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Le blog d'Etienne Copeaux
(un pas de côté dans les études turques)
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[Texte revu et corrigé le 4 juin 2012, avec des ajouts sur la manifestation d'Istanbul le dimanche 3 juin, et de nouveaux liens]
"Mon corps est à moi". Manifestation d'Istanbul (Kadıköy), 4 juin 2012. © Çiçek Tahaoglu pour bianet.org
La grande affaire qui secoue la Turquie, désormais, est la remise en cause de l'avortement légal. Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan en a fait une cause nationale, nationaliste même. Le vendredi 25 mai, devant les sections féministes du parti AKP (gouvernemental), il a comparé l'avortement à un meurtre, pire, un acte « qui relève de la conspiration contre les intérêts de la Turquie » (cf. l'article de Guillaume Perrier, Le Monde, 30 mai 2012). Particulièrement choquante est cette formule du premier ministre : « Chaque avortement est un Uludere », comparant l'avortement au massacre qui a été perpétré fin décembre 2011 à Roboski (Uludere) par l'armée turque (voir sur ce même blog et sur yollar.blog).
Mardi 29 mai, les organisations féministes turques (Ankara Kadın Platformu) manifestaient à Ankara aux cris de « L'avortement est un droit, Uludere est un massacre », « Monsieur le premier ministre, ôtez vos pattes de mon utérus ! », « L'avortement est mon choix, le meurtre est le tien ». La députée d'Ankara Aylin Nazlıaka, du CHP, était parmi elles. La manifestation s'est rassemblée devant le centre commercial YKM et a marché jusqu'à la présidence du conseil.
Au cours d'une conférence de presse, Yasemin Akis a déclaré au nom de la Plate-forme que le président du conseil voulait interdire l'avortement pour faciliter la formation d'une main-d’œuvre bon marché. En restaurant l'enseignement tel qu'il existait avant la réforme des « huit ans » et en interdisant l'avortement, l'AKP révèle sa nature : l'Etat a besoin de produire beaucoup de futures mères qui feront beaucoup de garçons car l'armée a besoin de soldats. « Nous, nous ne voulons pas donner naissance à de futurs enfants-ouvriers, à de futurs soldats, ni aux futures mères qui leur donneraient naissance ».
La manifestation a vécu des moments de tension, lorsque les participants ont voulu sortir de la station de métro rue Yüksel. Une femme enceinte, Gökçe Topuz Özçelik, a voulu forcer le barrage de la police qui l'a finalement autorisée à passer. Mais elle a exigé que toutes les autres femmes présentes obtiennent cette même autorisation. Et le barrage a été submergé. Après discussion sur la meilleure façon de continuer la manifestation, les femmes ont marché sur le ministère des affaires familiales et sociales de Fatma Sahin, mais elles en ont été empêchées par la police. »
A Istanbul, le dimanche 3 juin, plusieurs milliers de personnes, majoritairement féminines, se sont rassemblées à Kadıköy et ont marché depuis Boga Heykeli jusqu'au débarcadère, criant divers slogans, y compris en kurde, dont : « Erdogan, ennemi des femmes ! », « Vive la solidarité féminine ! ». Mais le principal slogan était « C'est mon corps, c'est ma décision ! (Benim bedenim, benim kararım ! », repris sans cesse en choeur, chanté au cours des halay, et souvent inscrit sur le visage... ou le ventre des manifestantes.
Les organisations qui étaient à l'initiative de l’événement ont terminé le rassemblement par une conférence de presse au cours de laquelle le gouvernementa été fortement critiqué : « Le gouvernementAKP, jusqu'à présent, cherchait à mettre les femmes, leur corps, leur identité et leur vie professionnelle sous l'autorité absolue des hommes. Désormais il cherche à franchir une nouvelle étape, celle de l'avortement. La femme serait, selon eux, une citoyenne de second rang uniquement destinée à être une mère. Elle devrait mettre au monde des enfants dans n'importe quelles conditions. On voudrait la réduire à sa capacité reproductrice, en faire officiellement une simple incubatrice ! Au lieu d'une interdiction de l'avortement, les femmes veulent au contraire un accès facilité au contrôle des naissances ! Et elles veulent l'inculpation des responsables du massacre de Roboski ! » (Le site bianet.org propose une vidéo de la manifestationet une galerie de photos dues à Çiçek Tahaoglu. Un site dédié vint d'être créé, avec de belles photos : benimkararim.org).
Ce mouvement s'est étendu aux villes de province, comme Izmir et Antalya. On trouve de belles vidéos des manifestation sur YouTube, notamment celle-ci, tournée à Ankara le 2 juin, due à balikbilir.com.
Et la tension monte. Melih Gökçek, le maire d'Ankara, a déclaré sur la chaîne privée Samanyolu : « Ces derniers jours le ministre de la Santé a révélé que chaque année cent mille avortements sont opérés. Cela signifie que chaque année, on pratique 100 000 assassinats. Et pourquoi un enfant pâtirait-il de la faute de sa mère ? C'est la mère qui a fauté, qu'elle se donne la mort ! Elles disent que leur corps leur appartient, qu'elles font ce qu'elles veulent ! Eh ! Notre vie n'appartient-elle pas à Dieu ? Comment peut-on prendre une vie qui a été donnée par Dieu ? » (Radikal, 2 juin 2012).
Ces propos ont valu au maire d'Ankara quelques taches sur son costume (Bianet, 3 juin 2012). Visitant un centre commercial rue d'Izmir, dans le centre de la capitale, le maire a été pris à partie par un groupe d'étudiantes, membres du Collectif féminin universitaire (Üniversiteli Kadın Kolektifi), qui lui ont jeté des œufs. Le maire a pris la fuite, protégé par son escorte. Deux membres du collectif, Neslihan Uyanık et Nebiye Merttürk, ont été neutralisées dans un des magasins, appréhendées et mises en examen.
Les gardes du corps du maire d'Ankara maîtrisent Neslihan Uyanık et Nebiye Mertürk. Photo bianet.org
Après cette manifestation, le Collectif a protesté, au cours d'une conférence de presse, contre les propos de Gökçek : « C'est un maire machiste et réactionnaire. Il prétend avoir droit de vie et de mort. C'est un maire qui fait démolir les maisons des femmes qui luttent pour le droit au logement à Dikmen [un quartier qui fait l'objet d'une « restauration » prestigieuse et dont les occupants actuels sont en cours d'expulsion]. Il ferme les yeux sur le harcèlement sexuel dont nous sommes victimes dans les autobus municipaux, et comme si ça ne suffisait pas, il a l'audace de flatter les chauffeurs de bus qui se livrent eux-mêmes à des agressions. Melih Gökçek poursuit une politique conforme à ce que l'AKP a toujours été, une politique anti-féministe. » Les membres du collectif ont ajouté : « En jetant des oeufs sur Gökçek, voici ce que nous avons voulu lui dire : 'Le logement est un droit et ce droit ne peut être retiré à personne. Nous avons droit aux transports publics et ce droit ne peut nous être nié. L’avortement est un droit qui a été conquis par les femmes. Sur le corps des femmes, sur leur fonction de reproduction, seules les femmes elles-mêmes ont droit à la parole, et la femme n'appartient pas à l'Etat, elle n'appartient qu'à elle-même. »
Une pétition circule, dont vous trouverez le texte en anglais, pour réclamer le droit à l'avortement, adressée « aux gouvernants qui visent à détruire l'égalité des sexes, qui prennent pour cible le ventre des femmes et le droit au contrôle des naissances ».
SIGNEZ ! Et faites circuler !
Sur la condition féminine, voir également :
"Esquisse" n° 24, "Surveiller, punir. Sur quelques très jeunes femmes" (8 mars 2012)
Vue générale de Zeytoun (aujour'd'hui Süleymanlı) (Source: Bibliothèque Nubarian)
Houshamadyan.org présente cette semaine un article sur les pratiques culinaires de la ville de Zeytoun (Zeytun) :
Le nom officiel de cette ville, aujourd'hui, est Süleymanlı mais l'ancien nom de Zeytun (Les Oliviers, L'Olivette) reste largement employé. C'était, et reste, une jolie bourgade sur les flancs de la montagne, à 1000 mètres d'altitude, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Marache (Kahramanmaras). Pour en avoir une idée, on trouve des albums de photographies récentes plus ou moins bonnes sur Internet : vues générales, vues de quelques témoins architecturaux anciens, fontaine, anciens ponts, anciennes maisons arméniennes, fragments de fortifications, calades. Voici un lien parmi d'autres :
http://tripwow.tripadvisor.com/tripwow/ta-00f1-b2a8-779c.
Vous trouverez beaucoup d'images aussi par Google Earth. Il faut chercher Süleymanlı en visant d'abord la région de Marache (Kahramanmaras) car beaucoup de localités portent ce nom.
L'article de Houshamadyan est dû à Sonia Tashjian (site culinaire en arménien: http://www.sonia.am/), traduit en anglais par Ara Stepan Melkonian. Sonia Tashjian a rassemblé des sources originales, certaines remontant au XIXe siècle pour restituer la cuisine locale. Les photographies des mets vous mettront l'eau à la bouche.
Au fait, cuisine arménienne ou cuisine turque ? Cuisine ottomane certainement, cuisine et culture d'une terre mêlée. Les spécialistes de la gastronomie me diront si ces çig köfte, içli köfte, bulgur pilav, yogurt çorbası, tursun et feuilles de vignes farcies ont une « touche arménienne » par rapport à la « touche turque »...
Convivialité, mixités disparues.
Zeytun a été le lieu d'une résistance de plusieurs mois aux exactions des troupes dites Hamidiye, entre octobre 1895 et janvier 1896. Il y a certainement eu des milliers de morts, dans les deux camps. Deux monuments, antagonistes, commémorent l'événement, l'un, arménien, est dans l'église Surp Kevork d'Alep (Syrie) ; l'autre, turc, est sur place, à Süleymanlı.
L'histoire de cette insurrection est établie par Aram Arkun, « Zeytun and the Commencement of the Armenian Genocide », in R.G. Suny, Fatma Müge Gökçek, Norman Nairmak (éditeurs), A Question of Genocide : Armenians and Turks at the End of the Ottoman Empire, Oxford, Oxford University Press, 2011, pp. 221-243.
Pour qui voudrait connaître la version turque, elle figure dans un article d'Orhan Dogan, « Zeytun (Süleymanlı) Ermenileri Tarafından Sehit Edilen Osmanlı Askerleri », Gaziantep University Journal of Social Sciencesvol. 10, n° 1, 2011, résumé en anglais en ligne :
http://www1.gantep.edu.tr/~sbd/index.php/sbd/article/view/378
Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000003382 StartFragment:0000000628 EndFragment:0000003365
Istanbul - BİA Haber Merkezi
Ce mercredi 9 mai 2012, l'agence BIANET publie une vidéo de soutien à Büsra Ersanli, qui est en prison depuis plus de six mois à Bakirköy.
La vidéo est en turc, sous-titrée en anglais
Par ailleurs la section stambouliote de la Ligue des droits de l'Homme (IHD) a décerné son prix « Ayse Nur Zarakolu », qui récompense les personnes luttant pour la liberté d'opinion et les droits de l'homme.
Cette année, la distinction est allée au journaliste Ahmet Sik, qui a été récemment libéré après un an d'emprisonnement, et à Nuray Mert. Nuray Mert est docteure en sciences politiques et journaliste indépendante; elle a écrit pour Virgül, une revue de critique bibliographique, et pour les quotidiens Radikal et Milliyet. En mars, après une protestation remarquée contre les atteintes à la liberté d'expression, elle a été "démissionnée" de ce dernier quotidien.
Lors de l'ouverture de la cérémonie on a donné lecture d'un message de Ragip Zarakolu :
« Tôt ou tard, sous quelque nom que ce soit, un Kurdistan naîtra, libre, uni et démocratique, [La question kurde] est un utlime reliquat de l'époque ottomane : la justice viendra tôt ou tard. La possibilité pour les peuples de vivre ensemble dans l'égalité, la fraternité et la paix deviendra une réalité. C'était le rêve d'Ayse, il se réalisera. »
Dans un message qu'elle a adressé depuis sa prison aux récipiendaires, Büsra Ersanli a souligné l'importance de la question kurde pour les droits de l'Homme, et jugé significatif qu'il y ait tant d'avocats d'origine kurde dans le pays, et que les sections de la ligue des droits de l'Homme se soient multipliées « comme des dispensaires ».
Nuray Mert et Ahmet Sik ont fait part de leur embarras à la réception du prix, car il est « honteux », selon Ahmet Sik, qu'il ait fallu, en 2012 encore, récompenser tant de personnes en raison de leur combat pour les droits de l'homme.
Nuray Mert (à droite) reçoit le prix "Ayse Nur Zarakolu"
photo publiée par Bianet
Ayse Nur Zarakolu, dont le prix porte le nom, a consacré sa vie à la défense des droits de l'Homme. Co-directrice et propriétaire des éditions Belge avec son mari Ragip, elle est décédée le 28 janvier 2002. Les « Prix Ayse Nur Zarakolu », qui récompensent ceux qui dans leurs activités professionnelles luttent pour la liberté d'opinion, sont décernés depuis 2002 par la Ligue turque des droits de l'Homme.
(voir le texte de Ragıp Zarakolu "Ayse Nur Zarakolu, portrait d'une éditrice" (en turc)
(source: http://bianet.org/bianet/toplum/138229-dusunce-ozgurlugu-odulleri-verildi)
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La porte d'un appartement d'une famille alévie à Didim : "Mort aux alévis" (5 mai 2012)
Lorsque j’ai évoqué la question alévie en Turquie dans mes articles précédents (« esquisses » n° 26 et 27), je faisais état de la crainte vivace qui pénétrait la population alévie dans les années 1990. Heureusement, celle-ci n’a pas connu de nouvelles violences depuis 1995. Mais des faits récents viennent raviver l’inquiétude.
A la veille du pogrom de Marache en 1978 (111 morts), les domiciles des alévis avaient été marqués pour faciliter le « travail » des assaillants. Voici que cette pratique de stigmatisation a repris – heureusement cela n’a pas été plus loin que les marques de peinture et inscriptions haineuses.
Dans la nuit du 26 février dernier, dans le quartier Karapınar d’Adıyaman (sud-est de la Turquie, entre Marache et Diyarbakır), 45 maisons ont été marquées de signes mystérieux. Leur point commun est d’être le domicile de familles alévies. La similitude avec les préparatifs du massacre de Marache est venue à l’esprit immédiatement. Le muhtar a prévenu les organisations alévies locales qui se sont rendues en délégation à la Sûreté. Les gens du quartier ont organisé des tours de garde. Le quartier est majoritairement kurde et alévi, mais jusqu’ici on n’y a enregistré aucun problème de cohabitation avec les habitants sunnites. Selon le président de l’association Pir Sultan Abdal, ce serait là l’œuvre d’un ou deux provocateurs seulement. « Mais cela crée un état d’esprit ».
Selon le vali d’Adıyaman, l’événement serait le fait de quelques enfants irresponsables. A son tour le ministre de l’intérieur Idris Sahin, dont on connaît la propension aux déclarations excessives et dangereuses, est venu conforter l’opinion du vali en minimisant la gravité de l’acte : ce serait simplement une blague, un acte infantile. Mais même si cet acte avait été accompli par des enfants, cela n’amoindrirait pas sa gravité. Souvent les enfants traduisent dans leurs comportements les propos des adultes, entendus à la maison – ce genre de propos excessifs, qui dépassent la pensée, qui peuvent fuser dans une conversation animée - et croient bien faire en les mettant en œuvre.
Le 3 mars, les alévis ont organisé une marche de protestation à l’issue de laquelle le président de l’association Pir Sultan Abdal, Hüseyin Güzelgül, a déclaré : « Ils qualifient de ‘braves gosses’ ceux qui ont placé une bombe à la librairie Umut de Sırnak. Ils qualifient de ‘gamin’ l’assassin de Hrant Dink. Maintenant ce sont aussi des ‘gamins’ qui auraient marqué les domiciles des alévis. Mais nous voulons qu’ils soient identifiés, ces gamins, et qu’on sache qui leur a fait faire cela. » Selon Ercan Geçmez, président de l’association Hacıbektas-i Veli, certains voudraient « remettre les alévis à leur place ». « C’est le devoir de nos frères sunnites, a-t-il dit, d’être vigilants sur cette affaire ».
Les choses n’en sont pas restées là, et il est à craindre qu’une épidémie commence en Turquie, sur tout le territoire, partout où résident des alévis. A Gaziantep, des faits semblables sont survenus dans les quartiers de Kıbrıs, Onur et Ulas. Puis à Izmir, dans le quartier de Harmandalı. Il y a décidément beaucoup de 'gamins' mauvais plaisants en Turquie.
Dans le département d’Erzincan, ce sont les alévis du village d’Avcılar près d’Üzümlü (20 km à l’est du chef-lieu) qui se sont réveillés avec des marques sur leur maison, des inscriptions haineuses, peintes également sur l’école : « Infidèles alévis, vous allez tous brûler ! ». Certains médias précisent aussi qu’il y avait « le sigle d’un parti » qu’on peut identifier comme le parti d’extrême-droite MHP puisque le responsable départemental de ce même parti a assuré que son organisation n’y était pour rien. « Le village d’à côté est sunnite, nous vivons côte à côte et une telle chose n’est pas envisageable de leur part. On veut dresser deux groupes l’un contre l’autre. J’ai 50 ans, je n’ai jamais vu une chose pareille. Alévis, nous vivons avec les sunnites depuis toujours ; je ne les crois pas capables de cela », a déclaré le muhtar du village.
Les protestations ont été générales dans les milieux associatifs alévis, qui dénoncent les provocations visant à dresser les Turcs les uns contre les autres, les alévis contre les sunnites, les Turcs contre les Kurdes, la droite contre la gauche… Mehmet Ocak, un dede alévi très respecté, a déclaré : « Par de tels actes, on cherche à semer le trouble dans notre nation. Je m’adresse au ministre et à tous les responsables : il ne faut laisser aucune chance aux provocateurs. Nous voulons que les événements douloureux que nous avons vécus dans le passé restent derrière nous. Dans plusieurs départements nous avons émis des messages d’unité et de concorde. Jusqu’ici nous n’avons subi aucun dommage. Nous voulons vivre tous ensemble, fraternellement, dans notre beau pays. C’est de la provocation » (zaman.com.tr)
Manifestation d'alévis à Didim, mai 2012: "Didim ne sera pas un nouveau Marache" - "C'est arrivé à Adiyaman et Erzincan, hier à Izmir, aujourd'hui à Didim, à qui le tour, demain?" - "Nous n'avons pas oublié Marache, nous n'oublierons jamais"
Les alévis, les Turcs en général sont désormais vigilants et les médias signalent le moindre incident. Même lorsqu’ils sont limités, leur récurrence est vraiment troublante. Ainsi le 6 mai dernier, un fait semblable est survenu près d’Aydın, à Didim (Didymes, Turquie de l’ouest). Sur les portes des domiciles de deux familles alévies, des signes ont été peints dans la nuit avec l’inscription « Mort aux alévis » et « Brûlez les alévis ». Une manifestation regroupant 200 personnes a marché jusqu’à la gendarmerie. La photo d’une des portes portant l’inscription a fait le tour des médias turcs.
Lorsqu’on sait ce qui a déjà eu lieu en 1978 et depuis, comment ne pas être inquiet ?
[Cet article fait suite à l'esquisse n° 26, "Comment représenter l'alévisme ?", publiée le 23 avril 2012]
[dernières modifications : 19 mai 2012, 10 h.]
Chaque année depuis 1964, du 16 au 18 août, la fête de Hacıbektas rassemble des foules d'alévis de Turquie et du monde. En 1975, elle avait été prise en charge par une association de tourisme, à l’initiative de l’instituteur Nafiz Ünlüyurt, maire de la petite ville jusqu’au coup d'Etat de 1980. Puis, après trois ans de silence, la mairie s’est adressée à l’État qui a longtemps reculé. En 1990, la fête a obtenu le statut de festival international.
Nous y étions en 1991 : il y avait là des dizaines de milliers de personnes venues de toute la Turquie et des pays d'émigration, que la petite ville avait déjà bien du mal à contenir. Cette année avait été marquée par le début des tentatives de récupération politique ; le ministre de la culture d'alors, Namık Kemal Zeybek, ancien ülkücü, y avait fait une apparition officielle, ce qui avait décidé nombre de troubadours à bouder la fête.
Nous avons vécu ces quelques jours dans une atmosphère calme, amicale et musicale. En raison de la rareté des hôtels, nous avions été hébergés dans la famille d'un sympathique commerçant, et, arrivés en avance, nous avions eu plaisir à travailler dans la belle petite bibliothèque municipale, conversé avec le maire et ressenti sans cesse la gentillesse des habitants. Durant les trois jours de la fête, il existait une authentique communauté d'esprit entre les milliers de visiteurs, les bardes et troubadours, les musiciens, un esprit de compréhension mutuelle, une émotion partagée. La ville et les prés environnants formaient un immense espace ouvert à la musique, où tout troubadour pouvait se produire, chanter, être accompagné par un musicien de rencontre. Voix et visages restés en mémoire vingt ans plus tard. Sauf en Afrique et en Sardaigne, nous n'avions jamais connu une telle communion entre la musique, les musiciens et le cercle des auditeurs. Hacıbektas est un lieu de pèlerinage, mais la ferveur n'était pas seulement religieuse. Beaucoup de visiteurs n'étaient pas venus pour assister à une célébration, mais pour se sentir entre soi, sentir la force et la vitalité de la « communauté » alévie et aussi la force d'une « autre Turquie », plus démocratique. Nos hôtes et leurs deux garçons faisaient tout pour nous le faire ressentir.
Deux ans plus tôt, nous avions déjà compris ce souci de témoignage d'une foi et d'une culture dans une famille du village de Çagıl, près d'Aksaray, ainsi qu'en France même, au contact de musiciens comme Ozan Fırat, Mahmut et Françoise Demir, ou encore en assistant à un concert d'Arif Sag dans la banlieue de Metz. Notre visite à Hacıbektas résultait de cette démarche, et en était le point culminant.
La mémoire récente des alévis est traumatique. J'ai précédemment évoqué le massacre de Marache (décembre 1978, 111 morts), qui est l'un des « cadavres dans le placard » de la Turquie contemporaine. En la dernière décennie du XXe siècle, la mémoire en était encore fraîche : on n’oublie pas un tel événement en dix ou quinze ans. Or cette mémoire a été malheureusement retravaillée par l’incendie criminel de l'hôtel Madımak à Sivas (3 juillet 1993, 37 morts), puis par les événements du quartier de Gaziosmanpasa (Istanbul) en mars 1995 (17 morts).
On nous a souvent parlé de la stigmatisation envers les alévis. Outre le caractère hétérodoxe de la foi religieuse, qui en fait un objet de méfiance, voire de haine de la part de beaucoup de sunnites, depuis le début de la rébellion kurde les alévis sont sans cesse soupçonnés de collusion avec le PKK, puisque nombre d'entre eux sont aussi kurdes, surtout dans la région de Dersim (Tunceli). Et pour les jeunes alévis d’Istanbul, être né dans le quartier de Gaziosmanpasa est aux yeux ce la police un stigmate « pire que d'être né à Sırnak [ville du sud-est de l'Anatolie] 1 ». Dans le cadre de la guerre menée dans le sud-est, l’armée et les forces paramilitaires considèrent d’avance les villages alévis comme suspects ; les pressions des « équipes spéciales » et du PKK y étaient continues à la fin de 1996, jusqu'à rendre la vie impossible et vider la plupart de ces villages de leur population 2.
Il était clair, en 1996, que la perte de confiance d'une population estimée à 20 millions de personnes, s'ajoutant à la perte de confiance de la population kurde, serait extrêmement dangereuse pour la république. Vers 1950-1960, les alévis étaient des ruraux ; à la fin du XXe siècle, ils formaient d'importantes masses urbaines, très mobilisées. C'est pourquoi toute campagne électorale comporte une « pêche aux voix » des alévis. En 1991 on l'a vu, le ministre Namık Kemal Zeybek se montre à Hacıbektas : il est sifflé. Bülent Ecevit vient aussi cette année-là, et promet, si son parti arrive au pouvoir, une laïcité plus large, une éducation religieuse neutre, la représentation des alévis à la Direction des affaires religieuses (Diyanet). Mais ce sont de vaines promesses.
En 1995, en prévision des élections générales du 24 décembre, Bülent Ecevit va visiter le quartier de Gaziosmanpasa à Istanbul, tandis que Tansu Çiller se montre à son tour à la fête de Hacıbektas, où elle se fait flatteuse : « Hadji Bektach nous a montré le chemin de la Lumière et du Progrès par l'amour de l'humanité, de la terre et de Dieu 3 ».
C’est que, au cours de la dernière décennie du XXe siècle, le bourg de Hacıbektas, pourtant loin de tout, s'est imposé comme une tribune d'où ceux qui briguent le pouvoir doivent s'exprimer, notamment ceux qui veulent rassurer la population laïque sur leur propre « tolérance », et aussi ceux de la gauche modérée qui se sentent en phase parmi les alévis. Ainsi, en 1997 et 1998, Hacıbektas a été un lieu d'annonce très important pour le gouvernement, et son importance politique s'est sans cesse accrue.
La fête de 1996 se produit dans un contexte très particulier. Au cours des huit mois qui ont précédé, le PKK a cherché à porter la guerre dans la région de Sivas, pour impliquer les alévis dans le conflit et les forcer à choisir leur camp. L’inquiétude a été très vive dans tout le pays.
En outre, trois ans après l'incendie criminel de Sivas, la tension a été ravivée par l’arrivée au pouvoir, en juin, du parti islamiste Refah (RP). Ceux qui gouvernent désormais sont considérés comme proches de ceux qui avaient laissé faire les incendiaires à Sivas. Dans les semaines qui précèdent la fête, Istanbul avait été troublée par une des premières décisions du nouveau gouvernement, la construction d’une grande mosquée sur la place de Taksim, face au monument de la république ; et le ministre de la culture parlait de convertir en mosquée la chapelle des Templiers de Bodrum, qui abritait le musée d’archéologie sous-marine. Pour les milieux laïcistes, kémalistes, alévis, ce sont autant de provocations. C’est pourquoi les ministres du Refah n'ont pas été invités à la fête de Hacıbektas, et Ismail Kahraman, ministre de la culture, pas plus que les autres ; il est pourtant venu de son propre chef. A l'instar de Kennedy à Berlin, il avait proclamé quelques jours plus tôt : « Moi aussi, je suis de Hacıbektas ! »
En raison des circonstances, les personnalités kémalistes viennent en bon nombre à la fête de 1996, et notamment Deniz Baykal, président du CHP, Ataol Behramoglu, président du syndicat des écrivains et journaliste à Cumhuriyet, ou Yasar Nuri Öztürk, doyen de la faculté de théologie (ilahiyat) d'Istanbul, et proche du CHP. Ils sont venus rassurer les alévis, qui vivent toujours dans l’inquiétude de nouvelles violences.
Deniz Baykal est arrivé à Hacıbektas dès le 15 août, accompagné de députés du CHP, pour appeler les alévis au sang-froid après l'annonce de la visite de Kahraman : « Il y en a qui attendent d'arriver au pouvoir pour dire 'Moi aussi je suis de Hacıbektas' ! Si seulement ils s'en étaient souvenus il y a quatre ans [sic], au moment de Sivas ! (…) Ils viennent demain. Eh bien qu'ils viennent ! Et qu'ils voient la beauté et l'amour dans vos cœurs ! » (Hürriyet, 16 août 1996).
Mais, du fait des circonstances et de la présence d'Ismail Kahraman, l'édition 1996 de la fête est ponctuée d'incidents. Dès son arrivée, Kahraman, qui doit se déplacer avec un rempart de gardes du corps, est hué. Sur son passage, la foule brandit des calicots accusateurs : « Sivas vous demandera des comptes », « Les assassins de Sivas sont parmi nous ! » 4. Et sur une des photographies publiées par Hürriyet apparaît, sur un calicot, le slogan « Ne te tais pas ! sinon ton tour viendra ! 5 », qui, un peu plus tard, après le scandale de Susurluk, est devenu emblématique du mouvement de la société civile, notamment lors du mouvement « Une minute d'obscurité pour faire la lumière » (janvier-février 1997). L'édition 1996 de la fête de Hacıbektas est peut-être même l'acte de naissance de ce mouvement.
Photo Barıs Bil, Hürriyet
Le président Demirel lui-même n'est pas épargné par la colère. Homme relativement populaire, fier de pouvoir se passer de gardes du corps, il est pris à partie par une délégation de parents de disparus qui brandissent les portraits de leurs enfants qui vont jusqu'à proférer : « Demirel, assassin ! ».
La police ne tolère pas ces « provocations » 6 : les matraques volent, trois personnes sont arrêtées, c’est « un spectacle qui a dû remplir de honte les dede [sages] bektachis », écrit Ismet Solak dans Hürriyet.
Ces incidents sont le premier caractère de la fête cette année-là.
Le second est la formation d'une rhétorique précise et spécifique dans les discours adressés aux alévis, ou adressés aux laïcistes turcs depuis Hacıbektas ou un autre lieu alévi. Il s'agit de démontrer que l'alévisme est une sorte d'islam idéal, pénétré de laïcité, de démocratie, d'égalité entre les sexes, de pacifisme, ignorant l'intolérance et la fermeture d'esprit. Cet islam-là serait indispensable au pays. Non pas que toute la population doive devenir alévie : le message s'appuie sur l'idée de diffusion, d'infusion dans la population tout entière d'un état d'esprit exemplaire grâce à la simple existence de l'alévisme.
« L’alévisme fait partie des fondements de la démocratie. Il est la garantie de la tolérance, de la paix et de la liberté », proclame Bülent Ecevit le 17 août 1996 à Hacıbektas. Mais il n'est pas question, dans le discours politique, d'opposer alévis et sunnites, ce qui ne ferait qu'attiser les haines : « Ceux qui veulent opposer sunnites et alévis sont les ennemis de la paix, de la liberté, de la démocratie », poursuit Ecevit dans la même proclamation. Car il faut agir avec précaution, tant les drames sont récents, tant le mépris envers les alévis est profond et répandu dans la population sunnite. Les alévis sont chiites, et le chiisme a une mauvaise image ; la notion renvoie à l'Iran et au régime des mollahs ; il convient de faire la distinction, et « nos alévis ne ressemblent pas aux chiites d'Iran ou d'ailleurs », croit devoir préciser Ecevit.
Etonnamment, la tâche la plus délicate consiste à convaincre la population sunnite que les alévis sont bien des Turcs ! Il faut rappeler que le nationalisme turc est bâti sur le sunnisme, que l'islam sunnite est religion officielle et que « la nation turque est musulmane » comme le proclament sans cesse, à l'époque, les mouvements nationalistes. Si un Turc est forcément, selon ce discours, un musulman sunnite, le corollaire est qu'une personne n'étant pas sunnite n'est pas vraiment turque, d'autant que nombre de sunnites estiment que l'hétérodoxie alévie est hors de l'islam. Il existe une suspicion de turcité à l'encontre des membres des communautés orthodoxe, juive et arménienne, protégés comme « minorités » par le traité de Lausanne, mais qui ne sont pas des citoyens comme les autres (cf. « Citoyens turcs de nationalité étrangère » et l'article de Baskın Oran sur le site turquieeuropeenne.eu). Peut-on pousser la logique jusqu'à exclure les alévis de la « nation turque » ?
Bülent Ecevit, dans ses proclamations de Hacıbektas en 1996, aborde le sujet implicitement mais de manière très claire. Répondre à une question qui n'est pas posée ouvertement revient à admettre qu'elle existe, qu'elle est posée par la société, qu'elle circule dans le discours ambiant, qu'elle est débattue et polémique : les alévis sont-ils vraiment musulmans, en conséquence sont-ils des vrais Turcs ? Ecevit répond par une formule rhétorique classique du nationalisme turc, l'évocation des guerres et du sang versé : « La nation turque a combattu sur les fronts de Çanakkale [la bataille des Dardanelles, 1915] et de la guerre de Libération [1919-1922] sans faire de distinction entre alévis et sunnites ; cette unité continue d’exister aujourd’hui dans la paix 7. »
Il est triste de voir Ecevit recourir à cette rhétorique, qui, dans ses versions nationalistes plus complètes (ainsi que dans les manuels d'histoire), présente les combats du début du XXe siècle comme ceux de musulmans contre des gavur (infidèles) anglo-français puis grecs orthodoxes... tandis qu'on massacrait d'autres gavur, les Arméniens. Pour un homme de la trempe d'Ecevit, il aurait suffi de dire que l'appartenance à la « nation turque » n'est pas liée à une appartenance religieuse ; il ne l'a pas osé. Son discours infère que les alévis sont des Turcs, parce qu'ils sont musulmans.
Hrant Dink, journaliste turco-arménien assassiné en 2007, critiquait vigoureusement le recours à cette rhétorique, alors qu'elle était invoquée dans une réunion avec des intellectuels kurdes : « De quelle paix parlons-nous si, dans une telle réunion, nous fondons notre fraternité sur le sang versé ensemble, et si nous utilisons un jargon nationaliste digne des voyous de bas étage ? De quelle paix est-il question, si nous ne sommes pas capables de tenir un discours d'union fondé sur autre chose que la destruction et le meurtre ? Allons-nous bâtir notre coexistence future sur la nostalgie des bains de sang communs ? (…) N'avez-vous pas honte, un siècle plus tard, de sceller votre union dans le sang versé 8 ? »
Le discours politique qui commence à prévaloir à Hacıbektas comporte un autre élément de rhétorique biaisé. La présence d'une forte communauté alévie « garantirait la tolérance » en Turquie. Mais il faudrait pour cela que l'alévisme soit effectivement toléré, et ce n'est pas à la minorité menacée, mais au groupe majoritaire de garantir la tolérance ! Car la laïcité n'a pas de sens sans pluralisme, et le groupe alévi (qui en outre comprend dans son sein beaucoup de crypto-arméniens) étant le seul grand groupe hétérodoxe, son existence est effectivement signe de pluralisme... à condition qu'elle soit plus que « tolérée » : égale en tous points à la population sunnite, et qu'il en soit de même pour les non musulmans 9.
Un an plus tard, l'édition de 1997 de la fête marque une étape, car pour la première fois le protocole d’État y est mis en œuvre complètement, avec non seulement la présence du président de la république (dont c’est la troisième visite), mais aussi du premier ministre Mesut Yılmaz, et de Bülent Ecevit cette fois ès fonction de vice-premier ministre comme Ismet Sezgin, et des représentants du monde politique. Avec Yılmaz, c’est la première apparition d’un premier ministre de droite. Le gouvernement Refahyol est tombé deux mois plus tôt, et la fête de Hacıbektas est la première manifestation d’importance où apparaissent ensemble les responsables de l’État. C’est l’occasion idéale pour une annonce, car on attend cinq cent mille personnes 10. Même si Yılmaz est premier ministre, le nouveau gouvernement porte un certain espoir de gauche grâce à la présence de Bülent Ecevit, et la fête de Hacıbektas reste un événement de gauche.
En cet été, l’alévisme serait-il ressenti comme une libération, un souffle d’air par rapport à l’étouffante « année Refahyol » que la Turquie vient de vivre ? Yılmaz Karakoyunlu, dans sa chronique de Sabah, s’exprime comme si le pays tout entier était alévi, par une formule semblable à celle qui est employée les jours de fête nationale, une de ces formules qui englobent tous les lecteurs potentiels – tous les Turcs - dans un large « nous » : « Aujourd’hui nous fêtons les cérémonies de Hacıbektas-ı Veli ». Et de citer un quatrain attribué à Hadji Bektach, qui n’est sans doute pas du goût des bigots attachés au formalisme des cinq piliers de l’islam : « L’ardeur est dans le fruit de la grenade, pas dans ses feuilles ; la force miraculeuse est dans l’esprit, pas dans le pouvoir que confère la couronne ; quoi que tu cherches, tu ne le trouveras ni à La Mecque, ni à Jérusalem, ni au Pèlerinage : cherche-le en toi 11».
En tant qu’étranger, je crois que Hacıbektas, la cérémonie du semah, la musique et plus généralement la société alévie exercent une fascination, qui doit se communiquer aussi à beaucoup de Turcs non alévis, en particulier à gauche. Les jeunes gens qui accomplissent le rituel, les musiciens et les « officiants » laissent transpercer leur ferveur… et leur bonheur. Oui, ils semblent, ils sont heureux d’être alévis. Et leur bonheur est contagieux ; en les voyant, les larmes montent aux yeux facilement. Les impressions fortes ressenties jadis à Hacıbektas me reviennent aujourd'hui en regardant des vidéos de semah. Aussi je veux croire que, en 1997 au moins, l'attitude chaleureuse et amicale de Demirel ne fait que répondre à la chaleur des assemblées alévies : il semble heureux d’être là, franchit les barrières de sécurité et se mêle à la foule. Certaines photographies expriment bien cette convivialité.
Ainsi, Demirel et Sezgin ont été invités à participer aux célébrations, et de nombreuses photographies illustrent l'épisode dans la presse. Les deux hommes d'Etat sont entourés de jeunes gens ; ils assistent à la cérémonie, mais ne sont pas tout à fait spectateurs.
Photo Zaman : Ahmet Bıyık
Sezgin accomplit parfaitement les gestes requis du dervis selamı, mains croisées à plat sur les pectoraux. Demirel est plus maladroit, et il a fallu qu'une jeune fille, au sourire lumineux, saisissant les mains du président, lui explique comment les placer. Ces clichés d'où émanent une sensation de bonheur sont dans tous les quotidiens du 17, y compris sur la une de Zaman, et dans Türkiye.
Photo Anadolu Ajansı publiée dans Milliyet
Autant les propos rapportés par la presse que les commentaires des journaux font état de cette atmosphère de soulagement post-islamiste, de réconfort procuré par une laïcité retrouvée : selon Radikal, cette année, la fête est « une immense manifestation contre la charia12 ». Le maire de la ville revendique la force de la culture alévie, la force et le nombre, à tel point qu’il l’assimile à l’Anatolie elle-même 13.
Sur les photographies du 17 août seuls Demirel et Sezgin sont présents. En fait, Mesut Yılmaz, Bülent Ecevit et Deniz Baykal ne viennent à la fête que le second jour… car c’est la veille qu’avait lieu à l’assemblée le vote de la loi sur l’enseignement obligatoire continu de huit ans (8 yıllık kesintisiz egitim), destinée à gêner voire à étouffer l’enseignement religieux. Cette loi est la grande affaire politique de l’année 1997, prétexte à d’immenses manifestations de la mouvance de l’islam politique.
Au moment dont je parle, tandis que se déroule la fête à Hacıbektas, des foules de conservateurs « islamistes » défilent, manifestent, dans toutes les villes de Turquie, en raison de la discussion puis du vote de la loi au parlement ; souvent, les manifestants défilent avec le drapeau national, s'enveloppent dans le drapeau, pour se protéger et proclamer : « Nous aussi, nous sommes la nation ». Ces manifestations sont parfois durement réprimées par la police, à coups de canons à eau.
Ces quelques jours, entre le 16 et le 21 août, sont très riches en événements, proclamations, avertissements, et c'est l'ensemble des problèmes de la Turquie qui forme le contexte de la fête alévie et des proclamations des dirigeants. Aux manifestations islamistes répondent certaines manchettes des journaux comme celle de Radikal du 17 août qui annonce la fête de Hacıbektas par un « La charia ne passera pas ! » ou le « Nous sommes tous frères ! » ou encore « Rien n'avancera par la violence ! », propos attribués à Demirel et avancés en manchette respectivement par Türkiye et Milliyet du 17. Ou encore ce que Zaman, toujours le 17, qualifie d' « appel à la paix » - ce qui signifie qu'une guerre est en cours, et il ne s'agit pas de la guerre contre les Kurdes, qui elle, continue et s'impose aussi dans la presse avec les obsèques de soldats tués 14.
La vague de manifestations contre la « loi des huit ans » prouve que le courant islamo-conservateur n'a pas abandonné la partie bien qu'il soit en crise après sa défaite, et à la recherche d'un nouveau leader 15. Comme de coutume, l'armée diffuse des « avertissements » par la voix d'officiers de haut rang 16.
Le 17 août donc, la loi est votée, concrétisant la défaite du gouvernement Refahyol – d'ailleurs, le même jour, Isık Yurtçu, journaliste emprisonné, est libéré. La presse laïciste triomphe et fait le lien avec la fête de Hacıbektas et l'alévisme. C’est pourquoi le 18 août, la manchette de Zaman est moins consensuelle que la veille : « [L’enseignement] continu est un cadeau à Hacıbektas ». Et voilà clairement, à nouveau, les alévis enjeu d’une politique. L'image du cadeau n’est d’ailleurs pas une invention de Zaman ; car Yılmaz aurait dit lui-même : « Mr Ecevit et moi-même n’avons pas voulu venir les mains vides à Hacıbektas. [La loi des huit ans] est notre cadeau à Hadji Bektach Véli et à ceux qui l’aiment. (…) Le vote de la loi le jour de la fête de Hacıbektas est un heureux hasard (mutlu bir cilve). Je suis persuadé que désormais de nouvelles roses vont fleurir sur le tombeau de Hadji Bektach 17 ».
Les alévis se voient donc instrumentalisés par la politique du nouveau gouvernement, annexés à la culture laïque kémaliste officielle. L’offrande à Hadji Bektach est un acte politique calqué sur l’offrande à Atatürk dans les cérémonies officielles et les pratiques politiques quotidiennes. Même si Yılmaz le dit sur un ton plaisant, c’est un fait entièrement nouveau.
Tout cela ravit Cumhuriyet qui titre : « Un avenir radieux (Aydınlık bir gelecek) ». Cette tonalité a été conférée à la journée par Mesut Yılmaz, heureux de proclamer l'ouverture d'une nouvelle ère, heureux sans doute de l'opportunité de s'exprimer depuis une tribune inhabituelle. Il a choisi de proclamer la victoire sur le Refah en ce lieu de Hacıbektas : « Désormais la Turquie est sortie des griffes de l'obscurantisme. Désormais la Turquie marchera vers la lumière. […] C'est Hadji Bektach qui le dit : 'Heureux ceux qui sont frappés par la lumière' ! Et moi je dis : 'Heureux ceux qui entendent, comprennent et font vivre ce message de Hadji Bektach qui traverse les temps' 18 ! » Yılmaz se permet d'invoquer une autorité morale antérieure à Atatürk, ce qui ne se fait jamais, sauf pour invoquer Mahomet. Heureusement pour les conventions, Ecevit prend la parole après Yılmaz et corrige les propos du premier ministre : « La clarté d'Atatürk, à notre époque, nourrit la lumière venue de Hadji Bektach et qui a franchi les époques ». Voici quelque chose de plus conforme à l'orthodoxie, au prix d'un renversement de la chronologie, puisque le présent éclaire le passé. Atatürk avait déjà été fait successeur de héros militaires du moyen-âge, le voici successeur d'un saint soufi 19.
Les contorsions des dirigeants ne s'arrêtent pas là. Une autre phrase du discours de Yılmaz, fondamentale, est passée à peu près inaperçue, relevée seulement, à ma connaissance, par Orhan Birgit : « Nous avons un seul Dieu, une religion commune, un Livre commun, un pays, un passé commun, un avenir commun, notre diversité est une richesse 20 ! » Mesut Yılmaz, qui, sitôt désigné premier ministre, avait été remercier Dieu à la grande mosquée d'Ankara (cf. l'esquisse n° 20), s'affirme à nouveau ici comme musulman croyant, en tant que chef de gouvernement. L'acte est grave dans un pays qui fait de la laïcité sa bannière. Le « nous » dans lequel il s'inclut englobe sunnites et alévis, mais exclut ceux qui ne croient pas au coran, et les incroyants. Encore un pas qui mène à cette conception propre à la Turquie de la laïcité, qui serait une simple tolérance des courants non orthodoxes, un accord de respect mutuel entre musulmans. La « diversité » invoquée (ayrılık) est à prendre dans un sens très restrictif ; une autre diversité, celle des Kurdes, n'est pas prise en compte dans cette « richesse ».
Un an plus tard encore, en 1998, la fête est annoncée comme un « sommet de l'unité » (Zaman, 16 août 1998), en continuité avec la précédente édition. La même coalition est au pouvoir, poursuivant la même politique envers la « réaction religieuse », et surtout la même répression contre la dissidence kurde. A Hacıbektas cette année-là, la fête est à nouveau énorme, avec peut-être 500 000 personnes. Tous les représentants de l'Etat sont là : le président Demirel, Mesut Yılmaz qui amuse beaucoup par ses bourdes et ses lapsus, le vice-premier Bülent Ecevit, le président de l'Assemblée, etc. Le protocole d'Etat est mis en œuvre : c'est une fête officielle. « Fraternité », « unité » sont les maître-mots. Mais de quelle unité peut-il s'agir ? Le dispositif policier fournit une réponse : les représentants du HADEP, parti pro-kurde, n'ont pas été autorisés à pénétrer sur les lieux des cérémonies 21. Osons le concept amusant d'unité partielle.
En examinant la presse d'août 1998, on a l'impression de s'être trompé d'année, car rien n'a fondamentalement changé par rapport à 1997. La mouvance islamiste manifeste ; l'armée poursuit ses « avertissements » sur le danger islamiste 22 , et surtout poursuit la guerre ; on enterre les « martyrs », on s'interroge éternellement sur l' « identité kurde », le « problème du sud-est » 23. La permanence des « menaces », islamiste et kurde, permet la permanence de la répression policière contre les intellectuels dissidents (voir l'affaire Pınar Selek et ma chronique de l' « été ordinaire » de 1998) ou les mères de disparus. En fait l'immobilisme est tel que des commentateurs commencent à s'interroger sur l'existence d'une possibilité de changement 24. Le pays semble obnubilé par la préparation du 75e anniversaire de la république.
En 1998 les dirigeants assistent à nouveau à une cérémonie de semah, mais de façon très protocolaire et figée en folklore ; la bonhomie de l'année précédente est oubliée et les officiels ont l'air de s'ennuyer fermement.
Photo Yeni Yüzyıl, 17 août 1998 (Anadolu Ajansı)
Un moment délicat nous vaut une photo amusante dans Milliyet, le moment où l'assistance doit se prosterner ; un dignitaire politique peut-il se prosterner au cours d'une cérémonie hétérodoxe ? Visiblement, l'assistance s'interroge : les services du protocole n'ont peut-être pas prévu la situation et n'ont pas tranché sur l'attitude à adopter. Le cliché surprend les dirigeants au moment du doute. Demirel, sans hésiter, le premier, s'est incliné profondément. Quelques-uns de ses voisins l'imitent, y compris l'officier qui se tient derrière lui. D'autres personnages hésitent, observent le président, regardent autour d'eux. A sa droite, Mesut Yılmaz, l'air de mauvaise humeur, s'est levé ; il va peut-être s'incliner mais de mauvaise grâce ; sa femme Berna se tourne, étonnée, vers Demirel. On ne saura pas ce qu'aurait fait Bülent Ecevit, car il a choisi de ne pas participer à la cérémonie, sous prétexte de poses de premières pierres d'une cemevi et d'un centre culturel.
Photo Milliyet 17 août 1998 (Anadolu Ajansı)
Ouvrant le temps des discours, le maire de Hacıbektas, Mustafa Özcivan, ne concède aucune flatterie aux politiques et demande à ceux qui veulent des suffrages de s'abstenir de venir en ce lieu. Il résume les aspirations et les craintes des alévis en citant un poète azéri : « Je n'ai pas peur des djinns, je n'ai pas peur du sang, mais où que j'aille j'ai peur des fanatiques » 25 [sur les craintes des Alévis, voir l'article "Une vague de stigmatisation inquiétante pour les alévis de Turquie", sur le marquage des portes de maisons alévies à Erzincan et Didim en mai 2012].
Les déclarations des dirigeants, à nouveau, sont à la fois conciliatrices et révélatrices des préjugés répandus dans la société. La fête des alévis n'est pas une fête nationale, les officiels s'y sentent plus libres, plus dégagés des paroles convenues, dégagés même de l'atatürkisme auquel les références sont étonnamment rares si toutefois on se fie à ce qu'en rapporte la presse. Au contraire, tous les discours sont émaillés de citations du « grand Hünkâr » Hadji Bektach, qui devient provisoirement un inspirateur de la politique turque.
Mesut Yılmaz confirme une nouvelle fois que les alévis sont bien des « citoyens turcs », puisqu'ils ont le même Dieu, la même foi. Il est donc établi, par ce détour, qu'un Turc est musulman. Selon Milliyet, le premier ministre ajoute « à titre privé » qu'il refuse de faire de « notre sublime religion » un enjeu politique. Les bonnes réponses à « ceux qui prétendent disposer d'un monopole sur la religion », ajoute-t-il, « seront données, une nouvelle fois, par l'islam anatolien » 26. Une nouvelle fois, la population alévie est présentée comme un bouclier face à l'islamisme ; on semble passer provisoirement sur son hétérodoxie pour mettre en avant son caractère anatolien, proprement turc, ipso facto tolérant et compatible avec la laïcité par opposition à ce qu'on désigne de plus en plus comme l' islam-ı Arap, l'islam des Arabes, formel, intolérant voire fanatique, une mauvaise interprétation de la religion qui serait responsable de l'islam politique. « Qu'on ne trouble pas l'islam turc », aurait dit Demirel 27. Le cheminement idéologique révélé par ces propos est fascinant, car les dirigeants passent de la synthèse turco-islamique à un anatolisme dont l'essence serait musulmane. Ils ne vont pas jusqu'à dire que l'alévisme est l'essence de la Turquie. Mais l'alévisme est un rempart.
Danger du fanatisme et anatolisme sont deux thèmes porteurs. Les peurs de Marache, Sivas et Gaziosmanpasa sont dans tous les esprits. Mais les propos de Demirel sonnent faux : « Que chacun en Turquie, dit-il, se considère comme un citoyen de premier plan ! ». C'est à nouveau admettre que la chose ne va pas de soi : « Si vous ne vous considérez pas vous-mêmes comme des citoyens de première classe vous vous faites du tort à vous-mêmes », dit-il aux alévis, rejetant bizarrement la responsabilité de la discrimination sur les discriminés 28 ! « Notre voie est celle de la fraternité », dit-il encore ; ou « La plus importante de nos valeurs est la capacité de vivre ensemble (beraberlik) ». « Il n'y a pas de différence entre les citoyens turcs en raison de leurs croyances et de leurs racines ethniques. (...) Personne n'a le droit de mépriser son concitoyen, qu'il soit alévi ou porteur d'une autre foi. Les bienfaits tout comme les fardeaux de notre pays doivent être partagés par tous », proclame encore Demirel 29. Mais n'est-ce pas à ceux qui dénient le « vivre ensemble », les yobaz sunnites, qu'il devrait dire cela ? Et oserait-il dire ceci devant des Arméniens ou des orthodoxes ? On en doute en lisant Hrant Dink 30.
Ces affirmations sont polémiques, elles répondent à des propos non tenus ou non rapportés, mais qui sont « dans l'air » ; ce sont les propos excluants diffusés à satiété par le nationalisme, le courant de la synthèse turco-islamique, l'islam politique et qui, lorsque cela leur est utile, sont repris par les instances étatiques elles-mêmes. Un an après la chute du gouvernement Refahyol, les dirigeants continuent de marteler des critiques de l'islam politique, qui continue de s'exprimer vigoureusement, notamment à propos de l'école et du port du voile. Pourtant l'exercice est difficile : il faut rejeter l'islam des yobaz sans démentir l'idée de synthèse entre l'islam et la nation, et sans faire de promesses trop précises aux alévis, car la réalisation de leurs revendications mettraient en cause, comme je l'ai dit antérieurement (esquisse n° 26), certains fondements du régime.
C'est peut-être là l'explication de la mauvaise humeur perceptible sur les visages des dirigeants. Les organisations alévies se sont peut-être senties en confiance, depuis la chute du Refahyol. Dans mon article précédent je mentionnais la « revendication du nom », et c'est justement lors de cette fête de 1998 qu'elle a été avancée par dix-huit organisations regroupées : « Nous sommes alévis, nous voulons une reconnaissance légale, nous voulons notre nom ». Cette proclamation d'août 1998 revendique la suppression pure et simple du Diyanet, l'arrêt de la construction de mosquées dans les lieux alévis, l'abandon de l'enseignement religieux obligatoire, le prolongement à dix ans de l’enseignement obligatoire qui doit être exempt de cours de religion, la révocation des « fonctionnaires racistes et islamistes », et la fin des pratiques de déportations de villages entiers, des migrations forcées, des atteintes aux droits de l'homme 31 ».
Tout est dit : les revendications des alévis rejoignent celles des Kurdes. Ils revendiquent non seulement « leur nom » mais aussi la fin de la guerre, et la fin de la définition religieuse de la nation. La question alévie, sujet au moins aussi explosif que la question kurde, écrivait Hamit Bozarslan... Car de ces revendications fondamentales, qui dépassent la question alévie, aucune n'a été satisfaire quinze ans plus tard. Les alévis ont gagné en visibilité, mais pas en légitimité. Leurs associations sont aussi des laboratoires d'idées pour la Turquie. La tentative de récupération politique des années 1990 a échoué car les alévis ne peuvent se contenter de balivernes sur l'humanisme anatolien.
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Lectures :
Ekal Berna, « Through Differences and Commonalities: Women’s Experiences of Being Alevi », thèse de doctorat, Université de Bogaziçi, 2006, 170 f°. en ligne : http://www.belgeler.com/blg/rea/through-differences-and-commonalities-women-s-experiences-of-being-alevi-farkliliklar-ve-ortakliklar-kadinlarin-alevilik-deneyimleri
GökalpAltan, Têtes rouges et bouches noires, Paris, Société d’ethnographie, 1980, 253 p.
Massicard Elise, L'autre Turquie, PUF, 2005. En turc : Türkiye'den Avrupa'ya Alevi Hareketinin Siyasallasması, Istanbul, Iletisim, 2007, 367 p. Une traduction en anglais sera disponible en été 2012.
Melikoff Irène, Hadji Bektach : un mythe et ses avatars. Genèse et évolution du soufisme populaire en Turquie, Leiden, Brill, 1998.
Melikoff Irène, Sur les traces du soufisme turc : recherches sur l'Islam populaire en Anatolie, Istanbul, Editions Isis, 1992.
Olsson T., Özdalga E., Raudvere C. (Eds.), Alevi identity: cultural, religious and social perspectives. Istanbul: Swedish Research Institute in Istanbul, 2003.
Schüler Harald, « Secularism and Ethnicity : Alevis and Social Democrats in Search of an Alliance », in Seufert Günter, Vorhoff Karin, Yerasimos Stefanos (dir.), Civil Society in the Grip of Nationalism, Istanbul, Orient-Institut et Institut Français d’Etudes Anatoliennes, 2000, pp. 197-250.
Vorhoff Karin, Zwischen Glaube, Nation und neuer Gemeinschaft : Alevitische Identität in der Türkei der Gegenwart, Berlin, Klaus Schwartz Verlag, 1995, 273 p. (Islamkundische Untersuchungen, Band 184).
Notes :
1 Berat Güncikan, « Istanbul’lu öteki çocuklar », Cumhuriyet, 27 août 1996. Sur ce quartier d’Istanbul voir Hakan Yücel , « Les jeunes alévis du quartier de Gazi (Istanbul) et les associations de hemsehri : identifications croisées », European Journal of Turkish Studies [Online], 2 | 2005 (http://ejts.revues.org/index406.html); et Jean-François Pérouse, « Aux marges de la métropole stambouliote : les quartiers nord de Gaziosmanpasa, entre varos et batikent », Cahiers d'Etudes sur la Méditerranée Orientale et le Monde Turco-Iranien (CEMOTI), 24 | 1997, disponible en ligne (http://cemoti.revues.org/1469).
2Interview du député CHP Mustafa Yïldız, Cumhuriyet, 5 décembre 1996.
3Zaman, 17 décembre 1995 ; Sabah, Milliyet, 23 décembre 1995.
4« Hosgörüye yakısmadı », Hürriyet, 17 août 1996 ; et « Hacıbektas'ta olay çıktı ! », Sabah, même date.
5« Susma sustukça sıra sana gelecek ! ». Voir mon « esquisse » n° 23, « Naissance de la société civile ».
6 C’est le terme employé par Zaman et d’autres quotidiens conservateurs.
7 Ces trois citations sont dans Cumhuriyet, 18 août 1996.
8Hrant Dink, « Ne m'obligez pas à ouvrir la boîte de Pandore », article paru dans Agos le 23 juillet 1999, publié dans Chroniques d'un journaliste assassiné, textes de Hrant Dink rassemblés par Günter Seufert, traduits du turc par Haldun Bayri et Marie-Michèle Martinet, Paris, Galaade Editions, 2010, pp. 145-147.
9 Lire l'article d'Olivier Abel, « Que veut dire la laïcité ? », CEMOTI, n° 10, juin 1990, pp. 3-14. Il faut ici rappeler ce jugement de Mirabeau : « La liberté la plus illimitée de religion est à mes yeux si sacrée, que le mot tolérance qui essaie de l’exprimer, me paraît en quelque sorte tyrannique lui-même (...) puisque l’existence de l’autorité qui a le pouvoir de tolérer, attente à la liberté de penser, en cela même qu’elle tolère, et qu’ainsi elle pourrait ne pas tolérer. » (Mirabeau, 21 août 1789, cité par J.P. Faye, Dictionnaire politique portatif en cinq mots, Paris, 1982, p. 166).
10 Miyase Ilknur, Cumhuriyet, 15 août 1997.
11 « Hararet nardadır ; sacda degildir ; /Keramet bastadır ; tacda degildir ; / Her neyi arasan, kendine ara ; / Mekke’de, Kudüs’te, Hac’da degildir. » Yılmaz Karakoyunlu, « Hacıbektas-i Veli », Sabah, 16 août 1997.
12 Respectivement « Hacıbektas’ta barıs çagrısı » et « Hacıbektas’tan ‘seriata geçit yok’ »
13 « Refuser de voir une telle culture, c’est trahir l’Anatolie » selon Cumhuriyet, 17 août 1997.
14Türkiye du 20 août 1997, en une. Mais la guerre du sud-est est présente aussi par des analyses sur ce problème, quasi quotidiennes comme celle d' Ahmet Taner Kıslalı dans Cumhuriyet (« ABD ve Kürt sorunu », 17 août), de M.A. Birand dans Sabah (« PKK, içerde küçüldü dısarda ise büyüdü », 20 août ; ou de Nedim Sener dans Milliyet (« Bu hali de kaldırın ! », 17 août).
15Rusen Çakır, Kemal Can, « Refah geleceginin tartısıyor », Milliyet, 19-21 août 1997.
16« Navy’s top admiral : fundamentalist threat still strong » ; interview de l'amiral Erkaya, Turkish Daily News, 16 août 1997.
17Zaman, 18 août 1997.
18« Türkiye artık karanlıgın pencesinden kurtulmustur. Türkiye bundan sonra devamlı aydınlıga kosacaktır. […] Hacıbektas-i Veli diyor ki, düsünce karanlıgına ısık tutanlara ne mutlu. Ben de diyourm ki, Hacıbektas-i Veli’nin çagları delip geçen bu mesajını bugün duyanlara, anlayanlara, yasatanlara ne mutlu. » Cumhuriyet, 18 août 1997.
19« Hacıbektas-i Veli’nin çaglar ötesinden gelen ısıgına çagımızda Atatürk’ün ısıgı da katılmıstır. » (Cumhuriyet, 18 août 1997. Voir mon article « Les prédécesseurs médiévaux d’Atatürk. Bilge kaghan et le sultan Alp Arslan », Revue d’Etude de la Méditerranée et du Monde Musulman, n° 89-90, 2000, pp. 217-243.
20 « Allahımız bir, dinimiz bir, kitabımız bir, ülkemiz bir, geçmisimiz bir, gelecegimiz bir ise, bu ayrılık nicedir » (cité par Orhan Birgit, « Hacıbektas akademisi », Cumhuriyet, 19 août 1997).
21Radikal, 17 août 1998. Radikal semble être le seul grand quotidien à délivrer cette information.
22 « Seriat uyarısı », Cumhuriyet, 18 août 1998.
23Nedim Sener, « Çagdas köleler », Milliyet, à partir du 17 août 1998 ; Tarhan Erdem, « Kürt kimligi », Radikal, 17 août 1998 ; Sükrü Elekdag, « Güneydogu sorunu », Milliyet, 17 août 1998.
24 Yavuz Baydar, « Degisim mümkün mü ? [Le changement est-il possible?] », Radikal, 17 août 1998 ; Z. Livaneli, « Dünya degisir Ankara degismez ! [Le monde change, Ankara ne change pas!] », Milliyet, 20 août 1998.
25« Cin görirem, kan görirem, korkmirem, nerede bir yobaz görirem, korkirem. », Radikal, 17 août 1998.
26Littéralement « le musulman anatolien » : « Yüce dinimizi tekellerini almak isteyenlere en iyi cevabı yine Anadolu müslümanı verecektir », Milliyet, 17 août 1998.
27« Türk müslümanlıgı bulandırılmasın », Yeni Yüzyıl, 17 août 1998.
28Milliyet et Cumhuriyet, 17 août 1998. Selon Zaman, 17 août 1998 : « Alacagımız ders bellidir, Türkiye’nin en önemli varlıgı beraberligidir. Ne ki bunu zedeler, bu zararlıdır. Türkiye demokratik bir devlettir, yoksa bu noktada olamaz. » . « Mezhebinden, dininden, milliyetinden dolayı kimsenin Türkiye’de digerinden farklı olmadıgını, herkesin birinci sınıf vatandas oldugunu belirterek Alevi vatandaslara hitaben ‘kendinizi birinci sınıf vatandas kabul etmezseniz kendinize eziyet etmis oluyorsunuz. » […] « Türkiye’de hatalar olmustur, tashih etmenin yolu bu açık rejimdir. »
29« Türk vatandaslarının inançlarından ve etnik kökenlerinden dolayı birbirlerinden hiç bir farkıyoktur. Alevi olsun, baska bir inancı tasısın, hiç kimsenin digreini horgörmeye hakkı yoktur. Herkes bu ülkenin nimet ve külfetine esit düzeyde ortaktır. » Milliyet, 17 août 1998.
30Hrant Dink, Chroniques d'un journaliste assassiné, o.c.
31 Emine Kaplan, « Hacıbektas Senliginden notlar », Cumhuriyet, 17 août 1998.