples de la modernité turque, L'Harmattan, 2008, p. 13-34.

6Alain Touraine, Pourrons-nous vivre ensemble ?, Fayard, 1997.

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